Ce matin, le kaïd vint me rendre visite ; il me fit apporter de nouveau
du lait, des dattes et deux poulets. Je le congédiai avant mon départ,
craignant de faire sur mon nouveau cheval un peu plus de fantasia que je
ne le voulais.
Tout se passa heureusement. Je partis de Negousa un peu tard, et fis
d’abord route dans un vaste espace de terrain, sablonneux, parsemé de
palmiers isolés et de petites plantations. Nous entrâmes ensuite dans un
terrain alternant de la _heicha_ ou petit bois taillis, à sol solide
légèrement sablonneux, à la _sebkha_ ou marais salant à sec, avec
végétation de broussailles isolées.
Les plantes dominantes furent : la _zeita_, le _dhomrân_, le _tarfa_ et
le _belbâl_.
Nous avions, à une certaine distance à gauche, les chaînes d’élévations
qui séparent cette région de la hamâda ; je pus distinguer à peine, vers
la fin du jour, les embouchures de l’Oued-Mezāb et de l’Oued-Nesa qui
viennent aboutir ensemble dans une sebkha qui nous apparaissait
blanchissante en deçà des collines[51]. Le brouillard causé par le vent
qui soulevait le sable et la poussière dans cette direction ne me permit
pas de bien comprendre le détail de ce point intéressant.
Nous arrivâmes, vers 3 heures de l’après-midi, au puits de
’Araïfdji[52], où nous campâmes ayant devant nous la zone de dunes qui
portent le même nom que le puits.
J’appris de mes guides que l’on ne perçait plus de puits artésiens à
Negousa et à Ouarglă, à cause de la dureté du sol à une certaine
profondeur[53]. Les sources existantes sont fort anciennes, on se
contente de les nettoyer. D’un autre côté, on me disait à Ouarglă qu’un
des tributs qu’exigeait Sidi-Zoubir était le forage d’une source chaque
année.
Un de mes guides fut envoyé, il y a quelques années, par Sidi-Hamza à
Insalah. Le maréchal Randon avait désiré avoir des Touaregs à Alger[54],
et on envoyait une lettre de Sidi-Hamza pour faire les invitations chez
les Touaregs Hogar. La lettre fut portée par quelques Chaànba d’Ouarglă.
Ils suivirent le cours de l’oued Miya, trouvant de l’eau en quantité
dans les _rhedir_. C’était à l’époque de la maturité des dattes. A
Insalah ils furent reçus par les deux grands de la ville, le hadj Abd-
el-Kader et le hadj Mohammed, qui leur demandèrent s’ils étaient venus
comme _mîâd_ (en ambassade) ou comme marchands. Ils répondirent qu’ils
étaient venus pour faire du commerce. Mais lorsqu’ils montrèrent leur
lettre, hadj Mohammed entra dans une violente colère, menaça de tuer
Sidi-Hamza si jamais il venait à Insalah, « parce qu’il avait osé lui
envoyer une lettre des Français » ; il finit par dire qu’il tuerait les
six Chaànba qui avaient apporté la lettre. Les Chaànba s’excusèrent
habilement, en arabe, et dirent qu’ils n’étaient que porteurs d’une
lettre dont ils ignoraient le contenu. Ils échappèrent ainsi.
Je rapporte ce fait pour prouver quels sont les sentiments des gens
d’Insalah à notre égard.