7 février.

Notre journée nous mena à travers une région couverte de zones de

petites dunes allongées, séparées par des surfaces sablonneuses assez

unies. La végétation resta à peu près la même que les jours précédents,

si ce n’est que les àlenda devinrent plus communs. — Ce pays est semé de

puits ou plutôt de noms de puits, d’endroits où il y avait autrefois des

puits, lesquels ont été comblés par le vent.

Le plus remarquable de ces puits, celui qui est le plus connu, est celui

de Moui-Tounsi, comblé depuis l’année où le chérif vint par ici.

En sortant des dunes Moui-Tounsi, on entre dans Areg-el-Miyet, sables

dont le nom est dû à l’absence de végétation qui les caractérise.

Ensuite on arrive sur les plantations de palmiers de Rhamra.

Rhamra était autrefois un village ; aujourd’hui on n’en voit plus que

les ruines, et les propriétaires des palmiers n’y viennent qu’à l’époque

de la récolte des dattes.

Les plantations de l’Oued-Souf ont un caractère à part. Je vais parler

de celles de Guemâr ; si celles d’El-Oued en diffèrent, je les décrirai

ensuite. — Les palmiers de Guemâr sont disséminés par petits bouquets

dans les interstices des dunes. Ils ne m’ont pas semblé plantés dans une

dépression artificielle. De nombreux puits à bascules (en arabe

Khattâra) sont élevés dans le voisinage des palmiers pour en faciliter

l’arrosage. En été, on les arrose deux fois par jour, matin et soir ; en

hiver, je crois qu’on ne le fait qu’une seule fois. A 2 heures de la

nuit environ, les travailleurs quittent Guemâr à grand bruit et vont aux

palmiers travailler à ôter les sables d’autour des troncs, car le sable

empiète sans cesse sur les plantations. Ils choisissent pour cela la

nuit, même en hiver, afin d’éviter la chaleur du jour. Malgré ces soins,

les sables enterrent beaucoup de palmiers dont on voit les troncs

dénudés et morts.

En approchant de la ville, nous entrâmes dans une plaine unie sans

sable, un _sahen_ ; les puits devinrent beaucoup plus fréquents ; nous

avions, à la droite, de petits jardins carrés entourés d’une haie de

branches de palmiers et possédant presque tous un puits à bascule, et

souvent encore une petite cabane aussi en branches et troncs de

palmiers. On y voyait surtout des cultures de tabac.

Enfin nous arrivâmes à Guemâr.

Je dois parler d’un petit incident amusant qui nous arriva avant que

nous fussions arrivés à Moui-Tounsi. — Mes guides souafa avaient

découvert des traces de pas et se montraient inquiets ; enfin ’Oina, qui

me précédait, se retourna vers moi et me dit d’une voix trop émue :

« Regarde, voilà du monde là-bas vers le sud. » J’eus beau écarquiller

mes yeux, je ne pus rien apercevoir. Mon homme prit son fusil et se mit

à délier la bande d’étoffe qui entourait la batterie. Je le priai de se

tenir tranquille et de ne pas faire de préparatifs guerriers tant qu’il

n’aurait pas vu autre chose qu’un chameau, car c’était là ce qu’il

appelait « du monde ».

Nous finîmes par arriver sur deux chamelles, agenouillées derrière un

buisson, et nous pûmes voir leur maître, effrayé, s’enfuir à toutes

jambes. Nous le rappelâmes en lui faisant des signes de paix. Il revint.

C’était un vieillard toroud, à belle barbe et belles moustaches

blanches. Il gardait les troupeaux de moutons et de chèvres et les deux

chamelles que nous avions découvertes. Ce brave homme n’avait qu’une

_gandoura_ un peu courte pour tout vêtement ; il s’approcha à genoux de

mes Souafa (pour ne pas se découvrir), fuma une pipe avec eux, et, après

avoir échangé les nouvelles, nous reprîmes notre course vers Guemâr.

Je reviens donc à notre arrivée dans cette ville.

Je fus reçu avec un zèle prodigieux de la part des quatre cheikhs, qui

remplacent les huit membres de l’ancienne Djemâa. On me gêna même par la

persistance que l’on mit à me nourrir, à me tenir compagnie, etc., par

les protestations nombreuses qu’on me fit. — La visite du Qadhi me fut

bien agréable. C’est un homme instruit et civilisé, qui me donna de bons

renseignements historiques, et me promit de me faire une copie d’un

livre du cheikh el ’Adouâni, qu’il m’enverra à Biskra.

Je fus logé dans la maison du cheikh Abd-el-Kader qui est un gros vieux

bonhomme de soixante-dix ans, à voix de stentor. — Il veut à toute force

être mon ami.

Guemâr est une ville de 4.000 habitants environ. Les maisons sont

presque à hauteur d’homme, et de maigre apparence. Cependant elles

doivent être solides, étant bâties de pierres[32] et de chaux. Les

toits, surmontés de petits dômes, sont d’un effet original. Les murs des

maisons ne sont pas crépis ni égalisés, mais le tout paraît blanc. Il y

a très peu de maisons réunies. La ville possède un petit marché,

quelques boutiques et plusieurs mosquées, y compris une zaouia qui est

le plus beau monument de Guemâr.

Les habitants de Guemâr sont une race paisible et laborieuse, je crois.

Ils se couvrent la tête d’un haïk simple ou d’un petit turban blanc. Les

cordes en poil de chameau ne sont pas ordinaires. Les femmes ont un type

à part qui n’est ni celui des Arabes nomades, ni celui des femmes de

l’Oued-Righ. — Les hommes m’ont paru avoir des physionomies rappelant

celles des Béni-Mezab, et cela s’explique par les données historiques

que je présenterai.

Les tribus de Guemâr sont : les Ouled-Bou’Afi, les Ouled-Abd-el-Kader,

les Ouled-Abd-es-Sadiq avec la petite tribu des Ouled-Mousa, leurs

frères, les Ouled-Hôwimen. Ces quatre tribus ont chacune leur chef.

La tradition rapporte que l’Oued-Souf était autrefois un véritable oued,

dans un pays sans sables, que les premières plantations de palmiers

étaient aussi dans ce pays avant que les dunes ne s’y fussent formées. —

Les dunes arrivèrent ensuite, poussées par les vents de l’est qui

dominent ; on peut voir maintenant où elles sont parvenues.

Cette tradition confirmerait l’hypothèse de l’extension du Palus

Tritonis. Les sables formaient le fond de la mer et, à mesure qu’elle

recula, ils furent soumis à la force du vent[33].

Les Ouled-Hamid sont les premiers Arabes qui s’établirent dans l’Oued-

Souf ; c’étaient des Qoreich ; ils quittèrent la Syrie au temps de

Sidna’Otman ben ’Affan.

Les Arabes aujourd’hui nommés Toroud[34] vinrent du Caire où ils

s’étaient révoltés ; ils allèrent jusqu’à Jiriga dans le Djérid, mais le

souverain de Tunis les expulsa à cause des troubles qu’ils

occasionnaient. — Ils prirent le nom de Toroud sur la route du Souf où

ils rencontrèrent un vieillard de ce nom, qui consentit à devenir leur

chef à cette condition. Ils eurent de longs combats à livrer aux ’Adouan

pour s’établir dans le Souf où ils vécurent ensuite tous ensemble.

La population première du Souf était des Abadiâ[35]. Les Zenata y eurent

une ville, c’est ’Amich.

Les habitants de Guemâr suivent la secte du marabout de Tolga, dans les

Zibân ; quelques-uns sont Tedjinis.

Journal de route de Henri Duveyrier · 第 15 / 241 题