Il existe, en cette portion du Pacifique, une chaîne sous-marine
dont on verrait le développement de l'ouest-nord-ouest à l'est-
sud-est sur neuf cents lieues, si les abîmes de quatre mille
mètres, qui la séparent des autres terres océaniennes, venaient à
se vider. De cette chaîne, il n'apparaît que huit sommets: Nühau,
Kaouaï, Oahu, Molokaï, Lanaï, Mauï, Kaluhani, Hawaï. Ces huit
îles, d'inégales grandeurs, constituent l'archipel hawaïen,
autrement dit le groupe des Sandwich. Ce groupe ne dépasse la zone
tropicale que par le semis de roches et de récifs qui se prolonge
vers l'ouest.
Laissant Sébastien Zorn bougonner dans son coin, s'enfermer dans
une complète indifférence pour toutes les curiosités naturelles,
comme un violoncelle dans sa boîte, Pinchinat, Yvernès, Frascolin
raisonnent ainsi et n'ont pas tort.
«Ma foi, dit l'un, je ne suis pas fâché de visiter ces îles
hawaïennes! Puisque nous faisons tant que de courir l'océan
Pacifique, le mieux est d'en rapporter au moins des souvenirs!
-- J'ajoute, répond l'autre, que les naturels des Sandwich nous
reposeront un peu des Pawnies, des Sioux ou autres Indiens trop
civilisés du Far-West, et il ne me déplaît pas de rencontrer de
véritables sauvages... des cannibales...
-- Ces Havaïens le sont-ils encore?... demande le troisième.
-- Espérons-le, répond sérieusement Pinchinat. Ce sont leurs
grands-pères qui ont mangé le capitaine Cook, et, quand les
grands-pères ont goûté à cet illustre navigateur, il n'est pas
admissible que les petits-fils aient perdu le goût de la chair
humaine!»
Il faut l'avouer, Son Altesse parlait trop irrévérencieusement du
célèbre marin anglais qui a découvert cet archipel en 1778.
Ce qui ressort de cette conversation, c'est que nos artistes
espèrent que les hasards de leur navigation vont les mettre en
présence d'indigènes plus authentiques que les spécimens exhibés
dans les Jardins d'Acclimatation, et, en tout cas, dans leur pays
d'origine, au lieu même de production. Ils éprouvent donc une
certaine impatience d'y arriver, attendant chaque jour que les
vigies de l'observatoire signalent les premières hauteurs du
groupe hawaïen.
Cela s'est produit dans la matinée du 6 juillet. La nouvelle s'en
répand aussitôt, et la pancarte du casino porte cette mention
télautographiquement inscrite:
«Standard-Island en vue des îles Sandwich.»
Il est vrai, on en est encore à cinquante lieues; mais les plus
hautes cimes du groupe, celles de l'île Havaï, dépassant quatre
mille deux cents mètres, sont, par beau temps, visibles à cette
distance.
Venant du nord-est, le commodore Ethel Simcoë s'est dirigé vers
Oahu ayant pour capitale Honolulu, qui est en même temps la
capitale de l'archipel. Cette île est la troisième du groupe en
latitude. Nühau, qui est un vaste parc à bétail, et Kaouaï lui
restent dans le nord-ouest. Oahu n'est pas la plus grande des
Sandwich, puisqu'elle ne mesure que seize cent quatre-vingts
kilomètres carrés, tandis que Hawaï s'étend sur près de dix-sept
mille. Quant aux autres îles, elles n'en comptent que trois mille
huit cent-douze dans leur ensemble.
Il va de soi que les artistes parisiens, depuis le départ, ont
noué des relations agréables avec les principaux fonctionnaires de
Standard-Island. Tous, aussi bien le gouverneur, le commodore et
le colonel Stewart que les ingénieurs en chef Watson et Somwah, se
sont empressés de leur faire le plus sympathique accueil. Rendant
souvent visite à l'observatoire, ils se plaisent à rester des
heures sur la plate-forme de la tour. On ne s'étonnera donc pas
que ce jour-là, Yvernès et Pinchinat, les ardents de la troupe,
soient venus de ce côté, et, vers dix heures du matin, l'ascenseur
les a hissés «en tête de mât», comme dit Son Altesse.
Le commodore Ethel Simcoë s'y trouvait déjà, et, prêtant sa
longue-vue aux deux amis, il leur conseille d'observer un point à
l'horizon du sud-ouest entre les basses brumes du ciel.
«C'est le Mauna Loa d'Havaï, dit-il, ou c'est le Mauna Kea, deux
superbes volcans, qui, en 1852 et en 1855, précipitèrent sur l'île
un fleuve de lave couvrant sept cents mètres carrés, et dont les
cratères, en 1880, projetèrent sept cents millions de mètres cubes
de matières éruptives!
-- Fameux! répond Yvernès. Pensez-vous, commodore, que nous aurons
la bonne chance de voir un pareil spectacle?...
-- Je l'ignore, monsieur Yvernès, répond Ethel Simcoë. Les volcans
ne fonctionnent pas par ordre...
-- Oh! pour cette fois seulement, et avec des protections?...
ajoute Pinchinat. Si j'étais riche comme MM. Tankerdon et
Coverley, je me paierais des éruptions à ma fantaisie...
-- Eh bien, nous leur en parlerons, réplique le commodore en
souriant, et je ne doute pas qu'ils fassent même l'impossible pour
vous être agréables.»
Là-dessus, Pinchinat demande quelle est la population de
l'archipel des Sandwich. Le commodore lui apprend que, si elle a
pu être de deux cent mille habitants au commencement du siècle,
elle se trouve actuellement réduite de moitié.
«Bon! monsieur Simcoë, cent mille sauvages, c'est encore assez,
et, pour peu qu'ils soient restés de braves cannibales et qu'ils
n'aient rien perdu de leur appétit, ils ne feraient qu'une bouchée
de tous les Milliardais de Standard-Island!»
Ce n'est pas la première fois que l'île rallie cet archipel
havaïen. L'année précédente, elle a traversé ces parages, attirée
par la salubrité du climat. Et, en effet, des malades y viennent
d'Amérique, en attendant que les médecins d'Europe y envoient leur
clientèle humer l'air du Pacifique. Pourquoi pas? Honolulu n'est
plus maintenant qu'à vingt-cinq jours de Paris, et quand il s'agit
de s'imprégner les poumons d'un oxygène comme on n'en respire
nulle part...
Standard-Island arrive en vue du groupe dans la matinée du 9
juillet. L'île d'Oahu se dessine à cinq milles dans le sud-ouest.
Au-dessus, pointent, à l'est, le Diamond-Head, ancien volcan qui
domine la rade sur l'arrière, et un autre cône nommé le Bol de
Punch par les Anglais. Ainsi que l'observe le commodore, cette
énorme cuvette fût-elle remplie de brandy ou de gin, John Bull ne
serait pas gêné de la vider tout entière.
On passe entre Oahu et Molokaï. Standard-Island, ainsi qu'un
bâtiment sous l'action de son gouvernail, évolue en combinant le
jeu de ses hélices de tribord et de bâbord. Après avoir doublé le
cap sud-est d'Oahu, l'appareil flottant s'arrête, vu son tirant
d'eau très considérable, à dix encablures du littoral. Comme il
fallait, pour conserver à l'île son évitage, la tenir à suffisante
distance de terre, elle ne «mouillait» pas, dans le sens rigoureux
du mot, c'est-à-dire qu'on n'employait pas les ancres, ce qui eût
été impossible par des fonds de cent mètres et au delà. Aussi, au
moyen des machines, qui manoeuvrent en avant ou en arrière pendant
toute la durée de son séjour, la maintient-on en place, aussi
immobile que les huit principales îles de l'archipel havaïen.
Le quatuor contemple les hauteurs qui se développent devant ses
yeux. Du large, on n'aperçoit que des massifs d'arbres, des
bosquets d'orangers et autres magnifiques spécimens de la flore
tempérée. À l'ouest, par une étroite brèche du récif, apparaît un
petit lac intérieur, le lac des Perles, sorte de plaine lacustre,
trouée d'anciens cratères.
L'aspect d'Oahu est assez riant, et, en vérité, ces
anthropophages, si désirés de Pinchinat, n'ont point à se plaindre
du théâtre de leurs exploits. Pourvu qu'ils se livrent encore à
leurs instincts de cannibales, Son Altesse n'aura plus rien à
désirer...
Mais voici qu'elle s'écrie tout à coup:
«Grand Dieu, qu'est-ce que je vois?...
-- Que vois-tu?... demande Frascolin.»
-- Là-bas... des clochers...
-- Oui... et des tours... et des façades de palais!... répond
Yvernès.
-- Pas possible qu'on ait mangé là le capitaine Cook!...
-- Nous ne sommes pas aux Sandwich! dit Sébastien Zorn, en
haussant les épaules. Le commodore s'est trompé de route...
-- Assurément!» réplique Pinchinat. Non! le commodore Simcoë ne
s'est point égaré. C'est bien là Oahu, et la ville, qui s'étend
sur plusieurs kilomètres carrés, c'est bien Honolulu. Allons! il
faut en rabattre. Que de changements depuis l'époque où le grand
navigateur anglais a découvert ce groupe! Les missionnaires ont
rivalisé de dévouement et de zèle. Méthodistes, anglicans,
catholiques, luttant d'influence, ont fait oeuvre civilisatrice et
triomphé du paganisme des anciens Kanaques. Non seulement la
langue originelle tend à disparaître devant la langue anglo-
saxonne, mais l'archipel renferme des Américains, des Chinois, --
pour la plupart engagés au compte des propriétaires du sol, d'où
est sortie une race de demi-Chinois, les Hapa-Paké, -- et enfin
des Portugais, grâce aux services maritimes établis entre les
Sandwich et l'Europe. Des indigènes, il s'en trouve encore,
cependant, et assez pour satisfaire nos quatre artistes, bien que
ces naturels aient été fort décimés par la lèpre, maladie
d'importation chinoise. Par exemple, ils ne présentent guère le
type des mangeurs de chair humaine. «O couleur locale, s'écrie le
premier violon, quelle main t'a grattée sur la palette moderne!»
Oui! Le temps, la civilisation, le progrès, qui est une loi de
nature, l'ont à peu près effacée, cette couleur. Et il faut bien
le reconnaître, non sans quelque regret, lorsqu'une des chaloupes
électriques de Standard-Island, dépassant la longue ligne de
récifs, débarque Sébastien Zorn et ses camarades. Entre deux
estacades, se rejoignant en angle aigu, s'ouvre un port abrité des
mauvais vents par un amphithéâtre de montagnes. Depuis 1794, les
écueils qui le défendent contre la houle du large, se sont
exhaussés d'un mètre. Néanmoins il reste encore assez d'eau pour
que les bâtiments, tirant de dix-huit à vingt pieds, puissent
venir s'amarrer aux quais.
«Déception!... déception!... murmure Pinchinat. Il est vraiment
déplorable qu'on soit exposé à perdre tant d'illusions en
voyage...
-- Et l'on ferait mieux de demeurer chez soi! riposte le
violoncelliste en haussant les épaules.
-- Non! s'écrie Yvernès toujours enthousiaste, et quel spectacle
serait comparable à celui de cette île factice venant rendre
visite aux archipels océaniens?...»
Néanmoins, si l'état moral des Sandwich s'est regrettablement
modifié au vif déplaisir de nos artistes, il n'en est pas de même
du climat. C'est l'un des plus salubres de ces parages de l'océan
Pacifique, malgré que le groupe occupe une région désignée sous le
nom de Mer des Chaleurs. Si le thermomètre s'y tient à un degré
élevé, lorsque les alizés du nord-est ne dominent pas, si les
contre-alizés du sud engendrent de violents orages nommés kouas
dans le pays, la température moyenne d'Honolulu ne dépasse pas
vingt et un degrés centigrades. On aurait donc mauvaise grâce à
s'en plaindre sur la limite de la zone torride. Aussi les
habitants ne se plaignent-ils pas, et, ainsi que nous l'avons
indiqué, les malades américains affluent-ils dans l'archipel.
Quoi qu'il en soit, à mesure que le quatuor pénètre plus avant les
secrets de cet archipel, ses illusions tombent... tombent comme
les feuilles millevoyennes à la fin de l'automne. Il prétend avoir
été mystifié, quand il ne devrait accuser que lui-même de s'être
attiré cette mystification.
«C'est ce Calistus Munbar qui nous a une fois de plus mis dedans!»
affirme Pinchinat, en rappelant que le surintendant leur a dit des
Sandwich qu'elles étaient le dernier rempart de la sauvagerie
indigène dans le Pacifique.
Et, lorsqu'ils lui en font des reproches amers:
«Que voulez-vous, mes chers amis? répond-il en clignant de l'oeil
droit. C'est tellement changé depuis mon dernier voyage que je ne
m'y reconnais plus!
-- Farceur!» riposte Pinchinat, en gratifiant d'une bonne tape le
gaster du surintendant.
Ce qu'on peut tenir pour certain, c'est que si des changements se
sont produits, cela s'est fait dans des conditions de rapidité
extraordinaires. Naguère, les Sandwich jouissaient d'une monarchie
constitutionnelle, fondée en 1837, avec deux chambres, celle des
nobles et celle des députés. La première était nommée par les
seuls propriétaires du sol, la seconde par tous les citoyens
sachant lire et écrire, les nobles pour six ans, les députés pour
deux ans. Chaque chambre se composait de vingt-quatre membres, qui
délibéraient en commun devant le ministère royal, formé de quatre
conseillers du roi.
«Ainsi, dit Yvernès, il y avait un roi, un roi constitutionnel, au
lieu d'un singe à plumes, et auquel les étrangers venaient
présenter leurs humbles hommages!...
-- Je suis sûr, affirme Pinchinat, que cette Majesté-là n'avait
même pas d'anneaux dans le nez... et qu'elle se fournissait de
fausses dents chez les meilleurs dentistes du nouveau monde!
-- Ah! civilisation... civilisation! répète le premier violon. Ils
n'avaient pas besoin de râtelier, ces Kanaques, lorsqu'ils
mordaient à même leurs prisonniers de guerre!»
Que l'on pardonne à ces fantaisistes cette façon d'envisager les
choses! Oui! il y a eu un roi à Honolulu, ou, du moins, il y avait
une reine, Liliuokalani, aujourd'hui détrônée, qui a lutté pour
les droits de son fils, le prince Adey, contre les prétentions
d'une certaine princesse Kaiulani au trône d'Havaï. Bref, pendant
longtemps, l'archipel a été dans une période révolutionnaire, tout
comme ces bons États de l'Amérique ou de l'Europe, auxquels il
ressemble même sous ce rapport. Cela pouvait-il amener
l'intervention efficace de l'armée havaïenne, et ouvrir l'ère
funeste des pronunciamientos? Non, sans doute, puisque ladite
armée ne se compose que de deux cent cinquante conscrits et de
deux cent cinquante volontaires. On ne renverse pas un régime avec
cinq cents hommes, -- du moins, au milieu des parages du
Pacifique.
Mais les Anglais étaient là, qui veillaient. La princesse Kaiulani
possédait les sympathies de l'Angleterre, paraît-il. D'autre part,
le gouvernement japonais était prêt à prendre le protectorat des
îles, et comptait des partisans parmi les coolies qui sont
employés en grand nombre sur les plantations...
Eh bien, et les Américains, dira-t-on? C'est même la question que
Frascolin pose à Calistus Munbar au sujet d'une intervention tout
indiquée.
«Les Américains? répond le surintendant, ils ne tiennent guère à
ce protectorat. Pourvu qu'ils aient aux Sandwich une station
maritime réservée à leurs paquebots des lignes du Pacifique, ils
se déclareront satisfaits.»
Et pourtant, en 1875, le roi Kaméhaméha, qui était allé rendre
visite au président Grant à Washington, avait placé l'archipel
sous l'égide des États-Unis. Mais, dix-sept ans plus tard, lorsque
M. Cleveland prit la résolution de restaurer la reine
Liliuokalani, alors que le régime républicain était établi aux
Sandwich, sous la présidence de M. Sanford Dole, il y eut des
protestations violentes dans les deux pays.
Rien, d'ailleurs, ne pouvait empêcher ce qui est écrit sans doute
au livre de la destinée des peuples, qu'ils soient d'origine
ancienne ou moderne, et l'archipel hawaïen est en république
depuis le 4 juillet 1894, sous la présidence de M. Dole.
Standard-Island s'est mise en relâche pour une dizaine de jours.
Aussi nombre d'habitants en profitent-ils pour explorer Honolulu
et les environs. Les familles Coverley et Tankerdon, les
principaux notables de Milliard-City, se font quotidiennement
transporter au port. D'autre part, bien que ce soit la seconde
apparition de l'île à hélice sur ces parages des Havaï,
l'admiration des Havaïens est sans bornes, et c'est en foule
qu'ils viennent visiter cette merveille. Il est vrai, la police de
Cyrus Bikerstaff, difficile pour l'admission des étrangers,
s'assure, le soir venu, que les visiteurs s'en retournent à
l'heure réglementaire. Grâce à ces mesures de sécurité, il serait
malaisé à un intrus de demeurer sur le Joyau du Pacifique sans une
autorisation qui ne s'obtient pas aisément. Enfin, il n'y a que de
bons rapports de part et d'autre, mais on ne se livre point à des
réceptions officielles entre les deux îles.
Le quatuor s'offre quelques promenades très intéressantes. Les
indigènes plaisent à nos Parisiens. Leur type est accentué, leur
teint brun, leur physionomie à la fois douce et empreinte de
fierté. Et quoique les Havaïens soient en république, peut-être
regrettent-ils leur sauvage indépendance de jadis.
«L'air de notre pays est libre,» dit un de leurs proverbes, et eux
ne le sont plus.
Et, en effet, après la conquête de l'archipel par Kaméhaméha,
après la monarchie représentative établie en 1837, chaque île fut
administrée par un gouverneur particulier. À l'heure actuelle,
sous le régime républicain, elles sont encore divisées en
arrondissements et sous-arrondissements.
«Allons, dit Pinchinat, il n'y manque plus que des préfets, des
sous-préfets et des conseillers de préfecture, avec la
constitution de l'an VIII!
-- Je demande à m'en aller!» réplique Sébastien Zorn. Il aurait eu
tort de le faire, sans avoir admiré les principaux sites d'Oahu.
Ils sont superbes, si la flore n'y est pas riche. Sur la zone
littorale abondent les cocotiers et autres palmiers, les arbres à
pain, les aleurites trilobas, qui donnent de l'huile, les ricins,
les daturas, les indigotiers. Dans les vallées, arrosées par les
eaux des montagnes, tapissées de cette herbe envahissante nommée
menervia, nombre d'arbustes deviennent arborescents, des
chenopodium, des halapepe, sortes d'aspariginées gigantesques. La
zone forestière, prolongée jusqu'à l'altitude de deux mille
mètres, est couverte d'essences ligneuses, myrtacées de haute
venue, rumex colossaux, tiges-lianes qui s'entremêlent comme un
fouillis de serpents aux multiples ramures. Quant aux récoltes du
sol, qui fournissent un élément de commerce et d'exportation, ce
sont le riz, la noix de coco, la canne à sucre. Il se fait donc un
cabotage important d'une île à l'autre, de manière à concentrer
vers Honolulu les produits qui sont ensuite expédiés en Amérique.
En ce qui concerne la faune, peu de variété. Si les Kanaques
tendent à s'absorber dans les races plus intelligentes, les
espèces animales ne tendent point à se modifier. Uniquement des
cochons, des poules, des chèvres, pour bêtes domestiques; point de
fauves, si ce n'est quelques couples de sangliers sauvages; des
moustiques dont on ne se débarrasse pas aisément; des scorpions
nombreux, et divers échantillons de lézards inoffensifs; des
oiseaux qui ne chantent jamais, entre autres l'oo, le drepanis
pacifica au plumage noir, agrémenté de ces plumes jaunes dont
était formé le fameux manteau de Kaméhaméha, et auquel avaient
travaillé neuf générations d'indigènes.
En cet archipel, la part de l'homme, -- et elle est considérable,
-- est de l'avoir civilisé, à l'imitation des États-Unis, avec ses
sociétés savantes, ses écoles d'instruction obligatoire qui furent
primées à l'Exposition de 1878, ses riches bibliothèques, ses
journaux publiés en langue anglaise et kanaque. Nos Parisiens ne
pouvaient en être surpris, puisque les notables de l'archipel sont
Américains en majorité, et que leur langue est courante comme leur
monnaie. Seulement, ces notables attirent volontiers à leur
service des Chinois du Céleste Empire, contrairement à ce qui se
fait dans l'Ouest-Amérique pour combattre ce fléau auquel on donne
le nom significatif de «peste jaune».
Il va de soi que depuis l'arrivée de Standard-Island en vue de la
capitale d'Oahu, les embarcations du port, chargées des amateurs,
en font souvent le tour. Avec ce temps magnifique, cette mer si
calme, rien d'agréable comme une excursion d'une vingtaine de
kilomètres à une encablure de ce littoral d'acier, sur lequel les
agents de la douane exercent une si sévère surveillance.
Parmi ces excursionnistes, on aurait pu remarquer un léger
bâtiment, qui, chaque jour, s'obstine à naviguer dans les eaux de
l'île à hélice. C'est une sorte de ketch malais, à deux mâts, à
poupe carrée, monté par une dizaine d'hommes, sous les ordres d'un
capitaine de figure énergique. Le gouverneur, cependant, n'en
prend point ombrage, bien que cette persistance eût pu paraître
suspecte. Ces gens, en effet, ne cessent d'observer l'île sur tout
son périmètre, rôdant d'un port à l'autre, examinant la
disposition de son littoral. Après tout, en admettant qu'ils
eussent des intentions malveillantes, que pourrait entreprendre
cet équipage contre une population de dix mille habitants? Aussi
ne s'inquiète-t-on point des allures de ce ketch, soit qu'il
évolue pendant le jour, soit qu'il passe les nuits à la mer.
L'administration maritime d'Honolulu n'est donc pas interpellée à
son sujet.
Le quatuor fait ses adieux à l'île d'Oahu dans la matinée du 10
juillet. Standard-Island appareille dès l'aube, obéissant à
l'impulsion de ses puissants propulseurs. Après avoir viré sur
place, elle prend direction vers le sud-ouest, de manière à venir
en vue des autres îles havaïennes. Il lui faut alors prendre de
biais le courant équatorial qui porte de l'est à l'ouest, --
inversement à celui dont l'archipel est longé vers le nord.
Pour l'agrément de ceux de ses habitants qui se sont rendus sur le
littoral de bâbord, Standard-Island s'engage hardiment entre les
îles Molokaï et Kaouaï. Au-dessus de cette dernière, l'une des
plus petites du groupe, se dresse un volcan de dix-huit cents
mètres, le Nirhau, qui projette quelques vapeurs fuligineuses. Au
pied s'arrondissent des berges de formation coralligène, dominées
par une rangée de dunes, dont les échos se répercutent avec une
sonorité métallique, quand elles sont violemment battues du
ressac. La nuit est venue, l'appareil se trouve encore en cet
étroit canal, mais il n'a rien à craindre sous la main du
commodore Simcoë. À l'heure où le soleil disparaît derrière les
hauteurs de Lanaï, les vigies n'auraient pu apercevoir le ketch,
qui, après avoir quitté le port à la suite de Standard-Island,
cherchait à se maintenir dans ses eaux. D'ailleurs, on le répète,
pourquoi se serait-on préoccupé de la présence de cette
embarcation malaise?
Le lendemain, quand le jour reparut, le ketch n'était plus qu'un
point blanc à l'horizon du nord.
Pendant cette journée, la navigation se poursuit entre Kaluhani et
Mauï. Grâce à son étendue, cette dernière, avec Lahaina pour
capitale, port réservé aux baleiniers, occupe le second rang dans
l'archipel des Sandwich. Le Haleahala, la Maison du Soleil, y
pointe à trois mille mètres vers l'astre radieux.
Les deux journées suivantes sont employées à longer les côtes de
la grande Havaï, dont les montagnes, ainsi que nous l'avons dit,
sont les plus hautes du groupe. C'est dans la baie Kealakeacua,
que le capitaine Cook, d'abord reçu comme un dieu par les
indigènes, fut massacré en 1779, un an après avoir découvert cet
archipel auquel il avait donné le nom de Sandwich, en l'honneur du
célèbre ministre de la Grande-Bretagne. Hilo, le chef-lieu de
l'île, qui est sur la côte orientale, ne se montre pas; mais on
entrevoit Kailu, située sur la côte occidentale. Cette grande
Havaï possède cinquante-sept kilomètres de chemin de fer, qui
servent principalement au transport des denrées, et le quatuor
peut apercevoir le panache blanc de ses locomotives...
«Il ne manquait plus que cela!» s'écrie Yvernès.
Le lendemain, le Joyau du Pacifique a quitté ces parages, alors
que le ketch double l'extrême pointe d'Havaï, dominée par le
Mauna-Loa, la Grande Montagne, dont la cime se perd à quatre mille
mètres entre les nuages.
«Volés, dit alors Pinchinat, nous sommes volés!
-- Tu as raison, répond Yvernès, il aurait fallu venir cent ans
plus tôt. Mais alors nous n'aurions pas navigué sur cette
admirable île à hélice!
-- N'importe! Avoir trouvé des indigènes à vestons et à cols
rabattus au lieu des sauvages à plumes que nous avait annoncés ce
roublard de Calistus, que Dieu confonde! Je regrette le temps du
capitaine Cook!
-- Et si ces cannibales avaient mangé Ton Altesse?... fait
observer Frascolin.
-- Eh bien... j'aurais eu cette consolation d'avoir été... une
fois dans ma vie... aimé pour moi-même!»