Après avoir créé cet extraordinaire appareil de navigation, la
_Standard-Island Company_ dut pourvoir aux exigences d'une double
organisation, maritime d'une part, administrative de l'autre.
La première, on le sait, a pour directeur, ou plutôt pour
capitaine, le commodore Ethel Simcoë, de la marine des États-Unis.
C'est un homme de cinquante ans, navigateur expérimenté,
connaissant à fond les parages du Pacifique, ses courants, ses
tempêtes, ses écueils, ses substructions coralligènes. De là,
parfaite aptitude pour conduire d'une main sûre l'île à hélice
confiée à ses soins et les riches existences dont il est
responsable devant Dieu et les actionnaires de la Société.
La seconde organisation, celle qui comprend les divers services
administratifs, est entre les mains du gouverneur de l'île.
M. Cyrus Bikerstaff est un Yankee du Maine, l'un des États
fédéraux qui prirent la moindre part aux luttes fratricides de la
Confédération américaine pendant la guerre de sécession. Cyrus
Bikerstaff a donc été heureusement choisi pour garder un juste
milieu entre les deux sections de l'île.
Le gouverneur, qui touche aux limites de la soixantaine, est
célibataire. C'est un homme froid, possédant le self control, très
énergique sous sa flegmatique apparence, très anglais par son
attitude réservée, ses manières gentlemanesques, la discrétion
diplomatique qui préside à ses paroles comme à ses actes. En tout
autre pays qu'en Standard-Island, ce serait un homme très
considérable et, par suite, très considéré. Mais ici, il n'est, en
somme, que l'agent supérieur de la Compagnie. En outre, bien que
son traitement vaille la liste civile d'un petit souverain de
l'Europe, il n'est pas riche, et quelle figure peut-il faire en
présence des nababs de Milliard-City?
Cyrus Bikerstaff, en même temps que gouverneur de l'île, est le
maire de la capitale. Comme tel, il occupe l'hôtel de ville élevé
à l'extrémité de la Unième Avenue, à l'opposé de l'observatoire,
où réside le commodore Ethel Simcoë. Là sont établis ses bureaux,
là sont reçus tous les actes de l'état civil, naissances, avec une
moyenne de natalité suffisante pour assurer l'avenir, décès, --
les morts sont transportés au cimetière de la baie Madeleine, --
mariages qui doivent être célébrés civilement avant de l'être
religieusement, suivant le code de Standard-Island. Là
fonctionnent les divers services de l'administration, et ils ne
donnent jamais lieu à aucune plainte des administrés. Cela fait
honneur au maire et à ses agents. Lorsque Sébastien Zorn,
Pinchinat, Yvernès, Frascolin lui furent présentés par le
surintendant, ils éprouvèrent en sa présence une très favorable
impression, celle que produit l'individualité d'un homme bon et
juste, d'un esprit pratique, qui ne s'abandonne ni aux préjugés ni
aux chimères.
«Messieurs, leur a-t-il dit, c'est une heureuse chance pour nous
que de vous avoir. Peut-être le procédé employé par notre
surintendant n'a-t-il pas été d'une correction absolue. Mais vous
l'excuserez, je n'en doute pas? D'ailleurs, vous n'aurez point à
vous plaindre de notre municipalité. Elle ne vous demandera que
deux concerts mensuels, vous laissant libres d'accepter les
invitations particulières qui pourraient vous être adressées. Elle
salue en vous des musiciens de grande valeur, et n'oubliera jamais
que vous aurez été les premiers artistes qu'elle aura eu l'honneur
de recevoir!»
Le quatuor fut enchanté de cet accueil et ne cacha point sa
satisfaction à Calistus Munbar.
«Oui! c'est un homme aimable, M. Cyrus Bikerstaff, répond le
surintendant avec un léger mouvement d'épaule. Il est regrettable
qu'il ne possède point un ou deux milliards...
-- On n'est pas parfait!» réplique Pinchinat. Le gouverneur-maire
de Milliard-City est doublé de deux adjoints qui l'aident dans
l'administration très simple de l'île à hélice. Sous leurs ordres,
un petit nombre d'employés, rétribués comme il convient, sont
affectés aux divers services. De conseil municipal, point. À quoi
bon? Il est remplacé par le conseil des notables, -- une trentaine
de personnages des plus qualifiés par leur intelligence et leur
fortune. Il se réunit lorsqu'il s'agit de quelque importante
mesure à prendre -- entre autres, le tracé de l'itinéraire qui
doit être suivi dans l'intérêt de l'hygiène générale. Ainsi que
nos Parisiens pouvaient le voir, il y a là, quelquefois, matière à
discussion, et difficultés pour se mettre d'accord. Mais
jusqu'ici, grâce à son intervention habile et sage, Cyrus
Bikerstaff a toujours pu concilier les intérêts opposés, ménager
les amours-propres de ses administrés. Il est entendu que l'un des
adjoints est protestant, Barthélémy Ruge, l'autre catholique,
Hubley Harcourt, tous deux choisis parmi les hauts fonctionnaires
de la _Standard-Island Company_, et ils secondent avec zèle Cyrus
Bikerstaff. Ainsi se comporte, depuis dix-huit mois déjà, dans la
plénitude de son indépendance, en dehors même de toutes relations
diplomatiques, libre sur cette vaste mer du Pacifique, à l'abri
des intempéries désobligeantes, sous le ciel de son choix, l'île
sur laquelle le quatuor va résider une année entière. Qu'il y soit
exposé à certaines aventures, que l'avenir lui réserve quelque
imprévu, il ne saurait ni l'imaginer ni le craindre, quoi qu'en
dise le violoncelliste, tout étant réglé, tout se faisant avec
ordre et régularité. Et pourtant, en créant ce domaine artificiel,
lancé à la surface d'un vaste océan, le génie humain n'a-t-il pas
dépassé les limites assignées à l'homme par le Créateur?... La
navigation continue vers l'ouest. Chaque jour, au moment où le
soleil franchit le méridien, le point est établi par les officiers
de l'observatoire placés sous les ordres du commodore Ethel
Simcoë. Un quadruple cadran, disposé aux faces latérales du
beffroi de l'hôtel de ville, donne la position exacte en longitude
et en latitude, et ces indications sont reproduites
télégraphiquement au coin des divers carrefours, dans les hôtels,
dans les édifices publics, à l'intérieur des habitations
particulières, en même temps que l'heure qui varie suivant le
déplacement vers l'ouest ou vers l'est. Les Milliardais peuvent
donc à chaque instant savoir quel endroit Standard-Island occupe
sur l'itinéraire. À part ce déplacement insensible à la surface de
cet Océan, Milliard-City n'offre aucune différence avec les
grandes capitales de l'ancien et du nouveau continent. L'existence
y est identique. Même fonctionnement de la vie publique et privée.
Peu occupés, en somme, nos instrumentistes emploient leurs
premiers loisirs à visiter tout ce que renferme de curieux le
Joyau du Pacifique. Les trams les transportent vers tous les
points de l'île. Les deux fabriques d'énergie électrique excitent
chez eux une réelle admiration par l'ordonnance si simple de leur
outillage, la puissance de leurs engins actionnant un double
chapelet d'hélices, l'admirable discipline de leur personnel,
l'une dirigée par l'ingénieur Watson, l'autre par l'ingénieur
Somwah. À des intervalles réguliers, Bâbord-Harbour et Tribord-
Harbour reçoivent dans leurs bassins les steamers affectés au
service de Standard-Island, suivant que sa position présente plus
de facilité pour l'atterrissage.
Si l'obstiné Sébastien Zorn se refuse à admirer ces merveilles, si
Frascolin est plus modéré dans ses sentiments, en quel état de
ravissement vit sans cesse l'enthousiaste Yvernès! À son opinion,
le vingtième siècle ne s'écoulera pas sans que les mers soient
sillonnées de villes flottantes. Ce doit être le dernier mot du
progrès et du confort dans l'avenir. Quel spectacle superbe que
celui de cette île mouvante, allant visiter ses soeurs de
l'Océanie! Quant à Pinchinat, en ce milieu opulent, il se sent
particulièrement grisé à n'entendre parler que de millions, comme
on parle ailleurs de vingt-cinq louis. Les banknotes sont de
circulation courante. On a d'habitude deux ou trois mille dollars
dans sa poche. Et, plus d'une fois, Son Altesse de dire à
Frascolin:
«Mon vieux, tu n'aurais pas la monnaie de cinquante mille francs
sur toi?...»
Entre temps, le Quatuor Concertant a fait quelques connaissances,
étant assuré de recevoir partout un excellent accueil. D'ailleurs,
sur la recommandation de l'étourdissant Munbar, qui ne se fût
empressé de les bien traiter?
En premier lieu, ils sont allés rendre visite à leur compatriote,
Athanase Dorémus, professeur de danse, de grâces et de maintien.
Ce brave homme occupe, dans la section tribordaise, une modeste
maison de la Vingt-cinquième Avenue, à trois mille dollars de
loyer. Il est servi par une vieille négresse à cent dollars
mensuels. Enchanté est-il d'entrer en relation avec des
Français... des Français qui font honneur à la France.
C'est un vieillard de soixante-dix ans, maigriot, efflanqué, de
petite taille, le regard encore vif, toutes ses dents bien à lui
ainsi que son abondante chevelure frisottante, blanche comme sa
barbe. Il marche posément, avec une certaine cadence rythmique, le
buste en avant, les reins cambrés, les bras arrondis, les pieds un
peu en dehors et irréprochablement chaussés. Nos artistes ont
grand plaisir à le faire causer, et volontiers il s'y prête, car
sa grâce n'a d'égale que sa loquacité.
«Que je suis heureux, mes chers compatriotes, que je suis heureux,
répète-t-il vingt fois à la première visite, que je suis heureux
de vous voir! Quelle excellente idée vous avez eue de venir vous
fixer dans cette ville! Vous ne le regretterez pas, car je ne
saurais comprendre, maintenant que j'y suis habitué, qu'il soit
possible de vivre d'une autre façon!
-- Et depuis combien de temps êtes-vous ici, monsieur Dorémus?
demande Yvernès.
-- Depuis dix-huit mois, répond le professeur, en ramenant ses
pieds à la seconde position. Je suis de la fondation de Standard-
Island. Grâce aux excellentes références dont je disposais à la
Nouvelle-Orléans où j'étais établi, j'ai pu faire accepter mes
services à M. Cyrus Bikerstaff, notre adoré gouverneur. À partir
de ce jour béni, les appointements qui me furent attribués pour
diriger un conservatoire de danse, de grâces et de maintien, m'ont
permis d'y vivre...
-- En millionnaire! s'écrie Pinchinat.
-- Oh! les millionnaires ici...
-- Je sais... je sais... mon cher compatriote. Mais, d'après ce
que nous a laissé entendre le surintendant, les cours de votre
conservatoire ne seraient pas très suivis...
-- Je n'ai d'élèves qu'en ville, c'est la vérité, et uniquement
des jeunes gens. Les jeunes Américaines se croient pourvues en
naissant de toutes les grâces nécessaires. Aussi les jeunes gens
préfèrent-ils prendre des leçons en secret, et c'est en secret que
je leur inculque les belles manières françaises!»
Et il sourit en parlant, il minaude comme une vieille coquette, il
se dépense en gracieuses attitudes.
Athanase Dorémus, un Picard du Santerre, a quitté la France dès sa
prime jeunesse pour venir s'installer aux États-Unis, à la
Nouvelle-Orléans. Là, parmi la population d'origine française de
notre regrettée Louisiane, les occasions ne lui ont pas manqué
d'exercer ses talents. Admis dans les principales familles, il
obtint des succès et put faire quelques économies, qu'un crack des
plus américains lui enleva un beau jour. C'était au moment où la
_Standard-Island Company_ lançait son affaire, multipliant ses
prospectus, prodiguant ses annonces, jetant ses appels à tous ces
ultra-riches auxquels les chemins de fer, les mines de pétrole, le
commerce des porcs, salés ou non, avaient constitué des fortunes
incalculables. Athanase Dorémus eut alors l'idée de demander un
emploi au gouverneur de la nouvelle cité, où les professeurs de
son espèce ne se feraient guère concurrence. Avantageusement connu
de la famille Coverley, qui était originaire de la Nouvelle-
Orléans, et grâce à la recommandation de son chef, lequel allait
devenir l'un des notables les plus en vue des Tribordais de
Milliard-City, il fut agréé, et voilà comment un Français, et même
un Picard, comptait parmi les fonctionnaires de Standard-Island.
Il est vrai, ses leçons ne se donnent que chez lui, et la salle de
cours au casino ne voit jamais que la propre personne du
professeur se réfléchir dans ses glaces. Mais qu'importe, puisque
ses appointements n'en subissent aucune diminution.
En somme, un brave homme, quelque peu ridicule et maniaque, assez
infatué de lui-même, persuadé qu'il possède, avec l'héritage des
Vestris et des Saint-Léon, les traditions des Brummel et des lord
Seymour. De plus, aux yeux du quatuor, c'est un compatriote, --
qualité qui vaut toujours d'être appréciée à quelques milliers de
lieues de la France.
Il faut lui narrer les dernières aventures des quatre Parisiens,
lui raconter dans quelles conditions ils sont arrivés sur l'île à
hélice, comme quoi Calistus Munbar les a attirés à son bord --
c'est le mot, -- et comme quoi le navire a levé l'ancre quelques
heures après l'embarquement.
«Voilà qui ne m'étonne pas de notre surintendant, répond le vieux
professeur. C'est encore un tour de sa façon... Il en a fait et en
fera bien d'autres!... Un vrai fils de Barnum, qui finira par
compromettre la Compagnie... un monsieur sans-gêne, qui aurait
bien besoin de quelques leçons de maintien... un de ces Yankees
qui se carrent dans un fauteuil, les pieds sur l'appui de la
fenêtre!... Pas méchant, au fond, mais se croyant tout permis!...
D'ailleurs, mes chers compatriotes, ne songez point à lui en
vouloir, et, sauf le désagrément d'avoir manqué le concert de San-
Diégo, vous n'aurez qu'à vous féliciter de votre séjour à
Milliard-City. On aura pour vous des égards... auxquels vous serez
sensibles...
-- Surtout à la fin de chaque trimestre!» réplique Frascolin, dont
les fonctions de caissier de la troupe commencent à prendre une
importance exceptionnelle.
Sur la question qui lui est posée au sujet de la rivalité entre
les deux sections de l'île, Athanase Dorémus confirme le dire de
Calistus Munbar. À son avis, il y aurait là un point noir à
l'horizon, et même menace de prochaine bourrasque. Entre les
Tribordais et les Bâbordais, on doit craindre quelque conflit
d'intérêts et d'amour-propre. Les familles Tankerdon et Coverley,
les plus riches de l'endroit, témoignent d'une jalousie croissante
l'une envers l'autre, et peut-être se produira-t-il un éclat, si
quelque combinaison ne parvient pas à les rapprocher. Oui... un
éclat!...
«Pourvu que cela ne fasse pas éclater l'île, nous n'avons point à
nous en inquiéter... observe Pinchinat.
-- Du moins, tant que nous y serons embarqués! ajoute le
violoncelliste.
-- Oh!... elle est solide, mes chers compatriotes! répondit
Athanase Dorémus. Depuis dix-huit mois elle se promène sur mer, et
il ne lui est jamais arrivé un accident de quelque importance.
Rien que 3 réparations insignifiantes, et qui ne l'obligeaient
même pas d'aller relâcher à la baie Madeleine! Songez donc, c'est
en tôle d'acier!»
Voilà qui répond à tout, et si la tôle d'acier ne donne pas une
absolue garantie en ce monde, à quel métal se fier? L'acier, c'est
du fer, et notre globe lui-même est-il autre chose en presque
totalité qu'un énorme carbure? Eh bien, Standard-Island, c'est la
terre en petit.
Pinchinat est alors conduit à demander ce que le professeur pense
du gouverneur Cyrus Bikerstaff. «Est-il en acier, lui aussi?
-- Oui, monsieur Pinchinat, répond Athanase Dorémus. Doué d'une
grande énergie, c'est un administrateur fort habile.
Malheureusement, à Milliard-City, il ne suffit pas d'être en
acier...
-- Il faut être en or, riposte Yvernès.
-- Comme vous dites, ou bien l'on ne compte pas!»C'est le mot
juste. Cyrus Bikerstaff, en dépit de sa haute situation, n'est
qu'un agent de la Compagnie. Il préside aux divers actes de l'état
civil, il est chargé de percevoir le produit des douanes, de
veiller à l'hygiène publique, au balayage des rues, à l'entretien
des plantations, de recevoir les réclamations des contribuables, -
- en un mot, de se faire des ennemis de la plupart de ses
administrés, -- mais rien de plus. À Standard-Island, il faut
compter, et le professeur l'a dit: Cyrus Bikerstaff ne compte pas.
Du reste, sa fonction l'oblige à se maintenir entre les deux
partis, à garder une attitude conciliante, à ne rien risquer qui
puisse être agréable à l'un si cela n'est agréable à l'autre.
Politique peu facile. En effet, on commence déjà à voir poindre
des idées qui pourraient bien amener un conflit entre les deux
sections. Si les Tribordais ne se sont établis sur Standard-Island
que dans la pensée de jouir paisiblement de leurs richesses, voilà
que les Bâbordais commencent à regretter les affaires. Ils se
demandent pourquoi on n'utiliserait pas l'île à hélice comme un
immense bâtiment de commerce, pourquoi elle ne transporterait pas
des cargaisons sur les divers comptoirs de l'Océanie, pourquoi
toute industrie est bannie de Standard-Island... Bref, bien qu'ils
n'y soient que depuis moins de deux ans, ces Yankees, Tankerdon en
tête, se sentent repris de la nostalgie du négoce. Seulement, si,
jusqu'alors, ils s'en sont tenus aux paroles, cela ne laisse pas
d'inquiéter le gouverneur Cyrus Bikerstaff. Il espère, toutefois,
que l'avenir ne s'envenimera pas, et que les dissensions
intestines ne viendront point troubler un appareil fabriqué tout
exprès pour la tranquillité de ses habitants. En prenant congé
d'Athanase Dorémus, le quatuor promet de revenir le voir.
D'ordinaire, le professeur se rend dans l'après-midi au casino, où
il ne se présente personne. Et là, ne voulant pas qu'on puisse
l'accuser d'inexactitude, il attend, en préparant sa leçon devant
les glaces inutilisées de la salle. Cependant l'île à hélice gagne
quotidiennement vers l'ouest, et un peu vers le sud-ouest, de
manière à rallier l'archipel des Sandwich. Sous ces parallèles,
qui confinent à la zone torride, la température est déjà élevée.
Les Milliardais la supporteraient mal sans les adoucissements de
la brise de mer. Heureusement, les nuits sont fraîches, et, même
en pleine canicule, les arbres et les pelouses, arrosés d'une
pluie artificielle, conservent leur verdeur attrayante. Chaque
jour, à midi, le point, indiqué sur le cadran de l'hôtel de ville,
est télégraphié aux divers quartiers. Le 17 juin, Standard-Island
s'est trouvée par 155° de longitude ouest et 27° de latitude nord
et s'approche du tropique.
«On dirait que c'est l'astre du jour qui la remorque, déclame
Yvernès, ou, si vous voulez, plus élégamment, qu'elle a pour
attelage les chevaux du divin Apollon!»
Observation aussi juste que poétique, mais que Sébastien Zorn
accueille par un haussement d'épaules. Ça ne lui convenait pas de
jouer ce rôle de remorqué... malgré lui.
Et puis, ne cesse-t-il de répéter, nous verrons comment finira
cette aventure!»
Il est rare que le quatuor n'aille pas chaque jour faire son tour
de parc, à l'heure où les promeneurs abondent. À cheval, à pied,
en voiture, tout ce que Milliard-City compte de notables se
rencontre autour des pelouses. Les mondaines y montrent leur
troisième toilette quotidienne, celle-là d'une teinte unie, depuis
le chapeau jusqu'aux bottines, et le plus généralement en soie des
Indes, très à la mode cette année. Souvent aussi elles font usage
de cette soie artificielle en cellulose, qui est si chatoyante, ou
même du coton factice en bois de sapin ou de larix, défibré et
désagrégé.
Ce qui amène Pinchinat à dire:
«Vous verrez qu'un jour on fabriquera des tissus en bois de lierre
pour les amis fidèles et en saule pleureur pour les veuves
inconsolables!»
Dans tous les cas, les riches Milliardaises n'accepteraient pas
ces étoffes, si elles ne venaient de Paris, ni ces toilettes, si
elles n'étaient signées du roi des couturiers de la capitale, --
de celui qui a proclamé hautement cet axiome: «La femme n'est
qu'une question de formes».
Quelquefois, le roi et la reine de Malécarlie passent au milieu de
cette gentry fringante. Le couple royal, déchu de sa souveraineté,
inspire une réelle sympathie à nos artistes. Quelles réflexions
leur viennent à voir ces augustes personnages, au bras l'un de
l'autre!... Ils sont relativement pauvres parmi ces opulents, mais
on les sent fiers et dignes, comme des philosophes dégagés des
préoccupations de ce monde. Il est vrai que, au fond, les
Américains de Standard-Island sont très flattés d'avoir un roi
pour concitoyen, et lui continuent les égards dus à son ancienne
situation. Quant au quatuor, il salue respectueusement Leurs
Majestés, lorsqu'il les rencontre dans les avenues de la ville ou
sur les allées du parc. Le roi et la reine se montrent sensibles à
ces marques de déférence si françaises. Mais, en somme, Leurs
Majestés ne comptent pas plus que Cyrus Bikerstaff, -- moins peut-
être.
En vérité, les voyageurs que la navigation effraie devraient
adopter ce genre de traversée à bord d'une île mouvante. En ces
conditions, il n'y a point à se préoccuper des éventualités de
mer. Rien à redouter de ses bourrasques. Avec dix millions de
chevaux-vapeur dans ses flancs, une Standard-Island ne peut jamais
être retenue par les calmes, et elle est assez puissante pour
lutter contre les vents contraires. Si les collisions constituent
un danger, ce n'est pas pour elle. Tant pis pour les bâtiments qui
se jetteraient à pleine vapeur ou à toutes voiles sur ses côtes de
fer. Et encore ces rencontres sont-elles peu à craindre, grâce aux
feux qui éclairent ses ports, sa proue et sa poupe, grâce aux
lueurs électriques de ses lunes d'aluminium dont l'atmosphère est
saturée pendant la nuit. Quant aux tempêtes, autant vaut n'en
point parler. Elle est de taille à mettre un frein à la fureur des
flots.
Mais, lorsque leur promenade amène Pinchinat et Frascolin jusqu'à
l'avant ou à l'arrière de l'île, soit à la batterie de l'Éperon,
soit à la batterie de Poupe, ils sont tous deux de cet avis que
cela manque de caps, de promontoires, de pointes, d'anses, de
grèves. Ce littoral n'est qu'un épaulement d'acier, maintenu par
des millions de boulons et de rivets. Et combien un peintre aurait
lieu de regretter ces vieux rochers, rugueux comme une peau
d'éléphant, dont le ressac caresse les goémons et les varechs à la
marée montante! Décidément, on ne remplace pas les beautés de la
nature par les merveilles de l'industrie. Malgré son admiration
permanente, Yvernès est forcé d'en convenir. L'empreinte du
Créateur, c'est bien ce qui manque à cette île artificielle.
Dans la soirée du 25 juin, Standard-Island franchit le tropique du
Cancer sur la limite de la zone torride du Pacifique. À cette
heure-là, le quatuor se fait entendre pour la seconde fois dans la
salle du casino. Observons que, le premier succès aidant, le prix
des fauteuils a été augmenté d'un tiers.
Peu importe, la salle est encore trop petite. Les dilettanti s'en
disputent les places. Évidemment, cette musique de chambre doit
être excellente pour la santé, et personne ne se permettrait de
mettre doute ses qualités thérapeutiques. Toujours des solutions
de Mozart, de Beethoven, d'Haydn, suivant la formule.
Immense succès pour les exécutants, auxquels des bravos parisiens
eussent certainement fait plus de plaisir. Mais, à leur défaut,
Yvernès, Frascolin et Pinchinat savent se contenter des hurrahs
milliardais, pour lesquels Sébastien Zorn continue à professer un
dédain absolu.
«Que pourrions-nous exiger de plus, lui dit Yvernès, quand on
passe le tropique...
-- Le tropique du «concert»! réplique Pinchinat, qui s'enfuit sur
cet abominable jeu de mot.
Et, lorsqu'ils sortent du casino, qu'aperçoivent-ils au milieu des
pauvres diables qui n'ont pu mettre trois cent soixante dollars à
un fauteuil?... Le roi et la reine de Malécarlie se tenant
modestement à la porte.