Depuis le 23 juin, le soleil rétrograde vers l'hémisphère
méridional. Il est donc indispensable d'abandonner les zones où la
mauvaise saison viendra bientôt exercer ses ravages. Puisque
l'astre du jour, dans sa course apparente, se dirige vers la ligne
équinoxiale, il convient de la franchir à sa suite. Au delà
s'offrent des climats agréables, où, malgré leurs dénominations
d'octobre, novembre, décembre, janvier, février, ces mois n'en
sont pas moins ceux de la saison chaude. La distance qui sépare
l'archipel havaïen des îles Marquises est de trois mille
kilomètres environ. Aussi Standard-Island, ayant hâte de la
couvrir, se met-elle à son maximum de vitesse.
La Polynésie proprement dite est comprise dans cette spacieuse
portion de mer, limitée au nord par l'Équateur, au sud par le
tropique du Capricorne. Il y a là, sur cinq millions de kilomètres
carrés, onze groupes, se composant de deux cent-vingt îles, soit
une surface émergée de dix mille kilomètres, sur laquelle les
îlots se comptent par milliers. Ce sont les sommets de ces
montagnes sous-marines, dont la chaîne se prolonge du nord-ouest
au sud-est jusqu'aux Marquises et à l'île Pitcairn, en projetant
des ramifications presque parallèles.
Si, par l'imagination, on se figure ce vaste bassin vidé tout à
coup, si le Diable boiteux, délivré par Cléophas, enlevait toutes
ces masses liquides comme il faisait des toitures de Madrid,
quelle extraordinaire contrée se développerait aux regards! Quelle
Suisse, quelle Norvège, quel Tibet, pourraient l'égaler en
grandeur? De ces monts sous-marins, volcaniques pour la plupart,
quelques-uns, d'origine madréporique, sont formés d'une matière
calcaire ou cornée, sécrétée en couches concentriques par les
polypes, ces animalcules rayonnés, d'organisation si simple, doués
d'une force de production immense. De ces îles, les unes, les plus
jeunes, n'ont de manteau végétal qu'à leur cime; les autres,
drapées dans leur végétation de la tête aux pieds, sont les plus
anciennes, même lorsque leur origine est coralloïde. Il existe
donc toute une région montagneuse, enfouie sous les eaux du
Pacifique. Standard-Island se promène au-dessus de ses sommets
comme ferait un aérostat entre les pointes des Alpes ou de
l'Himalaya. Seulement, ce n'est pas l'air, c'est l'eau qui la
porte.
Mais, de même qu'il existe de larges déplacements d'ondes
atmosphériques à travers l'espace, il se produit des déplacements
liquides à la surface de cet océan. Le grand courant va de l'est à
l'ouest, et, dans les couches inférieures, se propagent deux
contre-courants de juin à octobre, lorsque le soleil se dirige
vers le tropique du Cancer. En outre, aux abords de Taïti, on
observe quatre espèces de flux, dont le plein n'a pas lieu à la
même heure, et qui neutralisent la marée au point de la rendre
presque insensible. Quant au climat dont jouissent ces différents
archipels, il est essentiellement variable. Les îles montagneuses
arrêtent les nuages qui déversent leurs pluies sur elles; les îles
basses sont plus sèches, parce que les vapeurs fuient devant les
brises régnantes.
Que la bibliothèque du casino n'eût pas possédé les cartes
relatives au Pacifique, cela aurait été au moins singulier. Elle
en a une collection complète, et Frascolin, le plus sérieux de la
troupe, les consulte souvent. Yvernès, lui, préfère s'abandonner
aux surprises de la traversée, à l'admiration que lui cause cette
île artificielle, et il ne tient point à surcharger son cerveau de
notions géographiques. Pinchinat ne songe qu'à prendre les choses
par leur côté plaisant ou fantaisiste. Quant à Sébastien Zorn,
l'itinéraire lui importe peu, puisqu'il va là où il n'avait jamais
eu l'intention d'aller.
Frascolin est donc seul à piocher sa Polynésie, étudiant les
groupes principaux qui la composent, les îles Basses, les
Marquises, les Pomotou, les îles de la Société, les îles de Cook,
les îles Tonga, les îles Samoa, les îles Australes, les Wallis,
les Fanning, sans parler des îles isolées, Niue, Tokolau, Phoenix,
Manahiki, Pâques, Sala y Gomez, etc. Il n'ignore pas que, dans la
plupart de ces archipels, même ceux qui sont soumis à des
protectorats, le gouvernement est toujours entre les mains de
chefs puissants, dont l'influence n'est jamais discutée, et que
les classes pauvres y sont entièrement soumises aux classes
riches. Il sait en outre que ces indigènes professent les
religions brahmanique, mahométane, protestante, catholique, mais
que le catholicisme est prépondérant dans les îles dépendant de la
France, -- ce qui est dû à la pompe de son culte. Il sait même que
la langue indigène, dont l'alphabet est peu compliqué, puisqu'il
ne se compose que de treize à dix-sept caractères, est très
mélangée d'anglais et sera finalement absorbée par l'anglo-saxon.
Il sait enfin que, d'une façon générale, au point de vue ethnique,
la population polynésienne tend à décroître, ce qui est
regrettable, car le type kanaque, -- ce mot signifie homme, --
plus blanc sous l'Équateur que dans les groupes éloignés de la
ligne équinoxiale, est magnifique, et combien la Polynésie ne
perdra-t-elle pas à son absorption par les races étrangères! Oui!
il sait cela, et bien d'autres choses qu'il apprend au cours de
ses conversations avec le commodore Ethel Simcoë, et, lorsque ses
camarades l'interrogent, il n'est pas embarrassé de leur répondre.
Aussi Pinchinat ne l'appelle-t-il plus que le «Larousse des zones
tropicales».
Tels sont les principaux groupes entre lesquels Standard-Island
doit promener son opulente population. Elle mérite justement le
nom d'île heureuse, car tout ce qui peut assurer le bonheur
matériel, et, d'une certaine façon, le bonheur moral, y est
réglementé. Pourquoi faut-il que cet état de choses risque d'être
troublé par des rivalités, des jalousies, des désaccords, par ces
questions d'influence ou de préséance qui divisent Milliard-City
en deux camps comme elle l'est en deux sections, -- le camp
Tankerdon et le camp Coverley? Dans tous les cas, pour des
artistes, très désintéressés en cette matière, la lutte promet
d'être intéressante.
Jem Tankerdon est Yankee des pieds à la tête, personnel et
encombrant, large figure, avec la demi-barbe rougeâtre, les
cheveux ras, les yeux vifs malgré la soixantaine, l'iris presque
jaune comme celui des yeux de chien, la prunelle ardente. Sa
taille est haute, son torse est puissant, ses membres sont
vigoureux. Il y a en lui du trappeur des Prairies, bien que, en
fait de trappes, il n'en ait jamais tendu d'autres que celles par
lesquelles il précipitait des millions de porcs dans ses
égorgeoirs de Chicago. C'est un homme violent, que sa situation
aurait dû rendre plus policé, mais auquel l'éducation première a
manqué. Il aime à faire montre de sa fortune, et, il a, comme on
dit, «les poches sonores». Et, paraît-il, il ne les trouve pas
assez pleines, puisque lui et quelques autres de son bord ont idée
de reprendre les affaires...
Mrs Tankerdon est une Américaine quelconque, assez bonne femme,
très soumise à son mari, excellente mère, douce à ses enfants,
prédestinée à élever une nombreuse progéniture, et n'ayant point
failli à remplir ses fonctions. Quand on doit partager deux
milliards entre des héritiers directs, pourquoi n'en aurait-on pas
une douzaine, et elle les a tous bien constitués.
De toute cette smala, l'attention du quatuor ne devait être
attirée que sur le fils aîné, destiné à jouer un certain rôle dans
cette histoire. Walter Tankerdon, fort élégant de sa personne,
d'une intelligence moyenne, de manières et de figure sympathiques,
tient plus de Mrs Tankerdon que du chef de la famille.
Suffisamment instruit, ayant parcouru l'Amérique et l'Europe,
voyageant quelquefois, mais toujours rappelé par ses habitudes et
ses goûts à l'existence attrayante de Standard-Island, il est
familier avec les exercices de sport, à la tête de toute la
jeunesse milliardaise dans les concours de tennis, de polo, de
golf et de crocket. Il n'est pas autrement fier de la fortune
qu'il aura un jour, et son coeur est bon. Il est vrai, faute de
misérables dans l'île, il n'a point l'occasion d'exercer la
charité. En somme, il est à désirer que ses frères et soeurs lui
ressemblent. Si ceux-là et celles-là ne sont point encore en âge
de se marier, lui, qui touche à la trentaine, doit songer au
mariage. Y pense-t-il?... On le verra bien.
Il existe un contraste frappant entre la famille Tankerdon, la
plus importante de la section bâbordaise, et la famille Coverley,
la plus considérable de la section tribordaise. Nat Coverley est
d'une nature plus fine que son rival. Il se ressent de l'origine
française de ses ancêtres. Sa fortune n'est point sortie des
entrailles du sol sous forme de nappes pétroliques, ni des
entrailles fumantes de la race porcine. Non! Ce sont les affaires
industrielles, ce sont les chemins de fer, c'est la banque qui
l'ont fait ce qu'il est. Pour lui, il ne songe qu'à jouir en paix
de ses richesses et -- il ne s'en cache pas, -- il s'opposerait à
toute tentative de transformer le Joyau du Pacifique en une énorme
usine ou une immense maison de commerce. Grand, correct, la tête
belle sous ses cheveux grisonnants, il porte toute sa barbe, dont
le châtain se mêle de quelques fils argentés. D'un caractère assez
froid, de manières distinguées, il occupe le premier rang parmi
les notables qui conservent, à Milliard-City, les traditions de la
haute société des États-Unis du Sud. Il aime les arts, se connaît
en peinture et en musique, parle volontiers la langue française
très en usage parmi les Tribordais, se tient au courant de la
littérature américaine et européenne, et, quand il y a lieu,
mélange ses applaudissements de bravos et de bravas, alors que les
rudes types du Far-West et de la Nouvelle-Angleterre se dépensent
en hurrahs et en hips.
Mrs Coverley, ayant dix ans de moins que son mari, vient de
doubler, sans trop s'en plaindre, le cap de la quarantaine. C'est
une femme élégante, distinguée, appartenant à ces familles demi-
créoles de la Louisiane d'autrefois, bonne musicienne, bonne
pianiste, et il ne faut pas croire qu'un Reyer du XXe siècle ait
proscrit le piano de Milliard-City. Dans son hôtel de la Quinzième
Avenue, le quatuor a mainte occasion de faire de la musique avec
elle, et ne peut que la féliciter de ses talents d'artiste.
Le ciel n'a point béni l'union Coverley autant qu'il a béni
l'union Tankerdon. Trois filles sont les seules héritières d'une
immense fortune, dont M. Coverley ne se targue pas à l'exemple de
son rival. Elles sont fort jolies, et il se trouvera assez de
prétendants, dans la noblesse ou dans la finance des deux mondes,
pour demander leur main, lorsque le moment sera venu de les
marier. En Amérique, d'ailleurs, ces dots invraisemblables ne sont
pas rares. Il y a quelques années, ne citait-on pas cette petite
miss Terry, qui, dès l'âge de deux ans, était recherchée pour ses
sept cent cinquante millions? Espérons que cette enfant s'est
mariée à son goût, et qu'à cet avantage d'être l'une des plus
riches femmes des États-Unis, elle joint celui d'en être l'une des
plus heureuses.
La fille aînée de M. et Mrs Coverley, Diane ou plutôt Dy, comme on
l'appelle familièrement, a vingt ans à peine. C'est une très jolie
personne, en qui se mélangent les qualités physiques et morales de
son père et de sa mère. De beaux yeux bleus, une chevelure
magnifique entre le châtain et le blond, une carnation fraîche
comme les pétales de la rose qui vient de s'épanouir, une taille
élégante et gracieuse, cela explique que miss Coverley soit
remarquée des jeunes gens de Milliard-City, lesquels ne laisseront
point à des étrangers, sans doute, le soin de conquérir cet
«inestimable trésor», pour employer des termes d'une justesse
mathématique. On a même lieu de penser que M. Coverley ne verrait
pas, dans la différence de religion, un obstacle à une union qui
lui paraîtrait devoir assurer le bonheur de sa fille.
En vérité, il est regrettable que des questions de rivalités
sociales séparent les deux familles les plus qualifiées de
Standard-Island. Walter Tankerdon eût paru tout spécialement créé
pour devenir l'époux de Dy Coverley.
Mais c'est là une combinaison à laquelle il ne faut point
songer... Plutôt couper en deux Standard-Island, et s'en aller,
les Bâbordais sur une moitié, les Tribordais sur l'autre, que de
jamais signer un pareil contrat de mariage!
«À moins que l'amour ne se mêle de l'affaire!» dit parfois le
surintendant en clignant de l'oeil sous son binocle d'or.
Mais il ne semble pas que Walter Tankerdon ait quelque penchant
pour Dy Coverley, et inversement, -- ou, du moins, si cela est,
tous deux observent une réserve, qui déjoue les curiosités du
monde sélect de Milliard-City.
L'île à hélice continue à descendre vers l'Équateur, en suivant à
peu près le cent soixantième méridien. Devant elle se développe
cette partie du Pacifique qui offre les plus larges espaces
dépourvus d'îles et d'îlots et dont les profondeurs atteignent
jusqu'à deux lieues. Pendant la journée du 25 juillet, on passe
au-dessus du fond de Belknap, un abîme de six mille mètres, d'où
la sonde a pu ramener ces curieux coquillages ou zoophytes,
constitués de manière à supporter impunément la pression de telles
masses d'eau, évaluée à six cents atmosphères.
Cinq jours après, Standard-Island s'engage à travers un groupe
appartenant à l'Angleterre, bien qu'il soit parfois désigné sous
le nom d'îles Américaines. Après avoir laissé Palmyra et Suncarung
sur tribord, elle se rapproche à cinq milles de Fanning, un des
nombreux gîtes à guano de ces parages, le plus important de
l'archipel. Du reste, ce sont des cimes émergées, plutôt arides
que verdoyantes, dont le Royaume-Uni n'a pas tiré grand profit
jusqu'alors. Mais il a un pied posé en cet endroit, et l'on sait
que le large pied de l'Angleterre laisse généralement des
empreintes ineffaçables.
Chaque jour, tandis que ses camarades parcourent le parc ou la
campagne environnante, Frascolin, très intéressé par les détails
de cette curieuse navigation, se rend à la batterie de l'Éperon.
Il s'y rencontre souvent avec le commodore. Ethel Simcoë le
renseigne volontiers sur les phénomènes spéciaux à ces mers, et,
lorsqu'ils offrent quelque intérêt, le second violon ne néglige
pas de les communiquer à ses compagnons.
Par exemple, ils n'ont pu cacher leur admiration en présence d'un
spectacle que la nature leur a gratuitement offert dans la nuit du
30 au 31 juillet.
Un immense banc d'acalèphes, couvrant plusieurs milles carrés,
venait d'être signalé dans l'après-midi. Il n'a point encore été
donné à la population de rencontrer de telles masses de ces
méduses auxquelles certains naturalistes ont octroyé le nom
d'océanies. Ces animaux, d'une vie très rudimentaire, confinent
dans leur forme hémisphérique aux produits du règne végétal. Les
poissons, si gloutons qu'ils soient, les considèrent plutôt comme
des fleurs, car aucun, paraît-il, n'en veut faire sa nourriture.
Celles de ces océanies qui sont particulières à la zone torride du
Pacifique ne se montrent que sous la forme d'ombrelles
multicolores, transparentes et bordées de tentacules. Elles ne
mesurent pas plus de deux à trois centimètres. Que l'on songe à ce
qu'il en faut de milliards pour former des bancs d'une telle
étendue!
Et, lorsque de pareils nombres sont énoncés en présence de
Pinchinat:
«Ils ne peuvent, répond Son Altesse, surprendre ces
invraisemblables notables de Standard-Island pour qui le milliard
est de monnaie courante!»
À la nuit close, une partie de la population s'est portée vers «le
gaillard d'avant», c'est-à-dire cette terrasse qui domine la
batterie de l'Éperon. Les trams ont été envahis. Les cars
électriques se sont chargés de curieux. D'élégantes voitures ont
véhiculé les nababs de la ville. Les Coverley et les Tankerdon s'y
coudoient à distance... M. Jem ne salue pas M. Nat, qui ne salue
pas M. Jem. Les familles sont au complet d'ailleurs. Yvernès et
Pinchinat ont le plaisir de causer avec Mrs Coverley et sa fille,
qui leur font toujours le meilleur accueil. Peut-être Walter
Tankerdon éprouve-t-il quelque dépit de ne pouvoir se mêler à leur
entretien, et peut-être aussi miss Dy eût-elle accepté de bonne
grâce la conversation du jeune homme. Dieu! quel scandale, et
quelles allusions plus ou moins indiscrètes du _Starboard-
Chronicle_ ou du _New-Herald_ dans leur article des mondanités!
Lorsque l'obscurité est complète, autant qu'elle peut l'être par
ces nuits tropicales, semées d'étoiles, il semble que le Pacifique
s'éclaire jusque dans ses dernières profondeurs. L'immense nappe
est imprégnée de lueurs phosphorescentes, illuminée de reflets
rosés ou bleus, non point dessinés comme un trait lumineux à la
crête des lames, mais semblables aux effluences qu'émettraient
d'innombrables légions de vers luisants. Cette phosphorescence
devient si intense qu'il est possible de lire comme au rayonnement
d'une lointaine aurore boréale. On dirait que le Pacifique, après
avoir dissous les feux que le soleil lui a versés pendant le jour,
les restitue la nuit en lumineux effluves.
Bientôt la proue de Standard-Island coupe la masse des acalèphes,
qui se divise en deux branches le long du littoral métallique. En
quelques heures, l'île à hélice est entourée d'une ceinture de ces
noctiluques, dont la source photogénique ne s'est pas altérée. On
eût dit une auréole, une de ces gloires au milieu desquelles se
détachent les saints et les saintes, un de ces nimbes aux tons
lunaires qui rayonnent autour de la tête des Christs. Le phénomène
dure jusqu'à la naissance de l'aube, dont les premières
colorations finissent par l'éteindre.
Six jours après, le Joyau du Pacifique touche au grand cercle
imaginaire de notre sphéroïde qui, dessiné matériellement, eût
coupé l'horizon en deux parties égales. De cet endroit, on peut en
même temps voir les pôles de la sphère céleste, l'un au nord,
allumé par les scintillations de l'étoile Polaire, l'autre, au
sud, décoré, comme une poitrine de soldat, de la Croix du Sud. Il
est bon d'ajouter que, des divers points de cette ligne
équatoriale, les astres paraissent décrire chaque jour des cercles
perpendiculaires au plan de l'horizon. Si vous voulez jouir de
nuits et de jours parfaitement égaux, c'est sur ces parages, dans
les régions des îles ou des continents traversés par l'Équateur
qu'il convient d'aller fixer vos pénates.
Depuis son départ de l'archipel havaïen, Standard-Island a relevé
une distance d'environ six cents kilomètres. C'est la seconde
fois, depuis sa création, qu'elle passe d'un hémisphère à l'autre,
franchissant la ligne équinoxiale, d'abord en descendant vers le
sud, puis en remontant vers le nord. À l'occasion de ce passage,
c'est fête pour population milliardaise. Il y aura des jeux
publics dans le parc, des cérémonies religieuses au temple et à la
cathédrale, des courses de voitures électriques autour de l'île.
Sur la plate-forme de l'observatoire on doit tirer un magnifique
feu d'artifice, dont les fusées, les serpenteaux, les bombes à
couleurs changeantes, rivaliseront avec les splendeurs étoilées du
firmament.
C'est là, vous le devinez, comme une imitation des scènes
fantaisistes habituelles aux navires, lorsqu'ils atteignent
l'Équateur, un pendant au baptême de la Ligne. Et, de fait, ce
jour-là est toujours choisi pour baptiser les enfants nés depuis
le départ de Madeleine-bay. Même cérémonie baptismale à l'égard
des étrangers, qui n'ont pas encore pénétré dans l'hémisphère
austral.
«Cela va être notre tour, dit Frascolin à ses camarades, et nous
allons recevoir le baptême!
-- Par exemple! réplique Sébastien Zorn, en protestant par des
gestes d'indignation.
-- Oui, mon vieux racleur de basse! répond Pinchinat. On va nous
verser des seaux d'eau non bénite sur la tête, nous asseoir sur
des planchettes qui basculeront, nous précipiter dans des cuves à
surprises, et le bonhomme Tropique ne tardera pas à se présenter,
suivi de son cortège de bouffons, pour nous barbouiller la figure
avec le pot au noir!
-- S'ils croient, répond Sébastien Zorn, que je me soumettrai aux
farces de cette mascarade!...
-- Il le faudra bien, dit Yvernès. Chaque pays a ses usages, et
des hôtes doivent obéir...
-- Pas quand ils sont retenus malgré eux!» s'écrie l'intraitable
chef du Quatuor Concertant.
Qu'il se rassure au sujet de ce carnaval dont s'amusent quelques
navires en passant la Ligne! Qu'il ne craigne pas l'arrivée du
bonhomme Tropique! Ses camarades et lui, on ne les aspergera pas
d'eau de mer, mais de champagne des meilleures marques. On ne les
mystifiera pas non plus en leur montrant l'Équateur, préalablement
trace sur l'objectif d'une lunette. Cela peut convenir à des
matelots en bordée, non aux gens graves de Standard-Island.
La fête a lieu dans l'après-midi du 5 août. Sauf les douaniers,
qui ne doivent jamais abandonner leur poste, les employés ont reçu
congé. Tout travail est suspendu dans la ville et dans les ports.
Les hélices ne fonctionnent plus. Quant aux accumulateurs, ils
possèdent un voltage qui doit suffire au service de l'éclairage et
des communications électriques. D'ailleurs, Standard-Island n'est
pas stationnaire. Un courant la conduit vers la ligne de partage
des deux hémisphères du globe. Les chants, les prières s'élèvent
dans les églises, au Temple comme à Saint-Mary Church, et les
orgues y donnent à pleins jeux. Joie générale dans le parc où les
exercices de sport s'exécutent avec un entrain remarquable. Les
diverses classes s'y associent. Les plus riches gentlemen, Walter
Tankerdon en tête, font merveille dans les parties de golf et de
tennis. Lorsque le soleil sera tombé perpendiculairement sous
l'horizon, ne laissant après lui qu'un crépuscule de quarante-cinq
minutes, les fusées du feu d'artifice prendront leur vol à travers
l'espace, et une nuit sans lune se prêtera au déploiement de ces
magnificences.
Dans la grande salle du casino, le quatuor est baptisé, comme il a
été dit, et de la main même de Cyrus Bikerstaff. Le gouverneur lui
offre la coupe écumante, et le champagne coule à torrents. Les
artistes ont leur large part du Cliquot et du Roederer. Sébastien
Zorn aurait mauvaise grâce à se plaindre d'un baptême qui ne lui
rappelle en rien l'eau salée dont ses lèvres furent imbibées aux
premiers jours de sa naissance.
Aussi, les Parisiens répondent-ils à ces témoignages de sympathie
par l'exécution des plus belles oeuvres de leur répertoire: le
septième quatuor en _fa_ majeur, op. 59 de Beethoven, le quatrième
quatuor en _mi_ bémol, op. 10 de Mozart, le quatrième quatuor en
_ré_ mineur, op. 17 d'Haydn, le septième quatuor, _andante,
scherzo, capriccioso_ et fugue, op. 81 de Mendelsohn. Oui! toutes
ces merveilles de la musique concertante, et l'audition est
gratuite. On s'écrase aux portes, on s'étouffe dans la salle. Il
faut bisser, il faut trisser les morceaux, et le gouverneur remet
aux exécutants une médaille d'or cerclée de diamants respectables
par le nombre de leurs carats, ayant sur une face les armes de
Milliard-City, et sur l'autre ces mots en français:
_Offerte au Quatuor Concertant par la Compagnie, la Municipalité
et la population de Standard-Island._
Et, si tous ces honneurs ne pénètrent pas jusqu'au fond de l'âme
de l'irréconciliable violoncelliste, c'est que décidément il a un
déplorable caractère, ainsi que le lui répètent ses camarades.
«Attendons la fin!» se contente-t-il de répondre, en
contorsionnant sa barbe d'une main fébrile.
C'est à dix heures trente-cinq du soir, -- le calcul a été fait
par les astronomes de Standard-Island, -- que l'île à hélice doit
couper la ligne équinoxiale. À ce moment précis, un coup de canon
sera tiré par l'une des pièces de la batterie de l'Éperon. Un fil
relie cette batterie à l'appareil électrique disposé au centre du
square de l'observatoire. Extraordinaire satisfaction d'amour-
propre pour celui des notables auquel est dévolu l'honneur
d'envoyer le courant qui provoque la formidable détonation.
Or, ce jour-là, deux importants personnages y prétendent. Ce sont,
on le devine, Jem Tankerdon et Nat Coverley. De là, extrême
embarras de Cyrus Bikerstaff. Des pourparlers difficiles ont été
préalablement établis entre l'hôtel de ville et les deux sections
de la cité. On n'est pas parvenu à s'entendre. Sur l'invitation du
gouverneur, Calistus Munbar s'est même entremis. En dépit de son
adresse si connue, des ressources de son esprit diplomatique, le
surintendant a complètement échoué. Jem Tankerdon ne veut point
céder le pas à Nat Coverley, qui refuse de s'effacer devant Jem
Tankerdon. On s'attend à un éclat.
Il n'a pas tardé à se produire dans toute sa violence, lorsque les
deux chefs se sont rencontrés dans le square, l'un en face de
l'autre. L'appareil est à cinq pas d'eux... Il n'y a qu'à le
toucher du bout du doigt...
Au courant de la difficulté, la foule, très soulevée par ces
questions de préséance, a envahi le jardin.
Après le concert, Sébastien Zorn, Yvernès, Frascolin, Pinchinat se
sont rendus au square, curieux d'observer les phases de cette
rivalité. Étant données les dispositions des Bâbordais et des
Tribordais, elle ne laisse pas de présenter une gravité
exceptionnelle pour l'avenir.
Les deux notables s'avancent, sans même se saluer d'une légère
inclinaison de tête.
«Je pense, monsieur, dit Jem Tankerdon, que vous ne me disputerez
pas l'honneur...
-- C'est précisément ce que j'attends de vous, monsieur, répond
Nat Coverley.
-- Je ne souffrirai pas qu'il soit manqué publiquement dans ma
personne...
-- Ni moi dans la mienne...
-- Nous verrons bien!» s'écrie Jem Tankerdon en faisant un pas
vers l'appareil. Nat Coverley vient d'en faire un, lui aussi. Les
partisans des deux notables commencent à s'en mêler. Des
provocations malsonnantes éclatent de part et d'autre dans leurs
rangs. Sans doute, Walter Tankerdon est prêt à soutenir les droits
de son père, et, cependant, lorsqu'il aperçoit miss Coverley qui
se tient un peu à l'écart, il est visiblement embarrassé. Quant au
gouverneur, bien que le surintendant soit à ses côtés, prêt à
jouer le rôle de tampon, il est désolé de ne pouvoir réunir en un
seul bouquet la rose blanche d'York et la rose rouge de Lancastre.
Et qui sait si cette déplorable compétition n'aura pas des
conséquences aussi regrettables qu'elles le furent, au XVe siècle,
pour l'aristocratie anglaise?
Cependant la minute approche où la pointe de Standard-Island
coupera la ligne équinoxiale. Établi à la précision d'un quart de
seconde de temps, le calcul ne comporterait qu'une erreur de huit
mètres. Le signal ne peut tarder à être envoyé par l'observatoire.
«J'ai une idée! murmure Pinchinat.
-- Laquelle?... répond Yvernès.
-- Je vais flanquer un coup de poing au bouton de l'appareil, et
cela va les mettre d'accord...
-- Ne fais pas cela!» dit Frascolin, en arrêtant Son Altesse d'un
bras vigoureux. Bref, on ne sait comment l'incident aurait pris
fin, si une détonation ne se fût produite... Cette détonation ne
vient pas de la batterie de l'Éperon. C'est un coup de canon du
large, qui a été distinctement entendu.
La foule reste en suspens.
Que peut indiquer cette décharge d'une bouche à feu qui
n'appartient pas à l'artillerie de Standard-Island? Un télégramme,
envoyé de Tribord-Harbour, en donne presque aussitôt
l'explication. À deux ou trois milles, un navire en détresse vient
de signaler sa présence et demande du secours. Heureuse et
inattendue diversion! On ne songe plus à se disputer devant le
bouton électrique, ni à saluer le passage de l'Équateur. Il n'est
plus temps d'ailleurs. La ligne a été franchie, et le coup
réglementaire est resté dans l'âme de la pièce. Cela vaut mieux,
en somme, pour l'honneur des familles Tankerdon et Coverley. Le
public évacue le square, et, comme les trams ne fonctionnent plus,
il s'est pédestrement et rapidement dirigé vers les jetées de
Tribord-Harbour. Au reste, après le signal envoyé du large,
l'officier de port a pris les mesures relatives au sauvetage. Une
des électric-launchs, amarrée dans la darse, s'est élancée hors
des piers. Et, au moment où la foule arrive, l'embarcation ramène
les naufragés recueillis sur leur navire, qui s'est aussitôt
englouti dans les abîmes du Pacifique. Ce navire, c'est le ketch
malais, qui a suivi Standard-Island depuis son départ de
l'archipel des Sandwich.