Standard-Island file doucement sur les eaux de cet océan
Pacifique, qui justifie son nom à pareille époque de l'année.
Habitués à cette translation tranquille depuis vingt-quatre
heures, Sébastien Zorn et ses camarades ne s'aperçoivent même plus
qu'ils sont en cours de navigation. Si puissantes que soient ses
centaines d'hélices, attelées de dix millions de chevaux, à peine
un léger frémissement se propage-t-il à travers la coque
métallique de l'île. Milliard-City ne tremble pas sur sa base.
Rien, d'ailleurs, des oscillations de la houle à laquelle
obéissent pourtant les plus forts cuirassés des marines de guerre.
Il n'y a dans les habitations ni tables ni lampes de roulis. À
quoi bon? Les maisons de Paris, de Londres, de New-York ne sont
pas plus inébranlablement fixées sur leurs fondations.
Après quelques semaines de relâche à Madeleine-bay, le conseil des
notables de Standard-Island, réunis par le soin du président de la
Compagnie, avait arrêté le programme du déplacement annuel. L'île
à hélice allait rallier les principaux archipels de l'Est-
Pacifique, au milieu de cette atmosphère hygiénique, si riche en
ozone, en oxygène condensé, électrisé, doué de particularités
actives que ne possède pas l'oxygène à l'état ordinaire. Puisque
cet appareil a la liberté de ses mouvements, il en profite, et il
lui est loisible d'aller à sa fantaisie, vers l'ouest comme vers
l'est, de se rapprocher du littoral américain, s'il lui plaît, de
rallier les côtes orientales de l'Asie, si c'est son bon plaisir.
Standard-Island va où elle veut, de manière à goûter les
distractions d'une navigation variée. Et même, s'il lui convenait
d'abandonner l'océan Pacifique pour l'océan Indien ou l'océan
Atlantique, de doubler le cap Horn ou le cap de Bonne-Espérance,
il lui suffirait de prendre cette direction, et soyez convaincus
que ni les courants ni les tempêtes ne l'empêcheraient d'atteindre
son but.
Mais il n'est point question de se lancer à travers ces mers
lointaines, où le Joyau du Pacifique ne trouverait pas ce que cet
Océan lui offre au milieu de l'interminable chapelet de ses
groupes insulaires. C'est un théâtre assez vaste pour suffire à
des itinéraires multiples. L'île à hélice peut le parcourir d'un
archipel à l'autre. Si elle n'est pas douée de cet instinct
spécial aux animaux, ce sixième sens de l'orientation qui les
dirige là où leurs besoins les appellent, elle est conduite par
une main sûre, suivant un programme longuement discuté et
unanimement approuvé. Jusqu'ici, il n'y a jamais eu désaccord sur
ce point entre les Tribordais et les Bâbordais. Et, en ce moment,
c'est en vertu d'une décision prise que l'on marche à l'ouest,
vers le groupe des Sandwich. Cette distance de douze cents lieues
environ qui sépare ce groupe de l'endroit où s'est embarqué le
quatuor, elle emploiera un mois à la franchir avec une vitesse
modérée, et elle fera relâche dans cet archipel jusqu'au jour où
il lui conviendra d'en rallier un autre de l'hémisphère
méridional.
Le lendemain de ce jour mémorable, le quatuor quitte _Excelsior-
Hotel_, et vient s'installer dans un appartement du casino qui est
mis à sa disposition, -- appartement confortable, richement
aménagé, s'il en fut. La Unième Avenue se développe devant ses
fenêtres. Sébastien Zorn, Frascolin, Pinchinat, Yvernès, ont
chacun sa chambre autour d'un salon commun. La cour centrale de
l'établissement leur réserve l'ombrage de ses arbres en pleine
frondaison, la fraîcheur de ses fontaines jaillissantes. D'un côté
de cette cour se trouve le musée de Milliard-City, de l'autre, la
salle de concert, où les artistes parisiens vont si heureusement
remplacer les échos des phonographes et les transmissions des
théâtrophones. Deux fois, trois fois, autant de fois par jour
qu'ils le désireront, leur couvert sera mis dans la restauration,
où le maître d'hôtel ne leur présentera plus ses additions
invraisemblables.
Ce matin-là, lorsqu'ils sont réunis dans le salon, quelques
instants avant de descendre pour le déjeuner:
«Eh bien, les violoneux, demande Pinchinat, que dites-vous de ce
qui nous arrive?
-- Un rêve, répond Yvernès, un rêve dans lequel nous sommes
engagés à un million par an...
-- C'est bel et bien une réalité, répond Frascolin. Cherche dans
ta poche, et tu pourras en tirer le premier quart du dit
million...
-- Reste à savoir comment cela finira?...Très mal, j'imagine!»
s'écrie Sébastien Zorn, qui veut absolument trouver un pli de rose
à la couche sur laquelle on l'a étendu malgré lui.
«D'ailleurs, et nos bagages?...»
En effet, les bagages devaient être rendus à San-Diégo, d'où ils
ne peuvent revenir, et où leurs propriétaires ne peuvent aller les
chercher. Oh! bagages très rudimentaires: quelques valises, du
linge, des ustensiles de toilette, des vêtements de rechange, et
aussi la tenue officielle des exécutants, lorsqu'ils comparaissent
devant le public.
Il n'y eut pas lieu de s'inquiéter à ce sujet. En quarante-huit
heures, cette garde-robe un peu défraîchie serait remplacée par
une autre mise à la disposition des quatre artistes, et sans
qu'ils eussent eu à payer quinze cents francs leur habit et cinq
cents francs leurs bottines.
Du reste, Calistus Munbar, enchanté d'avoir si habilement conduit
cette délicate affaire, entend que le quatuor n'ait pas même un
désir à former. Impossible d'imaginer un surintendant d'une plus
inépuisable obligeance. Il occupe un des appartements de ce
casino, dont les divers services sont sous sa haute direction, et
la Compagnie lui sert des appointements dignes de sa magnificence
et de sa munificence... Nous préférons ne point en indiquer le
chiffre.
Le casino renferme des salles de lecture et des salles de jeux;
mais le baccara, le trente et quarante, la roulette, le poker et
autres jeux de hasard sont rigoureusement interdits. On y voit
aussi un fumoir où fonctionne le transport direct à domicile de la
fumée de tabac préparée par une société fondée récemment. La fumée
du tabac brûlé dans les brûleurs d'un établissement central,
purifiée et dégagée de nicotine, est distribuée par des tuyaux à
bouts d'ambre spéciaux à chaque amateur. On n'a plus qu'à y
appliquer ses lèvres, et un compteur enregistre la dépense
quotidienne.
Dans ce casino, où les dilettanti peuvent venir s'enivrer de cette
musique lointaine, à laquelle vont maintenant se joindre les
concerts du quatuor, se trouvent aussi les collections de
Milliard-City. Aux amateurs de peinture, le musée, riche de
tableaux anciens et modernes, offre de nombreux chefs-d'oeuvre,
acquis à prix d'or, des toiles des Écoles italienne, hollandaise,
allemande, française, que pourraient envier les collections de
Paris, de Londres, de Munich, de Rome et de Florence, des Raphaël,
des Vinci, des Giorgione, des Corrège, des Dominiquin, des
Ribeira, des Murillo, des Ruysdael, des Rembrandt, des Rubens, des
Cuyp, des Frans Hals, des Hobbema, des Van Dyck, des Holbein,
etc., et aussi, parmi les modernes, des Fragonard, des Ingres, des
Delacroix, des Scheffer, des Cabat, des Delaroche, des Régnant,
des Couture, des Meissonier, des Millet, des Rousseaux, des Jules
Dupré, des Brascassat, des Mackart, des Turner, des Troyon, des
Corot, des Daubigny, des Baudry, des Bonnat, des Carolus Duran,
des Jules Lefebvre, des Vollon, des Breton, des Binet, des Yon,
des Cabanel, etc. Afin de leur assurer une éternelle durée, ces
tableaux sont placés à l'intérieur de vitrines, où le vide a été
préalablement fait. Ce qu'il convient d'observer, c'est que les
impressionnistes, les angoissés, les futuristes, n'ont pas encore
encombré ce musée; mais, sans doute, cela ne tarderait guère, et
Standard-Island n'échappera pas à cette invasion de la peste
décadente. Le musée possède également des statues de réelle
valeur, des marbres des grands sculpteurs anciens et modernes,
placés dans les cours du casino. Grâce à ce climat sans pluies ni
brouillards, groupes, statues, bustes peuvent impunément résister
aux outrages du temps.
Que ces merveilles soient souvent visitées, que les nababs de
Milliard-City aient un goût très prononcé pour ces productions de
l'art, que le sens artiste soit éminemment développé chez eux, ce
serait risqué que de le prétendre. Ce qu'il faut remarquer,
toutefois, c'est que la section tribordaise compte plus d'amateurs
que la section bâbordaise. Tous, d'ailleurs, sont d'accord quand
il s'agit d'acquérir quelque chef-d'oeuvre, et alors leurs
invraisemblables enchères savent l'enlever à tous les duc
d'Aumale, à tous les Chauchard de l'ancien et du nouveau
continent.
Les salles les plus fréquentées du casino sont les salles de
lecture, consacrées aux revues, aux journaux européens ou
américains, apportés par les steamers de Standard-Island, en
service régulier avec Madeleine-bay. Après avoir été feuilletées,
lues et relues, les revues prennent place sur les rayons de la
bibliothèque, où s'alignent plusieurs milliers d'ouvrages dont le
classement nécessite la présence d'un bibliothécaire aux
appointements de vingt-cinq mille dollars, et il est peut-être le
moins occupé des fonctionnaires de l'île. Cette bibliothèque
contient aussi un certain nombre de livres phonographes: on n'a
pas la peine de lire, on presse un bouton, et on entend la voix
d'un excellent diseur qui fait la lecture -- ce que serait _Phèdre_
de Racine lue par M. Legouvé.
Quant aux journaux de «la localité», ils sont rédigés, composés,
imprimés dans les ateliers du casino sous la direction de deux
rédacteurs en chef. L'un est le _Starboard-Chronicle_ pour la
section des Tribordais; l'autre, le _New-Herald_ pour la section
des Bâbordais. La chronique est alimentée par les faits divers,
les arrivages des paquebots, les nouvelles de mer, les rencontres
maritimes, les mercuriales qui intéressent le quartier commerçant,
le relèvement quotidien en longitude et en latitude, les décisions
du conseil des notables, les arrêtés du gouverneur, les actes de
l'état civil: naissances, mariages, décès, -- ceux-ci très rares.
D'ailleurs, jamais ni vols ni assassinats, les tribunaux ne
fonctionnant que pour les affaires civiles, les contestations
entre particuliers. Jamais d'articles sur les centenaires, puisque
la longévité de la vie humaine n'est plus ici le privilège de
quelques-uns.
Pour ce qui est de la partie politique étrangère, elle se tient à
jour par les communications téléphoniques avec Madeleine-bay, où
se raccordent les câbles immergés dans les profondeurs du
Pacifique. Les Milliardais sont ainsi informés de tout ce qui se
passe dans le monde entier, lorsque les faits présentent un
intérêt quelconque. Ajoutons que le _Starboard-Chronicle_ et le
_New-Herald_ ne se traitent pas d'une main trop rude. Jusqu'ici,
ils ont vécu en assez bonne intelligence, mais on ne saurait jurer
que cet échange de discussions courtoises puisse durer toujours.
Très tolérants, très conciliants sur le terrain de la religion, le
protestantisme et le catholicisme font bon ménage à Standard-
Island. Il est vrai, dans l'avenir, si l'odieuse politique s'en
mêle, si la nostalgie des affaires reprend les uns, si les
questions d'intérêt personnel et d'amour-propre sont en jeu...
En outre de ces deux journaux il y a les journaux hebdomadaires ou
mensuels, reproduisant les articles des feuilles étrangères, ceux
des successeurs des Sarcey, des Lemaître, des Charmes, des
Fournel, des Deschamps, des Fouquier, des France, et autres
critiques de grande marque; puis les magasins illustrés, sans
compter une douzaine de feuilles cercleuses, soiristes et
boulevardières, consacrées aux mondanités courantes. Elles n'ont
d'autre but que de distraire un instant, en s'adressant à
l'esprit... et même à l'estomac. Oui! quelques-unes sont imprimées
sur pâte comestible à l'encre de chocolat. Lorsqu'on les a lues,
on les mange au premier déjeuner. Les unes sont astringentes, les
autres légèrement purgatives, et le corps s'en accommode fort
bien. Le quatuor trouve cette invention aussi agréable que
pratique.
«Voilà des lectures d'une digestion facile! observe judicieusement
Yvernès.
-- Et d'une littérature nourrissante! répond Pinchinat. Pâtisserie
et littérature mêlées, cela s'accorde parfaitement avec la musique
hygiénique!»
Maintenant, il est naturel de se demander de quelles ressources
dispose l'île à hélice pour entretenir sa population dans de
telles conditions de bien-être, dont n'approche aucune autre cité
des deux mondes. Il faut que ses revenus s'élèvent à une somme
invraisemblable, étant donnés les crédits affectés aux divers
services et les traitements attribués aux plus modestes employés.
Et, lorsqu'ils interrogent le surintendant à ce sujet: «Ici,
répond-il, on ne traite pas d'affaires. Nous n'avons ni _Board of
Trade_, ni Bourse, ni industrie. En fait de commerce, il n'y a que
ce qu'il faut pour les besoins de l'île, et nous n'offrirons
jamais aux étrangers l'équivalent du World's Fair de Chicago en
1893 et de l'Exposition de Paris de 1900. Non! La puissante
religion des business n'existe pas, et nous ne poussons point le
cri de _go ahead_, si ce n'est pour que le Joyau du Pacifique
aille de l'avant. Ce n'est donc pas aux affaires que nous
demandons les ressources nécessaires à l'entretien de Standard-
Island, c'est à la douane. Oui! les droits de douane nous
permettent de suffire à toutes les exigences du budget...
-- Et ce budget?... interroge Frascolin.
-- Il se chiffre par vingt millions de dollars, mes excellents
bons!
-- Cent millions de francs, s'écria le second violon, et pour une
ville de dix mille âmes!...
-- Comme vous dites, mon cher Frascolin, somme qui provient
uniquement des taxes de douane. Nous n'avons pas d'octroi, les
productions locales étant à peu près insignifiantes. Non! rien que
les droits perçus à Tribord-Harbour et à Bâbord-Harbour. Cela vous
explique la cherté des objets de consommation, -- cherté relative,
s'entend, car ces prix, si élevés qu'ils vous paraissent, sont en
rapport avec les moyens dont chacun dispose.»
Et voici Calistus Munbar qui s'emballe à nouveau, vantant sa
ville, vantant son île -- un morceau de planète supérieure tombé
en plein Pacifique, un Eden flottant, où se sont réfugiés les
sages, et si le vrai bonheur n'est pas là, c'est qu'il n'est nulle
part! C'est comme un boniment! Il semble qu'il dise:
«Entrez, messieurs, entrez, mesdames!... Passez au contrôle!... Il
n'y a que très peu de places!... On va commencer... Qui prend son
billet... etc.»
Il est vrai, les places sont rares, et les billets sont chers!
Bah! le surintendant jongle avec ces millions qui ne sont plus que
des unités dans cette cité milliardaise!
C'est au cours de cette tirade, où les phrases se déversent en
cascades, où les gestes se multiplient avec une frénésie
sémaphorique, que le quatuor se met au courant des diverses
branches de l'administration. Et d'abord, les écoles, où se donne
l'instruction gratuite et obligatoire, qui sont dirigées par des
professeurs payés comme des ministres. On y apprend les langues
mortes et les langues vivantes, l'histoire et la géographie, les
sciences physiques et mathématiques, les arts d'agrément, mieux
qu'en n'importe quelle Université ou Académie du vieux monde, -- à
en croire Calistus Munbar. La vérité est que les élèves ne
s'écrasent point aux cours publics, et, si la génération actuelle
possède encore quelque teinture des études faites dans les
collèges des États-Unis, la génération qui lui succédera aura
moins d'instruction que de rentes. C'est là le point défectueux,
et peut-être des humains ne peuvent-ils que perdre à s'isoler
ainsi de l'humanité.
Ah ça! ils ne voyagent donc pas à l'étranger, les habitants de
cette île factice? Ils ne vont donc jamais visiter les pays
d'outremer, les grandes capitales de l'Europe? Ils ne parcourent
donc pas les contrées auxquelles le passé a légué tant de chefs-
d'oeuvre de toutes sortes? Si! Il en est quelques-uns qu'un
certain sentiment de curiosité pousse en des régions lointaines.
Mais ils s'y fatiguent; ils s'y ennuient pour la plupart; ils n'y
retrouvent rien de l'existence uniforme de Standard-Island; ils y
souffrent du chaud; ils y souffrent du froid; enfin, ils s'y
enrhument, et on ne s'enrhume pas à Milliard-City. Aussi n'ont-ils
que hâte et impatience de réintégrer leur île, ces imprudents qui
ont eu la malencontreuse idée de la quitter. Quel profit ont-ils
retiré de ces voyages? Aucun. «Valises ils sont partis, valises
ils sont revenus», ainsi que le dit une ancienne formule des
Grecs, et nous ajoutons: ils resteront valises.
Quant aux étrangers que devra attirer la célébrité de Standard-
Island, cette neuvième merveille du monde, depuis que la tour
Eiffel, -- on le dit du moins, -- occupe le huitième rang,
Calistus Munbar pense qu'ils ne seront jamais très nombreux. On
n'y tient pas autrement, d'ailleurs, bien que ses tourniquets des
deux ports eussent été une nouvelle source de revenus. De ceux qui
sont venus l'année dernière, la plupart étaient d'origine
américaine. Des autres nations, peu ou point. Cependant, il y a eu
quelques Anglais, reconnaissables à leur pantalon invariablement
relevé, sous prétexte qu'il pleut à Londres. Au surplus, la
Grande-Bretagne a très mal envisagé la création de cette Standard-
Island, qui, à son avis, gêne la circulation maritime, et elle se
réjouirait de sa disparition. Quant aux Allemands, ils
n'obtiennent qu'un médiocre accueil comme des gens qui auraient
vite fait de Milliard-City une nouvelle Chicago, si on les y
laissait prendre pied. Les Français sont de tous les étrangers
ceux la Compagnie accepte avec le plus de sympathies et de
prévenances, étant donné qu'ils n'appartiennent pas aux races
envahissantes de l'Europe. Mais, jusqu'alors un Français avait-il
jamais paru à Standard-Island?...
«Ce n'est pas probable, fait observer Pinchinat.
-- Nous ne sommes pas assez riches... ajoute Frascolin.
-- Pour être rentier, c'est possible, répond le surintendant, non
pour être fonctionnaire...
-- Y a-t-il donc un de nos compatriotes à Milliard-City?...
demande Yvernès.
-- Il y en a un.
-- Et quel est ce privilégié?...
-- M. Athanase Dorémus.
-- Et qu'est-ce qu'il fait ici, cet Athanase Dorémus? s'écrie
Pinchinat.
-- Il est professeur de danse, de grâces et de maintien,
magnifiquement appointé par l'administration, sans parler des
leçons particulières au cachet...
-- Et qu'un Français est seul capable de donner!...» réplique Son
Altesse.
À présent, le quatuor sait à quoi s'en tenir sur l'organisation de
la vie administrative de Standard-Island. Il n'a plus qu'à
s'abandonner au charme de cette navigation, qui l'entraîne vers
l'ouest du Pacifique. Si ce n'est que le soleil se lève tantôt sur
un point de l'île, tantôt sur un autre, selon l'orientation donnée
par le commodore Simcoë, Sébastien Zorn et ses camarades
pourraient croire qu'ils sont en terre ferme. À deux reprises,
pendant la quinzaine qui suivit, des orages éclatèrent avec
violentes bourrasques et terribles rafales, car il s'en forme bien
quelques-unes sur le Pacifique, malgré son nom. La houle du large
vint se briser contre la coque métallique, elle la couvrit de ses
embruns comme l'accore d'un littoral. Mais Standard-Island ne
frémit même pas sous les assauts de cette mer démontée. Les
fureurs de l'Océan sont impuissantes contre elle. Le génie de
l'homme a vaincu la nature.
Quinze jours après, le 11 juin, premier concert de musique de
chambre, dont l'affiche, à lettres électriques, est promenée le
long des grandes avenues. Il va sans dire que les instrumentistes
ont été préalablement présentés au gouverneur et à la
municipalité. Cyrus Bikerstaff leur a fait le plus chaleureux
accueil. Les journaux ont rappelé les succès des tournées du
Quatuor Concertant dans les États-Unis d'Amérique, et félicité
chaudement le surintendant de s'être assuré son concours, -- de
manière un peu arbitraire, on le sait. Quelle jouissance de voir
en même temps que d'entendre ces artistes exécutant les oeuvres
des maîtres! Quel régal pour les connaisseurs!
De ce que les quatre Parisiens sont engagés au casino de Milliard-
City à des appointements fabuleux, il ne faut pas s'imaginer que
leurs concerts doivent être offerts gratuitement au public. Loin
de là. L'administration entend en retirer un large bénéfice, ainsi
que font ces imprésarios américains auxquels leurs chanteuses
coûtent un dollar la mesure et même la note. D'habitude, on paye
pour les concerts théâtrophoniques et phonographiques du casino,
on paiera donc, ce jour-là, infiniment plus cher. Les places sont
toutes à prix égal, deux cents dollars le fauteuil, soit mille
francs en monnaie française, et Calistus Munbar se flatte de faire
salle comble.
Il ne s'est pas trompé. La location a enlevé toutes les places
disponibles. La confortable et élégante salle du casino n'en
contient qu'une centaine, il est vrai, et si on les eût mises aux
enchères, on ne sait trop à quel taux fût montée la recette. Mais
cela eut été contraire aux usages de Standard-Island. Tout ce qui
a une valeur marchande est coté d'avance par les mercuriales, le
superflu comme le nécessaire. Sans cette précaution, étant données
les fortunes invraisemblables de certains, des accaparements
pourraient se produire, et c'est ce qu'il convenait d'éviter. Il
est vrai, si les riches Tribordais vont au concert par amour de
l'art, il est possible que les riches Bâbordais n'y aillent que
par convenance.
Lorsque Sébastien Zorn, Pinchinat, Yvernès et Frascolin
paraissaient devant les spectateurs de New-York, de Chicago, de
Philadelphie, de Baltimore, ce n'était pas exagération de leur
part que de dire: voilà un public qui vaut des millions. Eh bien,
ce soir-là, ils seraient restés au-dessous de la vérité s'ils
n'avaient pas compté par milliards. Qu'on y songe! Jem Tankerdon,
Nat Coverley et leurs familles brillent au premier rang des
fauteuils. Aux autres places, _passim_, nombre d'amateurs qui pour
n'être que des sous-milliardaires, n'en ont pas moins un «fort
sac», comme le fait justement remarquer Pinchinat.
«Allons-y!» dit le chef du quatuor, lorsque l'heure est arrivée de
se présenter sur l'estrade.
Et ils y vont, pas plus émus d'ailleurs, ni même autant qu'ils
l'eussent été devant un public parisien, lequel a peut-être moins
d'argent dans la poche, mais plus de sens artiste dans l'âme.
Il faut dire que bien qu'ils n'aient point encore pris des leçons
de leur compatriote Dorémus, Sébastien Zorn, Yvernès, Frascolin,
Pinchinat ont une tenue très correcte, cravate blanche de vingt-
cinq francs, gants gris-perle de cinquante francs, chemise de
soixante-dix francs, bottines de cent quatre-vingts francs, gilet
de deux cents francs, pantalon noir de cinq cents francs, habit
noir de quinze cents francs -- au compte de l'administration, bien
entendu. Ils sont acclamés, ils sont applaudis très chaudement par
les mains tribordaises, plus discrètement par les mains
bâbordaises, -- question de tempérament.
Le programme du concert comprend quatre numéros que leur a fournis
la bibliothèque du casino, richement approvisionnée par les soins
du surintendant:
Premier quatuor en _mi bémol_: Op. 12 de Mendelsohn,
Deuxième quatuor en _fa majeur_: Op. 16 d'Haydn,
Dixième quatuor en _mi bémol_: Op. 74 de Beethoven,
Cinquième quatuor en _la majeur_: Op. 10 de Mozart.
Les exécutants font merveille dans cette salle emmilliardée, à
bord de cette île flottante, à la surface d'un abîme dont la
profondeur dépasse cinq mille mètres en cette portion du
Pacifique. Ils obtiennent un succès considérable et justifié,
surtout devant les dilettanti de la section tribordaise. Il faut
voir le surintendant pendant cette soirée mémorable: il exulte. On
dirait que c'est lui qui vient de jouer à la fois sur deux
violons, un alto et un violoncelle. Quel heureux début pour des
champions de la musique concertante -- et pour leur imprésario!
Il y a lieu d'observer que si la salle est pleine, les abords du
casino regorgent de monde. Et, en effet, combien n'ont pu se
procurer ni un strapontin ni un fauteuil, sans parler de ceux que
le haut prix des places a écartés. Ces auditeurs du dehors en sont
réduits à la portion congrue. Ils n'entendent que de loin, comme
si cette musique fût sortie de la boîte d'un phonographe ou du
pavillon d'un téléphone. Mais leurs applaudissements n'en sont pas
moins vifs.
Et ils éclatent à tout rompre, lorsque, le concert achevé,
Sébastien Zorn, Yvernès, Frascolin et Pinchinat se présentent sur
la terrasse du pavillon de gauche. La Unième Avenue est inondée de
rayons lumineux. Des hauteurs de l'espace, les lunes électriques
versent des rayons dont la pâle Séléné doit être jalouse.
En face du casino, sur le trottoir, un peu à l'écart, un couple
attire l'attention d'Yvernès. Un homme se tient là, une femme à
son bras. L'homme, d'une taille au-dessus de la moyenne, de
physionomie distinguée, sévère, triste même, peut avoir une
cinquantaine d'années. La femme, quelques ans de moins, grande,
l'air fier, laisse voir sous son chapeau des cheveux blanchis par
l'âge.
Yvernès, frappé de leur attitude réservée, les montre à Calistus
Munbar:
«Quelles sont ces personnes? lui demande-t-il.
-- Ces personnes?... répond le surintendant, dont les lèvres
ébauchent une moue assez dédaigneuse. Oh!... ce sont des mélomanes
enragés.
-- Et pourquoi n'ont-ils pas loué une place dans la salle du
casino?
-- Sans doute, parce que c'était trop cher pour eux.
-- Alors leur fortune?...
-- À peine deux centaines de mille francs de rente.
-- Peuh! fait Pinchinat. Et quels sont ces pauvres diables?...
-- Le roi et la reine de Malécarlie.»