des vignes maigres, elle remarqua des touffes de violettes fraîchement
plantées, d’humbles violettes des bois pâlottes à cause de l’ombre et,
près d’elles, une petite cruche fêlée pour les arroser, mais les fleurs
n’auraient bientôt plus besoin d’eau, car elles séchaient sur leurs
tiges, ce n’était plus pour les fleurettes pauvres la saison du
triomphant parfum.
Marguerite heurta du manche de son ombrelle la porte disjointe de la
maison, sans nul doute abandonnée.
Ce fut _la sœur_ qui vint lui ouvrir.
Et les deux femmes demeurèrent en présence, immobiles, effarées toutes
les deux de s’apercevoir autrement qu’elles s’étaient rêvées.
Flora portait toujours sa robe rose ignoblement crasseuse, sans corset,
mal coiffée, ses cheveux roux, d’un roux presque noir, ou teintés de
suie, lui embrouillaient les traits, une mèche lui galopant sur toute la
face. Son corsage déboutonné, car elle aussi avait chaud, laissait
entrevoir la cicatrice de sa gorge. Elle tenait à la main une veste
d’homme qu’elle brossait ou reprisait. Ses doigts semblaient si minces
qu’on aurait eu peur de les briser en les serrant; elle se traînait,
l’air exténuée, vacillait sur ses jambes. Ces deux mois de caresses
l’avaient fondue dans sa robe rose toute éreintée aux coutures. Et sa
bouche plus grave, plus pâle, prenait un pli de désespérée lassitude.
Cependant ses yeux d’un éternel vert printemps resplendissaient encore
d’une lueur, d’une de ces flammes qui consument les pécheresses, mais
leur fait jaillir un dieu du regard aux heures d’amour. Ce jour-là elle
se négligeait, parce qu’il était sorti. Sans coquetterie aucune, elle se
dépêchait pour les besognes utiles, lavait le peu de linge, recousait
des boutons, brossait des habits... bientôt elle serait obligée de se
retirer tout à fait du nid d’amour, et il convenait de laisser partout
le souvenir de son dévouement d’amante. La porte s’ouvrant sur cette
intruse, elle fut un peu éblouie de tout ce blanc, de ce soleil, de ces
cheveux blonds, et derrière Marguerite entra vaguement la nuée de
l’orage qui s’annonçait.
--Bonjour, Mademoiselle, dit-elle d’une voix jeune et chantante qui
contrastait péniblement avec le délabrement de toute sa personne. Que
désirez-vous? (Elle ajouta, penchant la tête sur une épaule pour y voir
sous la mèche battante de ses cheveux.) Est-ce que vous ne seriez pas
Mlle Davenel, la fille de notre propriétaire?
C’était à la fois ironique et naïf. Il lui avait fait si souvent le
portrait de cette belle personne honnête qu’elle la reconnaissait tout
de suite pour sa plus mortelle ennemie... sa propriétaire!
--Je suis en effet Mlle Davenel, fit Marguerite d’un ton hautain, et je
suis venue de la part de mon père, _en me promenant_, pour savoir où
vous en étiez de votre déménagement. Est-ce que Monsieur votre frère
(elle appuya sur le titre) n’est pas ici?
Flora boutonnait son corsage d’un geste d’adorable pudeur.
--Oui, dit-elle très doucement, mon frère est sorti et il ne reviendra
qu’à la nuit si le temps ne se gâte pas; il est allé chercher de
l’ouvrage à Paris... Vous ne voudriez pas vous asseoir un moment,
Mademoiselle, puisque vous êtes ici chez vous?
Devinant que ce qui pressait le plus ce jour-là était de sauvegarder les
convenances, elle se fit toute respectueuse, avec une nuance de
tendresse dans la voix, pour bercer l’ennemie.
--Ah! oui, notre déménagement... nous devons beaucoup de termes, bien
sûr... c’est si triste de déménager tout le temps... et quand il ferait
si bon à la campagne par ces chaleurs... enfin... vous nous accorderiez
encore combien de jours?... Vous êtes si jolie que vous ne devez pas
être une propriétaire bien méchante, vous.
Elle se cramponnait à cette histoire du terme, essayant de ne pas
commettre trop de gaffes. Qui avait inventé l’histoire du frère et de
quelle catastrophe était-on encore menacé?
--Vous comprenez, fit Marguerite, fermant son ombrelle et pénétrant dans
cette redoutable obscurité d’antre, qu’après ce qui s’est passé il
serait impossible à mon père de vous louer cette cabane. Elle est
d’ailleurs inhabitable hiver ou été, je crois.
--Je comprends... je comprends... murmura Flora d’un accent détaché de
tous les biens du monde. Moi je vais partir... mais lui... où ira-t-il?
Je vais vous expliquer, Mademoiselle; j’étais là pour mettre un peu
d’ordre. Un homme c’est toujours si gosse sous le rapport du ménage...
Vous ne voulez pas vous asseoir sur ce lit, dites, Mademoiselle, on est
fatigué de ce temps d’orage. Je vous en prie, asseyez-vous... la
couverture est bien propre, je l’ai lavée et fait sécher hier... je
laisserai tout comme je l’ai trouvé, voyez-vous, je sens que ce sera
mieux ainsi... le quitter sans rien déranger de plus!... Ah! le pauvre
petit... mon Ful... où ira-t-il?
Ses yeux brillaient de larmes, elle parlait tout à coup comme une
vieille, une très vieille sœur, celle qu’on a initiée aux pires
frasques, celle qui fut rudoyée, adorée, battue et rappelée tant de
fois, celle qui revient toujours sur la pointe du pied quand dort la
bête pour nettoyer les taches de vin sur les vêtements, les taches de
sang sur les mains. Pauvre petit! Pauvre Ful! Sûrement qu’il n’avait
jamais su se tenir, et que deviendrait-il quand elle l’aurait
définitivement quitté? Voici qu’une demoiselle haineuse leur croulait en
avalanche de neige dans le dernier orage de leur passion. Ah! c’était
donc là cette belle personne dont il disait: «C’est une bien stupide
créature!» et dont Marcus, le journaliste, espérait empêcher le mariage?
Oui, elle était jolie fille... on la séduirait facilement si on savait
la prendre par la vanité, car elle s’était assise dès que Flora lui
avait glissé un compliment. A présent, elle regardait sournoisement ses
petits souliers de peau blanche comme un baby qui aurait la bizarre
envie de les sucer.
Flora s’assit à l’autre bord du lit de sangle, reprit sa couture
interrompue, courba la tête.
--Je voudrais bien vous parler, mademoiselle Marguerite, puisqu’on m’a
dit que vous étiez très bonne, commença Flora de sa voix chantante
devenue poignante comme un sanglot; depuis deux mois que je suis ici,
j’ai pu causer à des tas de gens de Flachère et des environs. J’ai vu,
de loin, n’osant pas y entrer, la crèche que vous avez fait bâtir pour
les petits enfants pauvres du pays, et je sais qu’aux réfectoires de la
coopérative, où j’achète quelquefois du vin, on a l’ordre d’en donner
aux mendiants qui traversent vos jardins. (Elle hocha le front, passa
ses doigts minces sur ses cheveux pour les séparer en bandeaux et y
mieux voir.) Faut pas nous gronder trop alors de ce que nous sommes
encore ici...
Marguerite se mordit les lèvres.
--Mais, Mademoiselle, c’est mon père seul qui a le droit de vous garder
ou de vous renvoyer. Je ne suis pas la maîtresse...
--Oh! non, une jeune fille, ça n’est pas la maîtresse... bien sûr,
murmura Flora plus humble et plus repliée encore sur elle-même, pourtant
si vous vouliez... puisque vous êtes belle comme un ange... vous
prieriez votre papa... moi je n’oserai jamais l’aller trouver, je n’ai
plus de robe convenable et mon frère me l’a bien défendu... vous
prieriez votre papa de reprendre Fulbert chez lui. Il travaillera tant
qu’il rachètera ses fautes, allez. Moi, je le connais bien, mon Ful,
c’est un mauvais sujet, mais il est capable des meilleures choses. Si je
savais, moi, tout ce qu’il sait, je vous démontrerais le fond de toute
cette affaire... Il n’y a guère que moi qui puisse y démêler la vérité.
Est-ce que je vous fâche, Mademoiselle, en vous parlant de lui?...
Marguerite, soupçonneuse, regardait cette fille, les yeux mi-clos, la
bouche un peu pincée. Ce torchon de peluche rose ayant l’air d’avoir
essuyé la vaisselle ne pouvait vraiment pas être la compagne légitime ou
illégitime de Fulbert, le lettré, le railleur qui trouvait de la boue au
bord des jupes les plus blanches et les plus garnies de dentelles. Non!
ce n’était que sa sœur, une sœur malade, probablement étiolée par la
misère, aussi déchue que lui, plus peut-être, car les femmes qui tombent
vont toujours plus bas que les hommes dans la chute. Ensuite, il y avait
une preuve péremptoire de leur parenté: ils se ressemblaient.
Mlle Davenel, Marguerite, la vierge instruite, ignorait cependant que
les amants dont les lèvres ne se séparent guère que pour manger ou boire
(chez eux on se nourrissait assez peu souvent) ont, en effet, d’étranges
ressemblances, et finissent par se modeler l’un sur l’autre dans la
continuité de l’étreinte.
--Non, Mademoiselle, vous ne m’offensez pas du tout en me parlant de
votre frère, et je n’ai aucune animosité contre lui, veuillez en être
persuadée.
Flora eut un sourire navré.
--Alors, pourquoi que vous ne l’avez pas mieux mis dans ses meubles?
(Elle se reprit, confuse de ce qui venait de lui échapper.) Je veux dire
pourquoi que votre père le laisse coucher sur la terre nue? Oh!
Mademoiselle, si vous saviez comme il fait humide la nuit chez nous...
chez vous... c’est rien de vous le dire... j’en ai les reins tout
perclus... c’est que, voyez-vous, je ne suis pas bien portante, moi...
j’ai... j’ai... une maladie de poitrine, et les médecins ont dit que je
ne finirais pas l’été. Mon frère n’en sait rien, ça, il ne faut jamais
le lui dire... ce serait trop pour lui qui a été si malheureux à cause
de moi. (Elle s’arrêta, le regard suppliant.)
--Pauvre femme, dit Marguerite, qui se voyait un rôle d’ange bénisseur
tout préparé, aussi l’occasion de se créer l’héroïne d’une prochaine
aventure d’amour qu’elle pourrait comparer aux plus extraordinaires des
romans modernes. Vous êtes tuberculeuse, mais votre frère doit bien s’en
apercevoir... où couchez-vous, quand il est là?
Flora désigna une paillasse dans un coin, que précisément elle avait
tirée de leur misérable grabat pour l’aller remuer au soleil.
--Là-dessus, Mademoiselle. Seulement (et elle eut un sourire singulier),
nous tendons un drap entre nous... (elle ajouta de sa voix mystérieuse:)
Faudra bien que le drap se tende tout à fait, celui des morts sépare
bien mieux...
--C’est horrible de plaisanter ainsi, fit Marguerite en tressaillant,
cela porte malheur d’appeler la mort avant... le temps. Vous êtes encore
jeune, Mademoiselle?
--Quel âge me donneriez-vous? questionna Flora en cassant son fil pour
dissimuler le pli amer de sa lèvre.
--Probablement trente-cinq ans!
Flora eut l’héroïque courage de répondre:
--Vous ne vous trompez pas.
Elle en avait vingt-huit.
Et comme si le calice devait lui être versé tout entier, Marguerite
ajouta poliment:
--Vous avez dû être bien belle, autrefois.
On causait, n’est-ce pas, entre femmes!
--Oui, je le crois... mais je ne m’en souviens plus, dit la pauvre
abdiquant en martyre devant le joli et inconscient bourreau.
--D’autres peuvent s’en souvenir, insinua Mlle Davenel avec une méchante
finesse.
--Ah! si j’étais bien certaine de donner encore du bonheur à devenir
couleur de cendres!
Il y eut un silence glacé malgré les roulements de cet orage qu’on
entendait gronder au loin et la chaude atmosphère saturée d’odeur de
soufre, atmosphère odieusement pourrie comme chaque fois que ce pays
exhalait son âme dans l’étreinte d’une rafale.
--Mon Dieu, s’inquiéta Marguerite, il va pleuvoir et je suis venue ici
nu-tête, sans même un cache-poussière!
--Je vous prêterai mon manteau, répondit Flora d’une voix sourde.
--Non, non! j’attendrai! répondit Mlle Davenel, épouvantée à l’idée de
ce manteau, sans trop savoir pourquoi. La pluie ne dure pas en cette
saison.
Puis elle espérait toujours que Fulbert rentrerait. Flora, immobile,
avait cessé de coudre.
--Enfin, je vais parler à mon père dès ce soir, Mademoiselle, reprit
Marguerite, s’efforçant de rompre un silence qui la gênait
singulièrement. Est-ce que vous savez de quelle façon brusque M. Fulbert
nous a quittés?
--Je ne sais rien, laissa tomber Flora lentement, les mains jointes sur
son ouvrage, rien, rien, mais... il y a des choses que je devine. Ceux
qui peuvent s’en aller d’un moment à l’autre voient à travers les murs
et, je vous le répète, je ne suis pas venue ici pour du désordre. A quoi
cela nous servirait à tous?... Je vais vous dire ce qui doit arriver, si
vous êtes vraiment bonne et que vous ayez de l’affection pour
quelqu’un... (Sa voix chantante, qui sombrait dans une morne
résignation, eut un petit râle de bête à l’agonie.) Écoutez-moi! Oubliez
qui je peux être. Il faut que vous m’écoutiez comme si j’étais déjà dans
la fosse... Mon frère n’a pas d’autre crime que moi sur la conscience...
les crimes d’amour, ça compte si peu! Je veux dire qu’il a une sœur qui
est une fille... comprenez-vous? J’aime mieux vous apprendre ça
moi-même. Il ne faut pas le maudire pour cela, mademoiselle Marguerite.
Je m’en irai dès demain pour ne pas crever chez lui, chez vous. C’est
bien décidé au fond de moi, mais pour que je m’en aille tranquille, je
voudrais une promesse...
--Laquelle, mon Dieu? Je vous jure de faire tout mon possible pour vous
venir en aide à tous les deux. C’est que Fulbert est parti si
drôlement... il ne vous a pas raconté?
Flora se leva et se tourna vers la muraille, s’occupant à décrocher une
mante grise pendue à un clou derrière le lit.
--Il m’a confié, prononça-t-elle d’un ton de suprême indifférence, qu’il
osait vous aimer d’amour, et que parce qu’il était pauvre, il vous
craignait.
Marguerite eut une explosion de joie ingénue. Cette femme cessant de la
regarder justement, elle risqua un geste d’enfant, frappa le sol de son
ombrelle et s’écria:
--Quelle folie! Le pauvre... pauvre garçon... je m’en doutais... mais je
n’y peux rien, moi, chère Madame. Et quelle promesse voulez-vous que je
vous fasse?
--Celle d’essayer de l’aimer... comme... une sœur!... puisque vous ne
pouvez pas l’épouser... ou qu’il ne veuille pas se laisser épouser...
vous me comprenez, Mademoiselle... comme une sœur.
A ce moment l’orage croula, fracassant la forêt sous les averses, et
l’on n’entendit pas Flora sangloter, la face enfouie dans le manteau de
_la Morte_.
* * * * *
Quand Marguerite rentra chez elle, elle n’avait pas vu Fulbert, mais son
cœur exultait. Elle avait même daigné accepter cette mante grise, si
rapiécée, ayant enveloppé une tuberculeuse. Il y a des jours où l’on est
vraiment au-dessus de tous les préjugés sociaux, où l’on se sent l’égale
de n’importe quelle pécheresse pour l’amour du seul Amour. Fulbert était
libre, Fulbert l’aimait, il avait véritablement une sœur... et quelle
humble créature!... Elle s’expliquait maintenant le drame bouleversant
tout la vie de ce garçon. Une proche parente prostituée jetant le
scandale et la boue sur son ancienne situation, le forçant à taire
jusqu’à leur nom de famille. Lui l’orgueilleux fuyant le monde, Paris,
fauve traqué par son propre déshonneur qui insultait toutes les femmes
pour tâcher d’oublier l’inconduite de l’autre.
Voici qu’un étincelant arc-en-ciel auréolait la boue!
La suprême rédemption.
Cette fille n’en avait pas pour longtemps. Elle disparue, on reprendrait
les doux entretiens et qui savait?... si Fulbert devenait un comptable
de génie...
Elle secouait ce manteau rempli de larmes, qu’elle avait accepté toute
heureuse d’un prétexte pour une nouvelle visite de charité, car elle ne
leur enverrait aucun domestique, cela serait compromettant.
--Marguerite, cria M. Davenel, du haut du perron, dépêche-toi donc, nous
avons du monde à dîner ce soir. C’est insensé de courir les routes d’un
temps pareil!
--Ne te fâche pas, petit père! (Et elle se jeta dans ses bras, car elle
mourait du désir d’embrasser quelqu’un.) Si tu savais quelle misère je
viens de voir... et puis, j’ai dû laisser passer un peu l’averse... Du
monde à dîner! Qui ça?
--Un journaliste, chuchota Davenel, très content de remettre la main sur
la maîtresse de la maison. Un jeune homme très bien, entre parenthèse,
qui s’est égaré à bicyclette par ici. Il est charmant ce jeune homme,
seulement je ne sais qu’en faire depuis deux heures qu’il me parle de
son article sur les épandages... alors, pour couper court, je l’ai
invité à dîner. Tu reprendras la conversation avec lui, ce soir, puisque
toi tu t’entends mieux que moi à la littérature.
Derrière lui, Marcus, en irréprochable costume de cycliste boulevardier,
s’inclinait profondément.
Il avait dû s’égarer par le chemin de fer.
XI
L’HONNEUR DE MARGUERITE
«Mon petit homme,
«Je me trotte et comme je n’ai pas le courage de te le dire en face,
je t’écris cette lettre pour que tu te consoles en la lisant. Voilà,
c’est fini de rire... j’en peux plus. C’est-à-dire, tu comprends, je
vais rire ailleurs. Ne te fais pas de bile pour une pauvre petite
putain de quatre sous, une méchante paillasse à soldats. J’ai été
trouver hier mon artilleur pour lui demander l’argent de mon voyage.
J’aurai pas une première classe, bien sûr! et je pars cette nuit parce
que je vois bien que c’est inutile d’attendre que ça tourne plus mal.
Je vais dans le midi. Fais pas luire tes yeux de diable! C’est comme
ça. Je me ballade pour la terre chaude, les fleurs, et tout le
tremblement des dernières douceurs du monde! Hein? C’est une vraie
chance... Vivre dans le midi... toujours... Je fais peau neuve et
toilette pour l’allumage des hommes chics, des Anglais peut-être, des
gens à panaches... à voitures... J’en ai soupé, sais-tu, d’être
mouillée sous un plafond d’où ce qu’il pleut jusqu’à des étoiles quand
il ne pleut pas! Me faut, à présent, une turne extraordinaire, solide,
un beau toit de pierre ou de marbre sculpté. Quand l’ambition vous
pousse, on ne se tient plus de rêver de belles choses. C’est temps que
je me range!... On peut pas être toujours jeune et rigoler. Oh! je te
reproche rien, mon cher petit homme, tu n’as que trop d’amour pour une
sale fille comme moi et tu ne dois pas avoir de remords, de ton côté,
de mon départ, je suis guérie, ma poitrine est nette comme sur la
main, plus de cicatrices, plus de rougeurs, je n’ai même plus... de
nichons! Si j’ai pas l’air aussi drôle dans cette lettre qu’il
faudrait, c’est que je te regrette bien tout de même. On a été
tellement si heureux qu’il me semble que jamais plus je n’irai au
bonheur avec d’autres. Je te dis: c’est fini de rire.
«Ah! Ce qu’il me fera faute ce petit bout de maison avec ce jardin où
j’ai planté des violettes, moi qui n’ai jamais eu que des fleurs en
pot! Est-ce que je les arroserai moi-même les fleurs qu’on me donnera
là-bas!...
«En m’en allant de chez nous, je laisse tout bien en ordre, tu sais,
mon chéri; tes habits, ton linge, et aussi dix francs sur la tablette
au pain. Probable que les voleurs ne s’amèneront chez toi durant ton
absence... et la cabane tient encore bon au vent! Ne te mets pas en
rogne. C’est la dernière médaille de la Sainte Vierge... Je l’ai bénie
en l’embrassant pile ou face. Faudra la ménager si tu n’as pas pu
trouver d’ouvrage. Et puis... ce qui m’ennuie le plus, c’est que je
pars sans mon manteau, mon cache-misère gris. C’est justement pour
cette histoire que je t’écris si long. Figure-toi qu’_elle_ est venue!
Oui, mon petit homme, ta bonne amie est venue chez nous! Mince
d’honneur! Surtout ne va pas t’imaginer que c’est pour ça que je me
trotte. Dieu, non! Y a pas de quoi! J’attendais seulement que tu
découches une nuit pour m’arranger en conséquence. Elle est donc venue
hier, après midi, et je l’ai reconnue tout de suite, avec cette
différence qu’elle est plus gentille que tu me le disais. C’est un peu
pintade, mais c’est frais comme une huître rose. Par exemple n’y a que
les filles qui l’ont encore pour être si godiches. Quelqu’un lui a
conté que j’étais _ta sœur_, et me voilà ta frangine gros comme le
bras, elle n’en a pas démordu. J’ai joué, pour elle comme pour toi,
toute ma comédie de sœur... Même que je m’en sentais devenir une
religieuse! Je devais avoir la tête d’une qui veille un mort sans
café! Je m’endormais sur mon ouvrage... de la belle ouvrage, pourtant,
chéri! Dès qu’on devient vieille, nous autres, on se met dans les
maquerelles, quoi! Alors j’y ai fait des compliments... J’y ai dit...
Mais tu verras bien le fond du sac, un jour. Je crois qu’elle en
pince, ta propriétaire, seulement, comme tous les proprios, elle est
un peu avare sur le cas des réparations. Enfin, le plus beau de
l’affaire, c’est qu’elle est partie emportant mon manteau, oui, mon
vieux manteau. Il pleuvait tant! (Où que tu as pu te remiser, de cette
averse-là, mon petit homme, avec ton paletot de cerfeuil?) Et elle m’a
dit comme ça, en s’en allant: «Bonjour, _Madame_, je vous rapporterai
votre cache-poussière moi-même.» Je ne te mens pas... c’est te dire la
considération qu’on avait pour ta sœur! J’ai idée, moi, que c’est bien
plus pour le frangin qu’on reviendra. Avant de te monter le coup sur
mon départ, promets-moi de réfléchir. C’est pas tous les jours qu’on
déniche des trésors dans le fumier... Possible que son père en remue à
la pelle, mais si elle en pince vraiment pour toi, il faut pas perdre
ton temps à faire ton dégoûté. Va lui redemander mon manteau... t’as
compris? C’est comme si je te donnais le moyen de me retrouver
derrière... Ah! si vous autres, les hommes, vous pouviez savoir comme
on aime quand nous aimons! Tu as toujours cru que je te trompais?
Est-ce que je t’ai trahi, cette fois? Et est-ce que je ne lui ai pas
mis mon cœur sur les épaules, hein? Et quand on est obligé de tromper,
dans le métier, et que ça vous arrive malgré vous, est-ce que tu crois
qu’on ne peut pas dire, en fermant les yeux: _Je jouis à toi!_...
absolument comme si on buvait dans le verre du voisin à la santé de
l’absent?... A votre santé à tous les deux! Vous penserez à
l’absente... et le jour qu’elle aura de beaux enfants, elle se
souviendra de _ta sœur_ pour lui brûler un bout de cierge!
«Pour ce qui est de moi, je m’en vais... il pleut trop dans ce pays!
C’est plus un printemps... c’est une gouttière! Je guettais l’occasion
depuis toute une semaine... et quand je l’ai vue là, sur notre porte,
ouvrant des mirettes de chat qui flaire un seau à charbon, j’ai pensé
que mon heure était sonnée... de te tirer ma révérence...
«T’inquiète pas pour mon voyage. L’artilleur m’a donné vingt francs.
Adieu.
«N’oublie pas le manteau, surtout! N’oublie pas le manteau... va vite
le chercher... qu’elle ne le rapporte pas ici... jamais...
«Flora.»
C’était une aurore très claire après une nuit de larmes. Fulbert,
revenu, ayant fait le tour de cette cabane déserte où tout était dans un
ordre parfait, trouva cette lettre sur le lit, écrite au revers d’une
note d’épicier de Salons-Laffitte. Il y avait des taches, des taches
rondes comme l’appui de bouts de doigts graisseux ou des gouttes d’eau,
des gouttes de pluies chues du toit troué.
Il lut cela plusieurs fois de suite, regarda peureusement autour de lui.
--Le manteau? répéta-t-il machinalement, puis il essaya de réfléchir et
il s’aperçut que dans cette lettre il ne voyait plus que la phrase du
post-scriptum.
--Elle est partie pour suivre cet artilleur... partie sans son manteau.
Ah! Mais voilà qui est original: aller dans le midi, en juin... j’aurais
compris, cet hiver. L’autre est venue me l’achever, l’aimable
propriétaire, _la patronne_... lui voler aussi son manteau parce qu’elle
est pauvre. Dix francs sur la tablette au pain! Vingt francs qu’on lui a
donnés... ça fait dix francs pour son voyage dans le midi!... Et moi je
n’ai pas trouvé d’emploi... parce que je suis bachelier et que je n’ai
pas de manteau... Il faut que je dorme ou que je boive, sinon, cette
fois, je vais en claquer!... oui... oui... je l’irai chercher ton
manteau... sale gueuse, moi qui t’aimais tant...
Il s’effondra sur leur lit et, grisé encore plus par l’horrible fatigue
de la veille, ses courses sous l’averse ou ses poses guettant les
tramways bondés, que par l’eau-de-vie des réfectoires de Flachère, il
s’endormit.
Il resta prostré cinq ou six heures.
A son réveil, son ventre criait de faim, non d’amour, il relut la lettre
de sa maîtresse, lui découvrit une sorte de puérilité grossière, la
brûla et éparpilla ses cendres au vent, puis il fit une toilette un peu
plus soignée que de coutume.