pas, je te veux libre, sans cela nous serions trop malheureux! Quelque
chose nous sépare et il faut que cela soit ainsi pour que tu demeures
mon maître, le seul. Si tu m’aimais comme je t’aime, cela te ferait trop
de mal. Moi, j’ai fini mon temps, et le secret de l’amour, tu peux le
garder pour une autre... Tu veux donc te marier?
Elle ne pleurait plus, blottie dans ses bras, lui montrant, de tout
près, ses dents qui brillaient d’un sourire singulier, moitié caresse,
moitié morsure.
--Me marier? Une invention de Marcus! Et puis, j’ignore cet art-là, se
fiancer, promettre la fidélité qu’on vous promet, ne pas être jaloux des
hommes qui passent, de tous les hommes, simples officiers ou puissants
civils. Non, vraiment, je n’ai guère envie de me marier... aujourd’hui.
--Alors, répondit Flora dans un long soupir, c’est ici la maison de la
joie. On ne va pas, bien sûr, se ravager la figure à pleurer... parce
qu’on a tué ou qu’on est mort! Quand nous nous disputerions
éternellement, cela n’y changerait rien! On s’est rencontré trop tard,
mais on mettra les morceaux doubles... et rien n’effacera mieux la
cicatrice. Je n’ai connu personne avant de te connaître. Qui donc aurait
osé me tuer par jalousie? Prends garde aux vierges, Fulbert! A celle que
tu dois aimer après moi! Les vierges vont en paradis, mais elles ne le
donnent pas. Sans moi, jamais, jamais tu ne seras heureux, mon Ful! Et
ce sera là mon unique reproche...
Fulbert la ramenait vers le lit, le pauvre lit de sangle, si étroit et
si dur. Ils y tombèrent enlacés.
--Chère Flora menteuse, pourtant si vraie, qui vit... tellement elle en
meurt, ma Flora unique, celle à tout le monde! Ah! oui, je l’attendais
sans le croire possible, ce retour de joie... J’ai tant rêvé de ton sang
qui coulait sur mes mains, lentement, lentement, comme une eau tiède ou
la langue lécheuse d’un chien soumis. Le mariage? Où avais-je la tête?
Moi, ton amant... Mais, j’y songe! As-tu faim? As-tu soif?
Fulbert se détacha de sa bouche pour respirer douloureusement à son
tour.
--C’est qu’il n’y a rien, ici, fit-il, un peu inquiet. Ni pain frais, ni
vin fin. Ah! l’horreur de mon existence, ma pauvre Flora! Dans quelle
fosse viens-tu choir, toi et ta robe rose, si veloutée par les baisers
qui savent payer en douceurs. Je n’ai rien, rien à t’offrir, ce soir, ma
fille.
--Ne te tourmente pas, Ful, moi j’ai de l’argent tout au fond de la
poche de ma vilaine robe rose. Nous partagerons comme jadis, les jours
de dèche. Nous boirons de mon sang tous les deux... tu communieras de ma
chair et tu me pardonneras de ne pas pouvoir te donner davantage. Je
suis venue aussi pour te sauver de la faim de l’estomac... c’est celle
qui fait le plus de mal, sur le moment. Ton cœur, ensuite, aura plus
chaud près du mien. Mon petit grand Ful! Comme tu es maigre! Je compte
les os de tes mains dans mes doigts.
--Toi, tu ne songerais pas à épouser mes mains dans cet état, petite
Flora, l’anti-bourgeoise?
--Épouser tes mains! Tu as toujours de si drôles de paroles. Ah! tu n’as
guère changé d’esprit, mon Ful!
--On épouse les mains puisqu’on les demande en mariage!
--Tu as raison, mais si on n’épousait que ça...
Il eut un rire franc.
--Ça pourrait valoir mieux, certainement, sous le rapport de la
correction.
Flora regarda autour de l’unique chambre de leur maison de joie. C’était
sombre. Dans un coin, la lanterne qu’on lui avait prêtée, un soir, pour
s’éclairer jusqu’à _son château_, scintillait vaguement, d’un fer blanc
plus propre que le reste de son ménage. La fille se dressa, résolue,
noua ses cheveux et boutonna son col, chercha son manteau.
--Je vais aller au plus près, je trouverai bien du pain et des légumes,
une côtelette pour toi. Demain on arrangera des menus plus soignés. Dans
ce sale pays, on doit tout de même vendre des choses ordinaires. Comment
t’y prends-tu, d’habitude?
--Je vais quelquefois dîner chez le directeur de Flachère.
--Ce M. Davenel qui a une fille? Un homme riche?
--Oui.
--Alors, tu n’es pas invité... ce soir?
--Non!
Il la contemplait, les yeux phosphorescents, ayant oublié et la faim et
la soif. Il ajouta de son plus âpre accent de gouaille:
--Tu as de la servante dans la peau, Flora, il faut que tu t’occupes de
la cuisine... maintenant.
Elle se baissa pour allumer la lanterne, ne découvrit pas les
allumettes.
--Je m’occupe de toi, d’abord, car, moi, je n’ai plus d’appétit depuis
longtemps. Tout ce que je mange a le goût de la terre.
--Ne te reste-t-il pas le goût de la volupté? Ou as-tu peur que je
défaille dans tes bras?
Flora reposa la lanterne sur le sol.
--Comme ça, donc? Sans dîner... Ful?
--Le festin d’amour, oui, le seul où je puis m’enivrer pour oublier...
ta mort et ma vie.
Ils retombèrent enlacés sur le petit lit de sangle, si dur!
* * * * *
Le lendemain, à l’aube, une aube douce et claire après une nuit très
fermée, une nuit sans étoiles, Flora se releva sur un coude, le regarda
dormir à ses côtés. Il dormait en petit enfant qui a retrouvé sa bonne
mère, la Volupté, il dormait très pâle et très maigre, malgré un léger
souffle qui gonflait sa poitrine d’un nouveau plaisir de vivre. La
chambre était remplie de l’aurore qui entrait par tous les trous de la
toiture. Toute la pauvreté de ce logis bizarre éclatait de couleurs
naïves. On eût dit un ménage d’enfant. Des petits plats, une petite
terrine, un verre, des petits brins de bois coupés menus pour la flambée
dans un âtre de sauvage fabriqué maladroitement par un homme trop
civilisé. Mais on voyait des fruits rangés sur une planche suspendue,
hors des atteintes du rat voleur ou des pies qui se permettaient souvent
une descente par le plafond. On devinait les soins méticuleux du
solitaire pour garer les miettes de son repas de toute profanation. Il
avait une serviette pendue devant le pain, comme le rideau d’un temple.
Flora souriait.
Sain et robuste, il dormait nu, n’ayant pas peur de s’enrhumer, sans
draps, les pieds seulement couvert du tas de ses vêtements, histoire de
les défendre, la nuit, contre toute intrusion malhonnête. Il semblait
fait définitivement à sa vie de pénitent du désert... mais ce matin-là
il ne se réveillait pas pour l’habituel chapelet de misère à se réciter
à lui-même. Il ne pensait ni au feu, ni au pain, ni à la boisson, trop
trouble, de son café mêlé de glands grillés, ni à l’heure de la chasse
aux légumes perdus. Il dormait, tel un roi, sur son trésor enfin
reconquis.
Flora eut un frisson. Sa chair était bleuie par endroit, elle sentait
ses reins brisés, sa poitrine creuse. On lui avait vidé le sein de tout
le sang de son cœur et la cicatrice, avivée sous le jour, se glissant
jusqu’à elle comme la lame d’un couteau brillant, se faisait plus rouge,
entr’ouvrait deux lèvres presque humides, une fente de bouche pourpre
qui venait de vomir une âme dans la folie des étreintes.
Elle toussa nerveusement.
Il s’éveilla, se jeta sur elle, très vite remonté vers la joie de la
voir nue et encore belle, ses cheveux tordus derrière eux avec un air de
serpent qui les guetterait.
--Aime-moi! murmura-t-il, la saisissant à pleins bras. Dis-le-moi,
prouve-le-moi toujours ou je croirai que tu es un fantôme et j’aurai
peur! N’est-ce pas que le bonheur guérit?
Elle le repoussa, baissant les yeux.
--Non, je me sens mal. Regarde, on jurerait que ça saigne...
Elle désignait sa plaie que le soleil, à présent, faisait resplendir.
Il fronça les sourcils, serra les poings.
--Et puis, continua-t-elle doucement, il faut que je garde des forces
pour aller aux provisions. Tu voudras déjeuner... tu n’as pas dîné hier.
--C’est juste! Va donc retrouver ton soldat, répondit-il tout grondant
de rage. Tu ne seras jamais qu’une putain! (Se tournant du côté du mur
il ajouta, la voix sombrée dans un sanglot:) La putain... c’est celle
qui se refuse.
Elle eut un sourire triste, le sourire de son secret, car, maintenant,
elle sentait bien que le médecin ne l’avait pas trompée; si elle
reprenait sa vie de fille, elle en mourrait.
... Mais elle se donna, plus tendrement, les yeux fermés, répétant:
--Oui, tu as raison, le bonheur n’a jamais tué personne.
X
DANS LA FOSSE COMMUNE
Le haïssait-elle?
La haine? Il lui était bien difficile d’enchaîner de ce mot ses
sentiments de bourgeoise offensée et ses intimités d’amoureuse égoïste.
Elle se trouvait dans la période aiguë de son tourment, d’autant plus
grand qu’elle ignorait sa nouvelle résidence depuis plus de deux mois,
son tourment de femme délaissée, dédaignée, n’ayant peut-être jamais eu
de puissance réelle sur ce fougueux garçon. Il n’était, hélas! pas du
bois dont on fabriquait les pantins! Il n’était pas sa chose, son objet
de vitrine.
Le père affirmait qu’il habitait encore la cabane du bord de la forêt.
Des ouvriers prétendaient qu’on l’avait aperçu rôdant à Salons-Laffitte,
du côté d’une maison louche où les artilleurs de la garnison allaient
souper avec des filles, et les servantes s’écriaient, pudibondes:
--Voilà un oiseau de malheur parti! Bon voyage! Nous n’irons bien sûr
pas fouiller son nid pour y trouver de la vermine.
Le vieux Jacqueloir et Gaufroi le rimeur se renfermaient en un prudent
mutisme, tout en échangeant quelques signes d’intelligence. Du moment
qu’il s’agissait d’histoire de femmes, ils pensaient qu’il valait mieux
ne pas déranger l’oiseau funèbre. Enfin, on ne savait rien, ni elles, ni
eux, ni personne, et cela n’avait pas la moindre importance; un vagabond
arrive, on lui fait l’aumône, il s’en va, on ne lui doit plus que
l’oubli.
L’oubli! Marguerite Davenel tournait lentement, colombe malade, autour
de sa cage, de sa chambre virginale où tout était pur, les rideaux de
mousseline, les tapis de toisons pascales, les petits ronds au crochet,
toiles d’araignées blanches veuves de leur mouche. Que faire? Elle était
prisonnière dans sa dignité de fille vertueuse. Une phrase, une démarche
imprudentes, et elle découvrait l’odieux mystère d’une liaison avec un
bandit sans foi ni loi qui s’amuserait à renier publiquement ses aveux
si la fantaisie lui en prenait. Écrire? Jamais! C’était probablement
cela qu’il attendait, une preuve palpable pour commencer un savant
chantage. En avouant tout à son père elle risquait une scène effrayante.
Elle s’imaginait aisément la stupeur de ce grand capitaine de
l’industrie (qui lui reconnaîtrait, un jour, cinq cent mille francs de
dot), en apprenant que son unique enfant, créature absolument bien
élevée, aimait un malfaiteur capable de lancer une bombe ou d’éventrer
un coffre-fort, les soirs d’avril! Et par-dessus tous ces raisonnements,
elle ignorait la valeur de sa passion personnelle mise en regard de la
valeur sociale de cet individu. Il y a positivement des gens qui ne
s’épousent pas. Toute une lignée d’honnêtes femmes criait en elle contre
le scandale d’une union aussi monstrueuse. Quand bien même son père
serait arrivé à métamorphoser ce pseudo-anarchiste en rond-de-cuir, en
aurait tiré un Jacqueloir de l’avenir ou un Gaufroi du présent, elle
n’aurait jamais pu consentir à ce mariage. Et c’était bien parce qu’elle
ne connaissait pas au juste le motif de son tourment qu’elle souffrait!
Elle finirait par le haïr sincèrement surtout parce qu’elle souffrait
trop.
Elle ne mangeait plus, ne buvait plus sans songer à la gourmandise
voluptueuse de ses lèvres. Elle ne lisait plus un mauvais livre sans
entendre la caresse bizarre de ses paradoxes, de sa voix âpre et rauque,
laquelle s’adoucissait si singulièrement sur certains mots, se faisait
câline comme une voix de ces petits de la crèche quand ils imploraient
d’elle du sucre d’orge ou une tape sur la joue. Il ne lui avait pas
semblé dangereux parce qu’elle le considérait non comme un homme, bon ou
mauvais, mais comme un animal, un fauve aux pattes entravées exhibant
encore les plaies de son corps mordu par tous les chiens. On ne reproche
guère à un fauve de ne pas posséder un tempérament de bichon favori. Il
n’avait pas de honte et il ne savait point l’élégance des orgueils
hypocrites, des petites comédies de salon ou de chambre à coucher...
mais...
... Mais connaissait-elle bien, en lui et ses leçons d’amour _parlé_,
l’homme qui aime une femme, puisqu’il était à la fois plus et moins
qu’un homme ordinaire? Que pouvait-elle conclure en présence d’un
abandon si complet, de ce brusque retour à la vie des bois d’un loup
très peu apprivoisé, si peu qu’il préférait son ancienne misère au
collier souple de son bras blanc? Le souvenir de ses dernières injures
lui cuisait abominablement et elle ne se serait pas trop étonnée de voir
sur ses chairs des traces de fouet. Il l’avait traînée dans une fange
pire que les dessous de Flachère. Il l’avait précipitée toute vive,
toute vierge, dans la fosse commune du plaisir. L’idée de Marguerite sur
les filles qui trafiquent de leur corps était naturellement celle de
toute créature ayant reçu la certaine éducation que l’on admet dans la
meilleure société moderne comme le brevet d’une certaine morale. On ne
dissimule plus aux jeunes filles de vingt ans qu’il existe des femmes
qui font le trottoir, mais cette armée, nécessaire à la conservation des
mœurs de jeunes gens à marier, se subdivise en plusieurs catégories dont
le classement s’organise rien qu’en dépouillant le courrier du matin. Il
y a la grande demi-mondaine qui touche aux arts (on sait par quoi!),
dont les toilettes, les hôtels et surtout l’assassinat sont un
premier-Paris acceptable (on ne passe pas les détails); puis il y a la
fille-mère, personnage sympathiquement louche qui a perpétré le malheur
éternel d’un brave homme en lui lançant du vitriol; puis enfin la fille
tout court ou la pierreuse, en argot des boulevards, le rebut de
l’humanité. Celle-là, les ouvriers et les domestiques ont le droit de
l’appeler d’un nom plus populacier. Ce nom sonnait encore à ses oreilles
de pucelle et elle en demeurait étourdie, affolée. C’était une injure
absurde, un cri de charretier sauvage, de soldat ivre, ça n’avait pour
elle aucun sens et cependant c’était cela qui l’avait le plus blessée.
Elle entendait ce mot-là retentir dans le profond silence de ses nuits
et elle l’entendrait jusqu’à sa mort. Elle avait bien pensé une seconde
à se tuer pour ce seul mot-là. Et elle demeurait seule, murée dans cet
isolement où hurlait le mot, grinçant des dents de colère, claquant des
dents de terreur. Un abîme s’était creusé entre elle et lui qu’il avait
voulu creuser lui-même, généreusement, mais elle devinait bien que cet
homme, dépourvu de sens moral, sinon de chevalerie, enragé de misère,
capable de choses effrayantes, la méprisait pour sa prétendue gloire
d’honnête fille, de pure bourgeoise. Ce n’était donc pas un triomphe de
se garder aux yeux d’un amoureux pauvre? Elle n’avait, en effet, jamais
songé à faillir. Rien ne lui semblait plus sot, dans les livres, que la
ligne de points... le moment du sacrifice. Elle n’excusait pas ce petit
instant de folie qui gâtait tout le roman à ses yeux. D’ailleurs,
donnant donnant, s’il existait le plaisir de prendre, il fallait au
moins qu’il y eût le plaisir de se donner. Elle n’avait pas le goût des
choses sales... et elle redoutait les enfants, cette peste, la suite
logique de tout mariage d’aventure. Quand elle se marierait
sérieusement, elle verrait à mettre de l’ordre à ce sujet dans son
ménage. Il y a l’amour tout court, qui est se plaire. Une sorte de
marivaudage gracieux, propre, n’allant pas jusqu’au jeu de main trop
poussé. Elle aimait un homme pour avoir peur de lui, mais pas pour
succomber, parce qu’alors le jeu n’en aurait jamais valu... l’incendie!
Non, elle ne brûlait pas... et pourtant se sentait damnée, elle qui ne
croyait que par politesse aux choses de l’au-delà. Il existait un enfer,
un trou noir, une fosse commune où l’on roulait pêle-mêle les femmes de
vilaines mœurs et les vierges qui avaient seulement tendu leurs mains
aux mains des démons corrompus. Elle se voyait la compagne de ces
malheureuses et elle hurlait comme elles en dedans, elle hurlait avec
les loups qui l’avaient mordue, plus malheureuse mille fois, elle qui ne
pouvait ni se plaindre ni se sauver avec les loups!...
Son orgueil de vierge?
Une bonne plaisanterie! Que lui restait-il d’agréable maintenant qu’elle
ne le reverrait plus. C’était là l’enfer, ne plus le revoir. Il ne
devait pas revenir à cause de l’abîme creusé non pas précisément entre
elle et lui, mais entre son père et l’époux futur qu’il aurait pu
devenir. Elle avait joué au petit jeu de main pigeon vole, et elle avait
perdu un mari, l’unique mari qui l’aurait peut-être aimée pour
elle-même, en dépit des dessous de Flachère et de sa fortune qui faisait
reculer les prétendants soucieux d’étiquette. Elle n’avait jamais rêvé
d’épouser qu’un roi riche ou pauvre. Elle désirait un sceptre, celui de
l’élégance ou de l’horreur... Mais elle ne voulait pas du monsieur banal
qui la laisserait par paresse ou bêtise croupir dans le fumier de sa
fortune. Ah! fuir, se sauver, sa robe de vierge sur la tête, rejoindre
les loups, serait-on poursuivi par tous les chiens de garde, rejoindre
les loups, mordue, couverte de plaies, pour hurler enfin avec eux, les
punir ou en être définitivement dévorée.
Et, chose étrange, elle ne risquait pas un geste de liberté, ne sortait
même plus pour des promenades au jardin, ne posait aucune question, ne
poussait aucun soupir, tournait lentement dans sa cage de colombe
blessée à mort sans songer à l’acte décisif qui l’aurait guérie.
L’amour, chez quelques espèces particulières de femmes, est si
réellement une maladie qu’elles peuvent éprouver ses tortures ou sa joie
sans être amoureuses. Mlle Davenel aimait Fulbert, ou le haïssait, à la
façon dont on a un abcès. La fièvre qui minait ses sens la portait à
coucher seule, et voilà tout.
Le raffinement de son supplice, c’était la phrase de son père: «Ces
gens-là manquent de poigne!» Il la répétait souvent, tout heureux de
rencontrer le défaut de la cuirasse dans _ces gens-là_, l’autre monde,
celui des révoltés. N’avait-elle pas dit un jour: «Oh! vous n’avez tué
personne!» Au repas pris en commun avec M. Davenel, Marguerite sentait
mieux le poids de sa riche misère. Il fallait manger... avait-il faim,
lui?... boire... avait-il soif?... et s’occuper puérilement de fleurs et
de fruits, mener la monotone vie de tout le monde pendant une heure,
conserver des attitudes indifférentes, ne pas renverser d’un mouvement
trop brusque le verre plein ou la salière... Et l’absent assistait au
repas, si correct, il demeurait là, debout près de la porte à jamais
refermée sur lui. Elle le revoyait tel qu’il était apparu un soir, les
prunelles en feu, la bouche tordue de son rire cynique: «Mademoiselle
votre fille est une jolie personne, qui ment déjà fort bien!» Où
avait-elle lu cette phrase cinglante qui semblait écrite pour toutes les
filles de bourgeois depuis des siècles?
* * * * *
Avril sema ses pétales de fleurs d’amandiers.
Mai, follement, éparpilla les clochettes du jasmin d’Espagne.
Et juin fit éclater ses roses, toutes les roses de Flachère.
--Je pense, déclara, un matin, le père de Marguerite en veine de phrases
maladroites, que l’_anarcho_ s’est tiré d’affaire. On l’a rencontré
dimanche à Salons-Laffitte, avec _une sœur_!
--Une sœur... sa sœur... il a une sœur, à présent?
Le père déploya son journal pour cacher un demi-sourire de circonstance,
et il s’empressa d’ajouter, l’accent très réservé, parce qu’on ne doit
pas scandaliser les enfants:
--Pourquoi pas! Il paraît que les compagnons de la bombe peuvent avoir
des parents comme les simples mortels.
Une sœur... Il ne lui avait jamais mentionné sa sœur dans ses
confidences les plus intimes. D’ailleurs, il ne parlait jamais de sa
famille, il s’était déclaré très nettement orphelin.
Marguerite se sentait tellement bouleversée par cette nouvelle qu’elle
demanda la permission de ne pas servir le café. Elle grimpa chez elle,
sautant de marche en marche, une sorte de vertige la faisant se balancer
sur elle-même comme une femme s’inclinant sous l’effort d’un vent
furieux.
Ah! il avait une sœur?...
Était-ce vrai, était-ce faux?... Son père ne voyait rien, ni vérité, ni
mensonge. Il n’avait probablement pas plus compris l’histoire de la sœur
contée par des employés que l’histoire de sa migraine du dessert causée
par le temps orageux de cette matinée de juin si suffocante. Et elle se
remit à tourner autour de sa cage, se rongeant les ongles. Une sœur. Il
devait habiter Salons-Laffitte, avoir quitté sa cabane de la lisière du
bois.
Enfin pourquoi n’irait-elle pas voir de ses yeux cette sœur, si elle
existait, et qui, si elle représentait une parente ayant eu pitié,
pouvait bien demeurer chez lui, s’être installée dans sa cabane
d’ermite?
Ah! l’atmosphère était étouffante! Elle attendrait le soir pour sortir,
mais elle sortirait, oui, ce jour même. Elle prétexterait une course à
la crèche, qu’elle négligeait trop depuis deux mois, et elle gagnerait
les hauts épandages, la lisière de la forêt, elle irait... _en passant_.
Marguerite, ce jour de chaleur orageux, se sentait chassée de chez elle
par une puissance inconnue. Elle en arrivait au comble de ses
souffrances et de sa rage... il fallait savoir d’une manière ou d’une
autre si la terrible maladie, gagnée au contact de ce démon, était de
l’amour ou de la haine.
Elle sortit vers trois heures, ne pouvant plus calmer son impatience. Il
faisait certainement un temps exaspérant. Les plus courageuses
résolutions tiennent à l’état du ciel. Peut-être aussi son enfer
intérieur la poussait. Devant elle, un espace bleu flambait, limité par
de vagues nuées roussâtres qui se fonçaient au-dessus de la ligne sombre
des bois. Là, on aurait dit que des arbres s’exhalait une espèce de
fumée montant d’un foyer mystérieux moitié braise émeraude moitié vapeur
de soufre.
Marguerite avait sa robe de chambre, un peignoir de batiste blanche
fanfreluchée et une ombrelle de soie de Chine, pas de chapeau. Elle ne
savait plus comment elle était descendue de chez elle et comment elle
avait oublié de prendre son canotier accroché dans le vestibule.
D’instinct, elle se mentait à elle-même, ne trouvant pas l’occasion de
dissimuler le but de sa course à des servantes ou à des employés.
--Je vais aller jusqu’au bout du champ de betteraves, si je ne rencontre
personne j’irai jusqu’à la crèche et de la crèche... Cependant j’ai
oublié mon chapeau. On ne fait pas de visites à des gens sans chapeau un
jour pareil. Mais il vaut mieux que je n’y aille pas... ce sera pour
demain. Je m’habillerai soigneusement. Je mettrai une voilette et je
dirai ce que j’ai à dire. Papa est fou de laisser un abri à ces gens qui
ne le payent pas et qui vivent sur nos terres comme des ennemis. Sa
sœur! Ce n’est pas une sœur... En tous les cas, il n’aura pas de femme
chez lui chez moi. Un bon prétexte, ce serait d’y aller pour les mettre
dehors...
Et elle tourna la crèche, laissa les rails du Decauville sur sa gauche,
se jeta en courant dans le sentier menant au bois.
Il osait cela, lui, son bien, sa chose, son amoureux.
Elle courait dans l’atmosphère saturée d’électricité, tourbillonnant
comme un petit volant de plumes blanches lancé par une élastique
raquette. Ah! il se permettait d’avoir une sœur, mais elle! ne
l’avait-il pas appelée littérairement sa petite sœur incestueuse? En
tous les cas si cette sœur était absolument légitime, elle, la petite
sœur incestueuse pourrait peut-être s’entendre avec elle. On ramènerait
le loup déchaîné à sa prison et on lui ferait rétracter les affreuses
paroles... Maintenant _la sœur_ devenait le bout du ciel bleu dans
l’horrible tempête de son âme.
Elle allait, allait si vite qu’un moment elle dut s’arrêter contre un
grillage de fil de fer, s’accrocher des ongles comme un pigeon blanc
abattu par un coup de gaule sur le treillis d’une volière.
--Une sœur! Jeune ou vieille?
Elle éprouvait une telle crispation de gorge qu’elle n’avalait plus sa
salive. Et puis elle avait très chaud, son corset la serrait trop, elle
sentait un peu de sueur lui tiédir les aisselles. Cela marquerait sous
les manches de son peignoir qui justement n’était pas de la plus
irréprochable propreté. Elle se redressa, reprit son élan.
Elle arriva sans s’être aperçue du crochet depuis la crèche; d’un
mouvement machinal, elle poussa la barrière du jardinet et s’arrêta
encore.