--Et même ensuite... car tu as vraiment la terreur de le voir surgir

quand je t’embrasse comme on craindrait d’être dérangé par le

serre-frein dans un sleeping. C’est par prudence que tu as mis hier un

peignoir sans corset et une matinée si transparente qu’on apercevait la

pointe de tes seins?

--Vous me dites toujours que je m’abîme à porter des corsets trop

étroits?

--Marguerite, vous êtes d’une ingénuité bien compliquée pour votre

serviteur. Je vais donner ma démission. J’ai assez des cultures

intensives.

--Où irez-vous? Vous constituer prisonnier?

--Est-ce que vous seriez de la police, ma douce enfant!

--Fulbert, vous, vous n’êtes pas capable de me mériter... Vous ne feriez

aucun tour de force pour vous élever jusqu’à moi.

D’un saut, Fulbert fut debout, vert de rage, sous l’ombre légère des

saules à peine bourgeonnés de petits boutons tendus, eux aussi, comme

des pointes de sein.

--Pas capable de vous mériter? Est-ce que l’amour, cette suprême loi de

la beauté de la vie, a besoin, pour se prouver, de la hideur d’une

convention banale? Est-ce que pour nous appartenir l’un et l’autre nous

avons besoin de nous salir d’abord les mains à des besognes

avilissantes? A-t-on besoin, pour s’aimer, d’une autre impulsion que

celle d’aimer? Je suis le secrétaire de ton père; c’est déjà trop pour

mon honneur de mâle que je place plus haut que ton honneur de

bourgeoise, ma petite, car il a dû s’affranchir d’un horrible esclavage:

celui des sens. C’est trop, entends-tu, que je reçoive un salaire

quelconque pour avoir le droit de respirer l’air, empesté de miasmes

sociaux, que tu respires! Ah! tu trouves que je n’en ai pas assez fait

en acceptant l’hospitalité d’une ferme-école, moi, le vagabond des

grandes routes de l’intelligence qui n’ai plus rien à apprendre au sujet

de la pousse des choux! Tu penses que je devrais aller à la guerre du

progrès contre la routine pour y décrocher une épaulette de lieutenant,

comme jadis les héros de vos bourgeoises mamans allaient quérir la

faveur de leur bien-aimée en assassinant des tas de bougres qu’ils ne

connaissaient pas... Non! mais, en vérité, pour qui me prends-tu? Et

qu’entrevois-tu donc dans ce que je t’enseigne de la passion? A l’époque

des cavernes, quand la terre n’était pas décomposée par vos engrais

chimiques, le mâle avait le droit de conquérir sa femelle par la seule

puissance de son désir et de sa force, il avait aussi le droit, le

devoir de la tuer si elle le trompait ou songeait à l’asservir d’une

façon quelconque. L’amour est le seul terrain qu’on n’améliore pas. Il y

croît toujours les mêmes plantes aux libres racines... bonnes ou

mauvaises; rien ne les arrachera du sol. Je n’ai rien à voir, moi, dans

vos louches combinaisons perfectionnées. Je ne suis pas allé te

chercher! Me sachant et me voulant hors vos lois, je me suis tenu à

l’écart comme le loup que la faim ne fait même plus sortir des forêts.

Je me serais volontiers crevé à cette peine que je trouvais plus à ma

taille que les petits jeux sournois que tu m’apprends. Tu es vierge? Je

veux le croire. Tu es belle, je le constate. Mais tout cela, je ne puis

l’acheter, ma chère, ni par une attente énervante de l’occasion, ni par

le déploiement de sacrifices, d’artifices inutiles. Je ne me creuserai

pas la tête pour inventer une mécanique agricole. Non! Je te veux, tu me

veux, unissons-nous! Et je souhaite que mon plaisir vaille le tien! En

ce moment de fermentation générale, il y a des choses dans l’atmosphère

qui me troublent beaucoup plus que la pointe agressive de tes seins.

Positivement, cela sent le cadavre, chez toi, et je m’imagine que tous

nous avons nos intolérables dessous peuplés de morts... Tiens, regarde

le bord de ta robe blanche, Immaculée Conception de la pure amitié!

Regarde... elle est noire... tous tes dessous sont noirs... quoi que tu

fasses jamais pour te nettoyer, sale bourgeoise, ta conscience sera

toujours aussi malpropre que la mienne... La mort ou la m..., c’est la

même histoire, au fond!...

Emporté par sa fougue d’étalon pris au piège, il ne se souvenait plus du

tout qu’il ne fallait pas ruer sur cette trappe de métal sonore qui

dissimulait les épandages. Marguerite, à son tour dressée, plus pâle que

ses jeunes sœurs en étoiles qui la contemplaient curieusement, s’écria,

un peu feuilleton du _Petit Journal_:

--Fulbert, vous êtes un lâche!

--V’lan! Je m’y attendais, à la phrase de mélodrame, riposta Fulbert. Tu

ne me feras grâce d’aucune bêtise... et tu ne sauras jamais si bien

dire! Oui, je suis un lâche d’avoir assassiné... le semblant de dignité

qui me restait! Je suis un lâche d’être venu te demander de l’oubli et

du pain, à toi, la Vierge au placard, la Vierge de Nuremberg qui ne

refermes tes bras sur tes victimes que pour les chatouiller aux endroits

non essentiels afin que le supplice dure! C’est pour toi, en somme, que

je suis ici, et tu me fais payer par ton père pour t’amuser...

Seulement, les rôles changent: j’ai l’intention de m’amuser davantage.

Moi, j’en ai assez de respirer des émanations douteuses, des odeurs tour

à tour violentes et fades: jacinthes, roses, iris et fumures spéciales!

Je suis un lâche... un monstre... un anarchiste... c’est entendu... mais

tu es une putain, oui, toi la vierge, la fleur fine de la bourgeoisie

intensive. Une putain, c’est celle qui se refuse pour le calcul honteux

de se réserver à son mari futur... Moi ou un autre! Et il y a un degré

de plus chez toi... l’avare de baisers... tu économises même sur la

menue monnaie de tes vices!

Marguerite éclata en sanglots.

--Fulbert! c’est épouvantable! Je vous défends de me parler, je vous

défends de toucher à ma robe. Est-ce que vous allez tout dire à mon

père, à présent?

Fulbert, que des larmes auraient pu désarmer, fut rendu féroce par cette

pauvre exclamation d’une terreur à la fois enfantine et très égoïste.

--Ton père!... (Il la regarda un instant avec pitié.) Eh bien, oui, je

vais tout lui dire...

Marguerite poussa un cri; rassemblant ses jupes autour d’elle, sans même

s’essuyer les yeux, elle se sauva, fendant le flot des hautes menthes

comme une femme poursuivie.

Cette fois, le vagabond Amour faisait mieux que passer sur ses terres,

il se permettait d’y chasser, le cruel Chemineau!

Fulbert n’avait, lui, jamais calculé, ni mesuré ses paroles ou ses

gestes. Il voulait se venger le plus promptement, le plus

dédaigneusement possible.

Il hâta le pas sur le sentier des épandages, traversant le champ des

choux-fleurs géants, ceux qu’on appelait: les perles de Flachère, boules

de billard énormes dont la blancheur de mal blanc cachait ces affreux

lombrics qui s’y développaient, s’y déroulaient, comme en des bocaux de

pharmacien.

Ah! les perles de Flachère... quel collier!...

Au bout de cinq minutes il fut dans le bureau du directeur. M. Davenel

somnolait sur les multiples paperasses à grand’peine mises en ordre par

Jacqueloir et Gaufroi.

--Cher Monsieur, déclara-t-il, claquant la porte, car il pensait bien

que Marguerite collerait son oreille à la serrure, je désire vous

informer de ma nouvelle résolution. Je m’en vais...

--... Vous nous quittez, s’exclama M. Davenel ahuri! Vous voulez vous en

aller, au moment de nos inventaires? Mais vous êtes fou! Qu’est-ce qui

vous arrive? Vous avez reçu de mauvaises nouvelles?... Voyons! Ce n’est

pas sérieux... Un piocheur comme vous... qui mordait si bien au

travail... Fulbert?...

--Monsieur, scanda le jeune homme sèchement, je m’en vais parce que

l’air est irrespirable ici... au moins pour moi. Je n’ai plus envie de

travailler... j’ai envie de violer... (Il fit une pause, eut le temps de

saisir un petit bruit de chatte frôleuse derrière la portière du

bureau.)

--Vous avez envie de violer? balbutia le directeur de Flachère

complètement effondré par cet aveu inouï qu’il n’avait pas encore

entendu sortir de la bouche d’un ouvrier saoul, même du plus grossier de

tous les ivrognes.

--... Oui, Monsieur, c’est comme j’ai l’honneur de vous le dire en ma

qualité d’anarchiste toujours prêt aux revendications sociales... J’ai

envie de violer... votre coffre-fort, là-bas, cette grosse machine bête

en fer gris qui ressemble à un corps de locomotive privée de ses roues.

Je préfère m’en aller parce que le sang me monte au cerveau. Vous

saisissez? Le printemps. L’herbe tendre. Je suis une sinistre crapule.

Cependant je ne veux tout de même pas vous voler, à vous, la fille de

vos œuvres... votre fortune.

--Mais, bégaya le père de Marguerite atterré, sinon très étonné, car

avec un anarchiste militant il faut s’attendre aux pires lunaisons,

c’est idiot cette envie-là! Est-ce que vous pensez que je suis assez

Jean-Jean pour laisser ma fortune dans un coffre-fort... quand il y a

les banques?

--Oh! vous savez, riposta Fulbert, dont les prunelles sombres eurent un

jet de feu, c’est pour la forme, simplement! On viole une de ces

machines vides en passant, un soir d’avril, comme on éventrerait une

femme sans cœur, histoire de lui faire sentir sa puissance de mâle! Cher

Monsieur, je n’en reste pas moins votre obligé... pour les parfums

d’iris que j’emporte avec moi (et il désigna une plate-bande en face de

la fenêtre ouverte).

--Où allez-vous vivre, maintenant, ne possédant ni certificat, ni

papier, ni répondant... Avec des envies de ce goût-là... je ne peux

guère vous donner de recommandation, moi!

--Je garderai encore quelques semaines le petit taudis du bord de la

forêt, si vous le permettez. On y respire un air vraiment pur, et il y

règne une fraîcheur de cimetière provincial qui calme les fièvres.

--Enfin... comme il vous plaira. Il est plus sage de fuir les

tentations, et le péché non commis est à moitié pardonné. A vous revoir!

Et le directeur de Flachère affecta le maintien bon enfant qu’ont les

médecins aliénistes devant un agité.

Le soir, il confiait à sa fille, en pouffant dans sa serviette, que _les

anarchos_ ne sont pas ce qu’un vain peuple pense:

--... Des dégénérés!... des névrosés!... des pauvres diables qui, au

dernier moment, vous flanquent toujours la bombe dans les

water-closets... Ils manquent de poigne!...

Marguerite, plus blanche que la serviette de son père, l’approuvait, par

signes.

IX

LE RETOUR DE FLORA

--Flora! Non, ce n’est plus _l’autre_, c’est _elle_! Flora vivante?...

D’un bond, Fulbert fut au seuil de sa hutte. Dans le soir qui tombait il

avait bien reconnu cette spéciale silhouette de femme, glissant sur le

sol comme une ombre, dont les pas n’émettaient aucun bruit et qui avait

l’aspect de ces nuées flottantes, grises, se levant sur les mares à

l’heure crépusculaire. Esprits des eaux, tourments des hommes! Quelque

chose qui n’est pas l’amour et qui vient peut-être de la part de

l’amour. Quelque chose qui fait le mal inconsciemment, qui est déjà mort

et nous force à mourir.

Elle s’arrêta, un peu lasse, à la petite barrière des buissons, hochant

la tête:

--Oui, c’est moi, Ful. N’aie pas peur, c’est bien moi, ta Flora.

Elle parlait d’une voix exquise, très douce, presque gaie, une de ces

voix qui vous font aimer la bouche la plus corrompue, car un accent est

souvent le parfum des paroles. Elle parlait, cette femme, ou chantait,

comme certains démons doivent parler en rêve aux jeunes hommes

solitaires pour leur apprendre toute la musique du désir, ses rythmes

particuliers, et des ondes voluptueuses allaient s’élargissant dans

l’oreille, diluant le mot jusqu’à l’oubli tant le souvenir du son était

encore plus doux.

Fulbert eut froid au cœur, chaud sous le front.

--Elle revient... pour m’emporter.

Et il recula, se frotta les yeux, regarda ses mains.

--Non, elles ne sont plus rouges. Rien n’est arrivé. Mes mains sont

nettes, je les ai essuyées à la robe de l’_autre_. C’est Flora vivante.

Il cria, éperdûment:

--Flora vivante!

--Ful, mon Ful, je n’entrerai pas si je te fais peur. (Elle ajouta, les

bras tendus:) Oui, je suis vivante, guérie, regarde-moi. Je suis

toujours ta Flora et je viens pour te le dire... C’est Mr Marcus, ton

ami, qui m’a donné ton adresse. Il m’a fait promettre de te pardonner.

(Elle sourit d’un sourire qui éclaira sa face demeurée grise dans le

crépuscule.) Est-ce vrai... que tu me pardonnes, Ful... de ne pas être

morte?

Fulbert sortit de sa cabane, s’approcha de la femme. Aussitôt que ses

doigts eurent effleuré l’un de ses bras tendus, il eut une espèce de

répulsion nerveuse, se recula.

--C’est bien elle. Je ne dors pas. Je ne suis pas fou. Elle est

revenue!...

--Flora (dit-il après un silence farouche), mon ami Marcus est le plus

vil des entremetteurs, voilà tout ce que je peux te répondre.

Alors, on vit une chose étrange. Flora se replia sur elle-même comme une

couleuvre qui s’efface dans les herbes après s’être balancée toute

droite, et elle passa la petite barrière des buissons _à genoux_.

Le manteau gris, à capuchon, un cache-poussière de soie un peu déteinte

qui la couvrait, se prit dans les ronces et se déchira, elle émergea de

son enveloppe terne vêtue d’une robe de peluche rose, atroce et jolie,

si vieille qu’elle avait le reflet d’un tas de fleurs fanées, car elle

était de cent roses différents, depuis le rose jaune jusqu’au rose

pourpre. Sur les hanches et aux creux des aines, l’étoffe lui formait

des plis horribles, des plis de peau. Le capuchon se renversa et la tête

apparut, casquée de cheveux roux, fardée, coupée de rides précoces, mais

illuminée de deux yeux verts et or tout à fait splendides. Pour adoucir

les feux de pierreries de ce regard, les cils noirs tombaient, en frange

espagnole, longs et brillants, comme déjà scintillants de larmes.

Fulbert saisit la jeune femme agenouillée devant lui aux épaules et la

courba sous son poids.

--Je te hais! Je te hais! Que viens-tu faire ici, lâche créature, espèce

de chienne battue? Et combien d’hommes t’ont passé sur le ventre, hein,

depuis notre dernière nuit! Dis! Combien d’hommes?

Elle souriait, semblant trouver cette réception toute naturelle.

--Autant que de nuages au ciel... qui sera bleu demain, mon Ful!

--Va-t’en. Je ne veux ni te voir ni t’écouter.

--Laisse-moi entrer chez toi d’abord, Ful, soupira-t-elle, je

t’expliquerai tout. Je suis brisée. C’est une longue course que celle

que j’ai dû faire et je ne suis pas bien solide. Laisse-moi entrer un

petit moment chez toi pour me reposer; après, je m’en irai. Je suis si

contente que la tête me tourne.

Fulbert la souleva. Elle était à la fois légère et lourde, légère parce

qu’elle était très souple, lourde parce qu’elle s’abandonnait. Il la

porta, la jeta sur son lit d’un geste sauvage, puis demeura hébété en

face d’elle.

--Flora n’est pas morte! répéta-t-il d’une voix sourde.

Elle joignit les mains.

--Assieds-toi près de moi. Je veux te regarder à mon aise, Fulbert. Je

m’imaginais, au contraire, que c’était toi qui étais mort... Tu ne veux

pas? Eh bien, je vais m’asseoir par terre!

Il s’assit près d’elle, machinalement, et elle glissa par terre se

blottissant entre ses jambes, la tête levée vers lui, ses cheveux se

tordant le long de sa poitrine comme une ancienne souffrance qu’il

connaissait trop. Et ainsi posée en esclave qui implore, elle se

renversait pour le mieux dévorer des yeux.

Ils se regardèrent longtemps; leurs lèvres frémissaient, lèvres

d’enfants qui n’osent pas pleurer, et peu à peu leurs deux masques de

pauvre humanité cruelle et torturée, plus torturée encore parce qu’elle

a été cruelle, prirent une expression de joie divine. On sentait qu’ils

ne pourraient rien se dire qui fût d’accord avec leurs âmes et que les

paroles qu’ils échangeraient désormais ne signifieraient rien.

Lui, renouvela sa question idiote, les dents serrées, se penchant sur

elle et la tenant toujours férocement aux épaules.

--Combien d’hommes?...

--Je ne me souviens plus, chéri. A l’hôpital on ne s’amuse guère, tu

sais. J’ai été bien malade. Toi, comme tu es changé, mon Ful. Je me

disais en venant: je rôderai autour de sa maison, et s’il a l’air

heureux, je m’en irai sur la pointe du pied, mais si je le vois très

triste j’entrerai chez lui pour lui dire que je suis guérie. Peut-être

que cela lui fera plaisir. Ton ami, Mr Marcus, le journaliste...

--Tu as couché avec? interrompit brutalement Fulbert.

--Oui, là, j’ai couché avec...

--Tu mens!

Elle éclata de rire, d’un rire tremblant comme un sanglot. Elle riait

toujours d’une façon maladive, même autrefois, et cela faisait de la

peine quand on s’en souvenait.

--J’étais sûre que tu allais me crier ça. Non, je n’ai pas couché avec

parce qu’il ne me l’a pas demandé. Ensuite il m’a raconté des choses qui

m’ont rendue méfiante. Il voulait m’envoyer à la préfecture te dénoncer,

certifiant que c’était pour ta tranquillité, qu’on te ferait rechercher

comme fou et que tu serais mieux dans un cabanon. Je lui ai fabriqué une

belle histoire à mon tour, l’histoire d’un couteau sur lequel je suis

tombée, un soir, en voulant allumer une bougie! Car, tu n’as pas frappé,

Ful! C’est moi, qui, toute endormie, me relevant à tâtons, ai trouvé un

couteau, n’est-ce pas, tu te le rappelles, Fulbert? Mon Dieu, comme tu

es pâle!

--Tais-toi! Je ne suis pas fou. J’ai fait ce que j’ai voulu... Je t’ai

frappée parce que... je ne pouvais pas faire autrement.

--Oh! Fulbert, quelle nuit! Qui aurait cru cela de ta part, mon pauvre

Fulbert chéri? Et tu t’es en allé... sans te retourner pour m’embrasser.

Je me suis réveillée toute seule. J’ai poussé un grand cri en me

réveillant, et j’ai aperçu mes draps rouges, et la porte grande ouverte

devant moi, sur le corridor tout noir; tu étais parti. Je me suis levée

la poitrine brûlante. J’ai hurlé terriblement, mais je ne sentais pas

mon mal, je ne me croyais pas blessée. J’ai couru jusqu’à l’escalier,

t’appelant, puis je suis tombée en même temps que j’arrachais le

couteau... Plus tard, je me suis souvenue, sur un lit d’hôpital, un

autre lit que le mien, dont les draps étaient blancs au lieu d’être

rouges... et la porte était bien fermée devant moi... pour toujours sans

doute. Je pensais que j’étais vraiment morte. (Ses yeux étincelèrent,

lui lançant une caresse éperdue.) Maintenant, mon Ful, je sais bien que

je suis vivante puisque je te revois!

Fulbert saisit sa tête de sainte en extase à deux mains et la souleva

jusqu’à sa bouche; telle une coupe remplie de larmes qu’il aurait voulu

boire avant qu’elle débordât.

--Est-ce que tu as beaucoup souffert, dis?

Elle baissa ses yeux, faisant luire ses cils.

--Non. Ne t’inquiète pas. Les médecins ont déclaré que j’avais saigné

tout ce qu’il fallait de sang pour pouvoir me guérir, mais que ce serait

long. J’ai eu chaud. J’ai eu froid. J’ai eu la fièvre et j’ai battu la

campagne. Dans ma poitrine une espèce de bête me mordait d’abord très

fort, puis plus doucement. Quand ton ami Marcus est venu, ça ne me

faisait pas plus mal qu’un petit chat! Et encore un peu, pourtant, quand

on appuie sur la plaie. Dès que j’ai su que tu... te portais bien, que

tu étais... sauvé, ça m’a remise complètement sur mes deux pieds et je

suis partie aussi, sans me retourner. Je n’avais plus personne à

embrasser chez moi, tiens!

--Tu ne t’es arrêtée... nulle part?

Elle plissa la bouche.

--Si, avoua-t-elle bien bas, pour... manger.

Il se mit à rire sourdement.

--Elle s’est arrêtée en route. Parbleu! Pour manger... ou coucher,

plutôt! Allons! Combien de fois... as-tu mangé? La délicieuse phrase!

D’ailleurs je m’en doutais. C’est naturel! Voyons! Chez mon ami, Mr

Marcus. Non! je ne le croirai pas. Il n’aime pas les femmes qui ont

faim, lui! Chez qui? Mais parle donc, misérable fille que tu es?

Flora était presque suspendue par la tête aux mains de Fulbert. La coupe

déborda. Des larmes chaudes inondèrent son visage velouté de fard. Elle

parut toute rose, sous la poudre, et plus jeune. Tout son être tordu, à

poignées, comme ses cheveux, se raidissait en une muette supplication

d’amour. Pourquoi lui gâtait-il cette heure de joie miraculeuse. Ah! il

serait donc encore jaloux... et de quoi, mon Dieu! Pour si peu de chose.

--Veux-tu répondre?

--Mais tu vas m’étouffer, Fulbert! Je n’ai que le souffle. Si je te

mens, tu sauras quand même. Et si je ne te mens pas...

--Je croirai que tu mens, selon ton habitude. Il vaut mieux parler.

--J’ai suivi... Oh! Fulbert, j’étais trop heureuse de te revoir... ça ne

pouvait pas durer... entre nous.

--Dépêche-toi. J’attends.

Elle essuya ses larmes d’un geste résigné, courba le front sous les yeux

de phosphore qui la fascinaient, et murmura d’un accent monotone, petite

fille récitant la leçon éternelle:

--J’ai suivi... un soldat. Je n’avais pas de robe, et on avait tout

vendu chez moi pour mes frais d’hôpital. C’est un officier d’artillerie.

Il est en garnison tout près de la propriété de Flachère. Je l’ai choisi

à cause de ça, tu comprends. Mr Marcus m’avait bien expliqué où tu

demeurais, mais je n’osais pas t’écrire et j’avais surtout peur de leur

enquête malgré mon histoire du couteau. Ton ami me disait que tu voulais

épouser une demoiselle très riche et qu’il fallait t’empêcher de

commettre ce crime. Quel crime? Je ne sais pas, mais cette idée de

mariage-là me faisait mourir deux fois. Je suis venue dans sa garnison,

lui promettant tout et le reste, et je me suis échappée dès que j’ai eu

ma robe. Elle n’est pas neuve. Elle aurait coûté plus cher, il y a trois

ans, je t’assure. Enfin, comment voulais-tu que...

--Tu as très bien agi. Marcus ne sait pas ce qu’il raconte. C’est un

imbécile. Il s’amuse en journaliste. Toi tu t’es amusée en... fille.

L’essentiel est que vous ne vous soyez pas amusés l’un avec l’autre, car

cela me cuirait davantage. Vraiment parlons de ta robe. Elle est

affreuse. (Il suffoquait.) Ce soldat... cet officier d’artillerie

demeure... loin?

--Je t’en prie, Fulbert, ne me tourmente pas. Il demeure... à son

régiment, à Salons-Laffitte, là, derrière la forêt. Mais je ne le verrai

plus.

--Ah! Et il est bel homme, très vigoureux, sentant le chien mouillé,

comme tous les soldats. N’est-ce pas toi qui m’as dit que tous les

militaires sentent le chien mouillé?

Il éclata de rire et se releva violemment, laissant tomber Flora de

toute sa hauteur.

Celle-ci se coucha par terre, entourant ses genoux de ses deux bras.

--Fulbert! oh! mon Ful! j’ai tant souffert! S’il me fallait encore m’en

aller ce soir, je n’aurais plus la force. Garde-moi au moins cette nuit.

--Le beau palais de prostituée que ma maison! Pauvre Flora! Regarde un

peu où tu es! Le vent passe au travers des murailles et la terre humide

sert de tapis. Tu te roules dans la boue avec ta belle robe. Jolie robe!

Très jolie robe! d’un goût exquis... elle est d’un rose spécial...

Attends-donc... _rose-porc_! Couleur délicate, fonçant un peu aux

coutures, c’est-à-dire devant et derrière. Y a-t-il même des coutures?

C’est fendu, simplement. Une robe pour officier, les plis servent de

galons. Allons, te relèveras-tu?

Flora ôtait silencieusement les agrafes de son corsage. Elle

apparaissait nue, en dessous, sans corset, sans chemise et sans jupe.

Cette robe lui collait au corps comme une seconde peau. Sa gorge, striée

de petites marques ressemblant à des raies d’ongles, était encore ferme

et gracieuse. Le sein gauche exhibait une entaille rouge, deux lèvres à

peine fermées, une autre bouche qui disait plus haut que n’importe

quelle parole: voici la plaie d’amour où tu es entré jusqu’à la garde de

ton couteau, cruel!

Fulbert fut aveuglé comme par un jet de sang. Il essaya de tourner la

tête. Flora se mit à genoux, ses bras blancs, de nouveau, s’enroulèrent

à lui.

--Ful! je sais que tu ne m’aimes pas, que tu ne m’aimeras jamais

peut-être, mais, quand... _j’étais morte_, pensais-tu à moi?

--Oui, j’y pensais, avoua Fulbert, tremblant de tous ses membres.

--Tu l’as dit à ton ami Marcus et il me l’a répété, voilà pourquoi j’ai

osé revenir.

--Mon ami Marcus est un vil entremetteur, un traître...

--Fulbert! Écoute-moi bien. Je ne mens plus. Si je venais mourir chez

toi... si les médecins m’avaient dit que, malgré mon air de guérison, je

devais mourir tout de même bientôt? Voudrais-tu encore me renvoyer?

Fulbert poussa un cri terrible et la dressa tout debout contre lui.

--Qu’est-ce que c’est... répète un peu... mourir? Tu es à moi et je te

le défends. Flora, je veux savoir la vérité...

Elle lui mit la main sur la bouche.

Le dessous · 第 9 / 12 段