Le printemps renaissait; avec lui l’inquiétude bizarre de Fulbert au

sujet des _dessous_ de Flachère. Il flairait, humait la brise comme un

chien sur la trace d’un mauvais gibier. Cela ne durerait pas, cette

odeur entêtante des jacinthes et des roses. Viendrait un certain vent

d’ouest qu’il avait appris à connaître, un odieux vent d’ouest balayant

les parfums naturels pour les rouler dans une pourriture chimique, une

savante décomposition de tout. Cela sentirait le cadavre ou la

pharmacie. Le poison devait inévitablement sourdre de la plus

merveilleuse fraîcheur des herbes nouvelles. Sa nouvelle situation aussi

s’empoisonnait peu à peu d’un ferment de décomposition morale... et il

se déclarait fatigué, le soir, par le papotage des deux comptables qui

l’accompagnaient jusqu’à _son château_, munis d’une grosse lanterne pour

éviter les flaques fétides. Il n’avait pas voulu accepter l’hospitalité

du pavillon hollandais afin de conserver sa dernière liberté d’homme,

celle de la nuit, mais il le regrettait maintenant parce que ces deux

imbéciles ne le lâchaient plus le long de cette hygiénique promenade.

L’un, M. Jacqueloir, était un vieux sous-officier qui parlait

interminablement _des écoles de tir_ et que rendait absolument enragé le

son de l’artillerie, tonnant tous les mercredis, là-bas, derrière la

sombre barrière de la forêt. Il comptait les coups et les choux avec le

même entrain féroce, alignant des chiffres, des petits dessins d’obus

groupés autour de la colonne Vendôme, des fleurs de grenades inspirées

d’anciennes broderies impériales, des pyramides de boulets qui se

terminaient par l’aigrette de la tour Eiffel. Il se mouchait en

regardant ensuite le contenu de son mouchoir. Il prisait, cirait ses

moustaches, ramenait, d’un geste lent, deux accroche-cœur de cheveux

jaunes sur ses oreilles, couvrait son crâne d’aigle pelé avec une

calotte de concierge. Sa vie tenait toute entre la question des

épandages, les rendements fabuleux de l’agriculture améliorée, la

culture intensive, et le développement du tir des canons du modèle cinq.

Sans famille et sans la moindre fortune, il s’échouait là, vieille bête

heureuse d’une litière abondante, exhibant une médaille militaire comme

un arbre une plaque de zinc sur une mutilation. Il aimait le café, en

fabriquait toute la journée avec de la chicorée et s’amusait, le

dimanche, à creuser des encriers dans des pommes de terre, prétendant

que l’encre coulait mieux de la plume sur le papier par l’addition des

sucs de ce tubercule.

L’autre, M. Albain Gaufroi, était une espèce de jeune voyou décrassé,

prétentieux, ancien garçon épicier qui avait, on ne savait comment, des

lettres. Il rimait sur les marges de ses factures de rebut et expliquait

à Fulbert que, s’il avait pu apprendre le latin, il aurait écrit

l’histoire d’une pauvre femme poitrinaire mourant de l’abandon de son

amant. Il possédait un nez en museau de poisson et une difficulté de la

langue qui le faisait bégayer sur les mots de plus de deux syllabes. Il

s’habillait solennellement le dimanche, mettait une cravate lie-de-vin,

allait courir les petits bals de banlieue dont il rapportait souvent des

maux d’yeux et d’oreilles assez peu poétiques. Naïvement, il disait des

femmes des choses effroyables.

Fulbert, vêtu d’un veston décent, d’une culotte de cycliste (nécessaire

dans ce pays pour enjamber les flaques), chaussé de souliers anglais, la

barbe faite, les cheveux peignés, l’air humilié d’un prince qui gagne

cinquante francs par mois, dirigeait ces deux fantoches sur le sentier

de la vertu administrative, mais ne pouvait déjà plus supporter leur

contact. Il les avait d’abord éblouis en faisant à lui seul l’ouvrage de

trois personnes, puis, devant leur mine de confusion, il s’était rangé,

pensant bien qu’il s’attirerait de sournois désagréments s’il

persévérait dans ce système de zélateur. Lui, l’assassin, n’était pas là

pour s’amuser à travailler comme un honnête homme! Parvenu à la

médiocrité, ce luxe des indigents, il devrait cultiver son petit coin de

fumier sous l’attention du jardinier en chef. M. Davenel aurait eu peur

d’un comptable de génie et il ne fallait pas que le père eût peur de

l’amoureux de la fille.

Amoureux? Fulbert était-il amoureux? Il n’en savait plus rien lui-même.

Les _dessous_ de son amour l’inquiétaient comme le troublaient les

_dessous_ de Flachère. Après le louis de Marcus, il mangeait un pain

encore plus douteux, d’un goût si fade et si peu en rapport avec son

palais de carnassier qu’il se retenait la poitrine à deux mains pour ne

pas rendre son cœur. Une barre de deuil pesait sur la page de sa vie. Il

traînait un poids si lourd que ce relatif bien-être lui semblait une

misère pire. Il avait dévoré de la vache enragée, voire du corbeau; à

présent, il suçait des bonbons, et il avait faim de chair très rouge! On

le leurrait avec des pastilles au miel qui détraquaient peu à peu son

estomac. Au moins, jadis, il pouvait dormir tranquille sur la terre,

assommé par l’horreur de ses remords ou de ses souvenirs, car il ne

regrettait pas son crime, sa logique de fauve l’ayant admis fatalement.

Mais, à présent, le fantôme de Flora s’agitait. Si Marcus n’était pas

revenu, elle _revenait_. Le journaliste, bon prince, lui épargnait les

gendarmes... Cependant un beau crime révélé n’est-il pas un triomphe

dont tout reporter doit la gloire à sa patrie? Et Fulbert songeait... se

rongeait, la revoyait debout, le sein troué, les prunelles noyées d’eau,

les yeux d’un vert printemps, le regardant, remplis d’un reproche très

doux, d’un reproche de mère qui devine que son fils s’égare sur des

routes dangereuses. Où l’avait-on enterrée? Était-elle morte tout de

suite ou avait-elle agonisé longtemps, cette créature bizarre, tendre et

folle de son corps, qui avait bien représenté, pour ce garçon brûlé de

toutes les précoces fièvres, la volupté, mère et consolatrice de tous

les hommes! Ne pas savoir... ne plus oser demander des nouvelles de la

morte!

Au ronron des litanies de Jacqueloir, qui comptait le nombre des obus

ayant plu sur Strasbourg la nuit du grand bombardement, ou durant

qu’Albain Gaufroi lui récitait une pièce intitulée: _le Réveil de

Marguerite_, il se mimait l’atroce drame obscur. Il avait frappé de bas

en haut parce qu’elle se couchait sur l’oreiller, les seins en l’air,

toujours presque nue. Lui se trouvait du côté de la table sous son bras

arrondi, un moment la lame du couteau était venue, il ne savait plus

comment, briller à son poing. Ce couteau, un grand manche noir uni, une

lame traître qui le fascinait depuis des heures... coupait chez eux

indifféremment des viandes ou du papier, c’était le couteau à tout

faire. Un jour, Flora ne trouvant pas son peigne avait séparé ses

cheveux de sa pointe un peu émoussée... Et voilà, elle en était morte,

la pauvre chère fille!

--Vous disiez donc, mon cher monsieur Albain, qu’elle s’appelait

Marguerite?

Ce nom le faisait remonter des dessous de son ancienne existence aux

dessous de la vie monotone de Flachère. Pourquoi diable ce garçon

épicier mêlait-il le nom de _la patronne_ à ses inepties? Cela le tirait

une minute de ses cauchemars. Le garçon épicier souriait d’une façon

louche. Des rimes blondes alternaient avec des rimes de vermeil.

--Est-ce que vous avez jamais bu dans du vermeil, mon ami? questionnait

Fulbert, agacé.

--Non, pour sûr, mais c’est certainement blond.

--C’est pourpre, or et cuivre, d’ailleurs le vermeil ne se porte plus.

Dorer l’argent était un sot métier d’autrefois. De nos jours on l’oxyde,

on le corrode jusqu’à ce qu’il prenne une horrible couleur de bitume et

de soufre... l’argent c’est un métal maudit.

--Oui, monsieur Fulbert. C’est par l’argent que tout arrive. Cependant

celui qui _s’appuiera_ la patronne aura le sac.

Ful éclatait de son rire de crécelle.

--Vous n’en n’êtes pas à espérer cette aubaine, mon vieil Albain?

--Je ne me permettrai jamais de pareilles plaisanteries. La patronne,

c’est du nanan qui n’est pas pour notre gueule, mais c’est pas défendu

de la trouver jolie...

--Allons donc! jolie! Elle se serre trop, elle rougit à propos de

botte... moi, elle m’exaspère avec son air de petite oie rose qui couve

des œufs de serpent. Si on lui donnait le fouet tous les matins, ça

irait mieux et lui ferait enfin tourner son lait d’iris à cette sacré

bon dieu de petite nounou pour vampire.

Albain se tordait.

--Ah! la sacré bon dieu de nounou pour vampire!... la petite oie

rose!... non! n’y a que vous pour trousser le compliment! On dirait

toujours que vous venez d’avaler du vinaigre!... Monsieur Fulbert... je

ne connaissais pas les anarchos et je me défiais d’eux, mais au jour

d’aujourd’hui je trouve que vous êtes des bons zigs. Si vous n’aimez pas

les bourgeois, vous avez des manières de leur envoyer ça qui sont

rudement rigolotes. On voit que vous n’en pincez pas pour la poésie...

Et on se souhaitait le bonsoir. Le vieux papa Jacqueloir levait sa

calotte, soupirait:

--Le vent a sauté, monsieur Fulbert, il va pleuvoir demain. On entendra

très bien le canon! Ça pète rudement davantage quand il fait humide.

Bonne nuit, fermez bien votre lucarne, rapport au grain. Ah! ce qu’ils

vont en perdre de la poudre... nos nouveaux artilleurs!...

Exténué, harassé, les nerfs tirés aux quatre chimères de son rêve,

Fulbert se jetait sur son lit après avoir bu un verre d’eau-de-vie.

Dormir! Dormir! Avant tout!

Sa besogne du matin expédiée en trois heures, quand il en fallait six

aux deux comptables pour la classer et la recopier, Fulbert grimpait à

pas de loup des sous-sols chez la _patronne_. A ce moment-là le père de

Marguerite faisait sa ronde quotidienne dans les granges et les

réfectoires. (M. Davenel répétait souvent que l’œil du maître est un

frein nécessaire aux relâchements de l’ouvrier.) Les fenêtres de la

jeune fille donnaient l’une sur la cour, l’autre sur les jardins. Elle

avait la pièce d’angle du pavillon. Une bonne fortune, car elle la

transformait en observatoire, ne se gênant pas pour lever les rideaux et

lui souffler:

--Le voilà qui gronde le chef d’équipe. Nous en avons encore pour une

demi-heure.

Prisonnier de l’intimité blanche de cette vierge, absolument vierge, et

qui défendait rigoureusement ce qu’elle appelait les _sales caresses_:

s’embrasser sur la bouche, ou passer la main plus bas que la gorge, il

fondait peu à peu comme un morceau de métal sous un acide, se rouillait

sans parvenir à prendre feu pour de bon. Il était très fort et très

froid, par politesse d’abord, ensuite par une sorte de rancune contre la

femelle vertueusement bourgeoise qu’elle lui représentait, mais elle

était encore plus forte et plus froide que sa cervelle de jeune blasé.

L’aimait-elle sincèrement, cachait-elle son jeu ou faisait-elle avec lui

l’étude, _la lecture_ de l’homme? Il commençait à ne plus comprendre.

Elle jouait le seul jeu possible pour une partenaire désintéressée de

son gain. «Oui, je vous aime, seulement je ne peux pas vous épouser. _Je

ne vous connais pas, moi!_» Il avait pensé, en acceptant ces rendez-vous

de gamine, en plein jour, sous le toit des parents, à la merci de tous

les domestiques, de tous les employés entrant et sortant, qu’il fallait

prendre des précautions vis-à-vis d’une enfant chaste trop étourdie pour

savoir se protéger elle-même ou sauvegarder sa réputation, et il

s’apercevait qu’elle avait déjà tout prévu. Elle avait fait renvoyer

Pauline, la femme de chambre rapporteuse, et elle ne l’avait pas

remplacée, se coiffant, s’habillant sans autre secours que ses petites

mains de princesse. Elle savait bien que son père n’entrait jamais chez

elle, et, de plus, son cabinet de toilette communiquait avec un escalier

intérieur donnant accès dans la bibliothèque.

--Enfin, si on nous surprend un jour, que direz-vous, cher ange?

--Nous ne faisons pas de mal, je dirai que vous êtes venu me demander la

clé des archives de la ferme-école.

--Pourquoi pas celle du champ de tir de Salons-Laffitte, ma jolie?

objectait brutalement Fulbert, qui avait de ces réflexions de pandour.

--Il me croira et vous n’aurez qu’à lui expliquer n’importe quoi, il

vous croira. Il a confiance en nous!

--C’est révoltant, ma chère petite, les hommes ne sont pas aussi bêtes

que vous semblez le penser.

--Oh! ils le sont bien davantage! répliquait tranquillement l’ange, la

jolie et la petite.

C’était une amitié amoureuse telle qu’un poète délicat aurait pu la

créer, c’était surtout une spéciale griserie des sens aboutissant au

plus absurde platonisme.

Fulbert se considérait comme mort à l’amour et mettait son dernier

honneur d’homme à ne pas voler un trésor dont il ne se sentait pas

digne... surtout parce qu’il n’y tenait pas, charnellement. Et

Marguerite, mélange de ruse et de sentimentalité, ne voulait pas lui

donner ce qu’elle désirait garder pour un mari. La vérité, planant bien

au-dessus d’eux, était que, nés de souches différentes, ces deux

rejetons des civilisations modernes ne pouvaient se joindre ou s’enlacer

pour porter leurs fruits qu’à la faveur d’un orage, d’une de ces

catastrophes qui changent les destinées en faisant couler de la sève,

des larmes ou du sang.

Il y avait des semaines que cela durait. Fulbert en était malade... et

il flairait le vent qui secouait autour d’eux les clochettes pures du

jasmin d’Espagne; il se disait qu’un matin, dans cette chambre blanche,

à l’abri de ces voiles au crochet semblables à des araignées filant de

la dentelle, une infernale boue ferait irruption. Les dessous de

Flachère, fermentant de colère à voir leur plus merveilleux produit

dédaigné ou dédaigneux, monteraient jusqu’aux fenêtres, escaladeraient

leur paradis virginal en une monstrueuse vague noire, submergeant toute

pudeur.

Chaque fois qu’il essayait de parler sérieusement, elle lui échappait

comme un jeune chat qui court après une mouche. Il ne voulait tout de

même pas violer une jeune fille destinée, selon lui, à le demander en

mariage, tous rôles renversés. Il savait au juste qu’il pouvait faire sa

fortune chez le père Davenel rien qu’en donnant un coup d’épaule dans

quelques barrières. Les ingénieurs n’avaient pas dit leur dernier mot et

les épandages lancé leurs derniers hoquets. Mais l’épouserait-il avant

qu’elle fût sa maîtresse ou après? Serait-il aimé pour lui ou pour sa

sombre couronne de prince de l’aventure? N’ayant jamais connu de vierge,

il s’arrêtait au bord de ce joli précipice dissimulé sous les glaces, et

il y a des gens qui n’aiment pas à briser la glace en ces sortes

d’affaires!

Oui, elle était scrupuleusement honnête, et cependant quelle singulière

vertu, à la fois plus mystérieuse que celle des trop fameuses

demi-vierges (autre produit des civilisations modernes!) et plus solide

que celle des jeunes filles banales. Elle calculait comme le comptable

Jacqueloir. «Tant d’obus et tant de kilogrammes de poudre perdus!» «Tant

de baisers sur les cheveux, tant de plaisir gaspillé... car on ne

s’aimait bien qu’à se raconter des histoires, se confier des secrets,

triturer l’ordure de l’amour des autres!»

--Vous me prenez pour le Bottin de la galanterie! s’écriait-il

quelquefois, scandalisé par ses questions extraordinaires. Pourtant, il

l’initiait volontiers, supposant qu’il récolterait ce qu’il sèmerait, et

il avait des remords, se sauvait quand le père, absolument aveugle,

l’invitait à fumer, selon son expression favorite, le cigare _du

bourgeois_. Elle risquait des théories charmantes qui le désarmaient,

vernissaient d’attendrissement son regard trouble errant sur elle.

«Quand je vous embrasse, je suis votre femme, quand vous m’embrassez

vous êtes mon mari, et quand nous nous embrassons nous ne sommes plus

que deux enfants, deux petits amis de collège!» Cela lui donnait des

sensations étranges, car elle l’embrassait sur le front, lui la baisait

furtivement sur l’oreille, et quand ils se pressaient l’un contre

l’autre, les mains aux épaules et les yeux dans les yeux, ils restaient

immobiles, sans souffle, ne parlant plus, saisis d’un vertige

inexplicable qui les menait à l’extase.

--Penses-tu à moi la nuit? demandait Fulbert, la tutoyant de loin en

loin, brutalement, comme un qui cravache une bête fourbe.

--Je pense à vous quand je dors!

--Bien bizarre! Et pourrait-on savoir la nuance de vos rêves, ma douce

enfant?

--J’ai toujours tout oublié quand je me réveille.

--Par discrétion, hein? Tu es la servante qui feint d’ignorer ce que

l’on jette pour elle dans la tirelire du comptoir... C’est prodigieux! A

la fête foraine de l’amour, s’il y en a jamais une, je propose qu’on

m’exhibe avec cette mention: «Isolateur pour femme-torpille.» Enfin, tu

m’aimes?

--Je ne sais pas, car j’ai souvent envie de vous faire tuer!

--Excellent ceci... la haine est le début de toute passion...

--Oh! non, pas pour de la haine, je pleurerais beaucoup de vous voir

mort, mais si vous ne m’obéissiez pas en tout, je sonnerais,

j’appellerais mon père et je lui dirais: «Cassez-lui la tête, je ne veux

pas qu’il sorte vivant d’ici...» Ça n’empêche pas que j’en éprouverais

du chagrin, allez.

--Et moi donc!

Ce n’était pas la demi-vierge, mais bien la vierge et demie!

Un vice, par exemple, un petit vice très singulier, qui consistait dans

l’intense plaisir qu’elle éprouvait à lui faire _épouser ses mains_.

--Épousez-moi les mains! répétait-elle d’un ton de petite fille qui veut

manger du charbon ou de la farine.

C’était peut-être la revanche d’une mauvaise plaisanterie qu’il lui

avait glissée un soir en lui disant que l’idée ne lui viendrait pas de

demander _une main_.

Et alors, docilement quoique à regret, il prenait ses mains, les

unissait aux siennes par les paumes, enlaçait un à un ses doigts blancs

qu’il faisait craquer et la forçait à plier un peu sur les jarrets,

comme on tient en respect une jument récalcitrante rien qu’en lui

saisissant les naseaux entre le pouce et l’index.

--Ça t’amuse?

--J’adore ça... il me semble que je vais mourir ou devenir folle!

--Aucun danger! Tu vas entendre ton père siffler dans la cour, tu

bondiras vers ton miroir et tu réorganiseras le bouffant de tes cheveux!

C’était d’ailleurs exact, elle arrangeait sa coiffure, poudrait

légèrement la rougeur de ses joues et frappait sur un timbre pour

appeler la cuisinière. Lui disparaissait une seconde derrière la

portière du cabinet de toilette.

--Élisa, qu’est-ce qu’il y a pour déjeuner?

--Des œufs à la crème et du jambon. Mademoiselle désire-t-elle que

j’ajoute du poulet froid mayonnaise?

--Oui, n’oubliez pas les marrons fourrés. Il doit en rester d’hier soir.

Et la cuisinière partie, il réapparaissait.

--Ça creuse, les jeux de mains? gouaillait-il, un peu vexé de cette

aisance de vieille reine glacée chez une jeune fille ignorante, mais

bien portante.

--Moi, depuis que je ne m’ennuie plus, j’ai toujours faim... Je

mangerais de la viande crue si le médecin me l’ordonnait, comme il y a

trois ans.

--Fichtre!... casser la tête aux gens... manger de la viande crue... où

allons-nous! J’ai bien envie de ne plus jouer à la main chaude, moi!

Elle le regardait, narquoise...

--Vous jouerez encore... jeux de mains... jeux de vilains!...

Un jour, ils eurent des discussions plus graves. Ils étaient sortis

chacun de leur côté, se donnant rendez-vous sous les arbres du bord de

l’eau, en face du village de la Brette. Il y avait là un canapé de

mousse qui aurait tenté la plus farouche réserve. Assis l’un près de

l’autre, ils se taisaient devant l’eau noire, coulant unie et huileuse

comme un fleuve de bitume. Leur salon de verdure n’avait d’issue que sur

les champs de Flachère en pleine floraison et que les ouvriers de

l’équipe des dessous ne visitaient pas à cette époque d’illusions

poétiques.

Une armée de marguerites veillait autour de leur grande sœur, les saules

et le tremble jetaient un voile d’ombre sur son front. Elle semblait

plus pâle, plus songeuse que de coutume.

En face, les maisons du village rangées en rang de dominos montraient

les fenêtres closes, mortes, des orbites fatiguées de voir couler leur

propre putréfaction.

--Il n’y a donc pas d’habitants dans ce village? murmura Fulbert, énervé

par le silence et la beauté de ce pays enveloppé d’une sorte de

malédiction.

--Ils ont juré de ne pas ouvrir leurs croisées au vent des épandages...

--Ah! ah! le fameux vent d’ouest!

--Oui bien! Ce sont des entêtés. Est-ce que nous sentons quelque chose,

nous?

--Je crois que nous commençons à nous habituer... nous faisons partie de

cette chose peu à peu...

--Fulbert?

Elle tourmentait le manche de son ombrelle, la lèvre nerveuse, les

sourcils froncés.

--Enfin, je sais que le sujet t’irrite, cependant ce n’est pas possible

de venir ici pour la première fois sans être suffoqué, ma chère.

--Taisez-vous donc... il ne faut jamais me tutoyer dehors!

--Même quand on se trouve au milieu d’un désert? Même en baissant la

voix... A ce propos, Marguerite, avez-vous remarqué que lorsqu’on vous

dit _chut!_ on est porté à répéter tout bas ce que l’on vient de

crier?... Ce qui est stupide puisqu’on vous a déjà trop entendu. (Il fit

une pause.) Marguerite... je t’aime, ajouta-t-il plus bas.

--Non... vous ne m’aimez pas, ça vous amuse de me le dire pour me le

faire croire.

--Peut-être... et vous? Cela vous amuse-t-il de me mentir aussi bien?

--Vous êtes quelqu’un que je ne connais pas.

--Tant mieux. Dès que deux amants se connaissent des pieds à la tête et

du cœur au cerveau, ils n’ont plus qu’à se séparer. Il faut qu’ils aient

toujours la surprise de se découvrir, sous peine de ne plus pouvoir se

souffrir mutuellement... Nous sommes, du reste, de singuliers amants...

Nous ne parlons jamais ni de passé ni d’avenir.

--Je n’ai pas de passé... vous n’avez pas d’avenir, Fulbert.

--Vous êtes délicieusement consolante. Bref, je ressemble à Jacqueloir

et à Gaufroi, mes deux collègues en écritures?

--Non! Il y a des secrets dans vos yeux.

--Et cela vous attire, un peu comme la vision d’un cadavre au fond de

l’eau, n’est-ce pas?

--Oh!... vous n’avez tué personne, vous.

Il y eut un silence.

Est-ce que, par hasard, cette fine fleur de bourgeoisie, nourrie de

mauvais romans et pourrie de mauvais air, lui reprochait son manque

d’énergie comme anarchiste militant?

--Et si je vous disais que j’ai tué quelqu’un? murmura-t-il, levant le

front du milieu des touffes de menthe dans lesquelles il s’était lové

presque à ses chevilles.

--Je ne le croirais pas non plus!

--Ah!... Selon vous, j’en suis incapable, aussi incapable que de vous

violer, par exemple, un jour... de vent d’ouest?...

--Ne dites pas de sales choses.

Marguerite, qui lisait les journaux, de préférence à la colonne des

faits-divers, était très instruite sur la manière de violer les petites

et les grandes filles. Elle lisait ces horreurs sans dégoût, comme on

regarderait agir des singes derrière des barreaux de cage. Le monde

était nettement séparé en deux: les gens propres qui font des choses

propres, et les gens sales qui font des choses sales. On ne se mélange

pas, mais on peut se parler... de cage à cage. Se parler pris dans

l’acception populaire que les bonnes emploient pour se défendre contre

une accusation: «Oh! Madame, ce garçon me parle, nous nous parlons, mais

il n’y a rien entre nous!» L’idée que ce garçon qui lui parlait aurait

pu lui sauter dessus ne lui venait même pas à l’esprit. Elle ressentait

auprès de lui toutes les joies d’une possession, mais c’était bien elle

qui possédait. Elle le sortait d’un placard comme un objet, jouait à le

tourner et à le retourner, en avait une peur bleue, une peur exquise du

genre de celle que l’on a au théâtre quand le traître prononce les

paroles fatales ou tire sa dague, puis, raisonnablement, le renvoyait à

son placard. Comment eût-il osé la violer, mon Dieu, alors qu’en un pas

elle pouvait atteindre un timbre? Compromise? Par quoi? Elle ne livrait

pas grand’chose de sa personne. Elle ne lui écrivait jamais. Son père,

parodiant Avinain, répétait si souvent: «N’écrivez jamais.» Simplement

parce que le pauvre homme avait la plume rétive. Elle ne lui donnerait

même pas sa photographie, et Dieu savait que ce sacrifice lui coûtait,

car elle possédait certaines cartes-album d’une de ses meilleures

poses... le coude sur une colonne de marbre, la taille droite et la robe

ondulant dans une perspective d’un kilomètre. Il ne lui manquait qu’un

diadème pour ressembler à la reine Wilhelmine, la si gracieuse majesté

qui possède aussi un particulier aspect de jeune fille très ordinaire.

Fulbert se dressait peu à peu du sein de ces menthes dont le parfum,

plus intense en ce pays qu’en aucun autre, lui montait à la tête.

--Voyons, ma chère, dit-il de sa voix rauque et cassée de terreur de

barrière, quel jeu jouons-nous, décidément? Je suis fatigué, moi, de vos

jolies comédies de mondaine. Nous ne sommes pas ici dans le monde... ni

dans votre chambre blanche qui me tourne sur le cœur depuis quelque

temps comme un plat d’œufs à la neige trop vanillés. Vous m’aimez

d’amour ni plus ni moins qu’une fille peut aimer son souteneur ou, pour

m’exprimer selon votre entendement virginal, comme on aime celui qu’on

désire, mais qui ne sera jamais le protecteur légal. Je conçois que vous

ne vouliez pas m’épouser, je suis un assez triste sire sous le rapport

de la légalité... Cependant, je suis capable de faire un amant passable

à l’occasion. Qu’est-ce que vous attendez? Que l’occasion fiche le

camp... avec moi!

Marguerite lui posa la main sur les lèvres.

--Oh! finis, dit-elle boudeuse... tu me racontes des abominations.

--Avec ça que ça ne t’amuse pas... quelquefois, le matin, quand tu

dénoues tes cheveux?... Tu n’es qu’une petite sotte... et si tu daignes

me tendre ton oreille... tu sais tout de même que ce n’est pas par là...

--Nous nous fâcherons, Fulbert! Je veux bien que tu m’apprennes la vie

où il se passe de vilaines choses... Je ne veux pas que nous en

fassions. Il y a mon père... d’abord.

Le dessous · 第 8 / 12 段