dire des saletés, depuis le collège.
--As-tu gardé celle d’en faire, mon vieux?
Marcus se leva. Son sourcil, semblant délicatement peint au kol, se
contracta comme une petite sangsue sur laquelle on aurait versé du
vinaigre.
--Ful... dois-je m’en aller?
--Pas tant qu’il neige. Tu mouillerais tes belles bottines. Étrange idée
de venir ici, en décembre (et il appuya), en décembre, avec des souliers
vernis. On dirait que tu n’en as qu’une paire...
Marcus essaya de rire:
--Ce cynique Ful. Il sait son monde. Veux-tu que nous changions?
Ful regarda piteusement ses souliers éculés où son pied cambré, très
fin, jouait à l’aise et sans chaussette.
--Inutile, fit-il, j’ai le pied plus maigre que le tien, et puis ça
chagrinerait mon frère Jésus-Christ. Il marchait pieds nus, quoique
innocent. Moi qui suis coupable, j’ai droit à mes mauvais souliers.
--Alors, dit Marcus décidé à tout supporter de la part de cet ancien
camarade, tu fraternises toujours avec les dieux et les rois? (Il
ajouta, bienveillant:) Ça n’a pas l’air de te réussir, hein, là, entre
nous, ton manque de mesure?
Fulbert s’étira et bâilla douloureusement.
--Est-ce que l’on sait! Je suis peut-être sur le point d’obtenir le
bonheur, un bonheur inouï. Seulement, je réfléchis, je me tâte... Je me
demande s’il faut que je me baisse... car il faut ramasser le bonheur,
personne ne vous le fourrant dans les bras. D’une part, j’ai la société
en horreur, d’autre part, comme je suis un homme intelligent, je ne veux
pas faire cadeau de mon intelligence à la société. Je ne lui dois rien.
Je crois même lui avoir rendu le service de la débarrasser d’une
ennemie, d’une de ses pourrisseuses d’âmes auprès de qui, mon vieux
Marcus, tu n’es, ou tu n’as été, que de la Saint-Jean. Je sens venir le
printemps au milieu de mon hiver, la renaissance pour moi, et dans ses
flots d’immondices la terre, ma terre promise, vomit une fleur. Une
fleur, Marcus!... La seule création qui ferait croire en Dieu, car c’est
inutile et charmant. Tu te souviens? De ton temps, au collège, je
n’aimais pas les fleurs parce que je ne les séparais pas des femmes,
dont j’avais, grâce à tes sermons, l’horreur la plus sacrée. Une fleur,
c’était l’objet défendu, le parfum du sexe. Un parfum, c’est une
corruption, cela se propage chimiquement de la même manière qu’une
pestilence. J’ai rêvé quelquefois d’une fleur sans odeur, si blanche, si
pure et si _l’étoile au firmament_, qu’on puisse l’aimer sans l’ignoble
complication du baiser. Notre frère Jésus-Christ connaissait tout le
prix de la femme idéale. S’il n’a pas pu réhabiliter Madelaine (et il en
est peut-être mort!), il a toujours déclaré sa mère vierge, nous
montrant la vraie voie de la volupté après celle du calvaire, la volupté
se prouvant par l’absurde. Marcus, je crois que je vais aimer une vierge
d’un grand amour... Seulement, je n’ose pas, et comme je n’ai jamais
aimé que toi, d’amour chimiquement pur, je voudrais me confesser à toi
avant de me décider.
--Te décider? Quel scrupule! dit Marcus, tout en examinant la hutte
froide, le bizarre mobilier, et en songeant que celui qui lui tenait cet
extravagant discours ne possédait ni souliers ni feu.
--Me résoudre à transiger, moi, un roi, c’est-à-dire une intelligence?
--Ful, où sommes-nous ici? Dans un cabanon?
--Je ne suis pas furieux, Marcus, je te parle sans m’occuper du milieu.
La raison des choses est au-dessus d’elles. Mes actes ont perpétré ce
décor. Je le subis sans me plaindre. Qui es-tu toi-même pour oser me
croire fou? Tu désirais que nous nous fissions prêtres, jadis.
--Vois-tu, répondit Marcus, le temps n’a pas marché pour toi, mon pauvre
Ful, tu es resté un cruel ergoteur s’étonnant de la vie ordinaire et la
voulant extraordinaire, un apte à tout, bon à rien, que la première
drôlesse rencontrée devait mener par le bout... de ce que tu sais. Tu
n’as pas de vice. Ta lettre me l’a prouvé une fois de plus. Il y a des
choses qui ne s’écrivent jamais si la raison est au-dessus d’elles.
Fiche-moi la paix avec ton orgueil. Tu as besoin de cent sous? Je peux
te les donner plutôt deux fois qu’une. Donner, pas prêter. Mon principe
est de ne pas prêter, cela embrouille mes comptes et il faut recommencer
trop souvent. Causons donc en amis qui sont revenus à la même auberge
après de longs voyages très différents, et tâchons de nous séparer sans
nous fâcher. On est des jeunes gens bien élevés, je pense. Si j’arrive à
ton premier appel, toute autre affaire cessante, c’est que je te garde
une vieille affection, mais ce n’est pas pour reprendre les théories du
collège... ou du collage, comme il te plaira de prononcer. Au diable
Platon et ses erreurs! Plus d’équivoque, Ful. Oui, j’ai entendu raconter
de singulières histoires sur toi par des camarades. Il paraît que tu as
eu pour maîtresse une rouleuse quelconque qui t’a dévoré tes quatre sous
et ensuite te les a... rendus. N’insistons pas. Chacun mène sa barque
selon ses moyens. Cela, c’était le bateau de fleurs, bien que tu n’aimes
pas les fleurs en qualité de monstre. Je suis pour toutes les
libertés... excepté pour celle qui vous mène en plein bois au mois de
décembre. Je t’ai connu fils de famille, je te retrouve vagabond,
va-nu-pieds, hors la loi, et me déclarant que tu es un prince...
d’intelligence! J’en conclus que tu prends le chemin de la folie, ce qui
m’afflige, puisque je t’aime encore d’une affection raisonnable. Je ne
suis pas un illuminé, Fulbert, et... d’ailleurs, rien ne m’étonne.
--Rien ne t’étonne! interrompit Fulbert. Alors tu dois être plus
malheureux que moi, Marcus. La vie est un perpétuel miracle. Serais-tu
devenu simplement un idiot, en dépit de ton esprit de reporter mondain?
--Ah! Ful... de quel droit...
--Ou mieux, poursuivit Ful, une espèce de bête, moitié serpent, moitié
homme, obligée à ramper parce qu’elle devine que c’est dangereux de
marcher tranquillement sur ses deux pieds nus? Je t’ai fait venir ici
pour te demander le secours de ton affection, en effet. M’offrir cent
sous, c’est assez peu. Ta nouvelle amitié d’homme n’est-elle riche que
de menues monnaies, Marcus!
Marcus arpentait le sol battu de la cabane, cherchant des places propres
où poser ses bottines vernies. Très ennuyé de la tournure que prenait
l’entretien, il avait surtout conscience de perdre son temps. Or, il ne
pouvait pas perdre son temps, même en face d’un cas psychologique...
puisqu’il était journaliste.
Fulbert, lui, se coucha, royalement méprisant, sur son lit de sangle. Il
donnait audience et ne songeait guère à la vie quotidienne, peu
miraculeuse de sa nature.
--Je suis déshonoré à tes yeux, beau Marcus, parce que j’ai accepté
quatre sous d’une rouleuse quelconque et peut-être aussi parce que
j’accepterai les cent sous que ta générosité me propose. Je suis un
pauvre sire, n’est-ce pas, sous le rapport de la prostitution, mais,
moi, je m’en confesse, j’avoue... Toi, tu es un gentil garçon plein de
mystères élégants, tu écris des articles sur les actrices, les belles
madames cotées; tu es le placier des grâces, le voyageur de commerce de
leurs amours; tu as le vice que je n’ai pas, c’est certain. Et tu m’es
fidèle... comme on aurait peur! Je te dis que tu embaumes la fille,
toutes les filles, tu es pourri de tous les parfums. Eh! va donc, fleur
de peste! Ce que nous sommes étant gosses, nous le restons toujours. Tu
as exploité mon âme autrefois, mais, sans âme toi-même, tu continues à
exploiter celles des voisins et des voisines ne sachant pas au juste ce
qu’il y a dedans. Tu continues à asservir ton geste et tu ne peux pas
songer à t’affranchir le cerveau, parce que rien n’y pèse. Il est vide,
aussi vide que ta poitrine. (Fulbert s’arrêta et eut un ricanement
sourd.) Je t’ai aimé pourtant jusqu’au cœur. Je me sens marqué du sceau
de cet amour si ridicule et si délicieux. Ce que tu voulais de moi, tu
l’as eu. J’aurais donné bien plus que mon honneur de mâle, car, en
amour, l’honneur ne compte pas. Maintenant, tu es encore plus fille qu’à
dix-huit ans. Tu essayes, ma parole, de me remettre à ton niveau. Je
vais donc fatalement recommencer à m’avilir pour que tu te trouves plus
grand et plus sage vis-à-vis de mes propres fautes. Je t’ai prié de
m’écouter en confession. Bon gré, mal gré, tu m’écouteras, Marcus. Il
s’agit de ma première maîtresse, tu m’entends?
--Je crois, murmura Marcus tressaillant nerveusement, tout en examinant
ses ongles, qu’il n’est pas nécessaire de nous lancer des femmes à la
tête pour nous comprendre. Tu es dans une misère noire et tu veux que je
t’en sorte, moi, ton meilleur camarade.
--Une nuance, remarqua Fulbert. Il dit _camarade_ à présent. Tout à
l’heure c’était _l’ami_. En suivant la progression de ses sentiments
neufs, il va finir par m’étrangler. Pourquoi diable est-il venu!
--Tu es insupportable, Ful! Je maintiens _camarade_ parce que c’est le
seul mot à employer entre nous. Nous sommes tous des associés dans le
plaisir, mais, pour un an, un mois, un jour, rien ne nous attache
éternellement, pas même...
Marcus s’arrêta, semblant inventorier le nœud de sa cravate.
--Achève! cria Fulbert, bondissant tout à coup, les yeux pleins de
phosphore.
--... Pas même les saletés du dortoir de l’école, souffla Marcus qui,
d’instinct, se recula devant Fulbert debout. Celui-ci avait levé le bras
et le laissa retomber brusquement; un éclair jaillit de son poing fermé
qu’il mit sous le menton du jeune homme.
--Regarde cela, Monsieur! rugit Fulbert.
--Quoi, cela, tu es fou! soupira Marcus, détournant la tête.
--Je te dis de regarder cela ou de me regarder en face. Choisis!
Marcus, chose étrange, préféra regarder ce qu’on lui montrait, le poing
tendu.
C’était un bracelet d’argent sur lequel on lisait en lettres de
turquoises: _Marcus est à Fulbert._
--Si pauvre que je puisse être, je ne l’ai pas encore... lavé.
--Eh bien, répliqua Marcus, haussant les épaules, ça prouve que les
turquoises sont fausses. Tu n’en aurais jamais eu de quoi fleurir le
corsage de ta maîtresse, mon cher. Rends-le-moi, dis? Ces
enfantillages-là sont quelquefois encombrants pour l’avenir.
Fulbert jeta le bracelet à ses pieds et l’écrasa sous le seul poids de
son talon nu.
--Va le ramasser dans la boue, si tu le veux. Oui, tu as une turquoise
fausse à la place du cœur, je le savais déjà. Allons, tant mieux. Me
voici libre et toi aussi. Tu n’auras plus peur de moi. Au fond, c’est ça
que tu venais chercher, toute autre affaire cessante. Nous sommes des
hommes désormais très corrects, d’anciens _associés_, selon ta suave
expression; je respire, car je vois bien que les liens de la volupté ne
sont pas sérieux. Je puis espérer un bonheur tranquille, un bonheur
bourgeois... après ce nettoyage en règle. Mon Dieu, la vie est facile
quand on sait vivre! Tu es un sage, toi, tu n’as pas de passion... rien
que du plaisir, tu ne connais pas la torture des jalousies corrosives,
des baisers qui empoisonnent. Bon petit Marcus! Asseyons-nous là tous
les deux. C’est plus la peine de faire les fiers. (Fulbert appuya la
main sur l’épaule de Marcus, qui se rassit, l’air digne.) Je ne suis pas
meilleur que toi, seulement, pire. Comme toi je fus pourri par la
volupté, mais j’ai racheté mon âme, tout mon passé de lâcheté sociale
par un beau crime, le plus abominable crime qu’un homme puisse commettre
pour se débarrasser du plus abominable des esclavages. Marcus, j’ai tué
ma maîtresse. J’ai assassiné Flora, un soir qu’elle dormait là, sur ma
poitrine.--Tu trembles? Tu as froid ici, hein? J’en suis désolé. Depuis
hier, il n’y a plus de bois et je t’oblige à grelotter en m’écoutant.
C’est ma vengeance, une très mesquine vengeance à la hauteur de ta
situation de... reporter mondain. Je te fais mon juge, peut-être mon
bourreau, et je te donne l’onglée.--Oui, j’ai assassiné Flora. Je lui ai
planté un couteau dans le sein et je suis parti sans me retourner, comme
un vulgaire souteneur ayant accompli de la bonne besogne. J’ai couru
toute la nuit. J’ai traversé des rues très larges, très brillantes, et
puis des rues étroites, très noires. Je me suis trouvé ensuite au milieu
de la campagne pleurant comme un enfant perdu. J’ai crié, j’ai appelé
cette fille à mon secours. N’était-elle pas à la fois ma mère et mon
amante? Et je me suis remis à courir tout droit devant moi. J’ai suivi
des routes, des sentiers, des lignes de chemin de fer, des sillons de
terre labourée... Est-ce que je sais? Un moment, j’ai eu l’envie folle
d’aller te voir pour te demander de me consoler. Je n’ai jamais vécu,
moi, pour autre chose que pour mes passions, et je n’ai jamais bien su
distinguer le plaisir de l’amour, la souffrance de la volupté, les
turquoises vraies de la cire à cacheter bleue. Je ne suis décidément
qu’un imbécile. Dire que j’osais crier vers toi du fond de mon abîme.
Oui, je suis tombé dans la m... comme j’ai eu l’honneur de te le
déclarer en commençant mon histoire... Il paraît que c’est la base de
toutes les sociétés. Maintenant, je suis tenté de continuer mon chemin
là dedans. Je vais travailler, faire fructifier des choses, les mains
rouges. Ça poussera mieux. Je deviendrai à mon tour directeur
d’esclaves, de ceux qui _la_ remuent à pleines pelles. C’est crevant! Et
tu me salueras très bas, Marcus, le jour où tu me verras spéculateur sur
immondices.
L’argent n’a pas d’odeur, et j’ajouterai que s’il devait en avoir une...
ce serait celle-là. Au milieu de cette vaste sentine il y a une fleur,
une vierge, si stupide et si adroitement femelle qu’on la pourrait
cueillir, par n’importe quel soir de printemps. Ah! mon vieux, c’est
beau l’obscurité de la femme. On s’y plonge comme en un gouffre de
rivière claire tout à coup noircie par sa propre profondeur, et on en
meurt, ou on en ressort plus vigoureux, trempé pour tous les combats.
J’imagine la virginité d’une femme comme un bain lustral. Je serai donc
vierge quand je voudrai. Mais ai-je le droit de désirer cette jeune
fille, n’ayant encore que le titre d’assassin? Ici, on me déclare, ô
douceur des temps, un simple anarchiste, un amateur, ce qui est, en
somme, une profession contestable. Je n’ai pu devenir ni soldat, ni
clerc de notaire, ni industriel, et ce sont là, paraît-il, les
différentes étapes conduisant un citoyen français au mariage légal. Le
père, un estimable bourgeois, m’a proposé de lui servir de secrétaire;
alors, j’ai eu la vision burlesque d’un personnage de comédie enlevant à
la fois la caisse et la fille. Je te dis que tout est possible, mon
vieux, quand on est moi, tout... même de devenir un honnête homme selon
la formule.
--Fulbert, murmura Marcus, très pâle, tu es ivre ou la misère te donne
des hallucinations. Pourquoi aurais-tu assassiné cette Flora?
--Ah! oui, pourquoi? Je l’ignore. Tout à l’heure, je croyais le savoir.
T’expliquer cela, maintenant... Je croyais le savoir au moment où je
pensais que tu pourrais le comprendre. Je l’ai tuée... voilà ce qui est
certain. Je ne suis pas ivre, non, mais je voudrais boire un autre
poison. J’aimais Flora. (Il s’arrêta une seconde, puis il reprit, la
voix sombrée.) Je ne me rappelle pas le lui avoir jamais dit. C’était
une femme effrayante et j’ai bu à sa bouche quelque chose d’effrayant.
Je garde encore des somnolences de cette ivresse. Or, si je ne retrouve
pas l’oubli dans l’autre coupe, j’en mourrai. J’ai souhaité te revoir
pour te confier mon secret. Je n’ai pas lu les journaux, je ne sais rien
de plus que mon crime, et j’ai vécu depuis de longs mois sans aucune
nouvelle du monde. Je n’ai pas, bien entendu, demandé aux gens d’ici ce
qu’ils pourraient avoir appris à ce sujet. Je me laisse dormir dans une
tranquillité de bête.
Marcus fit un effort de surhumain _snobisme_ et saisit la main de son
ancien camarade.
--Causons un peu plus raisonnablement, Ful. En supposant que cet
assassinat ne soit pas quelque chimère de ton imagination, comment as-tu
frappé cette fille?
Et il regarda autour d’eux pour s’assurer que personne ne les écoutait.
Fulbert baissa le front, ferma les yeux.
--J’ai frappé de toutes mes forces. Le sang m’a jailli jusqu’à la
figure, et je suis sorti de la chambre, les doigts tièdes. Ensuite j’ai
oublié. Je te le répète, j’ai couru toute une nuit. Cela m’a semblé
durer une année cette course à travers Paris et la banlieue. Quand je
suis tombé, j’étais devant la porte de la propriété nationale de
Flachère. Voilà. J’ai frappé, c’est sûr, de toutes mes forces réunies,
parce qu’il le fallait.
--Pourquoi? Réfléchis avant de répondre. Es-tu un monomane, un sadique,
un monsieur qui...
Fulbert releva la tête.
--Je suis ce que je dois être, logiquement, selon ma conscience, mais en
dehors de toutes les lois sociales, sinon humaines. Marcus, fais-moi
grâce des théories médicales. Flora m’adorait. Je lui devais tout,
c’est-à-dire un peu de pain...
Marcus eut un rire léger, un rire héroïque d’homme fort.
--Ce n’était guère, mon pauvre garçon!
--C’était trop, parce que j’avais peur d’aimer mon maître en ma
maîtresse. Je l’aimais malgré moi, et je l’ai tuée pour ne pas le lui
dire.
--Tu es malade! On ne commet pas un crime pour des raisons de ce genre.
--Si, Marcus, il y a l’absolu, mais tu ne peux pas comprendre puisque tu
n’as jamais été que... relatif.
--Merci bien! riposta Marcus révolté. Tu es un joli monsieur, toi!
Souteneur! Assassin! De plus, rêvant de séduction et de vol... toute la
lyre!
--Et tu en oublies... par pudeur, sans doute, mon cher petit, ajouta
Fulbert, dont la voix se fit plus lente. J’ai si mal débuté! (Les
prunelles phosphorescentes du fauve s’éteignirent.) Je ne suis qu’un
homme, mon pauvre Marcus, un homme, passionnément, tristement.
--Je m’en aperçois, dit Marcus, mais ce n’est tolérable ni pour toi ni
pour les autres, mon cher, et puis, il y a la police avant l’absolu...
--Oh! toi, railla Fulbert, tu es un homme... gai, et la police te
tolère.
--Assez! s’écria Marcus, remettant son pardessus d’un mouvement décisif;
j’ai les phrases en horreur, la littérature dans la vie me répugne. J’en
vends, de la littérature, moi. Si tu as le courage de tuer les filles,
je préfère, pour mon humble part, vivre et les faire vivre de leur
beauté, très lâchement. Je soutiens des opinions reçues qui me
permettent de m’amuser à ma guise sans étrangler personne. L’amour avec
un grand A, c’est une blague romantique. Les femmes sont des instruments
de volupté qu’il ne faut pas briser inutilement, mais bien savoir
remonter à propos. Maintenant, se pousser dans le monde sans les femmes,
c’est bien difficile, elles sont toute la loi et les prophètes. Encore
faut-il les choisir dans un certain milieu. Ta Flora n’était qu’une
prostituée de bas étage, incapable de te rendre service. On n’a jamais
besoin de pain à Paris, mon pauvre Ful, ou on n’est qu’un simple aliéné.
Résumons-nous: au nom de notre ancienne amitié, je t’offre un louis,
tout ce que j’ai sur moi. Fais pas le malin, accepte, car je ne
reviendrai pas ici, je ne veux pas me mêler moralement à une sale
aventure. Si on doit t’arrêter, tu le sauras bien sans que je m’en
occupe, sacrebleu!
Fulbert, adossé au mur de sa maison humide, se sentit froid jusqu’au
cœur.
--Et si j’épousais un jour Mlle Marguerite Davenel, daignerais-tu venir
à ma noce, mon vieux? ricana-t-il, essayant de s’étourdir.
--Je te promets un compte-rendu soigné, dit Marcus, feignant de rire
aussi, mais tu feras mieux de fuir ce pays, dont la terre, malgré sa
qualité, ne peut pas te porter bonheur. Mlle Davenel est, je pense, une
créature douée de raison. On n’épouse pas les fous de ton espèce.
Assassin ou toqué d’absolu, tu es trop dangereux. Je te le répète: tu
manques de vice. Le vice, à notre époque, c’est toute la philosophie. On
n’est plus ni amoureux, ni joyeux, ni colère, on est vicieux,
c’est-à-dire qu’on adapte son intelligence à toutes les situations au
lieu de brusquer les dénouements. Je conçois le crime pratique: le
cambrioleur surpris ou l’homme d’état perplexe, mais le crime
passionnel, sans motif, le crime pour des histoires de conscience, ah!
non, ce n’est utile qu’aux psychologues, et les psychologues, ça n’est
plus la mode, mon vieux. Risquer la guillotine pour une obscure
putain...
Fulbert serra les dents.
--Tais-toi! je te défends d’insulter cette femme.
--Hein! La bonne femme que tu as tuée? (Il jugea prudent d’éclater de
rire.) Ça, c’est le comble! Il faut que je la respecte?... Décidément,
tu es bien malade. Désolé de t’avoir offensé en la personne d’une ombre.
Cependant, comme les devoirs de ma profession m’appellent ailleurs que
chez les loups enragés, serviteur, je me retire! Une fois, deux fois,
veux-tu un louis?
--Non, il serait faux.
--Trois fois.
Fulbert chancela, eut un éblouissement. Ce n’était pas tout à fait ce
qu’il avait demandé; pourtant, il crevait de faim, et demain il lui
faudrait peut-être accepter la proposition de Marguerite. Aller vivre
chez elle, près d’elle, faire encore le mal en échange du bien, abdiquer
aussi sa liberté, sa dignité de paria volontaire. Et puis, peut-être la
descente normale de cette échelle du crime: enlever la fille, voler la
caisse, devenir le dernier des bandits quand on se croit encore un
honnête assassin.
--Oh! Flora! Flora! répéta-t-il les yeux fixés au sol, fasciné par le
rayon blanc qui sortait d’un petit tas de boue.
Il se baissa, ramassa les débris du bracelet et les tendit à Marcus.
--Tiens, fit-il d’un ton rauque, je te le rends pour ton louis. A la
liste de mes hontes, tu peux ajouter le chantage, je suis plus grand que
nature, va, et tu t’en iras au moins d’ici sans remords.
Marcus vérifia, un à un, les fragments de métal, et les glissa dans la
poche de son manteau qu’il boutonna soigneusement.
--Tu exagères toujours, mon pauvre Ful! Nous venons de rompre un cercle
vicieux, voilà tout, et, puisque tu n’entends rien au vice... bonsoir!
Marcus sortit d’un pas vif, s’éloigna dans la neige qui tombait, molle
et silencieuse, en houppe de cygne fardant toutes les hideurs de la
terre.
--Flora! pleurait Fulbert, se mordant les poings.
La bête qui gémissait en lui ne pouvait plus appeler à son secours. Il
s’était enfin jeté au fond d’un gouffre. Rien ne pouvait être plus
sombre que sa nuit, sinon la cellule du condamné à mort.
Et, moitié pleurant, moitié ricanant, il résuma sa situation en un
suprême haussement d’épaule:
--Le troisième dessous! fit-il.
VIII
JEUX DE MAINS, JEUX DE VILAINS