désir de jouer aux aventures. Sa vie était vraiment double. D’un côté,
elle fuyait le regard de son père et de l’autre elle cherchait toujours
celui des héros de roman. Elle se sentit prise, ne répondit pas, haussa
les épaules.
--Oui, c’est très gentil les bravades vis-à-vis de la société, mais nous
vivons dans la société, nous, et nous n’avons pas à épouser les
querelles de ces gens-là. Ce Fulbert doit avoir un mauvais coup sur la
conscience; une bombe ou un vol. Je le tolère chez moi par pure bonté
d’âme. D’un geste je peux l’envoyer au diable. Leurs théories, je m’en
fiche. Tant que nous tiendrons l’argent que nous gagnons et qu’ils ne
gagnent pas, ils n’auront pas à se mêler de nos affaires. Un dîner, du
crédit, quelques matelas, j’y consens, car c’est juste; toute bête
humaine mérite de vivre. Seulement, pas de distinction honorifique! Ce
serait trop cocasse! Vois-tu un monsieur prêt à pulvériser nos
gouvernants mangeant à leur table et faisant sauter leurs soupières?...
Tu n’as jamais eu de mesure, comme ta pauvre mère! Il faut que tu te
salisses un brin en nettoyant tes pauvres. Je te prie de ne pas
recommencer.
Le directeur, disant ces mots, remit ses jambes dans une position
normale.
--J’espère, ajouta-t-il plus doux, que tu ne vas pas me faire une figure
d’enterrement? Si ton anarchiste t’amuse, cache-le!... et surtout ne lui
laisse jamais l’espoir de dîner ici. Chacun chez soi! Les bombes seront
mieux gardées!
Marguerite eut un mouvement de stupeur.
--Où veux-tu que je le cache? Il habite la cabane de l’ancien cantonnier
Martin et tout le monde sait bien qu’il y demeure. Il est là dans l’eau,
dans la boue, avec un plafond qui ne tient pas sur sa tête.
--Pourquoi ne va-t-il pas au réfectoire demander du travail? C’est qu’il
a le moyen de vivre de ses rentes. On ne dompte ces gens-là que par la
famine. Il est même plus coupable qu’un autre, car il a une certaine
éducation. En tous les cas, ne te donne pas en spectacle. On ne verse
pas du champagne à un vagabond. C’est immoral... puisque tous les
vagabonds ne peuvent pas en avoir!
--Je voulais prouver à mes domestiques, justement, qu’il n’est pas
dangereux.
--Allons donc! donne-lui l’entrée de la maison et il viendra tâter notre
coffre-fort... s’il ne tâte pas mieux... Je te répète que ce monde-là ça
se parque. Nul n’est plus généreux que moi au point de vue des idées...
Seulement je ne discute pas les actes possibles, je les empêche de se
produire. Je ne veux plus admettre ce monsieur à ma table. Nous ne
sommes pas de la même espèce.
--Mais, papa, fit Marguerite, s’asseyant en haut de l’échelle de la
bibliothèque, à quoi ça sert-il d’être en république s’il y a toujours
des différences? Voici un homme aussi instruit que nous, de la même
éducation et qui pas plus que nous ne veut travailler la terre. Cela me
semble naturel. L’ouvrier paysan, c’est l’éternel domestique. Ce
garçon-là ferait un comptable ou un secrétaire passable, peut-être un
journaliste, et il deviendrait député, ministre comme M. Garaud; mais
botteler du foin ou bêcher des betteraves!... Où ça le mènerait-il?
--Pour arriver, on doit tout essayer. On commence en sabots, on finit en
pantoufles. Je l’aurais certainement pris en pitié s’il avait voulu
m’obéir! Voyons, Marguerite, soyons sérieux. Veux-tu que je te fasse
sentir immédiatement la différence entre cet homme et nous?... Il a
vingt-cinq ans, je crois, il est bachelier, du moins il le déclare, il
est instruit, plus instruit que nous, il connaît ses classiques,
enfin... Il n’est pas mal. Une fois débarbouillé, il serait plutôt bien.
Je ne vais pas m’informer de son passé, je le suppose honorable...
Cependant ce jeune homme-là, rien que par ses idées, est notre ennemi...
et tant que nous serons les plus forts il ne peut pas compter sur notre
alliance. Suis bien mon raisonnement. Tel qu’il nous est apparu,
mangeant, buvant et parlant, nous l’avons jugé d’une autre essence que
nous. Je te le répète: innocent ou non d’un crime, il est à mille lieues
de notre humanité. C’est le déclassé, le révolté, celui qui agit comme
il pense en ne s’occupant jamais des lois. La main sur le cœur, ce
garçon serait-il riche et indépendant, l’épouserais-tu?
Marguerite tressaillit. Dans l’ombre de la bibliothèque, elle eut froid.
--Je crois, dit-elle comme s’adressant à elle-même, qu’il ne songerait
pas à demander ma main, lui!
Davenel éclata d’un gros rire qui sembla briser quelque chose autour
d’eux.
--En effet, la mariée serait trop belle! Tu n’as pas du tout la
conscience de nos valeurs, ma chère enfant, et je le déplore. Les
rêvasseries de ta mère obscurcissent ton cerveau. Elle aussi croyait à
l’égalité, à la liberté, au droit d’être des frères... les soirs d’été.
Sottise! Sottise! Il n’y a de frères que ceux qui se comprennent,
parlent la même langue... Ce monsieur est un visionnaire ou un criminel.
Le visionnaire serait le plus dangereux, car on peut en avoir pitié. Je
donnerais tout au monde pour que ce fût un criminel. Définitivement
placé entre deux gendarmes, on ne s’en occuperait plus.
--Mais, cher père, je ne m’en occupe pas, je t’assure! Un morceau de
pain ou du champagne, c’est toujours une aumône et je...
--Ne lui as-tu pas donné une fleur de ton bouquet? Ne mens pas?...
--C’est lui qui m’a priée de la lui offrir... pour ma fête!... avoua
Marguerite, saisie de vertige devant la précision du rapport de Pauline
et sauvant sa mise.
--Bon! Bon! Des enfantillages! Je pensais bien que la charité, chez toi,
n’avait pas de mesure. Rappelle-toi qu’on ne donne pas de fleurs aux
pauvres, ils préfèrent deux sous.
--Celui-là est un pauvre si spécial.
--Celui-là est un homme dans la misère... c’est-à-dire capable de tout
comme tous les hommes! ajouta le directeur de Flachère, reconnaissant
une égalité au moins dans la faim et toutes ses brutales conséquences.
--Mais papa!...
--Mais... il n’y a pas de mais, nous avons causé sérieusement et tu ne
vas pas me reparler de ton anarchiste, j’espère. S’il veut travailler,
il aura la paye de mes ouvriers, selon la saison. S’il est vraiment
bachelier ès-sciences, on pourra un matin l’adjoindre aux deux
comptables des expéditions aux halles... sinon qu’il s’aille vite faire
pendre ailleurs... je n’aime pas les quémandeurs de bouquet à domicile.
Une fois, deux fois, l’épouserais-tu, cet oiseau-là?
--Oh! papa... est-ce que tu te moques... on n’épouse pas le premier
venu...
Et toute sa bourgeoisie lui remontant à l’imagination, elle fit un geste
de très réelle répulsion.
En effet, grâce au raisonnable discours de son père, elle venait de voir
passer au loin le vagabond _Amour_, le seul qu’on n’épouse pas, mais le
seul qu’on désire. Il avait plaisanté, un peu lourdement, le brave père,
et il avait fait, sans s’en douter, une chose irréparable: il avait
soumis le cerveau de sa fille à la volonté de ce passant d’un soir.
Marguerite, ayant fini de réciter sa leçon de convenances sociales,
remonta chez elle avec un roman de Bourget qu’elle ne voulait pas lire,
car un autre roman plus vif s’ébauchait à Flachère. En somme, tant que
les fameuses distances seraient respectées, elle pourrait apprivoiser
l’oiseau et même émietter du pain dans sa cage. Criminel ou non, riche
ou pauvre, on n’épousait pas un révolté, vous demanderait-il
solennellement en mariage. Donc, aucun espoir d’amour légal n’était
permis. Un instant elle avait formé le projet de lui aller dire de
travailler pour la mériter. Cela lui sembla brusquement formidable et
ridicule. Elle savait d’ailleurs bien qu’en face de cet _épouvantail_
elle ne dirait pas toutes ses phrases préparées et qu’elle demeurerait
gauche; telle la vulgaire Pauline, sa femme de chambre, devant le
premier amant venu.
--On n’épouse pas le premier amant venu! Mais comme on l’épouserait
volontiers si la nature était faite pour l’humanité aussi bien que pour
les animaux. La nature, c’est _le dessous_ de toute espèce de société.
Les plus somptueux palais sont bâtis sur des égouts et les petites
maisons pauvres reposent à même le sol qui exhale les mystérieuses
fermentations des germes. On ne peut éviter qu’il y ait un endroit, puis
un envers aux choses, ce que l’on dit et ce que l’on fait.
A partir du moment où la maladresse de son père lui eut défini
l’anarchiste: un objet dont on peut s’amuser en cachette pourvu que les
domestiques n’en sachent rien, elle eut l’irrésistible envie de revoir
Fulbert.
Elle attendit deux mois en guettant l’occasion. Les vierges ont toujours
le temps. Elle lui avait promis de menus ustensiles de couture
indispensables aux réparations de sa veste, et elle irait. C’était
maintenant le fruit défendu, le piment, l’aventure, l’heure de suprême
détente dans la perpétuelle contrainte, et elle avait bien plus peur de
cet homme que de son père, car elle devinait que cet homme ne lui
permettrait pas de mentir. C’est si bon d’être franc, malgré soi, en
dépit de son éducation, de sentir la patte d’un fauve s’appesantir sur
vous de tout le poids de sa cynique liberté.
Elle choisit, pour accomplir son voyage vers l’arbre de la science, le
jour d’un grand marché, le jour où son père, obligé d’aller traiter
lui-même avec des revendeurs parisiens, s’absentait jusqu’au soir,
souvent couchait à l’hôtel, et pour cause... Elle fit une toilette
simple, une de ces toilettes simples de bourgeoise qui sont à elles
seules une provocation au pillage et au meurtre, mit une jupe courte de
drap gris forme tailleur, ce qu’on appelle une _trotteuse_ et qui se
paye trois cents francs chez le bon faiseur, un chapeau _guérite_ avec
une mouette aux ailes déployées passant un bec jaune à travers la
voilette, une voilette chargée d’arabesques blanches qui brouillent les
lignes d’un visage, presque une voilette pour adultère. Pauline, la
femme de chambre, était à la crèche, débarbouillant les mioches que
Mademoiselle négligeait depuis plusieurs semaines. On fonde une crèche
dans un élan de charité, mais la charité de continuer... c’est si
ennuyeux! Le cuisinier disait: «Ils ne veulent même plus de confitures!»
Alors pourquoi s’occuper davantage de gosses qui en ont jusque-là!... On
ne pouvait peut-être pas leur acheter à chacun pour deux sous d’air
salubre!... Marguerite, avant de sortir, constata qu’il pleuvait. Un
vilain temps de novembre en septembre, des rafales, une boue... Elle fut
sur le point de renoncer au moment d’ouvrir son parapluie, mais une
sorte de chaîne la tirait dehors, elle se sentait, malgré la jupe
tailleur, une vérité toute nue s’exhumant de sa citerne. Elle avait
assez croupi dans les raisonnements! Elle irait. Non! Elle n’irait pas!
Cet homme noir capable de tout! Et qui se moquait d’elle, car il avait
bien pris la fleur, le jour du ministre, mais il n’était pas revenu
rôder autour de la ferme hollandaise. De quel bois était-il ce pantin
étrange qui n’obéissait pas aux ficelles mondaines. Une faveur pareille
aurait dû l’attirer, l’humaniser. Elle irait au moins lui faire honte de
son indifférence.
--Oui!... Non!... Il est quatre heures! Si je ne pars pas, je ne serai
jamais de retour pour le dîner, et il faut que j’arrange mon dessert. Et
si j’allais rencontrer les gens de l’équipe de cinq heures?... Allons-y.
Non! Mon porte-monnaie! Pile ou face! Pile pour y aller, face pour...
Zut! c’est face! J’y vais tout de même... Et si je ne le trouve pas? Où
serait-il le pauvre? Il est là-bas pris au piège de notre bonne
éducation. Nous le laissons vivre tranquillement sur nos terres où il
est encore trop heureux, car on a le droit de le renvoyer grelottant sur
la route des forêts... puisqu’il ne paie pas son terme!
Cette consolante pensée lui donna des forces... pour trahir son père.
Ah! son père... au lieu des théories sociales et des discours
énergiques, il aurait bien dû risquer le petit acte décisif: le tour de
clé dans la serrure de la chambre virginale lorsqu’il s’éloignait pour
aller lui-même courir les aventures.
Elle parvint à la lisière de la forêt au crépuscule, n’ayant croisé
personne sur les sentiers des épandages. Elle essuya ses petites
bottines avec son mouchoir garni de dentelles, qu’elle jeta d’abord puis
ramassa soigneusement; il était marqué. Ce mouchoir maculé dans sa poche
commença son supplice de fille en faute. Elle le touchait, et retirait
ses doigts gantés tout humides. Enfin elle frappa timidement à la porte
du maudit.
--Tiens, c’est vous? Vous? dit Fulbert stupéfait d’apercevoir cette
élégante silhouette de femme sur le seuil de sa cabane.
--Oui, vous ne m’attendiez plus?
Elle entra comme une qui se précipite du haut d’une falaise dans la mer.
--Non! je ne vous attendais pas. Et pourquoi diable vous aurais-je
attendue, Mademoiselle?
Elle examinait, à la lueur d’une chandelle bouchant un litre de vin, le
nid de son désir. La maisonnette était industrieusement arrangée, des
plaques de tôle formaient la toiture, un petit âtre rougeoyait sous des
légumes qui cuisaient exhalant une odeur fade. Un lit de sangle, unique
mobilier, se recouvrait d’une couverture de cheval brune à raies grises,
donnant l’illusion du drap bien tiré dessous. C’était ordonné,
relativement propre, mais d’une désolation infinie.
Lui, plus noir et plus déchiré encore que lors de sa dernière visite au
pavillon hollandais, l’examinait de son côté, maussade comme un hibou
surpris par la lumière. Elle lui dit d’un ton de petite fille:
--Je suis venue, _en passant_, pour vous apporter du fil et des
aiguilles, vous savez, ce que vous m’avez demandé le jour du ministre?
Il éclata d’un rire terrible.
--Du fil et des aiguilles! Pourquoi pas l’une de vos chemises,
impertinent trottin? Tenez, asseyez-vous là, sur mon lit, un endroit
presque propre, et ôtez votre voilette que je voie vos prunelles de
saphir. C’est ainsi, n’est-ce pas, que s’exprime le _Journal des
Demoiselles?_ Et, de grâce, ne vous gênez pas pour mentir à votre aise.
Décidément, vous mentez toujours.
Très inquiète de cette réception, elle balbutia:
--Je... je n’aurais pas dû venir...
--Surtout venir _en passant_. On ne passe pas chez moi. Si on y tombe,
on y reste. Ma cabane n’est pas le but d’une promenade de flâneur. Et
Monsieur votre père, comment se porte-t-il?
--Papa est à la maison, s’empressa-t-elle de répondre, et il me
charge...
--Assez! coupa net le jeune homme dont les mâchoires eurent un zig-zag
nerveux. Venez, si c’est votre plaisir ou le mien, mais ne me racontez
pas le _Petit Poucet_. Monsieur votre père, je l’ai vu ce matin qui
prenait le Decauville.
Marguerite se leva.
--Vous êtes bien méchant! fit-elle, la voix tremblante.
--J’essaye de vous faire peur. N’est-ce pas cela que vous veniez
chercher, en passant? Non! Non! Ne vous en allez pas si vite. Moi, le
monstre, je serai plus franc. Je vous ai attendue, en effet...
suffisamment pour avoir le droit de vous garder cinq minutes. Je vous ai
attendue un peu, beaucoup, passionnément, puis plus du tout. En
principe, j’attends toujours une femme... mais j’ai horreur de toute
espèce de bourgeoise. C’est ma névrose. (Il se remit à rire et lui
toucha l’épaule d’un geste autoritaire.) Voulez-vous bien rester cinq
minutes pour me donner vos aiguilles?
Elle lui tendit docilement une jolie trousse de satin bleu où elle avait
rangé non seulement des aiguilles, mais du fil et des soies.
--Merci, c’est délicieux, d’une bien grande utilité pour moi, surtout la
soie blanche.
Il y eut un moment de véritable embarras. Assise, elle nouait et
dénouait les bouts de sa voilette, correcte à souhait, bien en visite de
cérémonie sous les regards phosphorescents du jeune homme debout près
d’elle.
--Je n’ai pas pu venir plus tôt, avoua-t-elle, résignée aux injures,
parce que mon père m’a défendu de m’occuper de vous.
--A la bonne heure! Et vous lui désobéissez?
--Écoutez-moi, reprit Marguerite, je viens pour vous supplier de quitter
l’horrible vie que vous avez choisie... malgré nous. Cela me fait mal de
penser que vous souffrez du froid et de la faim dans cette cabane où il
pleut par les fentes. Je viens pour vous dire qu’il faut oublier votre
passé, vilain oiseau des tempêtes, et vous bâtir un nid plus solide. Mon
père ne vous proposera plus du travail sur le terrain des épandages; je
lui ai appris que vous étiez bachelier; vous pourriez trouver un emploi
de comptable dans nos bureaux mêmes, sous sa direction, sans passer par
les réfectoires et les granges. Nos paysans ne sont pas des relations
bien agréables. Est-ce que vous me comprenez, Fulbert? Je ne dors plus,
je suis malade, vraiment, de vous savoir où vous êtes et si abandonné.
Plus ému qu’il ne voulait le paraître, Fulbert s’assit près d’elle.
--Et... vous comprenez, vous, ce que vous me dites, en ce moment,
Marguerite... Vous savez très exactement ce que vous m’offrez?
Elle sourit du sourire de la Joconde.
--Je ne vous offre rien qu’on ne m’ait permis de vous offrir... monsieur
Fulbert. Cependant, il faut que cela soit décidé par vous, bien entendu.
Mon père m’en voudrait si je lui donnais votre réponse. Je vais vous
expliquer: nos comptables demeurent au pavillon, ils ont des logements
convenables, ce ne sont pas des ouvriers. Il y en a même un qui fait des
vers à ses moments perdus, je crois. Papa prétend que l’on est toujours
débordé par les chiffres dans la pleine saison des expéditions de
fruits... alors... cela s’arrangerait peut-être...
--Et l’anarchie!
--Vous ne vous occuperiez plus de politique... voilà tout.
De nouveau, Fulbert éclata de rire, d’un rire moins acerbe.
--Vous êtes charmante, Marguerite. Mais un célèbre auteur de traités de
morale, Jésus-Christ, je crois, a déclaré que la charité était le
pseudonyme de l’amour. Si je fais ce que vous désirez, est-ce que votre
père ne va pas s’imaginer des choses...
--Eh bien, répondit Marguerite toujours souriante, nous signerons notre
traité du pseudonyme qui vous plaira. Ce ne sera pas la première fois
qu’une femme aura été insultée à la place de Jésus-Christ.
--Ça, c’est trop spirituel, gronda Fulbert, j’aurais préféré une gifle.
Elle se dressa, bien cambrée dans sa robe tailleur.
--Toutes les bourgeoises ne sont pas des sottes, cher Monsieur.
--Oui, mais toutes les femmes sont folles... Vous m’accordez le temps de
la réflexion?
Elle haussa les épaules.
--Réfléchir... quand des pluies d’automne vous inondent.
--Justement... une douche après cette histoire merveilleuse d’une jeune
fille charmante venant m’enlever au nom de la Charité pure... cela me
rafraîchira le cerveau. Ce doit être moi qui suis fou!...
--Je m’en vais, monsieur Fulbert. Il est tard. Papa doit rentrer de
Paris pour dîner.
--Non! Il ne rentrera pas... J’en suis sûr. Donnez-moi la main, dites.
Elle se déganta d’un mouvement lent de petit reptile qui change de peau.
--Voici, Monsieur.
Il se pencha, regarda sa main en tous les sens, curieusement.
--J’ai toujours eu l’effroi d’une main de femme. Cela ressemble à une
patte de grenouille ou de souris, c’est petit, mou, adroit et glissant.
La fragilité de l’objet en fait son danger permanent. On ne touche à
cela que pour le broyer ou le chatouiller, et ce n’est jamais satisfait
de l’étreinte. Dire qu’il y a des hommes assez stupides pour demander...
une main.
--La main... toute seule?
--Hélas! Le reste ne vaut guère mieux... Vous jouez à l’équivoque, déjà?
Drôle de jeune fille! (Et il ajouta, le regard dans le sien:) On épouse
aussi la main qu’on baise... respectueusement.
Elle rougit sous les yeux qui plongeaient en elle, mais son sourire
conservait la naïveté un peu bébête de celle qui fait semblant
d’entendre. Elle n’avait pas saisi la grossièreté de l’expression.
--Allons! Vous jouez sans l’expérience du jeu. Et j’ai tort de retarder
le dîner de Monsieur votre père. Adieu, Marguerite. Ne repassez plus...
Je ne suis pas un joujou pour petite fille.
Il la poussa très vite dehors et referma brusquement sa porte.
Elle s’enfuit, heureuse des injures, comme si elle avait recueilli dans
ce repaire une ample provision de caresses.
Elle saurait un jour de quelle façon un pantin mâle se détraque. Il faut
bien en casser plusieurs pour se faire la main, une main qu’on baise
respectueusement... autrement dit, qu’on, épouse.
VII
LA VISITE DE MARCUS
--Bonjour, Ful. Quel temps!
--Bonjour, Marcus. Un temps à ne pas mettre un journaliste dehors, et je
te remercie d’être venu.
Marcus, en pardessus de drap clair garni de castor, chassait les flocons
de neige à coup de doigts légers le long de ses fourrures. C’était un
jeune homme de vingt-cinq ans, bien pris, bien sanglé, devant tourner
plus tard à la graisse, pour l’instant rose et joli comme une femme. Ses
cheveux, presque bleus, se plaquaient en petits bandeaux ondulés sur son
front étroit; ses minuscules moustaches estompaient d’une ombre
amoureuse sa bouche un peu molle; ses yeux, sous une singulière lourdeur
des paupières, avaient un regard terne, sans âme, s’éclairant seulement
aux lueurs brutales. Il époussetait ses fourrures avec des gestes
calmes, d’une élégance étudiée, qui, lorsqu’il serait moins jeune,
pourrait passer pour une habitude mondaine. Il sortait certainement du
meilleur monde, ne savait pas encore s’il y rentrerait un jour, mais, en
attendant, faisait figure dans tous les autres et y apprenait à exagérer
ses défauts de naissance.
Il ôta son pardessus d’un mouvement automatique, cherchant un endroit
convenable où l’accrocher, se montra hors du drap, comme une poupée hors
de son carton, lustré, cravaté, tiré à quatre épingles de perles, puis
il dit:
--Oui, mon pauvre Ful, il fait un froid de loup dans ton pays, et tu as
une drôle d’idée de rester à la campagne l’hiver.
Fulbert lui désigna son lit de sangle.
--Assieds-toi là. C’est le meilleur fauteuil de ma maison... de
campagne.
Marcus s’assit, croisa la jambe, sourit d’un sourire chargé des fluides
les plus cordiaux. Il ne pouvait s’étonner. Ses principes de haut
snobisme l’empêchaient de manifester une surprise de mauvais goût en
présence de l’originalité d’un ami. Un jeune reporter ne s’effare pas,
surtout quand il croit de son intérêt de ne pas s’effarer. Rien ne
maintient les petits camarades dans leur sphère comme l’air naturel que
l’on arbore devant les pires situations. Le monde est gouverné par des
lois immuables et ce ne peut être que par mondanité pure que l’on
renverse l’ordre établi. Il ne faut manifester de l’indignation ou de
l’affliction qu’à bon escient. Chacun a ses secrets, ses besoins
mystérieux. Pour savoir vivre, il est souvent nécessaire de ne pas
savoir comment vit le voisin, d’ignorer ses _dessous_.
--Ce bon Ful, dit Marcus cérémonieusement affectueux. Voilà bientôt cinq
ans que nous nous sommes perdus de vue.
--... Et de cœur? murmura Fulbert.
--Non, mon cher. Nous nous aimons toujours comme au collège... mais en
hommes, j’espère te le prouver. Ta lettre m’a fait plaisir. Quand j’ai
pu reconnaître ton écriture, je me suis frappé le front en criant: c’est
Ful! C’est ce grand diable de Ful! Il a conservé sa manie de dire ce
qu’il pense. Quel sacré Ful!
Fulbert regardait son ami gravement. Son masque d’animal souffrant,
presque à l’hallali, se détendait en une grimace. Il ne savait rire
qu’en enfant terrible, lui, et il se moqua.
--Que d’histoires, Marcus! Nous nous aimons en hommes et tu ne m’as même
pas tendu la main. En effet, j’aurais besoin de serrer les mains d’un
homme. Je ne vois personne, je vis comme un tigre enchaîné.
C’est-à-dire, je suis libre, comprends-tu?
--Ce bon Ful! répliqua Marcus, qui ne comprenait pas du tout.
Le corps ondulant d’émotion sous ses haillons, Fulbert s’approcha et se
laissa choir à côté de son ancien camarade de collège.
L’autre ne se recula point, bien qu’il en eût envie.
--Mon vieux Marcus, tu ressembles à un homme, ça c’est une justice à te
rendre, mais tu embaumes toujours la fille, déclara Fulbert, dont
l’accent, malgré la saveur coutumière de son langage, se faisait plus
doux.
--Voyons, Ful, tu ne m’as pas appelé ici, en décembre, pour me débiter
de pareilles balivernes? Nous ne sommes plus des gosses.
Fulbert lui posa sa lourde patte sur l’épaule.
--Non, dit-il, d’une voix rauque, nous sommes de pauvres et fichues
bêtes, l’une tombée dans la plume, l’autre dans la m...
Et il cracha le mot, simplement.