Un peu avant midi, le Decauville amena, au son de la fanfare de

Flachère, une vingtaine de messieurs en habits noirs sous de légers

pardessus d’été, des cache-poussière clairs de coupe anglaise. Le

ministre était en chapeau de paille (innovation charmante). M. Davenel,

en chapeau haut de forme, représentait, de loin, le vrai ministre. Le

père de Marguerite ayant la croix et l’oreille du gouvernement marchait

allègrement comme un homme qui ne souhaite plus rien. Il ne se

tourmentait point du futur mariage de sa fille et n’aurait certes pas

osé rêver un prétendu en la personnalité encombrante du gros Garaud. Sa

fille ne voulait pas se marier, heureusement, car il fallait une

maîtresse de maison très avisée lors de pareilles réceptions. De temps

en temps, il respirait fort, de l’air d’un qui s’essouffle à traîner le

char de l’État, mais il flairait, de près, son atmosphère dont la

qualité balsamique ne lui semblait pas assez balsamique. Il faisait

terriblement chaud. Par instant, une étrange exhalaison venait avec les

bouffées du parfum des roses, comme un relent d’eaux ménagères, une

senteur de décomposition masquée par les produits chimiques. Rien

n’arrivait à dissimuler complètement les fameux dessous des épandages,

et malgré l’habitude, leur directeur savait d’une façon péremptoire d’où

venait le vent selon son genre de parfum. Garaud s’épongeait le front,

tourmenté d’une crampe d’estomac. Il y pensait aussi à la qualité de

l’atmosphère, mais quelle corvée sociale n’a pas son petit moment

pénible? A la première entrevue publique les deux anciens intimes ne se

tutoyèrent pas, pour ne point gâter l’effet du discours. Il fut question

de l’éternelle prospérité de la ferme-école et d’une récente loi sur les

sucres. On présenta un vieux serviteur, M. Jacqueloir, qui demandait le

bureau de tabac de Sarblay, le village voisin; M. Gaufroi, comptable,

qui rimait à ses heures des compliments; puis on se mit à table pendant

que la fanfare répandait des torrents d’harmonie aigrelette qui ne

rafraîchissaient guère le temps.

Marguerite, debout à l’entrée de la tente officielle, avait eu une

dernière imagination. Arrachant le tablier de sa femme de chambre, elle

en avait ceint ses hanches, et une main dans une pochette, l’autre

offrant le bouquet virginal, elle avait murmuré:

--Monsieur le Ministre, je suis votre dévouée servante.

Ce n’était pas très spirituel, mais c’était juste à l’unisson d’une

réception rurale. Le Ministre, rendu à la jovialité de la campagne,

embrassa paternellement la jeune sournoise en disant:

--Votre fille, mon cher Davenel, prouverait à elle seule que les belles

fleurs ne peuvent acquérir plus d’éclat et de parfum qu’ici.

Cette phrase maladroite bouleversa tous les projets de Marguerite.

C’était pénétrer dans leur intimité par la mauvaise porte, la trappe

trop fameuse d’où surgissait pour elle toutes les suffocations de sa vie

de fille chaste.

--Les marguerites ne sentent rien, monsieur le Ministre, déclara-t-elle

un peu railleuse.

Très embarrassé de son bouquet, Garaud le posa dans son assiette.

--Mais si, mais si, fit-il, bonhomme! Un peu la fourmi quand on s’en

approche de trop près. Il n’y a pas de fleurs sans odeur, bonne ou

mauvaise, et les Chinois prétendent que l’_assa fetida_ exhale une

senteur des plus suaves.

Ignorant le nom de la fille de son meilleur ami, le pauvre médecin

agriculteur pataugeait ingénument. On lui présenta des enfants qui

dirent des à-propos où le nom de la reine du lieu s’unissait au titre de

père de l’agriculture. Alors Garaud, pour s’achever dans l’esprit de la

jeune fille, lui rendit son bouquet avec un soupir de soulagement.

--Je vous offre vous-même à vous-même, ma charmante voisine.

Marguerite, désenchantée, devait manger, elle n’avait pas faim, et se

montrer aimable sans aucun prétexte. De plus, son père, inquiet pour la

succession harmonieuse des plats, lui lançait des regards terrifiés.

Manquerait-on de glace? Les vins étaient-ils convenables? (Tous les crus

prenaient comme un goût au fond des caves à cause des infiltrations.)

Par bonheur, la conversation se généralisa. L’instituteur racontait les

exploits de la municipalité contre un grand seigneur du pays, qui avait

résolûment fermé les grilles de son verger devant l’invasion des engrais

artificiels. Des journalistes spéciaux discutaient sur la grosseur des

légumes vraiment stupéfiante; un petit blond, très pommadé, expliquait

la clôture prochaine du grand collecteur d’Asnières, la victoire de

l’assainissement sur l’empoisonnement.

--Merveilleuse cuisine, mon cher! déclara le ministre, se penchant à

l’oreille de Davenel après le turbot sauce câpres.

--Oh! fit celui-ci confus, cette sacrée chaleur gâte tout. Nous aurions

voulu te faire goûter _nos régents_ cueillis du matin, à midi on ne peut

pas les cuire sans les abîmer.

Les régents étaient des choux-fleurs, des monstres du plant sud, sorte

de boule de rampe géante, d’un blanc d’ivoire, qu’un ver nouveau

détériorait depuis deux ans, un ver affreux, lombric blanc presque

invisible tellement il collait à la substance du chou et qui se

développait dès que le légume se trouvait hors du champ, séparé de sa

tige. Rien qu’à l’apercevoir, les éplucheuses de Flachère poussaient des

cris.

--Vous devez avoir de curieuses collections d’insectes, dit le ministre

avec la satisfaction de quelqu’un s’essuyant la bouche après boire.

On établit le relevé nominatif des ennemis des plantes. Les anciens

n’étaient rien en comparaison des nouveaux, qui semblaient grossir et se

métamorphoser selon les différentes monstruosités des légumes améliorés.

Un puceron des rosiers prenait du ventre, copiant l’envergure exagérée

des roses. Le ver fouisseur des navets, celui qui trace des galeries et

s’en va en refermant son trou comme complice du vendeur des halles,

s’allongeait, rose et pansu, pour pomper le sucre des betteraves. De

l’avis des chefs d’équipes des épandages, tout engrais qui bonifie la

terre doit améliorer nécessairement la race ténébreuse des vers qui

l’habitent. L’engrais humain, qu’on appelait, par décence: la dernière

méthode, avait bien son mauvais côté. Ainsi les salades... A ce moment

du déjeuner, il y eut une discussion âpre entre les jardiniers en chef

et la presse agricole, qui avait entrepris une campagne ridicule contre

les salades nouvelles manières. Pourquoi n’arriverait-on pas à aseptiser

les salades? Les ennemis n’étaient pas immortels et on pouvait, en

dosant habilement les matières chimiques, tuer dans l’œuf tous les

parasites redoutables. Il fallait savoir doser.

--La dose! Tout est là! s’écria le ministre, retrouvant sa voix de

tribune avec ses vieilles études du quartier Latin.

Mélangeant agréablement d’anciennes histoires de clinique et des

applications de chimie moderne, il fit le procès des infiniment petits,

des microbes. Cela le conduisit jusqu’au dessert. Alors, il se leva,

tendit son verre qu’on venait de lui remplir d’eau limpide:

--Dans cette eau, si scrupuleusement pure, la loupe nous révèle...

Les paysans, les ouvriers, les narines palpitantes, écoutaient au bas

bout de la table. Il ne fallait donc plus ni manger ni boire? L’eau pure

qu’on promenait au-dessus de leur tête comme un diamant inaccessible

leur lançait le défi de son ironique limpidité.

--Oui, messieurs et chers concitoyens, l’eau pure ne peut pas être pure

et cependant celle-ci est encore la plus inoffensive. Vous savez tous

d’où elle vient...

En effet, elle sortait de là... filtrée par les terrains des épandages!

M. le Ministre, debout, fit le geste spirituel de son prédécesseur, le

même geste que l’année d’avant, et qui fut trouvé encore plus

spirituellement spontané. Il but ce verre d’eau, relativement pure, en

l’honneur de la prospérité des épandages, du gouvernement si tutélaire,

à la glorification du directeur.

--... A toi, mon vieil ami qui diriges d’une main ferme et vaillante les

modestes travailleurs en ce jour de fête réunis autour de nous.

L’effet attendu! Il but aux jeunes filles, aux fleurs, aux légumes, il

aurait bu même aux parasites nouveaux s’il y avait pensé, mais il

oublia, fort à propos, le lombric blanc du chou.

Il y eut une salve d’applaudissements. La fanfare joua.

Comme dans un rêve pénible, Marguerite s’efforçait d’écouter et elle

crut saisir un bruit singulier d’assiette se brisant, des éclats de

porcelaine ou des éclats de rire... Cela venait de là-bas, de l’entrée

de la cour. C’était quelqu’un qui riait dans la foule moins attentive

massée près des réfectoires. Une table de cinquante couverts réunissait

les pauvres de la commune et d’ailleurs. Il y avait là des misères

décentes et des chemineaux plus que douteux. L’un d’eux avait dû

s’esclaffer, en voyant ce ministre boire de l’eau en face d’une belle

bouteille de champagne casquée d’or.

Marguerite eut un frisson. Si c’était l’anarchiste? Ce ne pouvait être

que lui. Délivrée du souci de tenir tête au docteur Garaud parti bras

dessus bras dessous avec son meilleur ami pour des constatations

agricoles, elle se dirigea vers les réfectoires. Là on mangeait encore

et on buvait du vin pur, profitant de ce discours instructif pour

négliger l’addition d’un microbe quelconque au piccolo de la fête.

Marguerite reçut, parmi ces gens simples, des compliments un peu

brutaux, et elle eut à essuyer les lèvres d’un petit voyou porteur d’un

bouquet de liserons qui lui aussi voulait la lui souhaiter. Son tablier

de soubrette, qu’elle avait gardé pour servir M. le Ministre, séduisit

ces pauvres à mines canailles venus d’on ne savait où, pas tous de la

commune certainement. Elle alla de table en table, prise d’un tendre

intérêt, s’informant du nombre des plats, de la grosseur des portions,

faisant ajouter des gâteaux dans les corbeilles de fruits dévastées.

Elle trinqua, sourit, se laissa effleurer les mains, les hanches, par

une bande qu’elle aurait dû fuir si elle l’avait rencontrée au coin d’un

bois. Elle cherchait Fulbert. Enfin elle aperçut l’homme noir et le

flamboiement de ses yeux de phosphore devant la petite barrière des

cuisines, celle qui ouvrait sur la campagne.

--Monsieur Fulbert, dit-elle résolûment, pourquoi n’êtes-vous pas entré?

C’est le jour de ma fête. Ne voulez-vous pas boire à ma santé?

Les deux pouces dans ses pochettes, elle avait l’aspect d’une jolie

cabaretière d’opéra-comique. Fulbert entra, muet. Il riait, de loin, en

voyant porter le singulier toast, maintenant il redevenait sombre. Les

pauvres s’écartèrent de lui en un dédain marqué. D’où leur tombait

celui-là qui ne voulait ni boire ni manger avec eux, et pourquoi la

patronne l’invitait-elle cérémonieusement par son nom alors qu’il avait

l’air de se ficher d’elle?

Toute frémissante de l’orgueil d’être trouvée jolie et peut-être aussi

du contact brutal de ces hommes un peu ivres, elle conduisit Fulbert

jusqu’à la table d’honneur. Les invités notables se répandaient dans les

jardins ou s’en allaient fumer à la nouvelle conférence faite par le

ministre devant une pépinière.

--Vous allez déjeuner ici, déclara Marguerite, et je vais vous servir.

Fulbert se laissa tomber sur une chaise, les poings crispés.

--Avaler de cette eau en votre honneur? Ça, jamais... Comme dirait

Monsieur votre père: je ne mange pas de ce pain-là.

Elle se pencha, lui offrant une coupe remplie de vin.

--Non, je voudrais vous faire porter autre chose qu’une santé...

peut-être une nouvelle bombe. Comprenez-vous? Ce serait drôle, ici, en

pleine fête, au milieu de ces gens graves et bêtes, une bombe sérieuse

qui pulvériserait tout, le ministre, les ingénieurs, les journalistes,

les équipiers, les ouvriers, toute la ferme et ses dépendances, un feu

d’artifice énorme, le vrai bouquet final. Ça m’amuserait... j’irais dans

ma chambre et je compterais jusqu’à cent...

L’anarchiste mit ses coudes sur la nappe damassée, fleurie de roses

blanches, où le jus des fraises et du bourgogne avait semé quelque

rubis.

--Comme vous me dites cela, mademoiselle Davenel? Vous avez en ce moment

la mine d’une névrosée. Vous me feriez peur si j’étais capable de vous

souhaiter votre fête avec n’importe quel bouquet, mais je suis venu ici

pour manger à ma faim, une fois encore... pas pour autre chose, ma

petite bourgeoise.

Cette injure fut proférée très doucement.

Les bonnes arrivaient rapportant sur un signe de Mlle Davenel des plats

qu’on avait déjà offerts au ministre. Un peu étonnée, Pauline, la femme

de chambre, dit d’un accent dédaigneux:

--Faut-il redemander de la glace? Monsieur le directeur nous a bien

recommandé de la ménager.

Et vraiment, pour ce bizarre personnage dont les vêtements pendaient en

loques, dont les doigts étaient noirs, dont les cheveux se souillaient

de la boue dans laquelle il aimait à se coucher, on ne voudrait pas

perdre une goutte de fraîcheur. A quoi bon rafraîchir cet enfer?

--Pas de glace, Pauline, mais allez prendre aux caves une bouteille de

champagne sec, car celle-ci est entamée. Vous oubliez que Monsieur ne

boit jamais d’eau!

L’anarchiste ferma un instant les yeux.

--Je devrais me sauver... c’est l’heure fatale... songea-t-il.

Mais la faim et surtout l’appétit d’un luxe oublié depuis longtemps

furent les plus forts. Il resta.

--Maintenant, dit-il, quand il eut mangé, je tiens à payer mon écot. Qui

diable voulez-vous me faire tuer?

Et il riait de son rire effrayant en bruit de crécelle.

--Personne, murmura-t-elle avec un joli sourire mondain. Tâchez de mieux

vivre, voilà tout. Vous entendez bien mal la plaisanterie, monsieur

Fulbert.

--C’est déjà fini, nous deux? pensa-t-il tout haut. Ça n’a pas duré...

mais vous aviez du sang au fond de vos yeux bleus, et cela m’a fait

plaisir. Vous haïssiez quelqu’un... peut-être tout le monde, quand vous

avez dit: ce serait drôle, en pleine fête. A propos: est-ce que je

pourrais à mon tour vous demander quelque chose, du fil et une aiguille,

hein... c’est modeste.

Elle répondit:

--Je vous enverrai cela demain par ma femme de chambre.

Il eut un geste de dépit, puis haussa les épaules.

--Mes vêtements sont dans un tel état... Puisque je fabrique des bombes,

je saurai coudre. Qui peut plus peut moins. Le ministre est bien

ridicule, vous ne trouvez pas?

--Oui, répliqua-t-elle d’un ton détaché, j’en conviens, et le pire...

c’est qu’on me l’accorde comme fiancé dans la foule.

--Allons donc! Mais il est obèse. Vous épouseriez ce poussah, vous?

--Oh! ce sont des racontars, rien de sérieux...

Et elle eut le même sourire mondain.

Pourquoi lui faisait-elle ce mensonge? Pourquoi l’avait-elle servi sous

la tente officielle comme le roi de cette fête ayant brusquement détrôné

l’autre? Pourquoi, l’ayant entendu rire, avait-elle tout à coup senti

que tout se brisait autour d’elle? Elle était ainsi fantasque et

impénétrable. Des bouffées de sang lui montaient au cerveau lorsqu’elle

disait des choses banales ou simplement gracieuses, et elle aurait vu

mourir son père, qu’elle affectait de vénérer fort, sans avoir une larme

à ces moments de lueurs rouges illuminant ses yeux bleus. Incapable

d’une mauvaise action, elle aurait eu le courage d’en inspirer, et pour

que l’effroyable lie de son tempérament pût remonter à la surface de son

teint pâle, il fallait aussi l’effroyable circonstance de cette

rencontre avec un criminel.

On est toujours tenté de jeter quelque chose dans un précipice.

--Voulez-vous que je vous donne un bon conseil, mademoiselle Davenel?

murmura Fulbert les lèvres serrées. Épousez ce ministre. Ne refusez pas

cette occasion de devenir une... vraie bourgeoise. Vous êtes à deux

doigts de faire des sottises. Je connais ça. Il y a des eaux pures...

qui empoisonnent les meilleurs instincts. Vous rêvez mieux que le

possible et vous vous perdrez à vouloir blanchir vos dessous.

Il se leva.

--Je puis me retirer... sans bombe? ajouta-t-il ironiquement.

Elle lui jeta une marguerite sur la nappe.

--Mais pas sans bouquet, Monsieur.

D’un geste bref, il prit la fleur un peu comme d’un coup de bec un

oiseau méchant tuerait un insecte et s’éloigna, se glissa très vite dans

la foule de pauvres qui envahissait la tente pour prendre sa part de

luxe officiel.

Marguerite ne se sentait plus libre. Elle avait jeté quelque chose

d’elle-même au précipice. Un vertige la gagnait. Elle n’épouserait pas

ce ministre obèse et elle ne resterait pas davantage la bourgeoise

qu’elle était, non.

Il y avait de l’orage dans l’atmosphère, décidément.

Le soir, il y eut en effet du vent et de la pluie. Le ministre fut

obligé de rentrer par le Decauville avant le feu d’artifice. Le père

Garaud s’en allait content. Il avait vu des légumes, des plants de

betteraves et des gens ivres. Ça ne le changeait pas de ses anciens

comices agricoles. La petite Davenel était gentille avec son tablier

d’opérette et le papa bien collant avec ses explications sur la récente

maladie du chou-fleur... Enfin, la corvée terminée, on allait dormir en

oubliant la prospérité des épandages.

--C’est égal! songeait le brave homme un peu rabelaisien à l’heure du

cigare, _c’en est_... ils ont beau dire... _c’en est_ même beaucoup

trop!

Philosophiquement, il voyait défiler, à la flamme verte des éclairs, de

grands champs de boue caramélisés sous les averses; les immenses mares

fétides s’étendaient au loin, s’étalaient comme des taches d’huile noire

au milieu du cirque des collines, ombrées encore par la réprobation

menaçante de la forêt demeurée vierge. Et il ne s’imaginait guère, le

bon docteur Garaud, qu’il avait _failli_ épouser la petite Davenel,

cette jolie fleur de la somptueuse pestilence. Il ne s’en serait jamais

douté, lui, le si tranquille célibataire!

Là-bas, sous la tente officielle, les guirlandes hachées par la pluie

s’effeuillaient lamentablement. Tout ce blanc pur retournait aux

ténèbres et, çà et là, une marguerite, demeurée pâle, se recroquevillait

comme une araignée, une araignée blanche à force d’être malade.

VI

FAUST ET MARGUERITE

Le père de Marguerite était un homme raisonnable qui aimait à faire des

phrases. Il existe toujours chez les honnêtes gens un besoin d’arrondir

les angles du hasard par des mots. Il ne s’agit pas de ridiculiser ces

honnêtes gens et d’arriver, de ridicules en ridicules, à prouver qu’ils

sont plus dangereux que les bandits, mais de démontrer qu’un brave homme

en parlant pour le plaisir de parler et de prévoir les angles du hasard

déchaîne souvent les mauvais instincts assoupis au fond de leurs niches.

Les instincts sont des chiens de garde. Ils sont fidèles et féroces,

aboient la nuit à l’ivrogne qui chante et se laissent empoisonner par le

vrai malfaiteur... ce ne sont que des bêtes très utiles ou nuisibles

selon que l’on compte ou ne compte pas sur eux. Mieux vaudrait ne jamais

les réveiller. M. Davenel avait, lui, peur de se compromettre par des

actes, fussent-ils excellents, et il estimait les mots, en prononçant de

très sonores avec un ton de bonhomie joviale quand il éprouvait le

besoin de garer sa responsabilité. Il se résumait, s’expliquait,

définissait, détaillait ainsi qu’on se nettoie les mains avant dîner

pour toucher du pain. Il gardait les mains de sa conscience toujours

nettes, car il savait définir les situations les plus périlleuses, sinon

les éviter. Il aimait beaucoup sa fille Marguerite, mais il ne la

connaissait pas. Pour la bien connaître, il lui aurait fallu la suivre,

l’étudier, la regarder souvent sans lui parler. Il y a des phrases qui

sont des barrières infranchissables. Une fois posées entre un homme et

une femme, on peut être sûr que ces deux êtres ne pourront jamais se

joindre. Le directeur de Flachère supposait, à n’en pas douter, que sa

fille désirait d’autant plus vivement se marier qu’elle affectait un

grand dédain des adorateurs. Il ne voulait pas la condamner au célibat,

mais il se réjouissait, lui, veuf, de prolonger une innocence féminine

qui adoucirait les mœurs de sa maison, maintenant chez lui un bon renom

d’ordre, de propreté, d’élégance. Marguerite était le défi rayonnant

jeté aux sournoiseries cruelles de l’épandage. Elle représentait la

clarté facile et pure d’une lueur électrique dans un brumeux caveau,

jadis voûte d’égoût emplie d’immondices, aujourd’hui sous-sol de

marchand de denrées administrativement comestibles. Elle était sa fleur

de boutonnière, une blanche légion d’honneur, et on ne dépose pas sans

de grandes hésitations une décoration pareille sur la cheminée d’un

gendre. M. Davenel, veuf depuis des années, s’offrait de temps en temps

des maîtresses; il savait, par une triste expérience qui le vieillissait

tous les ans vers l’époque des fermentations printanières, qu’une femme

a besoin d’amour libre et fort, que n’importe quelle femme, pure ou

impure, chaste ou voluptueuse, vieille ou jeune, aspire aux actes sans

trop de soucis des paroles, et que si les hommes rencontrent rarement

des caresses désintéressées, les femmes ont un talent tout particulier

pour faire naître les plus violents désirs des situations les plus

absurdes. La femme fabriquerait de l’amour avec de l’engrais chimique et

ferait mûrir la grappe des baisers sur les pires échalas!... Il s’était

dit qu’un matin l’aurore de la passion se lèverait dans la chambre

virginale. Sa fille, à vingt-trois ans, promenait quelques-fois des yeux

si battus de fièvre dans les allées de leur jardin... que par ses

tourments de veuf il jugeait à peu près de ses tourments de vierge. Tôt

ou tard, on donne sa fille à n’importe qui. Tôt ou tard, on est trompé.

Tôt ou tard, on trompe à son tour. C’est la loi. Il admettait la part du

feu. Garder sa fille et lui permettre la lecture des romans nouveaux.

Être trompé sans y croire. Ne trahir que si l’on y est forcé par les

convenances. Seulement, en paroles, il n’admettait plus rien, c’était

l’intégrité même, la rigidité de la flèche du paratonnerre qui attire la

foudre tout en préservant le foyer domestique.

Au lendemain de la réception du ministre, M. Davenel se trouva dans la

bibliothèque de la ferme hollandaise à l’instant où Marguerite y

descendait pour chercher un livre. Toute la maison, bouleversée, était

abandonnée au coup de balai final qui devait lui rendre sa jolie

intimité. Voyant le désordre, les assiettes poissées qu’on découvrait

sous tous les meubles, les guirlandes et les bouquets fanés s’écrasant

dans tous les coins, les serviettes sales, les petits verres embués, les

pelures de fruits, le directeur s’était installé pour la sieste devant

le monumental meuble noir qu’il ne visitait jamais sans un bâillement,

car les reliures lui rappelaient le monotone bourdonnement de mouches

qui précède le premier sommeil des après-midi. Couché les pieds en

l’air, le sang un peu au cerveau, il essayait de lire son journal, n’y

parvenait pas et remuait des idées troubles. Un store vert donnait à

cette chambre silencieuse un aspect d’aquarium, et au centre, sous une

petite châsse de cristal que portait une colonne de marbre noir, nageait

une miniature ovale représentant Mme Davenel, la mère de Marguerite, une

blonde en robe rouge, espèce de petit poisson de luxe dont les yeux

d’émeraude semblaient pleurer la liberté d’un plus vaste océan.

Marguerite entra en peignoir lâche, les cheveux défaits, charmante

réduction du désordre général, les paupières gonflées ou de sommeil ou

de mauvaise humeur. Elle monta sur l’escabeau, fouilla et brouilla des

tomes.

--Marguerite, dit Davenel, fronçant le sourcil, tu me casses la tête.

D’ailleurs, viens un peu ici... j’ai à te parler!

Rien n’est plus désemparant que cette phrase: J’ai à te parler. Beaucoup

de discussions, d’où sont jaillies d’infernales ténèbres, n’ont pas eu

un meilleur début.

--Est-ce qu’il y a quelque chose qui ne va pas? interrogea Marguerite,

étonnée.

--Il y a quelque chose qui ne me va pas, déclara sèchement le père dont

la pénible digestion s’accentuait. (L’air de juillet était si

particulièrement chargé de miasmes à la ferme hollandaise!) J’ai appris,

j’ai entendu dire que tu t’étais gravement compromise hier, au milieu de

tous nos invités, et surtout devant tout notre personnel. Tu aurais fait

déjeuner l’anarchiste à la table du ministre. C’est absolument

inconvenant, ma fille. Et je ne comprends pas que tu aies fait cela sans

te préoccuper de nos hôtes, avec tous les regards de nos domestiques

fixés sur toi.

--Ah! fit Marguerite un peu tremblante. Pauline t’a raconté...

--Pauline et le chef des équipes. C’est une légèreté qui n’a pas de

nom... Enfin, cet homme, nous ne le connaissons pas et son attitude

n’encourage guère la charité. La charité! Les femmes sont très vite

pincées à ce jeu-là. On fait la charité parce que ça vous amuse,

d’abord, et on ne calcule pas les suites... Voilà un voyou qui va

s’imaginer qu’on lui doit la table et le couvert! Et tu lui as offert du

champagne par-dessus le marché. Dis donc, est-ce que tu deviens folle?

Il avait à boire et à manger très largement au réfectoire, avec les

pauvres de la commune; je ne suppose pas que tu l’estimes davantage,

celui-là, pour sa paresse?

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