et m’y trouver bien. J’ai perdu ma mère de bonne heure et on m’a donné
la direction de la maison pour m’occuper. On ne s’ennuie pas quand on a
le soin du ménage. Papa parle souvent de me distraire, mais, moi aussi,
je préfère l’isolement. Les Parisiennes que je pourrais recevoir sont
facilement impressionnables, font les petites dégoûtées... les Parisiens
risquent des plaisanteries stupides, et si j’ai la réputation d’une
fille fière, c’est seulement que je veux aider le directeur de Flachère
dans son entreprise sans tolérer de gêneurs. Je trouve l’œuvre qu’on
nous a confiée belle par ses résultats présents: nos fleurs, nos fruits,
et bonne pour l’avenir lorsqu’elle aura rendu à la Seine toute sa
limpidité. (Elle ajouta, malicieuse:) Et je m’habille de blanc pour
prouver aux ennemis des sociétés utiles que l’on peut vivre immaculée
sur... le fumier en question.
L’homme remarqua qu’elle venait d’exprimer les sentiments d’une brochure
socialiste. Il eut un rire sourd.
--C’est admirable! Nous sommes nés pour ne pas nous comprendre,
mademoiselle Davenel. Ce qui m’inquiète, c’est que je vous soupçonne
l’intention de m’évangéliser. Moi, j’aime à me vautrer dans la fange,
mais j’ai le cynisme de le dire, et pour ce que ça me rapporte,
franchement, je serais bien sot de me gêner. Mon existence me semblerait
tourner au cauchemar burlesque si je devais aligner des choux dans
toutes les immondicités de ma façon de voir. Souffrez que je demeure le
plus respectueux des anarchistes... les bras croisés. Blanchir la boue,
métier de dupe!
Il faisait pourtant chaud et doux à regarder cette jeune fille, fine
fleur de la bourgeoise culture intensive. Ce travail de régénération par
l’engrais valait bien la recherche de l’absolu dans le crime, après
tout. C’était de la morale potagère à la portée de tous les vagabonds de
la pensée: poètes ou malfaiteurs politiques.
Il ajouta:
--Enfin, pourquoi désirez-vous que je représente l’anarchie dans le
royaume de vos nobles épurations? C’est agaçant ce collage d’étiquette
sur une pauvre diablesse de plante déracinée qui a l’envie modeste de
vivre très en dehors du sol.
Marguerite riposta:
--La meilleure manière pour sécher sur pied, Monsieur, devant les très
excellentes choses qu’on vous offre. (Elle hocha le front, plus grave:)
Mais je ne vous juge pas d’après les cerises. Nous avons lu les journaux
depuis un mois... et...
L’homme sombre tressaillit, dressa un visage anxieux au-dessus des
herbes, parut verdâtre:
--Les journaux! fit-il d’une voix brève. Alors que savez-vous?
--Oh! rien, presque rien. Sinon qu’un jeune homme, grand, maigre, aux
yeux très noirs, a jeté une bombe, qui n’a pas éclaté, sous le porche
d’une église où il n’y avait, du reste, personne. Mon père pense que
c’est vous, car on n’a pas retrouvé ce jeune homme.
L’anarchiste retomba de tout son long, riant de son rire en bruit de
crécelle.
--Voilà une belle découverte. Je dois avoir la police à mes trousses.
Et il s’étendit beaucoup plus à son aise.
--Écoutez-moi, continua-t-elle d’un ton mesuré, plein de bienveillance,
nous ne savons rien encore de précis et cela me permet de vous faire
signe. Quand nous saurons exactement votre histoire, il faudra vous
dénoncer, ce sera très ennuyeux. D’un autre côté, on ne peut guère vous
donner asile dans un... jardin du gouvernement, une propriété nationale!
Et puis nous devons recevoir la visite du ministre de l’Agriculture, le
meilleur ami de mon père, qui ne viendra pas sans être accompagné d’un
ou deux agents de la sûreté. Votre présence gâterait la cérémonie tout
de même. S’il vous fallait un secours pour...
--... M’aller faire pendre ailleurs, hein?
--Ou mieux, si vous consentiez à vous déguiser en honnête ouvrier?
--Un piège, chère Mademoiselle. Non, merci. Pas blanchir la boue pour
aucun gouvernement. Je me moque du résultat, j’aurai toujours le temps
de me fiche à l’eau.
--Ni religion, ni loi, ni Dieu, ni maître... Vous n’avez pas peur de la
mort, Monsieur l’anarchiste?
--Je n’ai peur que de vous, Mademoiselle, parce qu’en ce moment vous me
cachez ma destinée comme une fleur cache une vipère.
Elle eut à son tour un tressaillement, un frisson délicieux malgré son
émoi de jouer ce rôle solennel de complice.
--Je ne vous cache pas de serpent, je vous assure. Je profite d’une
discussion que je n’ai pas provoquée pour vous dire que vous avez tort.
Comment vous appelez-vous, Monsieur?
--Fulbert, Mademoiselle.
--Vous êtes sans famille?
--Tout ce qu’il y a de plus orphelin. Peut-être encore un vieil oncle
qui ne lit jamais les journaux et m’a déshérité dès ma sortie du
collège.
--Mais pourquoi, s’écria Marguerite étourdiment, lancer une bombe dans
un endroit où il n’y avait personne à tuer?
--Exquise réflexion de femme! En effet, c’est absurde de n’avoir tué
personne... mais avant la bombe... qu’en savez-vous?
Elle eut peur, se leva. Cet homme extraordinaire parlait décidément trop
bien. Elle l’apprivoisait moins qu’elle se sentait s’apprivoiser
elle-même. Sale et noir comme sa boue extérieure, mais d’un charme
puissant de fruit défendu, de saveur amère, la changeant un peu des
douceâtres primeurs de ses jardins particuliers.
Elle murmura, tandis que ses yeux bleu pervenche brillaient d’une
fugitive lueur de rosée matinale:
--Jurez-moi que vous n’êtes pas un assassin. Je vous croirai.
Il se leva de son côté, soudain grandi jusqu’au fantôme par la maigreur
de ses membres s’étirant.
--Vous seriez bien désolée de me croire, chère Mademoiselle. C’est égal!
Quelle conversation! Quelle idylle! Et dire qu’il fut un temps
d’innocence où cela m’aurait peut-être amusé! Non. Je ne jure pas. Je
suis, je reste le voleur de cerises, et les cerises cela ressemble à de
grosses gouttes de sang tombant du ciel. Qui peut jurer de ne pas aimer
le sang? Vous-même, êtes-vous certaine de me haïr comme je le mérite?
Vous êtes bonne, curieuse, orgueilleuse, ennuyée, c’est-à-dire capable
de tout! Je passe et je vous amuse. Seulement, vous, vous ne sauriez me
distraire. On ne vidange pas facilement un cerveau comme le mien. J’irai
donc dans un autre fossé attendre les agents du ministre, le meilleur
ami de votre père, ou je choisirai l’affranchissement final. Bonsoir.
Il s’éloigna vers le fond du bosquet, traînant sa gaule à la remorque
d’un machinal mouvement de bras.
Marguerite eut une impulsion nerveuse contre laquelle sa vanité d’enfant
blanche ne put réagir. Elle marcha vivement derrière lui et l’appela:
--Monsieur Fulbert!
--Quoi encore? fit-il d’un rude accent de chemineau qu’on dérange de sa
flemme.
--Je ne vous dénoncerai pas, moi, toujours!
--Eh! qui vous demande sa grâce, ici?
--Ne vous fâchez pas, Monsieur, je voulais vous aider à vous sauver, car
il me semble que vous le méritez.
--Sauvé, par une femme! Non. Merci, chère Mademoiselle, j’ai tellement
horreur des femmes que... je tiens à ne rien leur devoir, pas même la
vie!
Et il se retira du salon de verdure du pas qu’un prince aurait pris pour
abréger une audience.
V
LE VERRE D’EAU MINISTÉRIEL
Dès l’aube de ce jour de fête sociale, les ouvrières de Flachère, sous
l’habile direction de Mlle Davenel, tressaient des guirlandes et
ornaient la tente officielle de gerbes artistiques. Travail récréatif
que l’on commençait à savoir par cœur, comme on savait, jadis, fabriquer
mécaniquement, de mères en filles, le reposoir de la fête Dieu. Dans la
grande cour de la ferme hollandaise, les bâches grises, recouvrant
ordinairement les fourrages, se reliaient aux platanes par des torsades
fleuries et battaient en voiles de navire cinglant vers des contrées
tropicales.--Il ferait certainement une chaleur terrible à midi, sinon
quelque redoutable orage le soir.--Les jeunes femmes butinaient autour
d’un énorme tas de marguerites des prés dont les étoiles blanches
prenaient, çà et là, des crispations d’araignées malades, car, dans
cette température étouffante, il ne fallait pas espérer conserver
épanouies les fleurs des champs, les plus difficiles en fait de
fraîcheur, celles qui ne comprennent rien aux facticités des réceptions
mondaines. Tous les ans, depuis sept ans, on discutait, la veille, le
changement probable de la décoration du lendemain: mettrait-on encore la
grosse guirlande blanc pur, qui avait eu un si beau succès la première
année? Ou mélangerait-on, au blanc pur, des bleuets, des coquelicots,
avec une intention plus nationale? Et chaque année, à l’aube de la fête,
on se rangeait du côté du blanc pur, des simples marguerites, sans
introduction d’autres fleurs parce que, vraiment, c’était bien mieux,
plus distingué; ensuite Mademoiselle s’appelait ainsi et les
marguerites, ses sœurs, ne pouvaient jamais être cueillies en un
meilleur moment pour aller rendre hommage à la maîtresse de la maison.
Les jeunes filles, en petits bonnets de mousseline, déjà frisées,
étalant d’irréprochables tabliers de toile, causaient avec des mots
précieux et prenaient des attitudes de gravures reproduisant des ébats
champêtres. On oubliait les labeurs noirs des mauvaises semaines dans
des boues infectes. Des fleurs, des lingeries légères couvraient le sol
de leur virginal abandon, et l’eau dont on aspergeait les guirlandes
semblait exhaler une senteur mielleuse.
Marguerite Davenel formait le centre du groupe, vêtue d’une blouse de
batiste garnie de malines, la taille serrée par un étroit corselet de
satin vert, une boucle d’or lui liant les cheveux sur la nuque, toute
prête à recevoir son monde dès le matin puisque c’était sa fête à
elle--Sainte-Marguerite, le 19 juillet--le même jour que la réception du
ministre de l’Agriculture. Elle n’était plus qu’une Marguerite blanche
et blonde, simple et rayonnante, au cœur d’or comme les autres, mais
sûrement la plus fraîche du tas, car personne, chuchotait-on, ne
viendrait la cueillir pour la jeter brutalement dans les entrelacs si
compliqués du mariage. Debout, s’agitant, s’animant, ordonnant le joli
désordre, on l’entendait crier:
--Il faut tresser à douze brins! Que la guirlande du milieu soit grosse,
très grosse! Voyons, Lucie, Jeanne, Clémence... de votre coin cela ne
fournit pas assez. Ajoutez-moi des touffes par ici, et par là, rattachez
le feston sous un bouquet. Il ne manque pas de fleurs, cependant.
Et la guirlande s’allongeait, s’arrondissait, gonflait en gros boa blanc
tacheté de jaune, grimpait le long des mâts, bordait les tables,
dentelait les nappes, relevait d’embrasses lourdes les deux pans de la
tente, face à la route par où viendrait le ministre.
M. Davenel, affairé, en redingote neuve, passait, dirigeant des
jardiniers qui portaient des cartouches où les R. F. traditionnels
étaient écrits en légumes, et des corbeilles de fruits montés,
merveilles d’équilibre. Tout ce monde bourdonnait comme une ruche au
soleil déjà brûlant. On mangeait le premier déjeuner en courant, mais on
s’arrêtait pour boire et ce n’était jamais la première fois. Un grand
jour!... le jour de l’orgueil légitime pour tous les épandages, le jour
des félicitations gouvernementales! Comme au bon vieux temps, deux
tonneaux, rouge et blanc, étaient en perce du côté de la pompe, on
allait boire à la santé de Mademoiselle. Des enfants arrivaient chargés
de bouquets, quelques-uns apportaient un oiseau pour la volière, une
paire de colombes, un petit merle, un chardonneret encore au nid; la
demoiselle aimait aussi les oiseaux après les fleurs, et on lui en
donnait beaucoup pour son argent qui était pur, sans odeur, comme la
rayonnante étoile de son nom était sans parfum. Marguerite remerciait,
embrassait, un peu de haut, pressait les mains, maternelle, tendait des
sucres d’orge et des gâteaux et parlait du feu d’artifice amené de Paris
depuis la veille. On verrait des choses étonnantes, cette année! Le père
harcelait de questions tout son personnel. Avait-on repeigné la pelouse?
Avait-on frotté les cuivres des chaudières et des buanderies? Les
réfectoires seraient-ils sablés convenablement? Il fallait répandre du
thymol partout et vaporiser un peu d’eau de menthe dans les caves
communiquant _aux dessous_. Il se multipliait, suant, soufflant et
grondant, quand on vint lui dire à l’oreille que la glace manquerait
pour le banquet, car la glacière venait de subir une avarie, il se mit à
jurer, tout saisi d’horreur. Avec cela que l’eau serait fraîche
aujourd’hui et qu’elle pouvait être bue sans glace! Il se précipita vers
les cuisines, laissant sa fille pincer la bouche de dégoût. Elle, cela
lui importait peu, la cérémonie du verre, le rite officiel, puisqu’elle
ne buvait jamais que des eaux minérales.
Cette année-là, le ministre de l’Agriculture se trouvait être un ami de
collège du directeur de Flachère, et la fête se doublait d’une réception
intime. Le docteur Garaud, un apoplectique démocrate, un brave homme
très laid, un peu niais, qui prenait au sérieux la crise des betteraves
et l’éternelle mévente des vins, venait pour tutoyer en plein discours
son vieux camarade. Cela devait produire un certain effet, au moins aux
yeux des domestiques de la maison. A midi on entendrait retentir la
modeste fanfare de la coopérative jouant l’hymne national; le petit
Decauville pavoisé aux trois couleurs s’arrêterait devant l’une des
avenues plantées de rosiers, et, l’air d’un joujou accouchant d’un
monstre, il mettrait bas le gros ministre rougeaud, encore solide, ma
foi, pas plus de quarante-cinq ans, haut en couleurs de santé comme en
nuances radicales et grand distributeur de mérites agricoles.
Pauline, la femme de chambre de Mademoiselle, avait fait
remarquer--pourquoi?--que ce ministre était garçon. Il n’en devenait pas
plus respectable, mais ce célibataire donnait à songer à toutes les
jeunes filles comme aux époques de féodalité un seigneur aurait donné à
trembler à toutes les pucelles d’un hameau. Certes, le pauvre homme ne
passait point pour un Don Juan: de poils rares, le nez de travers, la
vue courte, la parole embarrassée, le ventre proéminent, à la Gambetta,
dont il était le bien lointain imitateur, il n’avait pas de séduction de
tribune, encore moins de prétention d’alcôve. Cependant, les jeunes
filles sont ainsi bâties qu’un mâle célibataire ne peut intervenir sans
les intéresser pour le bon ou le mauvais motif.
--Qui va-t-on placer à sa droite, Mademoiselle? Fera-t-on dîner l’enfant
du bouquet comme la dernière fois? demandait Pauline, très excitée.
--Non, je pense qu’il est plus convenable de ne pas mettre de fillette
mal élevée entre nous. Vous savez toutes les bêtises qui en résultent?
Et Pauline comprit que ce serait Mademoiselle qui prendrait la place de
la fillette, donnerait peut-être elle-même le bouquet qu’on avait
commandé tout blanc: marguerites, tubéreuses et roses thé. En terminant
l’ornementation de la tente officielle, Marguerite se prit à rêver d’une
étrange manière. La femme de chambre avait jeté le mot magique: garçon!
Un ministre ne peut guère se dispenser de se marier, tout de même!
Celui-ci faisait faire les honneurs de son ministère par sa sœur, de
cinq ans plus âgée que lui, une ex-bigote, disait la chronique, qui
avait renoncé à ses habitudes religieuses pour tenir un salon
officiel--Paris vaut bien qu’on oublie la messe--et qui semblait
momifiée par la crainte de s’y montrer ou trop vieille provinciale ou
trop nouvelle libre-penseuse. Garçon? Un ministre garçon? Est-ce que
cela pouvait durer? Ah! ce qu’on devait lui en jeter à la tête des
héritières de tous les genres à ce garçon-là! Filles d’aristocrates,
filles d’industriels, filles tout court: de ces grandes aventurières qui
osent la fusion des arts... d’agrément et de la politique. Ah! ce que
les cervelles des jeunes personnes, allant au bal régulièrement comme
les chasseurs vont à la chasse, devaient fermenter! A cause de ses
habitudes de lectures romanesques, Mlle Davenel s’inventait facilement
des situations amoureuses qu’elle tressait avec quelques brins de
réalisme et plusieurs ficelles de son imagination. Un ministre garçon
apporte, un jour de fête, un élément de trouble sentimental pour toute
jeune personne ambitieuse qui se donne la peine de réfléchir. Épouser un
ministre... oui... mais un homme si laid, si gros! Après tout, qu’est-ce
que la laideur masculine? Le simple et naturel repoussoir de la beauté
féminine. A l’idée de mariage succéda l’idée d’amour. Un homme laid
peut-il éveiller une pensée d’amour? Marguerite, laissant brusquement là
les guirlandes, rentra dans la maison encore sens dessus dessous à cette
heure matinale. Elle esquiva les demandes éplorées de deux bonnes
dressant des pièces froides sur une étagère et monta chez elle, le
visage soudain fermé. Elle fouilla dans un tiroir, y découvrit un numéro
de revue illustrée où le nouveau ministre était photographié en pied, le
poing robustement appuyé sur la tribune. Pas mal comme type de
socialiste à tous crins, mais pas assez de crins, décidément. Et puis
l’amour... Elle se pencha vers son miroir. Elle était vraiment si bien,
aujourd’hui! Cette blouse bouffait si avantageusement pour la poitrine,
cette ceinture de soie verte serrait si justement la taille et ses
cheveux la diadémaient si royalement (car un peu de royauté ne messied
pas à qui veut s’offrir un ministre radical). Et puis... et puis...
--Quelle sotte, cette Pauline! murmura-t-elle avec le dépit anticipé de
ne pas réussir.
L’amour! Et aussitôt elle songea, sans s’expliquer nettement ce brusque
revirement d’imagination, à l’anarchiste.
Celui-là n’était pas plus séduisant, mais il était jeune et possédait
l’attrait du mystère. On pourrait comploter une mise en scène: se rendre
intéressante par une feinte terreur, dire des choses en a parte, tirer
le ministre à elle derrière une portière ou dans le jardin, côté des
roses, se présenter comme cela, de profil, et elle se repenchait sur son
miroir, l’œil agrandi par une sorte d’épouvante mal dissimulée,
murmurer, les dents claquant un peu, le souffle court, le corsage agité
par une palpitation: «Monsieur le Ministre, mon père ne vous a pas
dit... Moi, je crois de mon devoir... si vraiment cet homme est
dangereux, s’il venait pour encore une bombe ou un coup de poignard?
Vous êtes un grand personnage (gros surtout!), notre hôte sacré (là,
elle chercherait le mot gentil, la phrase touchante)... Enfin, monsieur
le Ministre, je vous confie mon embarras, nous avons ici un anarchiste,
et depuis que je vous ai vu je ne songe qu’à ce danger possible.» Ce
serait bien le diable si ce ministre garçon ne s’apercevrait pas, au
moment même de l’imaginaire danger à lui révélé, de la beauté plus que
réelle de la révélatrice... et alors... Elle avait bien juré à
l’anarchiste qu’elle ne le dénoncerait pas, mais ses affaires de cœur
n’avanceraient guère sans un coup d’état, un de ces crimes que la raison
commande... Quant au brin d’amour? Un nouveau revirement se fit en elle.
L’anarchiste réapparut sur une autre mise en scène de son imagination,
qui fermentait intérieurement comme _les dessous_ du pays merveilleux
qu’elle habitait. Elle se représenta le sombre garçon, un garçon aussi
comme le ministre, posant une bombe derrière le fauteuil officiel,
faisant sauter la table somptueusement servie, le ministre, son père et
l’enlevant, elle, trésor intact, pour la garder comme otage au fond d’un
bouge parisien. Elle contemplait _dans sa glace_ toute cette tuerie d’un
œil calme. Le ministre, qu’elle avait dû épouser afin de régner dans le
grand monde socialiste, avoir un salon d’où sortiraient les destinées de
la France, gisait, son gros ventre ouvert, rendant les intestins, à la
fois horrible et grotesque, son père s’étendait les bras en croix, le
front troué; toutes les bonnes, les enfants de la crèche, les ouvriers
de la ferme se dispersaient en hurlant des imprécations. Seul, cet homme
noir, satanique et féroce, se mettait à rire en lui liant les mains pour
l’empêcher de se défendre...
--Mademoiselle, dit Mélanie, la cuisinière, pénétrant tête baissée dans
son rêve de massacre, il n’y a plus de perles du Japon pour le potage!
Très naturellement, Marguerite haussa les épaules.
--Faites un Saint-Germain, répliqua-t-elle d’un ton calme.
--C’est qu’il faudra gratter les menus, alors?
--Si vous croyez qu’on s’en apercevra! Ajoutez, au contraire, le
Saint-Germain et servez-le sans mentionner l’autre.
La cuisinière disparut. Marguerite jugea à propos de se polir les
ongles. Oui, cela se présentait bien ce mariage, mais il y avait la
mauvaise réputation de Flachère, _l’odeur de la dot!_ Et tout à coup le
regard bleu de Marguerite devint noir de haine. Ah! ce qu’elle détestait
sa situation, sa maison, sa richesse et la stupidité stagnante de son
père. Les romans, les drames, les aventures d’amour, est-ce que cela
était permis à une fabricante d’engrais humains? Elle était née
là-dessus, elle poussait là-dessus, et si sa beauté en ressortait
davantage plus pure, plus blanche, elle était pour tous, pour le
ministre comme pour l’anarchiste, la résultante d’une industrie
abominable et ridicule. Ses robes immaculées avaient _des dessous_ de
ténèbres; il y avait la Chose, il y avait le Mot, et tous les galas
officiels n’effaceraient pas cette honte de canaliser des égouts sous
des guirlandes de fleurs.
A cet endroit de ses réflexions, la jeune fille cassa net le petit burin
d’ivoire de son onglier.
Son père se mit à crier devant ses fenêtres:
--Marguerite! Marguerite! Enfin es-tu folle? Voici une heure que l’on te
demande les clés de la lingerie.
Elle redescendit, l’air paisible, toujours correcte et polie comme une
personne sage, victime de son devoir d’héroïne. Elle se taisait, elle se
tairait. Ni dénoncer l’anarchiste pour sauver le ministre, ni trahir le
ministre pour sauver l’anarchiste. Elle savait trop que la vie est plate
et administrative et qu’il n’arrive rien. On approche des grands de la
terre avec respect, puis on oublie de leur expliquer ce qui vous tient
au cœur, ou l’amour ou l’ambition, et on demeure petite bourgeoise figée
dans sa bonne éducation. Elle se moquerait d’elle-même plus tard, durant
le dîner, quand on causerait judicieusement de la betterave améliorée.
D’ailleurs, elle eût été reine qu’elle aurait désiré devenir bergère.
Être, avant tout, autre chose et cesser de canaliser sous les fleurs de
son apparente banalité les pires égouts de son cerveau.
Ce jour de fête, elle se sentait extrêmement prête. Sa beauté s’en
exaspérait. Un matin pareil, elle fuirait, elle se sauverait emportant
ses bijoux et son argent, elle s’en irait pour cacher son nom et
travailler à n’importe quoi chez n’importe qui. Elle enviait souvent sa
propre femme de chambre, Pauline, cette fille si vulgaire dont les
hommes avaient librement tâté, prétendait-on. Qui pourrait librement
tâter d’une fille comme il faut? Épouser un bourgeois de son rang...
l’ingénieur, par exemple, qui était venu visiter les tuyaux _des
dessous?_ Non! Cela, jamais! Mieux valait fuir ou sécher sur pied!
Princesse... ou rien.
Elle donna les clés de la lingerie et déroula de ses mains expertes le
service damassé: les églantines, toujours employé pour la circonstance.