Loraux. Vous me la rendrez quand je pourrai la porter sans honte.
Célestin, ajouta-t-il en s’adressant à son commis, écrivez ma démission
d’adjoint. Monsieur l’abbé vous dictera la lettre, vous la daterez du
quatorze, et la ferez porter chez monsieur de La Billardière par Raguet.
Célestin et l’abbé Loraux descendirent. Pendant environ un quart
d’heure, un profond silence régna dans le cabinet de César. Sa fermeté
surprenait sa famille. Célestin et l’abbé revinrent, César signa sa
démission. Quand l’oncle Pillerault lui présenta le bilan, le pauvre
homme ne put réprimer un horrible mouvement nerveux.
--Mon Dieu, ayez pitié de moi, dit-il en signant la terrible pièce et
la tendant à Célestin.
--Monsieur, dit alors Anselme Popinot, sur le front nuageux duquel il
passa un lumineux éclair. Madame, faites-moi l’honneur de m’accorder la
main de mademoiselle Césarine.
A cette phrase, tous les assistants eurent des larmes aux yeux, excepté
César qui se leva, prit la main d’Anselme, et, d’une voix creuse, lui
dit:--Mon enfant, tu n’épouseras jamais la fille d’un failli.
Anselme regarda fixement Birotteau, et lui dit:--Monsieur, vous
engagez-vous, en présence de toute votre famille, à consentir à notre
mariage, si mademoiselle m’agrée pour mari, le jour où vous serez
relevé de votre faillite?
Il y eut un moment de silence pendant lequel chacun fut ému par les
sensations qui se peignirent sur le visage affaissé du parfumeur.
--Oui, dit-il enfin.
Anselme fit un indicible geste pour prendre la main de Césarine, qui la
lui tendit, et il la baisa.
--Vous consentez aussi? demanda-t-il à Césarine.
--Oui, dit-elle.
--Je suis donc enfin de la famille, j’ai le droit de m’occuper de ses
affaires, dit-il avec une expression bizarre.
Anselme sortit précipitamment pour ne pas montrer une joie qui
contrastait trop avec la douleur de son patron. Anselme n’était pas
précisément heureux de la faillite, mais l’amour est si absolu, si
égoïste! Césarine elle-même sentait en son cœur une émotion qui
contrariait son amère tristesse.
--Puisque nous y sommes, dit Pillerault à l’oreille de Césarine,
frappons tous les coups.
Madame Birotteau laissa échapper un signe de douleur et non
d’assentiment.
--Mon neveu, dit Pillerault en s’adressant à César, que comptes-tu
faire?
--Continuer le commerce.
--Ce n’est pas mon avis, dit Pillerault. Liquide et distribue ton
actif à tes créanciers, ne reparais plus sur la place de Paris. Je me
suis souvent supposé dans une position analogue à la tienne... (Ah! il
faut tout prévoir dans le commerce! le négociant qui ne pense pas à la
faillite est comme un général qui compterait n’être jamais battu, il
n’est négociant qu’à demi.) Moi, je n’aurais jamais continué. Comment!
toujours rougir devant des hommes à qui j’aurais fait tort, recevoir
leurs regards défiants et leurs tacites reproches? Je conçois la
guillotine!... un instant, et tout est fini. Mais avoir une tête qui
renaît et se la sentir couper tous les jours, est un supplice auquel
je me serais soustrait. Beaucoup de gens reprennent les affaires
comme si rien ne leur était arrivé! tant mieux! ils sont plus forts
que Claude-Joseph Pillerault. Si vous faites au comptant, et vous y
êtes obligé, on dit que vous avez su vous ménager des ressources; si
vous êtes sans le sou, vous ne pouvez jamais vous relever. Bonsoir!
Abandonne donc ton actif, laisse vendre ton fonds et fais autre chose.
--Mais quoi? dit César.
--Eh! dit Pillerault, cherche une place. N’as-tu pas des protections?
le duc et la duchesse de Lenoncourt, madame de Mortsauf, monsieur de
Vandenesse; écris-leur, vois-les, ils te caseront dans la Maison du Roi
avec quelque millier d’écus; ta femme en gagnera bien autant, ta fille
peut-être aussi. La position n’est pas désespérée. A vous trois, vous
réunirez près de dix mille francs par an. En dix ans, tu peux payer
cent mille francs, car tu ne prendras rien sur ce que vous gagnerez:
tes deux femmes auront quinze cents francs chez moi pour leurs
dépenses, et, quant à toi, nous verrons!
Constance et non César médita ces sages paroles. Pillerault se dirigea
vers la Bourse, qui se tenait alors sous une construction provisoire en
planches et en pans de bois, formant une salle ronde où l’on entrait
par la rue Feydeau. La faillite du parfumeur en vue et jalousé, déjà
connue, excitait une rumeur générale dans le haut commerce, alors
constitutionnel. Les commerçants libéraux voyaient dans la fête de
Birotteau une audacieuse entreprise sur leurs sentiments. Les gens de
l’opposition voulaient avoir le monopole de l’amour du pays. Permis
aux royalistes d’aimer le roi, mais aimer la patrie était le privilége
de la gauche: le peuple lui appartenait. Le pouvoir avait eu tort
de se réjouir, par ses organes, d’un événement dont les libéraux
voulaient l’exploitation exclusive. La chute d’un protégé du château,
d’un ministériel, d’un royaliste incorrigible qui, le 13 vendémiaire,
insultait la liberté en se battant contre la glorieuse révolution
française, cette chute excitait les cancans et les applaudissements de
la Bourse. Pillerault voulait connaître, étudier l’opinion. Il trouva,
dans un des groupes les plus animés, du Tillet, Gobenheim-Keller,
Nucingen, le vieux Guillaume et son gendre Joseph Lebas, Claparon,
Gigonnet, Mongenod, Camusot, Gobseck, Adolphe Keller, Palma,
Chiffreville, Matifat, Grindot et Lourdois.
--Eh! bien, quelle prudence ne faut-il pas, dit Gobenheim à du Tillet,
il n’a tenu qu’à un fil que mes beaux-pères n’accordassent un crédit à
Birotteau!
--Moi, j’y suis de dix mille francs qu’il m’a demandés il y a quinze
jours, je les lui ai donnés sur sa simple signature, dit du Tillet.
Mais il m’a jadis obligé, je les perdrai sans regret.
--Il a fait comme tous les autres, votre neveu, dit Lourdois à
Pillerault, il a donné des fêtes! Qu’un fripon essaie de jeter de la
poudre aux yeux pour stimuler la confiance, je le conçois; mais un
homme qui passait pour la crème des honnêtes gens recourir aux roueries
de ce vieux charlatanisme auquel nous nous prenons toujours!
--Comme des bêtes, dit Gobseck.
--N’ayez confiance qu’à ceux qui vivent dans des bouges, comme
Claparon, dit Gigonnet.
--_Hé pien_, dit le gros baron Nucingen à du Tillet, _fous afez fouli
meu chouer eine tire han m’enfoyant Piroddôt. Che ne sais pas birquoi_,
dit-il en se tournant vers Gobenheim, le manufacturier, _el n’a pas
enfoyé brentre chez moi zinguande mille francs, che les lui aurais
remisse._
--Oh! non, dit Joseph Lebas, monsieur le baron. Vous deviez bien savoir
que la Banque avait refusé son papier, vous l’avez fait rejeter dans le
comité d’escompte. L’affaire de ce pauvre homme, pour qui je professe
encore une haute estime, offre des circonstances singulières...
La main de Pillerault serrait celle de Joseph Lebas.
--Il est impossible, en effet, dit Mongenod, d’expliquer ce qui arrive,
à moins de croire qu’il y ait, cachés derrière Gigonnet, des banquiers
qui veulent tuer l’affaire de la Madeleine.
--Il lui arrive ce qui arrivera toujours à ceux qui sortent de leur
spécialité, dit Claparon en interrompant Mongenod. S’il avait monté
lui-même son Huile Céphalique au lieu de venir nous renchérir les
terrains dans Paris en se jetant dessus, il aurait perdu ses cent mille
francs chez Roguin, mais il n’aurait pas failli. Il va travailler sous
le nom de Popinot.
--Attention à Popinot, dit Gigonnet.
Roguin, selon cette masse de négociants, était _l’infortuné Roguin_,
le parfumeur était _ce pauvre Birotteau_. L’un semblait excusé
par une grande passion, l’autre semblait plus coupable à cause
de ses prétentions. En quittant la Bourse, Gigonnet passa la rue
Perrin-Gasselin avant de revenir rue Grenétat, et vint chez madame
Madou, la marchande de fruits secs.
--Ma grosse mère, lui dit-il avec sa cruelle bonhomie, eh! bien,
comment va notre petit commerce?
--A la douce, dit respectueusement madame Madou en présentant son
unique fauteuil à l’usurier avec une affectueuse servilité qu’elle
n’avait eue que pour _le cher défunt_.
La mère Madou, qui jetait à terre un charretier récalcitrant ou trop
badin, qui n’eût pas craint d’aller à l’assaut des Tuileries au dix
octobre, qui goguenardait ses meilleures pratiques, capable enfin de
porter sans trembler la parole au roi au nom des dames de la Halle,
Angélique Madou recevait Gigonnet avec un profond respect. Sans force
en sa présence, elle frissonnait sous son regard âpre. Les gens du
peuple trembleront encore long-temps devant le bourreau, Gigonnet
était le bourreau de ce commerce. A la Halle, nul pouvoir n’est plus
respecté que celui de l’homme qui fait le cours de l’argent. Les autres
institutions humaines ne sont rien auprès. La justice elle-même se
traduit aux yeux de la Halle par le commissaire, personnage avec lequel
elle se familiarise. Mais l’usure assise derrière ses cartons verts,
l’usure implorée la crainte dans le cœur, dessèche la plaisanterie,
altère le gosier, abat la fierté du regard et rend le peuple
respectueux.
--Est-ce que vous avez quelque chose à me demander? dit-elle.
--Un rien, une misère, tenez-vous prête à rembourser les effets
Birotteau, le bonhomme a fait faillite, tout devient exigible, je vous
enverrai le compte demain matin.
Les yeux de madame Madou se concentrèrent d’abord comme ceux d’une
chatte, puis vomirent des flammes.
--Ah! le gueux! ah! le scélérat! il est venu lui-même ici me dire qu’il
était adjoint, me monter des couleurs! Matigot, ça va comme ça, le
commerce! Il n’y a plus de foi chez les maires, le gouvernement nous
trompe. Attendez, je vais aller me faire payer, moi...
--Hé, dans ces affaires-là, chacun s’en tire comme il peut, chère
enfant! dit Gigonnet en levant sa jambe par ce petit mouvement sec
semblable à celui d’un chat qui veut passer un endroit mouillé, et
auquel il devait son nom. Il y a de gros bonnets qui pensent à retirer
leur épingle du jeu.
--Bon! bon! je vais retirer ma noisette. Marie-Jeanne! mes socques et
mon cachemire de poil de lapin: et vite, ou je te réchauffe la joue par
une giroflée à cinq feuilles.
--Ça va s’échauffer dans le haut de la rue, se dit Gigonnet en se
frottant les mains. Du Tillet sera content, il y aura du scandale dans
le quartier. Je ne sais pas ce que lui a fait ce pauvre diable de
parfumeur, moi j’en ai pitié comme d’un chien qui se casse la patte. Ce
n’est pas un homme, il n’est pas de force.
Madame Madou déboucha, comme une insurrection du faubourg
Saint-Antoine, sur les sept heures du soir à la porte du pauvre
Birotteau qu’elle ouvrit avec une excessive violence, car la marche
avait encore animé ses esprits.
--Tas de vermine, il me faut mon argent, je veux mon argent! Vous me
donnerez mon argent, ou je vais emporter des sachets, des brimborions
de satin, des éventails, enfin de la marchandise pour mes deux mille
francs! A-t-on jamais vu des maires voler les administrés! Si vous ne
me payez pas, je l’envoie aux galères, je vais chez le procureur du
roi, le tremblement de la justice ira son train! Enfin, je ne sors pas
d’ici sans ma monnaie.
Elle fit mine de lever les glaces d’une armoire où étaient des objets
précieux.
--La Madou prend, dit à voix basse Célestin à son voisin.
La marchande entendit le mot, car dans les paroxismes de passion les
organes s’oblitèrent ou se perfectionnent selon les constitutions, elle
appliqua sur l’oreille de Célestin la plus vigoureuse tape qui se fût
donnée dans un magasin de parfumerie.
--Apprends à respecter les femmes, mon ange, dit-elle, et à ne pas
chiffonner le nom de ceux que tu voles.
--Madame, dit madame Birotteau sortant de l’arrière-boutique où se
trouvait par hasard son mari que l’oncle Pillerault voulait emmener,
et qui, pour obéir à la loi, poussait l’humilité jusqu’à vouloir se
laisser mettre en prison; madame, au nom du ciel, n’ameutez pas les
passants.
--Eh! qu’ils entrent, dit la femme, je _leux_ y dirai la chose,
histoire de rire! Oui, ma marchandise et mes écus ramassés à la sueur
de mon front servent à donner vos bals. Enfin, vous allez vêtue comme
une reine de France avec la laine que vous prenez à des pauvres
_igneaux_ comme moi! Jésus! ça me brûlerait les épaules, à moi, du bien
volé; je n’ai que du poil de lapin sur ma carcasse, mais il est à moi!
Brigands de voleurs, mon argent ou...
Elle sauta sur une jolie boîte en marqueterie où étaient de précieux
objets de toilette.
--Laissez cela, madame, dit César en se montrant, rien ici n’est à moi,
tout appartient à mes créanciers. Je n’ai plus que ma personne, et si
vous voulez vous en emparer, me mettre en prison, je vous donne ma
parole d’honneur (une larme sortit de ses yeux) que j’attendrai votre
huissier et ses recors...
Le ton et le geste en harmonie avec l’action firent tomber la colère de
madame Madou.
--Mes fonds ont été emportés par un notaire, et je suis innocent des
désastres que je cause, reprit César; mais vous serez payée avec le
temps, dussé-je mourir à la peine et travailler comme un manœuvre, à la
Halle, en prenant l’état de porteur.
--Allons, vous êtes un brave homme, dit la femme de la Halle. Pardon
de mes paroles, madame; mais faut donc que je me jette à l’eau, car
Gigonnet va me poursuivre, et je n’ai que des valeurs à dix mois pour
rembourser vos damnés billets.
--Venez me trouver demain matin, dit Pillerault en se montrant, je vous
arrangerai votre affaire à cinq pour cent, chez un de mes amis.
--Quien! c’est le brave père Pillerault. Eh! mais, il est votre oncle,
dit-elle à Constance. Allons, vous êtes d’honnêtes gens, je ne perdrai
rien, est-ce pas? A demain, vieux, dit-elle à l’ancien quincaillier.
César voulut absolument demeurer au milieu de ses ruines, en disant
qu’il s’expliquerait ainsi avec tous ses créanciers. Malgré les
supplications de sa nièce, l’oncle Pillerault approuva César, et le
fit remonter chez lui. Le rusé vieillard courut chez monsieur Haudry,
lui expliqua la position de Birotteau, obtint une ordonnance pour
une potion somnifère, l’alla commander et revint passer la soirée
chez son neveu. De concert avec Césarine, il contraignit César à
boire comme eux. Le narcotique endormit le parfumeur qui se réveilla,
quatorze heures après, dans la chambre de son oncle Pillerault, rue
des Bourdonnais, emprisonné par le vieillard qui couchait, lui, sur
un lit de sangle dans son salon. Quand Constance entendit rouler le
fiacre dans lequel son oncle Pillerault emmenait César, son courage
l’abandonna. Souvent nos forces sont stimulées par la nécessité de
soutenir un être plus faible que nous. La pauvre femme pleura de se
trouver seule chez elle avec sa fille, comme elle aurait pleuré César
mort.
--Maman, dit Césarine en s’asseyant sur les genoux de sa mère, et la
caressant avec ces grâces chattes que les femmes ne déploient bien
qu’entre elles, tu m’as dit que si je prenais bravement mon parti, tu
trouverais de la force contre l’adversité. Ne pleure donc pas, ma chère
mère. Je suis prête à entrer dans quelque magasin, et je ne penserai
plus à ce que nous étions. Je serai comme toi dans ta jeunesse, une
première demoiselle, et tu n’entendras jamais une plainte ni un regret.
J’ai une espérance. N’as-tu pas entendu monsieur Popinot?
--Le cher enfant, il ne sera pas mon gendre...
--Oh! maman...
--Il sera véritablement mon fils.
--Le malheur, dit Césarine en embrassant sa mère, a cela de bon qu’il
nous apprend à connaître nos vrais amis.
Césarine finit par adoucir le chagrin de la pauvre femme en jouant
auprès d’elle le rôle d’une mère. Le lendemain matin, Constance alla
chez le duc de Lenoncourt, un des premiers gentilshommes de la chambre
du roi, et y laissa une lettre par laquelle elle lui demandait une
audience à une certaine heure de la journée. Dans l’intervalle, elle
vint chez monsieur de La Billardière, lui exposa la situation où la
fuite du notaire mettait César, le pria de l’appuyer auprès du duc, et
de parler pour elle, ayant peur de mal s’expliquer. Elle voulait une
place pour Birotteau. Birotteau serait le caissier le plus probe, s’il
y avait à distinguer dans la probité.
--Le roi vient de nommer le comte de Fontaine à une direction générale
dans le ministère de sa maison, il n’y a pas de temps à perdre.
A deux heures, La Billardière et madame César montaient le grand
escalier de l’hôtel de Lenoncourt, rue Saint-Dominique, et furent
introduits chez celui de ses gentilshommes que le roi préférait, si
tant est que le roi Louis XVIII ait eu des préférences. Le gracieux
accueil de ce grand seigneur, qui appartenait au petit nombre des vrais
gentilshommes que le siècle précédent a légués à celui-ci, donna de
l’espoir à madame César. La femme du parfumeur se montra grande et
simple dans la douleur. La douleur ennoblit les personnes les plus
vulgaires, car elle a sa grandeur, et pour en recevoir du lustre, il
suffit d’être vrai. Constance était une femme essentiellement vraie. Il
s’agissait de parler au roi promptement. Au milieu de la conférence,
on annonça monsieur de Vandenesse, et le duc s’écria:--Voilà votre
sauveur! Madame Birotteau n’était pas inconnue à ce jeune homme, venu
chez elle une ou deux fois pour y demander de ces bagatelles souvent
aussi importantes que de grandes choses. Le duc expliqua les intentions
de La Billardière. En apprenant le malheur qui accablait le filleul de
la marquise d’Uxelles, Vandenesse alla sur-le-champ avec La Billardière
chez le comte de Fontaine, en priant madame Birotteau de l’attendre.
Monsieur le comte de Fontaine était, comme La Billardière, un de ces
braves gentilshommes de province, héros presque inconnus qui firent
la Vendée. Birotteau ne lui était pas étranger, il l’avait vu jadis
à la Reine des Roses. Les gens qui avaient répandu leur sang pour la
cause royale jouissaient à cette époque de priviléges que le Roi tenait
secrets pour ne pas effaroucher les Libéraux. Monsieur de Fontaine, un
des favoris de Louis XVIII, passait pour être dans toute sa confidence.
Non-seulement le comte promit positivement une place, mais il vint chez
le duc de Lenoncourt, alors de service, pour le prier de lui obtenir un
moment d’audience dans la soirée, et de demander pour La Billardière
une audience de Monsieur, qui aimait particulièrement cet ancien
diplomate vendéen. Le soir même, monsieur le comte de Fontaine alla
des Tuileries chez madame Birotteau lui annoncer que son mari serait,
après son concordat, officiellement nommé à une place de deux mille
cinq cents francs à la Caisse d’Amortissement, tous les services de la
maison du roi se trouvant alors chargés de nobles surnuméraires avec
lesquels on avait pris des engagements. Ce succès n’était qu’une partie
de la tâche de madame Birotteau. La pauvre femme alla rue Saint-Denis,
au _Chat qui pelote_, trouver Joseph Lebas. Pendant cette course,
elle rencontra dans un brillant équipage madame Roguin, qui sans
doute faisait des emplettes. Ses yeux et ceux de la belle notaresse se
croisèrent. La honte que la femme heureuse ne put réprimer en voyant la
femme ruinée donna du courage à Constance.
--Jamais je ne roulerai carrosse avec le bien d’autrui, se dit-elle.
Bien reçue de Joseph Lebas, elle le pria de procurer à sa fille une
place dans une maison de commerce respectable. Lebas ne promit rien;
mais huit jours après, Césarine eut la table, le logement et mille
écus dans la plus riche maison de nouveautés de Paris, qui fondait un
nouvel établissement dans le quartier des Italiens. La caisse et la
surveillance du magasin étaient confiées à la fille du parfumeur, qui,
placée au-dessus de la première demoiselle, remplaçait le maître et la
maîtresse de la maison. Quant à madame César, elle alla le jour même
chez Popinot lui demander de tenir chez lui la caisse, les écritures
et le ménage. Popinot comprit que sa maison était la seule où la femme
du parfumeur pourrait trouver les respects qui lui étaient dus et une
position sans infériorité. Le noble enfant lui donna trois mille francs
par an, la nourriture, son logement qu’il fit arranger, et prit pour
lui la mansarde d’un commis. Ainsi la belle parfumeuse, après avoir
joui pendant un mois des somptuosités de son appartement, dut habiter
l’effroyable chambre, ayant vue sur la cour obscure et humide, où
Gaudissart, Anselme et Finot avaient inauguré l’Huile Céphalique.
Quand Molineux, nommé Agent par le tribunal de commerce, vint prendre
possession de l’actif de César Birotteau, Constance, aidée par
Célestin, vérifia l’inventaire avec lui. Puis la mère et la fille
sortirent, à pied, dans une mise simple, et allèrent chez leur oncle
Pillerault sans retourner la tête, après avoir demeuré dans cette
maison le tiers de leur vie. Elles cheminèrent en silence vers la rue
des Bourdonnais, où elles dînèrent avec César pour la première fois
depuis leur séparation. Ce fut un triste dîner. Chacun avait eu le
temps de faire ses réflexions, de mesurer l’étendue de ses obligations
et de sonder son courage. Tous trois étaient comme des matelots
prêts à lutter avec le mauvais temps, sans se dissimuler le danger.
Birotteau reprit courage en apprenant avec quelle sollicitude de grands
personnages lui avaient arrangé un sort; mais il pleura quand il sut
ce qu’allait devenir sa fille. Puis, il tendit la main à sa femme
en voyant le courage avec lequel elle recommençait la vie. L’oncle
Pillerault eut pour la dernière fois de sa vie les yeux mouillés à
l’aspect du touchant tableau de ces trois êtres unis, confondus dans un
embrassement au milieu duquel Birotteau, le plus faible des trois, le
plus abattu, leva la main en disant: Espérons!
--Pour économiser, dit l’oncle, tu logeras avec moi, garde ma chambre
et partage mon pain. Il y a long-temps que je m’ennuie d’être seul, tu
remplaceras ce pauvre enfant que j’ai perdu. D’ici, tu n’auras qu’un
pas pour aller, rue de l’Oratoire, à ta Caisse.
--Dieu de bonté, s’écria Birotteau, au fort de l’orage une étoile me
guide.
En se résignant, le malheureux consomme son malheur. La chute
de Birotteau se trouvait dès lors accomplie, il y donnait son
consentement, il redevenait fort.
Après avoir déposé son bilan, un commerçant ne devrait plus s’occuper
que de trouver une oasis en France ou à l’étranger pour y vivre sans
se mêler de rien, comme un enfant qu’il est: la loi le déclare mineur
et incapable de tout acte légal, civil et civique. Mais il n’en est
rien. Avant de reparaître, il attend un sauf-conduit que jamais ni
juge-commissaire ni créancier n’ont refusé, car s’il était rencontré
sans cet _exeat_, il serait mis en prison, tandis que, muni de cette
sauvegarde, il se promène en parlementaire dans le camp ennemi, non
par curiosité, mais pour déjouer les mauvaises intentions de la loi
relativement aux faillis. L’effet de toute loi qui touche à la fortune
privée est de développer prodigieusement les fourberies de l’esprit.
La pensée des faillis, comme de tous ceux dont les intérêts sont
contre-carrés par une loi quelconque, est de l’annuler à leur égard.
La situation de mort civil, où le failli reste comme une chrysalide,
dure trois mois environ, temps exigé par les formalités avant d’arriver
au congrès où se signe entre les créanciers et le débiteur un traité
de paix, transaction appelée Concordat. Ce mot indique assez que la
concorde règne après la tempête soulevée entre des intérêts violemment
contrariés.