Assis dans son fauteuil comme le chancelier de l’Hospital est dans le

sien au péristyle de la Chambre des Députés, Pillerault, ce philosophe

prêt à tout, montrait sur sa figure cette intelligence gravée au front

des sphinx égyptiens, et causait avec Derville à voix basse. Constance

avait été d’avis de consulter l’avoué dont la discrétion n’était pas

à suspecter; ayant son bilan écrit dans sa tête, elle avait exposé sa

situation à l’oreille de Derville. Après une conférence d’une heure

environ, tenue sous les yeux du parfumeur hébété, l’avoué hocha la tête

en regardant Pillerault.

--Madame, dit-il avec l’horrible sang-froid des gens d’affaires, il

faut déposer. En supposant que, par un artifice quelconque, vous

arriviez à payer demain, vous devez solder au moins trois cent mille

francs, avant de pouvoir emprunter sur tous vos terrains. A un passif

de cinq cent cinquante mille francs, vous opposez un actif très-beau,

très-productif, mais non réalisable, vous succomberez dans un temps

donné. Mon avis est qu’il vaut mieux sauter par la fenêtre que de se

laisser rouler dans les escaliers.

--C’est mon avis aussi, mon enfant, dit Pillerault.

Derville fut reconduit par madame César et par Pillerault.

--Pauvre père, dit Césarine qui se leva doucement pour mettre un baiser

sur le front de César. Anselme n’a donc rien pu? demanda-t-elle quand

son oncle et sa mère revinrent.

--Ingrat! s’écria César frappé par ce nom dans le seul endroit vivant

de son souvenir, comme une touche de piano dont le marteau va frapper

sa corde.

Depuis le moment où ce mot lui fut jeté comme un anathème, le petit

Popinot n’avait pas eu un moment de sommeil, ni un instant de

tranquillité. Le malheureux enfant maudissait son oncle, il était allé

le trouver. Pour faire capituler cette vieille expérience judiciaire,

il avait déployé l’éloquence de l’amour, espérant séduire l’homme sur

qui les paroles humaines glissaient comme l’eau sur une toile, un juge!

--Commercialement parlant, lui dit-il, l’usage permet à l’associé

gérant de régler une certaine somme à l’associé commanditaire par

anticipation sur les bénéfices, et notre société doit en réaliser. Tout

examen fait de mes affaires, je me sens les reins assez forts pour

payer quarante mille francs en trois mois! La probité de monsieur César

permet de croire que ces quarante mille francs vont être employés à

solder ses billets. Ainsi les créanciers, s’il y a faillite, n’auront

aucun reproche à nous adresser! D’ailleurs, mon oncle, j’aime mieux

perdre quarante mille francs que de perdre Césarine. Au moment où je

parle, elle est sans doute instruite de mon refus, et va me mésestimer.

J’ai promis de donner mon sang pour mon bienfaiteur! Je suis dans

le cas d’un jeune matelot qui doit sombrer en tenant la main de son

capitaine, du soldat qui doit périr avec son général.

--Bon cœur et mauvais négociant, tu ne perdras pas mon estime, dit

le juge en serrant la main de son neveu. J’ai beaucoup pensé à ceci,

reprit-il, je sais que tu es amoureux-fou de Césarine, je crois que tu

peux satisfaire aux lois du cœur et aux lois du commerce.

--Ah! mon oncle, si vous en avez trouvé le moyen, vous me sauvez

l’honneur.

--Avance à Birotteau cinquante mille francs en faisant un acte de

réméré relatif à ses intérêts dans votre huile, qui est devenue comme

une propriété; je te rédigerai l’acte.

[Illustration: IMP. E. MARTINET.

ANSELME POPINOT.

Anselme retourna chez lui, fit pour cinquante mille francs de

billets.

(CÉSAR BIROTTEAU.)]

Anselme embrassa son oncle, retourna chez lui, fit pour cinquante mille

francs d’effets, et courut de la rue des Cinq-Diamants à la place

Vendôme, en sorte qu’au moment où Césarine, sa mère et leur oncle

Pillerault regardaient le parfumeur, surpris du ton sépulcral avec

lequel il avait prononcé ce mot: Ingrat! en réponse à la question de sa

fille, la porte du salon s’ouvrit et Popinot parut.

--Mon cher et bien-aimé patron, dit-il en s’essuyant le front

baigné de sueur, voilà ce que vous m’avez demandé. Il tendit les

billets.--Oui, j’ai bien étudié ma position, n’ayez aucune peur, je

payerai, sauvez, sauvez votre honneur!

--J’étais bien sûre de lui, s’écria Césarine en saisissant la main de

Popinot et la serrant avec une force convulsive.

Madame César embrassa Popinot, le parfumeur se dressa comme un juste

entendant la trompette du jugement dernier, il sortait comme d’une

tombe! Puis il avança la main par un mouvement frénétique pour saisir

les cinquante papiers timbrés.

--Un instant, dit le terrible oncle Pillerault en arrachant les billets

de Popinot, un instant:

Les quatre personnages qui composaient cette famille, César et sa

femme, Césarine et Popinot, étourdis par l’action de leur oncle et par

son accent, le regardèrent avec terreur déchirant les billets et les

jetant dans le feu qui les consuma, sans qu’aucun d’eux ne les arrêtât

au passage.

--Mon oncle!

--Mon oncle!

--Mon oncle!

--Monsieur!

Ce fut quatre voix, quatre cœurs en un seul, une effrayante unanimité.

L’oncle Pillerault prit le petit Popinot par le cou, le serra sur son

cœur et le baisa au front.

--Tu es digne de l’adoration de tous ceux qui ont du cœur, lui dit-il.

Si tu aimais ma fille, eût-elle un million, n’eusses-tu rien que ça (il

montra les cendres noires des effets), si elle t’aimait, vous seriez

mariés dans quinze jours. Ton patron, dit-il en désignant César, est

fou. Mon neveu, reprit le grave Pillerault en s’adressant au parfumeur,

mon neveu, plus d’illusions: on doit faire les affaires avec des écus

et non avec des sentiments. Ceci est sublime, mais inutile. J’ai passé

deux heures à la Bourse, tu n’as pas pour deux liards de crédit; tout

le monde parlait de ton désastre, de renouvellements refusés, de tes

tentatives auprès de plusieurs banquiers, de leurs refus, de tes

folies, six étages montés pour aller trouver un propriétaire bavard

comme une pie afin de renouveler douze cents francs, ton bal donné pour

cacher ta gêne. On va jusqu’à dire que tu n’avais rien chez Roguin.

Selon vos ennemis, Roguin est un prétexte. Un de mes amis, chargé

de tout apprendre, est venu confirmer mes soupçons: chacun pressent

l’émission des effets Popinot; tu l’as établi tout exprès pour en faire

une planche à billets. Enfin, toutes les calomnies et les médisances

que s’attire un homme qui veut monter un bâton de plus sur l’échelle

sociale roulent à cette heure dans le commerce. Tu colporterais

vainement pendant huit jours les cinquante billets de Popinot sur

tous les comptoirs; tu essuyerais d’humiliants refus; personne n’en

voudrait: rien ne prouve le nombre auquel tu les émets, et l’on

s’attend à te voir sacrifiant ce pauvre enfant pour ton salut. Tu

aurais détruit en pure perte le crédit de la maison Popinot. Sais-tu ce

que le plus hardi des escompteurs te donnerait de ces cinquante mille

francs? Vingt mille, vingt mille, entends-tu? En commerce, il est des

instants où il faut pouvoir se tenir devant le monde trois jours sans

manger, comme si l’on avait une indigestion, et le quatrième on est

admis au garde-manger du crédit. Tu ne peux pas vivre ces trois jours,

tout est là. Mon pauvre neveu, du courage, il faut déposer ton bilan.

Voici Popinot, me voilà, nous allons, aussitôt tes commis couchés,

travailler ensemble afin de t’éviter ces angoisses.

--Mon oncle, dit le parfumeur en joignant les mains.

--César, veux-tu donc arriver à un bilan honteux où il n’y ait pas

d’actif? Ton intérêt chez Popinot te sauve l’honneur.

César, éclairé par ce fatal et dernier jet de lumière, vit enfin

l’affreuse vérité dans toute son étendue, il retomba sur sa bergère,

de là sur ses genoux, sa raison s’égara, il redevint enfant; sa femme

le crut mourant, elle s’agenouilla pour le relever; mais elle s’unit à

lui, quand elle lui vit joindre les mains, lever les yeux et réciter

avec une componction résignée en présence de son oncle, de sa fille et

de Popinot la sublime prière des catholiques.

«_Notre père qui êtes aux cieux, que votre nom soit sanctifié, que

votre règne arrive, que votre sainte volonté soit faite dans la

terre comme dans le ciel_, DONNEZ-NOUS NOTRE PAIN QUOTIDIEN, _et

pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont

offensés. Ainsi soit-il!_»

Des larmes vinrent aux yeux du stoïque Pillerault, Césarine accablée,

en larmes, avait la tête penchée sur l’épaule de Popinot pâle et raide

comme une statue.

--Descendons, dit l’ancien négociant au jeune homme en lui prenant le

bras.

A onze heures et demie, ils laissèrent César aux soins de sa femme et

de sa fille. En ce moment, Célestin, le premier commis, qui durant ce

secret orage avait dirigé la maison, monta dans les appartements et

entra au salon. En entendant son pas, Césarine courut lui ouvrir pour

qu’il ne vît pas l’abattement du maître.

--Parmi les lettres de ce soir, dit-il, il y en avait une venue de

Tours, dont l’adresse était mal mise, ce qui a produit du retard. J’ai

pensé qu’elle est du frère de monsieur, et ne l’ai pas ouverte.

--Mon père, cria Césarine, une lettre de mon oncle de Tours.

--Ah! je suis sauvé, cria César. Mon frère! mon frère! dit-il en

baisant la lettre.

RÉPONSE DE FRANÇOIS A CÉSAR BIROTTEAU.

Tours, 17 courant.

«Mon bien-aimé frère, ta lettre m’a causé la plus vive affliction.

Après l’avoir lue, je suis allé offrir à Dieu le saint sacrifice de

la messe à ton intention, en l’intercédant par le sang que son fils,

notre divin Rédempteur, a répandu pour nous, de jeter sur tes peines un

regard miséricordieux. Au moment où j’ai prononcé mon oraison _Pro meo

fratre Cæsare_, j’ai eu les yeux pleins de larmes en pensant à toi, de

qui, par malheur, je suis séparé dans les jours où tu dois avoir besoin

des secours de l’amitié fraternelle. Mais j’ai songé que le digne

et vénérable monsieur Pillerault me remplacera sans doute. Mon cher

César, n’oublie pas au milieu de tes chagrins que cette vie est une vie

d’épreuves et de passage; qu’un jour nous serons récompensés d’avoir

souffert pour le saint nom de Dieu, pour sa sainte église, pour avoir

observé les maximes de l’Évangile et pratiqué la vertu; autrement les

choses de ce monde n’auraient point de sens. Je te redis ces maximes,

en sachant combien tu es pieux et bon, parce qu’il peut arriver aux

personnes qui, comme toi, sont jetées dans les orages du monde et

lancées sur la mer périlleuse des intérêts humains, de se permettre

des blasphèmes au milieu des adversités, emportés qu’ils sont par la

douleur. Ne maudis ni les hommes qui te blesseront, ni Dieu qui mêle à

son gré de l’amertume à ta vie. Ne regarde pas la terre, au contraire,

lève toujours les yeux au ciel: de là viennent des consolations pour

les faibles, là sont les richesses des pauvres, là sont les terreurs du

riche...

--Mais Birotteau, lui dit sa femme, passe donc cela, et vois s’il

nous envoie quelque chose.

--Nous la relirons souvent, reprit le marchand en essuyant ses larmes

et entr’ouvrant la lettre d’où tomba un mandat sur le trésor royal.

J’étais bien sûr de lui, pauvre frère, dit Birotteau en saisissant le

mandat. «..... Je suis allé chez madame de Listomère, reprit-il en

lisant d’une voix entrecoupée par les pleurs, et sans lui dire le motif

de ma demande, je l’ai priée de me prêter tout ce dont elle pouvait

disposer en ma faveur, afin de grossir le fruit de mes économies. Sa

générosité m’a permis de compléter une somme de mille francs, je te

l’adresse en un mandat du receveur-général de Tours sur le Trésor.»

--La belle avance! dit Constance en regardant Césarine.

«En retranchant quelques superfluités dans ma vie, je pourrai rendre

en trois ans à madame de Listomère les quatre cents francs qu’elle

m’a prêtés, ainsi ne t’en inquiète pas, mon cher César. Je t’envoie

tout ce que je possède dans le monde, en souhaitant que cette somme

puisse aider à une heureuse conclusion de tes embarras commerciaux,

qui sans doute ne seront que momentanés. Je connais ta délicatesse, et

veux aller au devant de tes objections. Ne songe ni à me donner aucun

intérêt de cette somme, ni à me la rendre dans un jour de prospérité

qui ne tardera pas à se lever pour toi, si Dieu daigne entendre les

prières que je lui adresserai journellement. D’après ta dernière reçue

il y a deux ans, je te croyais riche, et pensais pouvoir disposer de

mes économies en faveur des pauvres; mais maintenant, tout ce que

j’ai t’appartient. Quand tu auras surmonté ce grain passager de ta

navigation, garde encore cette somme pour ma nièce Césarine, afin que,

lors de son établissement, elle puisse l’employer à quelque bagatelle

qui lui rappelle un vieil oncle dont les mains se lèveront toujours

au ciel pour demander à Dieu de répandre ses bénédictions sur elle et

sur tous ceux qui lui seront chers. Enfin, mon cher César, songe que

je suis un pauvre prêtre qui va à la grâce de Dieu comme les alouettes

des champs, marchant dans mon sentier, sans bruit, tâchant d’obéir aux

commandements de notre divin Sauveur, et à qui conséquemment il faut

peu de chose. Ainsi, n’aie pas le moindre scrupule dans la circonstance

difficile où tu te trouves, et pense à moi comme à quelqu’un qui t’aime

tendrement. Notre excellent abbé Chapeloud, auquel je n’ai point dit ta

situation, et qui sait que je t’écris, m’a chargé de te transmettre

les plus aimables choses pour toutes les personnes de ta famille et te

souhaite la continuation de tes prospérités. Adieu, cher et bien-aimé

frère, je fais des vœux pour que, dans les conjonctures où tu te

trouves, Dieu te fasse la grâce de te conserver en bonne santé, toi, ta

femme et ta fille; je vous souhaite à tous patience et courage en vos

adversités

»FRANÇOIS BIROTTEAU,

»Prêtre, vicaire de l’église cathédrale et paroissiale de

Saint-Gatien de Tours.»

--Mille francs! dit madame Birotteau furieuse.

--Serre-les, dit gravement César, il n’a que cela. D’ailleurs, ils sont

à notre fille, et doivent nous faire vivre sans rien demander à nos

créanciers.

--Ils croiront que tu leur as soustrait des sommes importantes.

--Je leur montrerai la lettre.

--Ils diront que c’est une frime.

--Mon Dieu, mon Dieu, cria Birotteau terrifié. J’ai pensé cela de

pauvres gens qui sans doute étaient dans la situation où je me trouve.

Trop inquiètes de l’état où se trouvait César, la mère et la fille

travaillèrent à l’aiguille auprès de lui, dans un profond silence. A

deux heures du matin, Popinot ouvrit doucement la porte du salon et

fit signe à madame César de descendre. En la voyant, son oncle ôta ses

besicles.

--Mon enfant, il y a de l’espoir, lui dit-il, tout n’est pas perdu;

mais ton mari ne résisterait pas aux alternatives des négociations

à faire et qu’Anselme et moi nous allons tenter. Ne quitte pas ton

magasin demain, et prends toutes les adresses des billets; nous avons

jusqu’à quatre heures. Voici mon idée. Ni monsieur Ragon ni moi ne

sommes à craindre. Supposez maintenant que vos cent mille francs

déposés chez Roguin aient été remis aux acquéreurs, vous ne les auriez

pas plus que vous ne les avez aujourd’hui. Vous êtes en présence de

cent quarante mille francs souscrits à Claparon, que vous deviez

toujours payer en tout état de cause; ainsi ce n’est pas la banqueroute

de Roguin qui vous ruine. Je vois, pour faire face à vos obligations,

quarante mille francs à emprunter tôt ou tard sur vos fabriques et

soixante mille francs d’effets Popinot. On peut donc lutter, car

après vous pourrez emprunter sur les terrains de la Madeleine. Si

votre principal créancier consent à vous aider, je ne regarderai pas

à ma fortune, je vendrai mes rentes, je serai sans pain. Popinot sera

entre la vie et la mort; quant à vous, vous serez à la merci du plus

petit événement commercial. Mais l’huile rendra sans doute de grands

bénéfices. Popinot et moi nous venons de nous consulter, nous vous

soutiendrons dans cette lutte. Ah! je mangerai bien gaiement mon pain

sec si le succès poind à l’horizon. Mais tout dépend de Gigonnet et des

associés Claparon. Popinot et moi, nous irons chez Gigonnet de sept à

huit heures, et nous saurons à quoi nous en tenir sur leurs intentions.

Constance se jeta tout éperdue dans les bras de son oncle, sans autre

voix que des larmes et des sanglots. Ni Popinot ni Pillerault ne

pouvaient savoir que Bidault dit Gigonnet, et Claparon étaient du

Tillet sous une double forme, que du Tillet voulait lire dans les

Petites-Affiches ce terrible article:

«Jugement du tribunal de commerce qui déclare le sieur

César Birotteau, marchand parfumeur, demeurant à Paris, rue

Saint-Honoré, nº 397, en état de faillite, en fixe provisoirement

l’ouverture au 16 janvier 1819. Juge-commissaire, monsieur

Gobenheim-Keller. Agent, monsieur Molineux.»

Anselme et Pillerault étudièrent jusqu’au jour les affaires de César.

A huit heures du matin, ces deux héroïques amis, l’un vieux soldat,

l’autre sous-lieutenant d’hier, qui ne devaient jamais connaître que

par procuration les terribles angoisses de ceux qui avaient monté

l’escalier de Bidault dit Gigonnet, s’acheminèrent, sans se dire un

mot, vers la rue Grenétat. Ils souffraient. A plusieurs reprises,

Pillerault passa sa main sur son front.

La rue Grenétat est une rue où toutes les maisons, envahies par une

multitude de commerces, offrent un aspect repoussant; les constructions

y ont un caractère horrible, l’ignoble malpropreté des fabriques y

domine. Le vieux Gigonnet habitait le troisième étage d’une maison

dont toutes les fenêtres étaient à bascule et à petits carreaux sales.

Son escalier descendait jusque sur la rue. Sa portière était logée à

l’entresol, dans une cage qui ne tirait son jour que de l’escalier

et d’une échappée sur la rue. Excepté Gigonnet, tous les locataires

exerçaient un état. Il venait, il sortait continuellement des ouvriers.

Les marches étaient donc revêtues d’une couche de boue dure ou

molle, au gré de l’atmosphère, et où séjournaient des immondices.

Sur ce fétide escalier, chaque palier offrait aux yeux les noms du

fabricant écrits en or sur une tôle peinte en rouge et vernie, avec

des échantillons de ses chefs-d’œuvre. La plupart du temps, les portes

ouvertes laissaient voir la bizarre union du ménage et de la fabrique,

il s’en échappait des cris et des grognements inouïs, des chants,

des sifflements qui rappelaient l’heure de quatre heures chez les

animaux du Jardin des Plantes. Au premier se faisaient, dans un taudis

infect, les plus belles bretelles de l’article Paris. Au second se

confectionnaient, au milieu des plus sales ordures, les plus élégants

cartonnages qui parent au jour de l’an les montres de Suisse. Gigonnet

mourut riche de dix-huit cent mille francs dans le troisième de cette

maison, sans qu’aucune considération eût pu l’en faire sortir, malgré

l’offre de madame Saillard, sa nièce, de lui donner un appartement dans

un hôtel de la place Royale.

--Du courage, dit Pillerault en tirant le pied de biche pendu par un

cordon à la porte grise et propre de Gigonnet.

Gigonnet vint ouvrir lui-même, et les deux parrains du parfumeur, en

lice dans le champ des faillites, traversèrent une première chambre

correcte et froide, sans rideaux aux croisées. Tous trois s’assirent

dans la seconde où se tenait l’escompteur devant un foyer plein de

cendres au milieu desquelles le bois se défendait contre le feu.

Popinot eut l’âme glacée par les cartons verts de l’usurier, par la

rigidité monastique de ce cabinet aéré comme une cave; il regarda d’un

air hébété le petit papier bleuâtre semé de fleurs tricolores collé sur

les murs depuis vingt-cinq ans, et reporta ses yeux attristés sur la

cheminée ornée d’une pendule en forme de lyre, et des vases oblongs en

bleu de Sèvres richement montés en cuivre doré. Cette épave, ramassée

par Gigonnet dans le naufrage de Versailles où la populace brisa

tout, venait du boudoir de la reine; elle était accompagnée de deux

chandeliers du plus misérable modèle en fer battu.

--Je sais que vous ne pouvez pas venir pour vous, dit Gigonnet, mais

pour le grand Birotteau. Eh? bien, qu’y a-t-il, mes amis?

--Je sais qu’on ne vous apprend rien, ainsi nous serons brefs, dit

Pillerault: vous avez des effets ordre Claparon?

--Oui.

--Voulez-vous échanger les cinquante premiers mille contre des effets

de monsieur Popinot que voici, moyennant escompte, bien entendu.

Gigonnet ôta sa terrible casquette verte qui semblait née avec lui,

montra son crâne couleur beurre frais dénué de cheveux, fit sa grimace

voltairienne et dit:--Vous voulez me payer en huile pour les cheveux,

quéque j’en ferais?

--Quand vous plaisantez, il n’y a qu’à tirer ses grègues, dit

Pillerault.

--Vous parlez comme un sage que vous êtes, lui dit Gigonnet avec un

sourire flatteur.

--Eh! bien, si j’endossais les effets de monsieur Popinot? dit

Pillerault en faisant un dernier effort.

--Vous êtes de l’or en barre, monsieur Pillerault, mais je n’ai pas

besoin d’or, il me faut seulement mon argent.

Pillerault et Popinot saluèrent et sortirent. Au bas de l’escalier, les

jambes de Popinot flageolaient encore sous lui.

--Est-ce un homme? dit-il à Pillerault.

--On le prétend, fit le vieillard. Souviens-toi toujours de cette

courte séance, Anselme! Tu viens de voir la Banque sans la mascarade de

ses formes agréables. Les événements imprévus sont la vis du pressoir,

nous sommes le raisin, et les banquiers sont les tonneaux. L’affaire

des terrains est sans doute bonne, Gigonnet veut étrangler César pour

se revêtir de sa peau: tout est dit, il n’y a plus de remède. Voilà la

Banque, n’y recours jamais.

Après cette affreuse matinée où, pour la première fois, madame

Birotteau prit les adresses de ceux qui venaient chercher leur argent

et renvoya le garçon de la Banque sans le payer, à onze heures, cette

courageuse femme, heureuse d’avoir sauvé ces douleurs à son mari,

vit revenir Anselme et Pillerault qu’elle attendait en proie à de

croissantes anxiétés: elle lut sa sentence sur leurs visages. Le dépôt

était inévitable.

--Il va mourir de douleur, dit la pauvre femme.

--Je le lui souhaite, dit gravement Pillerault; mais il est si

religieux que, dans les circonstances actuelles, son directeur, l’abbé

Loraux, peut seul le sauver.

Pillerault, Popinot et Constance attendirent qu’un commis fût allé

chercher l’abbé Loraux avant de présenter le bilan que Célestin

préparait à la signature de César. Les commis étaient au désespoir, ils

aimaient leur patron. A quatre heures, le bon prêtre arriva, Constance

le mit au fait du malheur qui fondait sur eux, et l’abbé monta comme un

soldat monte à la brèche.

--Je sais pourquoi vous venez, s’écria Birotteau.

--Mon fils, dit le prêtre, vos sentiments de résignation à la

volonté divine me sont depuis long-temps connus; mais il s’agit de

les appliquer: ayez toujours les yeux sur la croix, ne cessez de la

regarder en pensant aux humiliations dont le Sauveur des hommes fut

abreuvé, combien sa passion fut cruelle, vous pourrez supporter ainsi

les mortifications que Dieu vous envoie...

--Mon frère l’abbé m’avait déjà préparé, dit César en lui montrant la

lettre qu’il avait relue et qu’il tendit à son confesseur.

--Vous avez un bon frère, dit monsieur Loraux, une épouse vertueuse

et douce, une tendre fille, deux vrais amis, votre oncle et le cher

Anselme, deux créanciers indulgents, les Ragon, ces bons cœurs

verseront incessamment du baume sur vos blessures et vous aideront

à porter votre croix. Promettez-moi d’avoir la fermeté d’un martyr,

d’envisager le coup sans défaillir.

L’abbé toussa pour prévenir Pillerault qui était dans le salon.

--Ma résignation est sans bornes, dit César avec calme. Le déshonneur

est venu, je songe à la réparation.

La voix du pauvre parfumeur et son air surprirent Césarine et le

prêtre. Cependant rien n’était plus naturel. Tous les hommes supportent

mieux un malheur connu, défini, que les cruelles alternatives d’un sort

qui, d’un instant à l’autre, apporte ou la joie excessive ou l’extrême

douleur.

--J’ai rêvé pendant vingt-deux ans, je me réveille aujourd’hui mon

gourdin à la main, dit César redevenu paysan tourangeau.

En entendant ces mots, Pillerault serra son neveu dans ses bras.

César aperçut sa femme, Anselme et Célestin. Les papiers que tenait

le premier commis étaient bien significatifs. César contempla

tranquillement ce groupe où tous les regards étaient tristes mais amis.

La Comédie humaine - Volume 10. Scènes de la vie parisienne - Tome 02 · 第 38 / 44 段