proie à des anxiétés tout autres que celles par lesquelles il avait
passé. Demander un crédit est une action toute simple en commerce.
Tous les jours, en entreprenant une affaire, il est nécessaire de
trouver des capitaux; mais demander des renouvellements est, dans la
jurisprudence commerciale, ce que la Police Correctionnelle est à
la Cour d’Assises, un premier pas vers la faillite, comme le Délit
mène au Crime. Le secret de votre impuissance et de votre gêne est en
d’autres mains que les vôtres. Un négociant se met pieds et poings liés
à la disposition d’un autre négociant, et la charité n’est pas une
vertu pratiquée à la Bourse. Le parfumeur, qui jadis levait un œil si
ardent de confiance en allant dans Paris, maintenant affaibli par les
doutes, hésitait à entrer chez le banquier Claparon, il commençait à
comprendre que chez les banquiers le cœur n’est qu’un viscère. Claparon
lui semblait si brutal dans sa grosse joie, et il avait reconnu chez
lui tant de mauvais ton, qu’il tremblait de l’aborder.--Il est plus
près du peuple, il aura peut-être plus d’âme! Tel fut le premier
mot accusateur que la rage de sa position lui dicta. César puisa sa
dernière dose de courage au fond de son âme, et monta l’escalier d’un
méchant petit entresol, aux fenêtres duquel il avait guigné des rideaux
verts jaunis par le soleil. Il lut sur la porte le mot _Bureaux_ gravé
en noir sur un ovale en cuivre; il frappa, personne ne répondit, il
entra. Ces lieux plus que modestes sentaient la misère, l’avarice ou
la négligence. Aucun employé ne se montra derrière les grillages en
laiton placés à hauteur d’appui sur des boiseries de bois blanc non
peint qui servaient d’enceinte à des tables et à des pupitres en bois
noirci. Ces bureaux déserts étaient encombrés d’écritoires où l’encre
moisissait, de plumes ébouriffées comme des gamins, tortillées en forme
de soleils; enfin, couverts de cartons, de papiers, d’imprimés, sans
doute inutiles. Le parquet du passage ressemblait à celui d’un parloir
de pension, tant il était râpé, sale et humide. La seconde pièce, dont
la porte était ornée du mot CAISSE, s’harmoniait avec les sinistres
facéties du premier bureau. Dans un coin il se trouvait une grande
cage en bois de chêne treillissée en fil de cuivre, à chatière mobile,
garnie d’une énorme malle en fer, sans doute abandonnée aux cabrioles
des rats. Cette cage, dont la porte était ouverte, contenait encore
un bureau fantastique, et son fauteuil ignoble, troué, vert, à fond
percé, dont le crin s’échappait, comme la perruque du patron, en mille
tire-bouchons égrillards. Cette pièce, évidemment autrefois le salon de
l’appartement avant qu’il ne fût converti en bureau de banque, offrait
pour principal ornement une table ronde revêtue d’un tapis en drap
vert autour de laquelle étaient de vieilles chaises en maroquin noir
et à clous dédorés. La cheminée, assez élégante, ne présentait à l’œil
aucune des morsures noires que laisse le feu, sa plaque était propre,
sa glace injuriée par les mouches avait un air mesquin, d’accord avec
une pendule en bois d’acajou qui provenait de la vente de quelque vieux
notaire et qui ennuyait le regard, attristé déjà par deux flambeaux
sans bougie et par une poussière gluante. Le papier de tenture, gris de
souris, bordé de rose, annonçait par des teintes fuligineuses le séjour
malsain de quelques fumeurs. Rien ne ressemblait davantage au salon
banal que les journaux appellent _Cabinet de rédaction_. Birotteau,
craignant d’être indiscret, frappa trois coups brefs à la porte opposée
à celle par laquelle il était entré.
--Entrez! cria Claparon, dont la tonalité révéla la distance que sa
voix avait à parcourir et le vide de cette pièce où le parfumeur
entendait pétiller un bon feu, mais où le banquier n’était pas.
Cette chambre lui servait en effet de cabinet particulier. Entre
la fastueuse audience de Keller et la singulière insouciance de ce
prétendu grand industriel, il y avait toute la différence qui existe
entre Versailles et le wigham d’un chef de Hurons. Le parfumeur avait
vu les grandeurs de la banque, il allait en voir les gamineries. Couché
dans une sorte de bouge oblong pratiqué derrière le cabinet, et où
les habitudes d’une vie insoucieuse avaient abîmé, perdu, confondu,
déchiré, encrassé, ruiné tout un mobilier à peu près élégant dans sa
primeur, Claparon, à l’aspect de Birotteau, s’enveloppa dans sa robe de
chambre crasseuse, déposa sa pipe, et tira les rideaux du lit avec une
rapidité qui fit suspecter ses mœurs par l’innocent parfumeur.
--Asseyez-vous, monsieur, dit le banquier.
Claparon sans perruque et la tête enveloppée dans un foulard mis de
travers, parut d’autant plus hideux à Birotteau que la robe de chambre
en s’entr’ouvrant laissa voir une espèce de maillot en laine blanche
tricotée, rendue brune par un usage infiniment trop prolongé.
--Voulez-vous déjeuner avec moi? dit Claparon en se rappelant le bal
du parfumeur et voulant autant prendre sa revanche que lui donner le
change par cette invitation.
En effet une table ronde débarrassée à la hâte de ses papiers, accusait
une jolie compagnie en montrant un pâté, des huîtres, du vin blanc, et
les vulgaires rognons sautés au vin de Champagne figés dans leur sauce.
Devant le foyer à charbon de terre, le feu dorait une omelette aux
truffes. Enfin deux couverts et leurs serviettes tachées par le souper
de la veille eussent éclairé l’innocence la plus pure. En homme qui se
croyait habile, Claparon insista malgré les refus de Birotteau.
--Je devais avoir quelqu’un, mais ce quelqu’un s’est dégagé, s’écria
le malin voyageur de manière à se faire entendre d’une personne qui se
serait ensevelie dans ses couvertures.
--Monsieur, dit Birotteau, je viens uniquement pour affaire, et je ne
vous tiendrai pas long-temps.
--Je suis accablé, répondit Claparon en montrant un secrétaire à
cylindre et des tables encombrées de papiers, on ne me laisse pas un
pauvre moment à moi. Je ne reçois que le samedi, mais pour vous, cher
monsieur, on y est toujours! Je ne trouve plus le temps d’aimer ni
de flâner, je perds le sentiment des affaires qui pour reprendre son
vif veut une oisiveté savamment calculée. On ne me voit plus sur les
boulevards occupé à ne rien faire. Bah! les affaires m’ennuient, je ne
veux plus entendre parler d’affaires, j’ai assez d’argent et n’aurai
jamais assez de bonheur. Ma foi! je veux voyager, voir l’Italie! Oh
chère Italie! belle encore au milieu de ses revers, adorable terre où
je rencontrerai sans doute une Italienne molle et majestueuse! j’ai
toujours aimé les Italiennes! Avez-vous jamais eu une Italienne à vous?
Non. Eh! bien, venez avec moi en Italie. Nous verrons Venise, séjour
des doges, et bien mal tombée aux mains intelligentes de l’Autriche où
les arts sont inconnus! Bah! laissons les affaires, les canaux, les
emprunts et les gouvernements tranquilles. Je suis bon prince quand
j’ai le gousset garni. Tonnerre! voyageons.
--Un seul mot, monsieur, et je vous laisse, dit Birotteau. Vous avez
passé mes effets à monsieur Bidault.
--Vous voulez dire Gigonnet, ce bon petit Gigonnet, un homme coulant...
comme un nœud.
--Oui, reprit César. Je voudrais... et en ceci je compte sur votre
honneur et votre délicatesse...
Claparon s’inclina.
--Je voudrais pouvoir renouveler....
--Impossible, répondit nettement le banquier, je ne suis pas seul
dans l’affaire. Nous sommes réunis en conseil, une vraie Chambre,
mais où l’on s’entend comme des larrons en foire. Ah! diable! nous
délibérons. Les terrains de la Madeleine ne sont rien, nous opérons
ailleurs. Eh! cher monsieur, si nous ne nous étions pas engagés dans
les Champs-Élysées, autour de la Bourse qui va s’achever, dans le
quartier Saint-Lazare et à Tivoli, nous ne serions pas, comme dit le
gros Nucingen, dans les _iffires_. Qu’est-ce que c’est donc que la
Madeleine? une petite souillon d’affaire. Prrr! nous ne _carottons_
pas, mon brave, dit-il en frappant sur le ventre de Birotteau et lui
serrant la taille. Allons, voyons, déjeunez, nous causerons, reprit
Claparon afin d’adoucir son refus.
--Volontiers, dit Birotteau. Tant pis pour le convive, pensa le
parfumeur en méditant de griser Claparon afin d’apprendre quels étaient
ses vrais associés dans une affaire qui commençait à lui paraître
ténébreuse.
--Bon! Victoire! cria le banquier.
A ce cri parut une vraie Léonarde attifée comme une marchande de
poisson.
--Dites à mes commis que je n’y suis pour personne, pas même pour
Nucingen, les Keller, Gigonnet et autres!
--Il n’y a que monsieur Lempereur de venu.
--Il recevra le beau monde, dit Claparon. Le fretin ne passera pas la
première pièce. On dira que je médite un coup... de vin de Champagne.
Griser un ancien commis-voyageur est la chose impossible. César avait
pris la verve du mauvais ton pour les symptômes de l’ivresse, quand il
essaya de confesser son associé.
--Cet infâme Roguin est toujours avec vous, dit Birotteau, ne
devriez-vous pas lui écrire d’aider un ami qu’il a compromis, un homme
avec lequel il dînait tous les dimanches et qu’il connaît depuis vingt
ans?
--Roguin?... un sot! sa part est à nous. Ne soyez pas triste, mon
brave, tout ira bien. Payez le quinze, et la première fois nous
verrons! Quand je dis nous verrons... (un verre de vin!) les fonds
ne me concernent en aucune manière. Ah! vous ne paieriez pas, je ne
vous ferais point la mine, je ne suis dans l’affaire que pour une
commission sur les achats et pour un droit sur les réalisations,
moyennant quoi je manœuvre les propriétaires... Comprenez-vous? vous
avez des associés solides, aussi n’ai-je pas peur, mon cher monsieur.
Aujourd’hui les affaires se divisent! Une affaire exige le concours de
tant de capacités! Mettez-vous avec nous dans les affaires! Ne carottez
pas avec des pots de pommade et des peignes: mauvais! mauvais! Tondez
le public, entrez dans la Spéculation.
--La spéculation? dit le parfumeur, quel est ce commerce?
--C’est le commerce abstrait, reprit Claparon, un commerce qui restera
secret pendant une dizaine d’années encore, au dire du grand Nucingen,
le Napoléon de la finance, et par lequel un homme embrasse les
totalités des chiffres, écrème les revenus avant qu’ils n’existent,
une conception gigantesque, une façon de mettre l’espérance en coupes
réglées, enfin une nouvelle Cabale! Nous ne sommes encore que dix
ou douze têtes fortes initiées aux secrets cabalistiques de ces
magnifiques combinaisons.
César ouvrait les yeux et les oreilles en essayant de comprendre cette
phraséologie composite.
--Écoutez, dit Claparon après une pause, de semblables coups veulent
des hommes. Il y a l’homme à idées qui n’a pas le sou, comme tous les
gens à idées. Ces gens-là pensent et dépensent, sans faire attention
à rien. Figurez-vous un cochon qui vague dans un bois à truffes! Il
est suivi par un gaillard, l’homme d’argent, qui attend le grognement
excité par la trouvaille. Quand l’homme à idées a rencontré quelque
bonne affaire, l’homme d’argent lui donne alors une tape sur l’épaule
et lui dit: Qu’est-ce que c’est que ça? Vous vous mettez dans la
gueule d’un four, mon brave, vous n’avez pas les reins assez forts;
voilà mille francs, et laissez-moi mettre en scène cette affaire.
Bon! le banquier convoque les industriels. Mes amis, à l’ouvrage! des
prospectus! la blague à mort! On prend des cors de chasse et on crie
à son de trompe: Cent mille francs pour cinq sous! ou cinq sous pour
cent mille francs, des mines d’or, des mines de charbon. Enfin tout
l’_esbrouffe_ du commerce. On achète l’avis des hommes de science
ou d’art, la parade se déploie, le public entre, il en a pour son
argent, la recette est dans nos mains. Le cochon est chambré sous son
toit avec des pommes de terre, et les autres se chafriolent dans les
billets de banque. Voilà, mon cher monsieur. Entrez dans les affaires.
Que voulez-vous être? cochon, dindon, paillasse ou millionnaire?
Réfléchissez à ceci: je vous ai formulé la théorie des emprunts
modernes. Venez me voir, vous trouverez un bon garçon toujours jovial.
La jovialité française, grave et légère tout à la fois, ne nuit pas
aux affaires, au contraire! Des hommes qui trinquent sont bien faits
pour se comprendre! Allons! encore un verre de vin de Champagne? il est
soigné, allez! Ce vin est envoyé par un homme d’Épernay même, à qui
j’en ai bien fait vendre, et à bon prix. (J’étais dans les vins.) Il se
montre reconnaissant et se souvient de moi dans ma prospérité. C’est
rare.
Birotteau, surpris de la légèreté, de l’insouciance de cet homme à qui
tout le monde accordait une profondeur étonnante et de la capacité,
n’osait plus le questionner. Dans l’excitation brouillonne où l’avait
mis le vin de Champagne, il se souvint cependant d’un nom qu’avait
prononcé du Tillet, et demanda quel était et où demeurait monsieur
Gobseck, banquier.
--En seriez-vous là, mon cher monsieur? dit Claparon. Gobseck est
banquier comme le bourreau de Paris est médecin. Son premier mot est
le cinquante pour cent; il est de l’école d’Harpagon: il tient à votre
disposition des serins des Canaries, des boas empaillés, des fourrures
en été, du nankin en hiver. Et quelles valeurs lui présenteriez-vous?
Pour prendre votre papier nu, il faudrait lui déposer votre femme,
votre fille, votre parapluie, tout, jusqu’à votre carton à chapeau, vos
socques (vous donnez dans le socque articulé), pelles, pincettes et le
bois que vous avez dans vos caves: Gobseck, Gobseck? vertu du malheur!
qui vous a indiqué cette guillotine financière?
--Monsieur du Tillet.
--Ah! le drôle, je le reconnais. Nous avons été jadis amis; et si nous
nous sommes brouillés à ne pas nous saluer, croyez que ma répulsion est
fondée: il m’a laissé lire au fond de son âme de boue, et il m’a mis
mal à mon aise pendant le beau bal que vous nous avez donné: je ne puis
pas le sentir avec son air fat. Parce qu’il a une notaresse! J’aurai
des marquises, moi, quand je voudrai, et il n’aura jamais mon estime,
lui! Ah! mon estime est une princesse qui ne le gênera jamais dans son
lit. Vous êtes un farceur, dites donc, gros père, nous flanquer un bal
et deux mois après demander des renouvellements! Vous pouvez aller
très-loin. Faisons des affaires ensemble. Vous avez une réputation,
elle me servira. Oh! du Tillet était né pour comprendre Gobseck. Du
Tillet finira mal sur la place. On le dit le _mouton_ de ce vieux
Gobseck, il ne peut pas aller loin. Gobseck est dans le coin de sa
toile, tapi comme une vieille araignée qui a fait le tour du monde. Tôt
ou tard, _zut!_ l’usurier le sifflera comme moi ce verre de vin. Tant
mieux! Du Tillet m’a joué un tour... oh! un tour pendable.
Après une heure et demie employée à des bavardages qui n’avaient aucun
sens, Birotteau voulut partir en voyant l’ancien commis-voyageur prêt
à lui raconter l’aventure d’un représentant du peuple à Marseille,
amoureux d’une actrice qui jouait le rôle de la BELLE ARSÈNE et que le
parterre royaliste sifflait.
--«Il se lève, dit Claparon, et se dresse dans sa loge: _Artè qui l’a
siblée... eu!... Si c’est oune femme, je l’amprise; si c’est oune
homme, nous se verrons, si c’est ni l’un ni l’autte, que le troun di
Diou le cure!..._ Savez-vous comment a fini l’aventure?
--Adieu, monsieur, dit Birotteau.
--Vous aurez à venir me voir, lui dit alors Claparon. La première
broche _Cayron_ nous est revenue avec protêt et je suis endosseur, j’ai
remboursé. Je vais envoyer chez vous, car les affaires avant tout.
Birotteau se sentit atteint aussi avant dans le cœur par cette
froide et grimacière obligeance que par la dureté de Keller et par
la raillerie allemande de Nucingen. La familiarité de cet homme et
ses grotesques confidences allumées par le vin de Champagne avaient
flétri l’âme de l’honnête parfumeur qui crut sortir d’un mauvais
lieu financier. Il descendit l’escalier, se trouva dans les rues,
sans savoir où il allait. Il continua les boulevards, atteignit la
rue Saint-Denis, se souvint de Molineux, et se dirigea vers la cour
Batave. Il monta l’escalier sale et tortueux que naguère il avait monté
glorieux et fier; il se souvint de la mesquine âpreté de Molineux,
et frémit d’avoir à l’implorer. Comme lors de la première visite du
parfumeur, le propriétaire était au coin de son feu, mais digérant son
déjeuner; Birotteau lui formula sa demande.
--Renouveler un effet de douze cents francs? dit Molineux en exprimant
une railleuse incrédulité. Vous n’en êtes pas là, monsieur. Si vous
n’avez pas douze cents francs le quinze pour payer mon billet, vous
renverrez donc ma quittance de loyer impayée? Ah! j’en serais fâché,
je n’ai pas la moindre politesse en fait d’argent, mes loyers sont
mes revenus. Sans cela avec quoi paierais-je ce que je dois? Un
commerçant ne désapprouvera pas ce principe salutaire. L’argent ne
connaît personne; il n’a pas d’oreilles, l’argent; il n’a pas de cœur,
l’argent. L’hiver est rude, voilà le bois renchéri. Si vous ne payez
pas le quinze, le seize un petit commandement à midi. Bah! le bonhomme
Mitral, votre huissier, est le mien, il vous enverra son commandement
sous enveloppe avec tous les égards dus à votre haute position.
--Monsieur, je n’ai jamais reçu d’assignation pour mon compte, dit
Birotteau.
--Il y a commencement à tout, dit Molineux.
Consterné par la dureté du vieillard, le parfumeur fut abattu, car
il entendit le glas de la faillite tintant à ses oreilles. Chaque
tintement réveillait le souvenir des dires que sa jurisprudence
impitoyable lui avait suggérés sur les faillis. Ses opinions se
dessinaient en traits de feu sur la molle substance de son cerveau.
--A propos, dit Molineux, vous avez oublié de mettre sur vos effets
_valeur reçue en loyers_, ce qui peut conserver mon privilége.
--Ma position me défend de rien faire au détriment de mes créanciers,
dit le parfumeur hébété par la vue du précipice entr’ouvert.
--Bon, monsieur, très-bien, je croyais avoir tout appris en matière de
location avec messieurs les locataires. J’apprends par vous à ne jamais
recevoir d’effets en paiement. Ah! je plaiderai, car votre réponse dit
assez que vous manquerez à votre signature. L’espèce intéresse tous les
propriétaires de Paris.
Birotteau sortit dégoûté de la vie. Il est dans la nature de ces
âmes tendres et molles de se rebuter à un premier refus, de même
qu’un premier succès les encourage. César n’espéra plus que dans le
dévouement du petit Popinot, auquel il pensa naturellement en se
trouvant au marché des Innocents.
--Le pauvre enfant, qui m’eût dit cela, quand il y a six semaines aux
Tuileries, je le lançais?
Il était environ quatre heures, moment où les magistrats quittent le
palais. Par hasard, le Juge d’Instruction était venu voir son neveu. Ce
juge, l’un des esprits les plus perspicaces en fait de morale, avait
une seconde vue qui lui permettait de voir les intentions secrètes, de
reconnaître le sens des actions humaines les plus indifférentes, les
germes d’un crime, les racines d’un délit: il regarda Birotteau sans
que Birotteau s’en doutât. Le parfumeur, contrarié de trouver l’oncle
auprès du neveu, lui parut gêné, préoccupé, pensif. Le petit Popinot,
toujours affairé, la plume à l’oreille, fut comme toujours à plat
ventre devant le père de sa Césarine. Les phrases banales dites par
César à son associé parurent au juge être les paravents d’une demande
importante. Au lieu de partir, le rusé magistrat resta chez son neveu
malgré son neveu, car il avait calculé que le parfumeur essaierait de
se débarrasser de lui en se retirant lui-même. Quand Birotteau partit,
le juge s’en alla, mais il remarqua Birotteau flânant dans la partie
de la rue des Cinq-Diamants qui mène à la rue Aubry-le-Boucher. Cette
minime circonstance lui donna des soupçons sur les intentions de César,
il sortit alors rue des Lombards, et quand il eut vu le parfumeur
rentré chez Anselme, il y revint promptement.
--Mon cher Popinot, avait dit César à son associé, je viens te demander
un service.
--Que faut-il faire? dit Popinot avec une généreuse ardeur.
--Ah! tu me sauves la vie, s’écria le bonhomme heureux de cette chaleur
de cœur qui scintillait au milieu des glaces où il voyageait depuis
vingt-cinq jours.
--Il faudrait me régler cinquante mille francs en comptant sur ma
portion de bénéfices, nous nous entendrions pour le payement.
Popinot regarda fixement César, César baissa les yeux. En ce moment, le
juge reparut.
--Mon enfant... Ah! pardon, monsieur Birotteau! Mon enfant, j’ai oublié
de te dire...
Et par le geste impérieux de magistrat, le juge attira son neveu dans
la rue, et le força, quoiqu’en veste et tête nue, à l’écouter en
marchant vers la rue des Lombards.
--Mon neveu, ton ancien patron pourrait se trouver dans des affaires
tellement embarrassées, qu’il lui fallût en venir à déposer son bilan.
Avant d’arriver là, les hommes qui comptent quarante ans de probité,
les hommes les plus vertueux, dans le désir de conserver leur honneur,
imitent les joueurs les plus enragés; ils sont capables de tout:
ils vendent leurs femmes, trafiquent de leurs filles, compromettent
leurs meilleurs amis, mettent en gage ce qui ne leur appartient pas;
ils vont au jeu, deviennent comédiens, menteurs; ils savent pleurer.
Enfin, j’ai vu les choses les plus extraordinaires. Toi-même as
été témoin de la bonhomie de Roguin, à qui l’on aurait donné le bon
Dieu sans confession. Je n’applique pas ces conclusions rigoureuses
à monsieur Birotteau, je le crois honnête; mais s’il te demandait de
faire quoi que ce soit qui fût contraire aux lois du commerce, comme de
souscrire des effets de complaisance et de te lancer dans un système
de _circulations_, qui, selon moi, est un commencement de friponnerie,
car c’est la fausse monnaie du papier, promets-moi de ne rien signer
sans me consulter. Songe que si tu aimes sa fille il ne faut pas,
dans l’intérêt même de ta passion, détruire ton avenir. Si monsieur
Birotteau doit tomber, à quoi bon tomber vous deux? N’est-ce pas vous
priver l’un et l’autre de toutes les chances de ta maison de commerce
qui sera son refuge?
--Merci, mon oncle: à bon entendeur salut, dit Popinot, à qui la
navrante exclamation de son patron fut alors expliquée.
Le marchand d’huiles fines et autres rentra dans sa sombre boutique, le
front soucieux. Birotteau remarqua ce changement.
--Faites-moi l’honneur de monter dans ma chambre, nous y serons mieux
qu’ici. Les commis, quoique très-occupés, pourraient nous entendre.
Birotteau suivit Popinot, en proie aux anxiétés du condamné entre la
cassation de son arrêt ou le rejet de son pourvoi.
--Mon cher bienfaiteur, dit Anselme, vous ne doutez pas de mon
dévouement, il est aveugle. Permettez-moi seulement de vous demander si
cette somme vous sauve entièrement, si ce n’est pas seulement un retard
à quelque catastrophe, et alors à quoi bon m’entraîner? Il vous faut
des billets à quatre-vingt-dix jours. Eh! bien, dans trois mois, il me
sera certes impossible de les payer.
Birotteau, pâle et solennel, se leva, regarda Popinot.
Popinot épouvanté s’écria:--Je les ferai si vous voulez.
--Ingrat! dit le parfumeur, qui usa du reste de ses forces pour jeter
ce mot au front d’Anselme comme une marque d’infamie.
Birotteau marcha vers la porte et sortit. Popinot, revenu de la
sensation que ce mot terrible produisit sur lui, se jeta dans
l’escalier, courut dans la rue, mais il ne trouva point le parfumeur.
L’amant de Césarine entendit toujours ce formidable arrêt, il eut
constamment sous les yeux la figure décomposée du pauvre César: il
vécut enfin, comme Hamlet, avec un épouvantable spectre à ses côtés.
Birotteau tourna dans les rues de ce quartier comme un homme ivre.
Cependant il finit par se trouver sur le quai, le suivit et alla
jusqu’à Sèvres, où il passa la nuit dans une auberge, insensé de
douleur. Sa femme effrayée n’osa le faire chercher nulle part. En
semblable occurrence, une alarme imprudemment donnée est fatale. La
sage Constance immola ses inquiétudes à la réputation commerciale;
elle attendit pendant toute la nuit, entremêlant ses prières aux
alarmes. César était-il mort? Était-il allé faire quelque course en
dehors de Paris, à la piste d’un dernier espoir? Le lendemain matin,
elle se conduisit comme si elle connaissait les raisons de cette
absence; mais elle manda son oncle et le pria d’aller à la Morgue,
en voyant qu’à cinq heures Birotteau n’était pas revenu. Pendant ce
temps, la courageuse créature était à son comptoir, sa fille brodait
auprès d’elle. Toutes deux, le visage composé, ni triste ni souriant,
répondaient au public. Quand Pillerault revint, il revint accompagné
de César. Au retour de la Bourse, il l’avait rencontré dans le
Palais-Royal, hésitant à monter au jeu. Ce jour était le quatorze. A
dîner, César ne put manger: son estomac, trop violemment contracté,
rejetait les aliments. L’après-dîner fut encore horrible. Le négociant
éprouva, pour la centième fois, une de ces affreuses alternatives
d’espoir et de désespoir qui, en faisant monter à l’âme toute la gamme
des sensations joyeuses et la précipitant à la dernière des sensations
de la douleur, usent ces natures faibles. Derville, avoué de Birotteau,
vint et s’élança dans le salon splendide où madame César retenait
de tout son pouvoir son pauvre mari qui voulait aller se coucher
au cinquième étage: «pour ne pas voir les monuments de ma folie!»
disait-il.
--Le procès est gagné, dit Derville.
A ces mots, la figure crispée de César se détendit, mais sa joie
effraya l’oncle Pillerault et Derville. Les femmes sortirent
épouvantées pour aller pleurer dans la chambre de Césarine.
--Je puis emprunter alors, s’écria le parfumeur.
--Ce serait imprudent, dit Derville, ils interjettent appel, la Cour
peut réformer le jugement; mais en un mois nous aurons arrêt.
--Un mois!
César tomba dans un assoupissement dont personne ne tenta de le tirer.
Cette espèce de catalepsie retournée, pendant laquelle le corps vivait
et souffrait, tandis que les fonctions de l’intelligence étaient
suspendues, ce répit donné par le hasard fut regardé comme un bienfait
de Dieu par Constance, par Césarine, par Pillerault et Derville qui
jugèrent bien. Birotteau put ainsi supporter les déchirantes émotions
de la nuit. Il était dans une bergère au coin de la cheminée; à
l’autre se tenait sa femme qui l’observait attentivement, un doux
sourire sur les lèvres, un de ces sourires qui prouvent que les femmes
sont plus près que les hommes de la nature angélique, en ce qu’elles
savent mêler une tendresse infinie à la plus entière compassion,
secret qui n’appartient qu’aux anges aperçus dans quelques rêves
providentiellement semés à de longs intervalles dans la vie humaine.
Césarine, assise sur un petit tabouret, était aux pieds de sa mère, et
frôlait de temps en temps avec sa chevelure les mains de son père en
lui faisant une caresse où elle essayait de mettre les idées que dans
ces crises la voix rend importunes.