Ce dîner du dimanche chez les Ragon devait être la dernière joie

des dix-neuf années heureuses du ménage de Birotteau, joie complète

d’ailleurs. Ragon demeurait rue du Petit-Bourbon-Saint-Sulpice,

à un deuxième étage, dans une antique maison de digne apparence,

dans un vieil appartement à trumeaux où dansaient les bergères en

paniers et où paissaient les moutons de ce dix-huitième siècle dont

les Ragon représentaient si bien la bourgeoisie grave et sérieuse,

à mœurs comiques, à idées respectueuses envers la noblesse, dévouée

au souverain et à l’église. Les meubles, les pendules, le linge, la

vaisselle, tout était patriarcal, à formes neuves par leur vieillesse

même. Le salon, tendu de vieux damas, orné de rideaux en brocatelle,

offrait des duchesses, des bonheurs du jour, un superbe Popinot,

échevin de Sancerre, peint par Latour, le père de madame Ragon, un

bonhomme excellent en peinture, et qui souriait comme un parvenu dans

sa gloire. Au logis, madame Ragon se complétait par un petit chien

anglais de la race de ceux de Charles II, qui faisait un merveilleux

effet sur son petit sofa dur, à formes _rococo_, qui, certes, n’avait

jamais joué le rôle du sofa de Crébillon. Parmi toutes leurs vertus,

les Ragon se recommandaient par la conservation de vieux vins arrivés

à un parfait dépouillement, et par la possession de quelques liqueurs

de madame Anfoux, que des gens assez entêtés pour aimer sans espoir,

disait-on, la belle madame Ragon lui avaient apportées des îles.

Aussi leurs petits dîners étaient-ils prisés! Une vieille cuisinière,

Jeannette, servait les deux vieillards avec un aveugle dévouement,

elle aurait volé des fruits pour leur faire des confitures! Loin de

porter son argent aux caisses d’épargne, elle le mettait sagement

à la loterie, espérant apporter un jour le gros lot à ses maîtres.

Le dimanche où ses maîtres avaient du monde, elle était, malgré ses

soixante ans, à la cuisine pour surveiller les plats, à la table pour

servir avec une agilité qui eût rendu des points à mademoiselle Mars

dans son rôle de Suzanne du _Mariage de Figaro_. Les invités étaient

le juge Popinot, l’oncle Pillerault, Anselme, les trois Birotteau, les

trois Matifat et l’abbé Loraux. Madame Matifat, naguère coiffée en

turban pour danser, vint en robe de velours bleu, gros bas de coton

et souliers de peau de chèvre, des gants de chamois bordés de peluche

verte et un chapeau doublé de rose, orné d’oreilles d’ours. Ces dix

personnes furent réunies à cinq heures. Les vieux Ragon suppliaient

leurs convives d’être exacts. Quand on les invitait, on avait soin

de les faire dîner à cette heure, car ces estomacs de soixante-dix

ans ne se pliaient point aux nouvelles heures prises par le bon ton.

Césarine savait que madame Ragon la placerait à côté d’Anselme: toutes

les femmes, même les dévotes et les sottes, s’entendent en fait

d’amour. La fille du parfumeur s’était donc mise de manière à tourner

la tête à Popinot. Sa mère, qui avait renoncé, non sans douleur, au

notaire, lequel jouait dans sa pensée le rôle d’un prince héréditaire,

contribua, non sans d’amères réflexions, à cette toilette. Constance

descendit le pudique fichu de gaze pour découvrir un peu les épaules

de Césarine et laisser voir l’attachement du col qui était d’une

remarquable élégance. Le corsage à la grecque, croisé de gauche à

droite, à cinq plis, pouvait s’entrouvrir et montrer de délicieuses

rondeurs. La robe mérinos gris de plomb à falbalas bordés d’agréments

verts lui dessinait nettement la taille qui ne parut jamais si fine

ni si souple. Ses oreilles étaient ornées de pendeloques en or

travaillé; ses cheveux relevés à la chinoise permettaient au regard

d’embrasser les suaves fraîcheurs d’une peau nuancée de veines, où

la vie la plus pure éclatait aux endroits mats. Enfin, Césarine

était si coquettement belle que madame Matifat ne put s’empêcher de

l’avouer, sans s’apercevoir que la mère et la fille avaient compris

la nécessité d’ensorceler le petit Popinot. Birotteau ni sa femme,

ni madame Matifat, ne troublèrent la douce conversation que les deux

enfants enflammés par l’amour tinrent à voix basse dans une embrasure

de croisée où le froid déployait ses bises fenestrales. D’ailleurs,

la conversation des grandes personnes s’anima quand le juge Popinot

laissa tomber un mot sur la fuite de Roguin, en faisant observer que

c’était le second notaire qui manquait, et que pareil crime était

jadis inconnu. Madame Ragon, au mot de Roguin, avait poussé le pied de

son frère, Pillerault avait couvert la voix du juge, et tous deux lui

montraient madame Birotteau.

--Je sais tout, dit Constance d’une voix à la fois douce et peinée.

--Eh bien! dit madame Matifat à Birotteau qui baissait humblement la

tête, combien vous emporte-t-il? s’il fallait écouter les bavardages,

vous seriez ruiné.

--Il avait à moi deux cent mille francs. Quant aux quarante qu’il m’a

fait imaginairement prêter par un de ses clients dont l’argent était

dissipé, nous sommes en procès.

--Vous le verrez juger cette semaine, dit Popinot. J’ai pensé que

vous ne m’en voudriez pas d’expliquer votre situation à monsieur le

président; il a ordonné la communication des papiers de Roguin dans la

Chambre du Conseil, afin d’examiner depuis quelle époque les fonds du

prêteur étaient détournés et les preuves du fait allégué par Derville,

qui a plaidé lui-même pour vous éviter des frais.

--Gagnerons-nous? dit madame Birotteau.

--Je ne sais, répondit Popinot. Quoique j’appartienne à la Chambre

où l’affaire est portée, je m’abstiendrai de délibérer quand même on

m’appellerait.

--Mais peut-il y avoir du doute sur un procès si simple? dit

Pillerault. L’acte ne doit-il pas faire mention de la livraison des

espèces, et les notaires déclarer les avoir vu remettre par le prêteur

à l’emprunteur? Roguin irait aux galères s’il était sous la main de la

justice.

--Selon moi, répondit le juge, le prêteur doit se pourvoir contre

Roguin sur le prix de la charge et du cautionnement; mais en des

affaires encore plus claires, quelquefois, à la Cour royale, les

conseillers se trouvent six contre six.

--Comment, mademoiselle, monsieur Roguin s’est enfui? dit Popinot

entendant enfin ce qui se disait. Monsieur César ne m’en a rien dit,

moi qui donnerais mon sang pour lui...

Césarine comprit que toute la famille tenait dans ce _pour lui_, car si

l’innocente fille eût méconnu l’accent, elle ne pouvait se tromper au

regard qui l’enveloppa d’une flamme pourpre.

--Je le savais bien, et je le lui disais, mais il a tout caché à ma

mère et ne s’est confié qu’à moi.

--Vous lui avez parlé de moi dans cette circonstance, dit Popinot; vous

lisez dans mon cœur, mais y lisez-vous tout?

--Peut-être.

--Je suis bien heureux, dit Popinot. Si vous voulez m’ôter toute

crainte, dans un an je serai si riche que votre père ne me recevra plus

si mal quand je lui parlerai de notre mariage. Je ne vais plus dormir

que cinq heures par nuit....

--Ne vous faites pas de mal, dit Césarine avec un accent inimitable en

jetant à Popinot un regard où se lisait toute sa pensée.

--Ma femme, dit César en sortant de table, je crois que ces jeunes gens

s’aiment.

--Eh! bien, tant mieux, dit Constance d’un son de voix grave, ma fille

serait la femme d’un homme de tête et plein d’énergie. Le talent est la

plus belle dot d’un prétendu.

Elle se hâta de quitter le salon et d’aller dans la chambre de madame

Ragon. César avait dit pendant le dîner quelques phrases qui avaient

fait sourire Pillerault et le juge, tant elles accusaient d’ignorance,

et qui rappelèrent à cette malheureuse femme combien son pauvre mari se

trouvait peu de force à lutter contre le malheur. Constance avait des

larmes sur le cœur, elle se défiait instinctivement de du Tillet, car

toutes les mères savent le _Timeo Danaos et dona ferentes_, sans savoir

le latin. Elle pleura dans les bras de sa fille et de madame Ragon sans

vouloir avouer la cause de sa peine.

--C’est nerveux, dit-elle.

Le reste de la soirée fut donné aux cartes par les vieilles gens, et

par les jeunes à ces délicieux petits jeux dits innocents, parce qu’ils

couvrent les innocentes malices des amours bourgeois. Les Matifat se

mêlèrent des petits jeux.

--César, dit Constance en revenant, va dès le trois chez monsieur le

baron de Nucingen, afin d’être sûr de ton échéance du quinze long-temps

à l’avance. S’il arrivait quelque anicroche, est-ce du jour au

lendemain que tu trouverais des ressources?

--J’irai, ma femme, répondit César qui serra la main de Constance et

celle de sa fille en ajoutant: Mes chères biches blanches, je vous ai

donné de tristes étrennes!

Dans l’obscurité du fiacre, ces deux femmes, qui ne pouvaient voir le

pauvre parfumeur, sentirent des larmes tombées chaudes sur leurs mains.

--Espère, mon ami, dit Constance.

--Tout ira bien, papa, monsieur Anselme Popinot m’a dit qu’il verserait

son sang pour toi.

--Pour moi, reprit César, et pour la famille, n’est-ce pas? dit-il en

prenant un air gai.

Césarine serra la main de son père, de manière à lui dire qu’Anselme

était son fiancé.

Pendant les trois premiers jours de l’année, il fut envoyé deux

cents cartes chez Birotteau. Cette affluence d’amitiés fausses, ces

témoignages de faveur sont horribles pour les gens qui se voient

entraînés par le courant du malheur. Birotteau se présenta trois fois

vainement à l’hôtel du fameux banquier royaliste, le baron de Nucingen.

Le commencement de l’année et ses fêtes justifiaient assez l’absence

du financier. La dernière fois, le parfumeur pénétra jusqu’au cabinet

du banquier, où le premier commis lui dit que monsieur de Nucingen,

rentré à cinq heures du matin d’un bal donné par les Keller, ne pouvait

pas être visible à neuf heures et demie. Birotteau sut intéresser à

ses affaires le premier commis, auprès duquel il resta près d’une

demi-heure à causer. Dans la journée, ce ministre de la maison Nucingen

lui écrivit que le baron le recevrait le lendemain, 12, à midi. Quoique

chaque heure apportât une goutte d’absinthe, la journée passa avec une

effrayante rapidité. Le parfumeur vint en fiacre et se fit arrêter à

un pas de l’hôtel dont la cour était encombrée de voitures. Le pauvre

honnête homme eut le cœur bien serré à l’aspect des splendeurs de cette

maison célèbre.

--Il a pourtant liquidé deux fois, se dit-il en montant le superbe

escalier garni de fleurs, en traversant les somptueux appartements par

lesquels la baronne Delphine de Nucingen s’était rendue célèbre. La

baronne avait la prétention de rivaliser les plus riches maisons du

faubourg Saint-Germain, où elle n’était pas encore admise. Le baron

déjeunait avec sa femme. Malgré le nombre de gens qui l’attendaient

dans ses bureaux, il dit que les amis de du Tillet pouvaient entrer à

toute heure. Birotteau tressaillit d’espérance en voyant le changement

qu’avait produit le mot du baron sur la figure d’abord insolente du

valet de chambre.

--_Bartonnez-moi, ma tchaire_, dit le baron à sa femme se levant et

faisant une petite inclination de tête à Birotteau, _mé meinnesir ête

eine ponne reuyaliste hai l’ami drai eindime te ti Dilet. Taillurs,

monsir hai atjouint ti tussième arrontussement et tonne tes palles

d’ine manifissence hassiatique, ti feras sans titte son gonnaissance

afec plésir._

--Mais je serais très-flattée d’aller prendre des leçons chez madame

Birotteau, car Ferdinand... (Allons, pensa le parfumeur, elle le nomme

Ferdinand tout court) nous a parlé de ce bal avec une admiration

d’autant plus précieuse qu’il n’admire rien. Ferdinand est un critique

sévère, tout devait être parfait. En donnerez-vous bientôt un autre?

demanda-t-elle de l’air le plus aimable.

--Madame, de pauvres gens comme nous s’amusent rarement, répondit le

parfumeur en ignorant si c’était raillerie ou compliment banal.

--_Meinnesir Crintod a tiriché la rezdoration te fos habbardements_,

dit le baron.

--Ah! Grindot! un joli petit architecte qui revient de Rome, dit

Delphine de Nucingen, j’en raffole, il me fait des dessins délicieux

sur mon album.

Aucun conspirateur géhenné par le questionnaire à Venise ne fut plus

mal dans les brodequins de la torture que Birotteau ne l’était dans ses

vêtements. Il trouvait un air goguenard à tous les mots.

--_Nîs tonnons essi te bêtîs palles_, dit le baron en jetant un regard

inquisitif sur le parfumeur. _Vis foyez ke tît lai monte san melle!_

--Monsieur Birotteau veut-il déjeuner sans cérémonie avec nous? dit

Delphine en montrant sa table somptueusement servie.

--Madame la baronne, je suis venu pour affaires et suis...

--_Vis!_ dit le baron. _Montame, bermeddez-vis te barler t’iffires?_

Delphine fit un petit mouvement d’assentiment en disant au

baron:--Allez-vous acheter de la parfumerie? Le baron haussa les

épaules et se retourna vers César au désespoir.

--_Ti Dilet breind lei plis fiffe eindéred à vus_, dit-il.

--Enfin, pensa le pauvre négociant, nous arrivons à la question.

--_Afec sa leddre, vis affez tan mâ mêsson eine grétid ki n’ai limidé

ke bar lais pornes te ma brobre forteine..._

Le baume exhilarant que contenait l’eau présentée par l’ange à Agar

dans le désert devait ressembler à la rosée que répandirent dans les

veines du parfumeur ces paroles semi-françaises. Le fin baron, pour

avoir des motifs de revenir sur des paroles bien données et mal

entendues, avait gardé l’horrible prononciation des juifs polonais qui

se flattent de parler français.

--_Et visse aurez eine gomde gourand. Foici gommend nîs brocèterons_,

dit avec une bonhomie alsacienne le bon, le vénérable et grand

financier.

Birotteau ne douta plus de rien, il était commerçant et savait que ceux

qui ne sont pas disposés à obliger n’entrent jamais dans les détails de

l’exécution.

--_Che ne vis abbrendrai bas qu’aux crants gomme aux betits, la Panque

temante troisses zignadires. Tonc fous ferez tis iffits à l’ordre

te nodre ami ti Dilet, et chi les enferrai leu chour même afec ma

zignardire à la Panque, et fis aurez à quadre hires le mondant tis

iffits que vis aurez siscrits lei madin, ai au daux te la Panque.

Tcheu ne feux ni quemmission, ni haissegomde, rienne, gar ch’aurai

lé bonhire te vis êdre acréaple... Mais che mede eine gontission!_

dit-il en effleurant son nez de son index gauche par un mouvement d’une

inimitable finesse.

--Monsieur le baron, elle est accordée d’avance, dit Birotteau qui crut

à quelque prélèvement dans ses bénéfices.

--_Eine gontission à laguelle chaddache lei plis grant brisse, barceque

che feusse kè montame ti Nichinguenne brenne, gomme ille la titte, tei

leizons te montame Pirôdôt._

--Monsieur le baron, ne vous moquez pas de moi, je vous en supplie!

--_Meinnesire Pirôdôt_, dit le financier d’un air sérieux, _cesde

gonfeni, fis nisse infiderez à fodre brochain pal. Mon femme est

chalousse, ille feut foir fos habbardements, tond on li ha titte eine

pienne tcheneralle._

--Monsieur le baron!

--_Oh! si vis nis refoussez, boind de gomde! vis êdes en crant fafure.

Vi! che sais ké visse affiez le bréfet te la Seine ki a ti fenir._

--Monsieur le baron!

--_Vis affiez La Pillartière, ein chendilomne ortinaire te la champre,

pon Fentéheine gomme vis ki fis edes faite plesser... ô quand de Cheint

Roqque._

--Au 13 vendémiaire, monsieur le baron!

--_Visse affiez meinnesire te Lasse-et-bette, meinnesire Fauqueleine te

l’Agatemî..._

--Monsieur le baron!

--_Hé! terteifle, ne zoyez pas si motesde, monsir l’atjouinde, ché

abbris ké le roa affait tite ké fodre palle....._

--Le roi? dit Birotteau qui n’en put savoir davantage.

Il entra familièrement un jeune homme dans l’appartement, et dont le

pas, reconnu de loin par la belle Delphine de Nucingen, l’avait fait

vivement rougir.

--_Ponchour, mon cher te Marsay!_ dit le baron de Nucingen, _brenez ma

blace; il y a, m’a-t-on tite, ein monte fu tans mais bourreaux. Che

sais bourqui! les mines te Wortschinne tonnent teux gabitaux de rendes!

Vi, chai ressi les gomdes! Visse affez cend mille lifres de rende te

plis, matame ti Nichinnkeine. Vi pirrez acheder tis chindires ei odres

papiaulles pour edre choli, gomme zi vis en affiez pesouin._

--Grand Dieu! les Ragon ont vendu leurs actions! s’écria Birotteau.

--Qu’est-ce que ces messieurs? demanda le jeune élégant en souriant.

--_Foilà_, dit monsieur de Nucingen en se retournant, car il atteignait

déjà la porte, _elle me semple que ces bersonnes... Te Marsay, cezi

ai mennesire Pirôdôt, vodre barfumire, ki tonne tes palles t’eine

manniffissensse hassiatique, ai ke lei roa ha tégorai..._

De Marsay prit son lorgnon et dit:--Ah! c’est vrai, je pensais que

cette figure ne m’était pas inconnue. Vous allez donc parfumer vos

affaires de quelque vertueux cosmétique, les huiler...

--_Ai Pien, ces Rakkons_, reprit le baron en faisant une grimace

d’homme mécontent, _afaient eine gomde chaise moi, che les ai faforissé

t’eine fordine, et ils n’ont bas si l’addentre ein chour te plis._

--Monsieur le baron! s’écria Birotteau.

Le bonhomme trouvait son affaire extrêmement obscure, et, sans saluer

la baronne ni de Marsay, il courut après le banquier. Monsieur de

Nucingen était sur la première marche de l’escalier, le parfumeur

l’atteignit au bas quand il entrait dans ses bureaux. En ouvrant la

porte, monsieur de Nucingen vit un geste désespéré de cette pauvre

créature qui se sentait enfoncer dans un gouffre, et il lui dit: _Eh

pien! c’esde andenti? foyesse ti Dilet, ai harranchez tit affec li._

Birotteau crut que de Marsay pouvait avoir de l’empire sur le baron, il

remonta l’escalier avec la rapidité d’une hirondelle, se glissa dans la

salle à manger où la baronne et de Marsay devaient encore se trouver:

il avait laissé Delphine attendant son café à la crème. Il vit bien

le café servi, mais la baronne et le jeune élégant avaient disparu.

Le valet de chambre sourit à l’étonnement du parfumeur qui descendit

lentement les escaliers. César courut chez du Tillet qui était, lui

dit-on, à la campagne, chez madame Roguin. Le parfumeur prit un

cabriolet et paya pour être conduit aussi promptement que par la poste

à Nogent-sur-Marne. A Nogent-sur-Marne, le concierge lui apprit que

_Monsieur et Madame_ étaient repartis à Paris. Birotteau revint brisé.

Lorsqu’il raconta sa tournée à sa femme et à sa fille, il fut stupéfait

de trouver sa Constance, ordinairement perchée comme un oiseau de

malheur sur la moindre aspérité commerciale, lui donner les plus douces

consolations et lui affirmer que tout irait bien.

Le lendemain, Birotteau se trouva dès sept heures dans la rue de du

Tillet, au petit jour, en faction. Il pria le portier de du Tillet

de le mettre en rapport avec le valet de chambre de du Tillet en

glissant dix francs au portier. César obtint la faveur de parler au

valet de chambre de du Tillet, et lui demanda de l’introduire auprès

de du Tillet aussitôt que du Tillet serait visible, et il glissa deux

pièces d’or dans la main du valet de chambre de du Tillet. Ces petits

sacrifices et ces grandes humiliations, communes aux courtisans et

aux solliciteurs, lui permirent d’arriver à son but. A huit heures

et demie, au moment où son ancien commis passait une robe de chambre

et secouait les idées confuses du réveil, bâillait, se détortillait,

demandant pardon à son ancien patron, Birotteau se trouva face à face

avec le tigre affamé de vengeance dans lequel il voyait son seul ami.

--Faites, faites, dit Birotteau.

--Que voulez-vous, _mon bon César_? dit du Tillet.

César livra, non sans d’affreuses palpitations, la réponse et les

exigences du baron de Nucingen à l’inattention de du Tillet, qui

l’entendait en cherchant son soufflet, en grondant son valet de

chambre sur la maladresse avec laquelle il allumait son feu. Le

valet de chambre écoutait, César ne l’apercevait pas, mais il le vit

enfin, s’arrêta confus et reprit au coup d’éperon que lui donna du

Tillet:--Allez, allez, je vous écoute! dit le banquier distrait. Le

bonhomme avait sa chemise mouillée. Sa sueur se glaça quand du Tillet

dirigea son regard fixe sur lui, lui laissa voir ses prunelles d’argent

tigrées par quelques fils d’or, en le perçant jusqu’au cœur par une

lueur diabolique.

--Mon cher patron, la Banque a refusé des effets de vous passés par la

maison Claparon à Gigonnet, _sans garantie_; est-ce ma faute? Comment

vous, vieux juge consulaire, faites-vous de pareilles boulettes? Je

suis avant tout banquier. Je vous donnerai mon argent, mais je ne

saurais exposer ma signature à recevoir un refus de la Banque; je

n’existe que par le crédit, nous en sommes tous là. Voulez-vous de

l’argent?

--Pouvez-vous me donner tout ce dont j’ai besoin?

--Cela dépend de la somme à payer! Combien vous faut-il?

--Trente mille francs.

--Beaucoup de tuyaux de cheminées sur la tête, fit du Tillet en

éclatant de rire.

En entendant ce rire, le parfumeur, abusé par le luxe de du Tillet,

voulut y voir le rire d’un homme pour qui la somme était peu de chose,

il respira.

Du Tillet sonna.

--Faites monter mon caissier.

--Il n’est pas arrivé, monsieur, répondit le valet de chambre.

--Ces drôles-là se moquent de moi! il est huit heures et demie, on doit

avoir fait pour un million d’affaires à cette heure-ci.

Cinq minutes après, monsieur Legras monta.

--Qu’avons-nous en caisse?

--Vingt mille francs seulement. Monsieur a donné l’ordre d’acheter pour

trente mille francs de rente au comptant, payables le quinze.

--C’est vrai, je dors encore.

Le caissier regarda Birotteau d’un air louche et sortit.

--Si la vérité était bannie de la terre, elle confierait son dernier

mot à un caissier, dit du Tillet. N’avez-vous pas un intérêt chez le

petit Popinot qui vient de s’établir? dit-il après une horrible pause

pendant laquelle la sueur emperla le front du parfumeur.

--Oui, dit naïvement Birotteau, croyez-vous que vous pourriez

m’escompter sa signature pour une somme importante?

--Apportez-moi cinquante mille francs de ses acceptations, je vous les

ferai faire à un taux raisonnable chez un certain Gobseck, très-doux

quand il a beaucoup de fonds à placer, et il en a.

Birotteau revint chez lui navré, sans s’apercevoir que les banquiers se

le renvoyaient comme un volant sur des raquettes; mais Constance avait

déjà deviné que tout crédit était impossible. Si déjà trois banquiers

avaient refusé, tous devaient s’être questionnés sur un homme aussi en

vue que l’adjoint, et conséquemment la Banque de France n’était plus

une ressource.

--Essaye de renouveler, dit Constance, et va chez monsieur Claparon,

ton co-associé, enfin chez tous ceux à qui tu as remis les effets du

quinze, et propose des renouvellements. Il sera toujours temps de

revenir chez les escompteurs avec du papier Popinot.

--Demain le treize! dit Birotteau tout à fait abattu.

Suivant l’expression de son prospectus, il jouissait de son tempérament

sanguin qui consomme énormément par les émotions ou par la pensée,

et qui veut absolument du sommeil pour réparer ses pertes. Césarine

l’amena dans le salon et lui joua pour le récréer le _Songe de

Rousseau_, très-joli morceau d’Hérold. Constance travaillait auprès

de lui. Le pauvre homme se laissa aller la tête sur une ottomane, et

toutes les fois qu’il levait les yeux sur elle, il la voyait un doux

sourire sur les lèvres; il s’endormit ainsi.

--Pauvre homme! dit Constance, à quelles tortures il est réservé,

pourvu qu’il y résiste.

--Eh! qu’as-tu, maman? dit Césarine en voyant sa mère en pleurs.

--Chère fille, je vois venir une faillite. Si ton père est obligé de

déposer son bilan, il faudra n’implorer la pitié de personne. Mon

enfant, sois préparée à devenir une simple fille de magasin. Si je te

vois prendre ton parti courageusement, j’aurai la force de recommencer

la vie. Je connais ton père, il ne soustraira pas un denier,

j’abandonnerai mes droits, on vendra tout ce que nous possédons. Toi,

mon enfant, porte demain tes bijoux et ta garde-robe chez ton oncle

Pillerault, car tu n’es obligée à rien.

Césarine fut saisie d’un effroi sans bornes en entendant ces paroles

dites avec une simplicité religieuse. Elle forma le projet d’aller

trouver Anselme, mais sa délicatesse l’en empêcha.

La Comédie humaine - Volume 10. Scènes de la vie parisienne - Tome 02 · 第 36 / 44 段