--Bien, dit Claparon. Vous avez été juge, vous êtes habile commerçant,

vous savez que l’on doit tout prévoir, ne vous étonnez donc pas que je

fasse mon métier.

--Monsieur Claparon a raison, dit Joseph Lebas.

--J’ai raison, reprit Claparon, raison commercialement. Mais cette

affaire est territoriale. Or, que dois-je recevoir, moi?... de

l’argent, car il faudra donner de l’argent à nos vendeurs. Laissons

de côté les deux cent quarante mille francs que monsieur Birotteau

trouvera, j’en suis sûr, dit Claparon en regardant Lebas. Je venais

vous demander la bagatelle de vingt-cinq mille francs, dit-il en

regardant Birotteau.

--Vingt-cinq mille francs, s’écria César en se sentant de la glace au

lieu de sang dans les veines. Mais, monsieur, à quel titre?

--Hé! mon cher monsieur, nous sommes obligés de réaliser les ventes

par-devant notaire. Or, relativement au prix, nous pouvons nous

entendre entre nous; mais avec le fisc, votre serviteur! Le fisc ne

s’amuse pas à dire des paroles oiseuses, il fait crédit de la main à

la poche, et nous avons à lui cracher quarante-quatre mille francs de

droits cette semaine. J’étais loin de m’attendre à des reproches en

venant ici, car, pensant que ces vingt-cinq mille francs pouvaient vous

gêner, j’avais à vous annoncer que, par le plus grand des hasards, je

vous ai sauvé...

--Quoi? dit Birotteau en faisant entendre ce cri de détresse auquel

aucun homme ne se trompe.

--Une misère! les vingt-cinq mille francs d’_effets sur divers_

que Roguin m’avait remis à négocier, je vous en ai crédité sur

l’enregistrement et les frais dont je vous enverrai le compte; il y a

la petite négociation à déduire, vous me redevrez six ou sept mille

francs.

--Tout cela me semble parfaitement juste, dit Lebas. A la place de

monsieur, qui me paraît très-bien entendre les affaires, j’agirais de

même envers un inconnu.

--Monsieur Birotteau ne mourra pas de cela, dit Claparon, il faut plus

d’un coup pour tuer un vieux loup; j’ai vu des loups avec des balles

dans la tête courir comme..., et, pardieu, comme des loups.

--Qui peut prévoir une scélératesse semblable à celle de Roguin?

dit Lebas autant effrayé du silence de César que d’une si énorme

spéculation étrangère à la parfumerie.

--Il s’en est peu fallu que je ne donnasse quittance de quatre cent

mille francs à monsieur, dit Claparon, et j’étais _fumé_. J’avais

remis cent mille francs à Roguin la veille. Notre confiance mutuelle

m’a sauvé. Que les fonds fussent à l’étude, ou fussent chez moi

jusqu’au jour des contrats définitifs, la chose nous semblait à tous

indifférente.

--Il aurait mieux valu que chacun gardât son argent à la Banque

jusqu’au moment de payer, dit Lebas.

--Roguin était la Banque pour moi, dit César. Mais il est dans

l’affaire, reprit-il en regardant Claparon.

--Oui, pour un quart, sur parole, répondit Claparon. Après la sottise

de lui laisser emporter mon argent, il y en a une plus pommée, ce

serait de lui en donner. S’il m’envoie mes cent mille francs, et

deux cent mille autres pour sa part, alors nous verrons! Mais il se

gardera bien de me les envoyer pour une affaire qui demande cinq ans de

pot-bouille avant de donner un premier potage. S’il n’emporte, comme

on le dit, que trois cent mille francs, il lui faut bien quinze mille

livres de rente pour vivre convenablement à l’étranger.

--Le bandit!

--Eh! mon Dieu, une passion a conduit là Roguin, dit Claparon. Quel est

le vieillard qui peut répondre de ne pas se laisser dominer, emporter

par sa dernière fantaisie? Personne de nous, qui sommes sages, ne

sait comment il finira. Un dernier amour, eh! c’est le plus violent.

Et si _nous_ sommes _gobés_, n’est-ce pas notre faute? Comment ne

nous sommes-nous pas défiés d’un notaire qui se mettait dans une

spéculation? Tout notaire, tout agent de change, tout courtier faisant

une affaire, est suspect. La faillite est pour eux une banqueroute

frauduleuse, ils iraient en cour d’assises, ils préfèrent alors aller

dans une cour étrangère. Je ne ferai plus pareille école. Eh! bien,

nous sommes assez faibles pour ne pas faire condamner par contumace

des gens chez qui nous sommes allés dîner, qui nous ont donné de beaux

bals, des gens du monde, enfin! Personne ne se plaint, on a tort.

--Grand tort, dit Birotteau: la loi sur les faillites et sur les

déconfitures est à refaire.

--Si vous aviez besoin de moi, dit Lebas à Birotteau, je suis tout à

vous.

--Monsieur n’a besoin de personne, dit l’infatigable bavard chez qui du

Tillet avait lâché les écluses après y avoir mis l’eau, car Claparon

répétait une leçon qui lui avait été très-habilement soufflée par du

Tillet. Son affaire est claire: la faillite de Roguin donnera cinquante

pour cent de dividende, à ce que le petit Crottat m’a dit. Outre ce

dividende, monsieur Birotteau retrouve quarante mille francs que son

prêteur n’avait pas; puis il peut emprunter sur ses propriétés. Or,

nous n’avons à payer deux cent mille francs à nos vendeurs que dans

quatre mois. D’ici là, monsieur Birotteau paiera ses effets, car

monsieur ne devait pas compter sur ce que Roguin a emporté pour les

acquitter. Mais quand même monsieur Birotteau serait un peu serré...

eh! bien, avec quelques circulations, il arrivera.

Le parfumeur avait repris courage en entendant Claparon analyser

son affaire, et la résumer en lui traçant pour ainsi dire son plan

de conduite. Aussi, sa contenance devint-elle ferme et décidée, et

conçut-il une grande idée des moyens de cet ancien voyageur. Du Tillet

avait jugé à propos de se faire croire victime de Roguin par Claparon.

Il avait remis cent mille francs à Claparon pour les donner à Roguin,

qui les lui avait rendus. Claparon inquiet jouait son rôle au naturel,

il disait à quiconque voulait l’entendre que Roguin lui coûtait cent

mille francs. Du Tillet n’avait pas jugé Claparon assez fort, il lui

croyait encore trop de principes d’honneur et de délicatesse pour lui

confier ses plans dans toute leur étendue, il le savait incapable de le

deviner.

--Si notre premier ami n’est pas notre première dupe, nous n’en

trouverions pas une seconde, dit-il à Claparon le jour où recevant des

reproches de son proxénète commercial il le brisa comme un instrument

usé.

Monsieur Lebas et Claparon s’en allèrent ensemble.

--Je puis m’en tirer, se dit Birotteau. Mon passif en effets à payer

s’élève à deux cent trente-cinq mille francs, à savoir soixante-quinze

mille francs pour ma maison, et cent soixante-quinze mille francs pour

les terrains. Or, pour suffire à ces paiements, j’ai le dividende

Roguin qui sera peut-être de cent mille francs, je puis faire annuler

l’emprunt sur mes terrains, en tout cent quarante. Il s’agit de gagner

cent mille francs avec l’Huile Céphalique, et d’atteindre, avec

quelques billets de service, ou par un crédit chez un banquier, le

moment où j’aurai réparé la perte, et où les terrains arriveront à leur

plus-value.

Une fois que dans le malheur un homme peut se faire un roman

d’espérance par une suite de raisonnements plus ou moins justes avec

lesquels il bourre son oreiller pour y reposer sa tête, il est souvent

sauvé. Beaucoup de gens ont pris la confiance que donne l’illusion

pour de l’énergie, et peut-être l’espoir est-il la moitié du courage.

Aussi la religion catholique en a-t-elle fait une vertu. L’espérance

n’a-t-elle pas soutenu beaucoup de faibles, en leur donnant le temps

d’attendre les hasards de la vie? Résolu d’aller chez l’oncle de sa

femme exposer sa situation avant de chercher des secours ailleurs,

Birotteau ne descendit pas la rue Saint-Honoré jusqu’à la rue des

Bourdonnais sans éprouver des angoisses ignorées et qui l’agitèrent

si violemment qu’il crut sa santé dérangée. Il avait le feu dans les

entrailles. En effet, les gens qui sentent par le diaphragme souffrent

là, de même que les gens qui perçoivent par la tête ressentent des

douleurs cérébrales. Dans les grandes crises, le physique est atteint

là où le tempérament a mis pour l’individu le siége de la vie: les

faibles ont la colique, Napoléon s’endort. Avant de monter à l’assaut

d’une confiance en passant par dessus toutes les barrières de la

fierté, les gens d’honneur doivent avoir senti plus d’une fois au

cœur l’éperon de la nécessité, cette dure cavalière! Aussi Birotteau

s’était-il laissé éperonner pendant deux jours avant de venir chez son

oncle, il ne se décida même que par des raisons de famille: en tout

état de cause, il devait expliquer sa situation au sévère quincaillier.

Néanmoins, en arrivant à la porte, il ressentit cette intime

défaillance que tout enfant a éprouvée en entrant chez un dentiste;

mais ce défaut de cœur embrassait la vie dans son entier, au lieu

d’embrasser une douleur passagère. Birotteau monta lentement. Il trouva

le vieillard lisant le _Constitutionnel_ au coin de son feu, devant

la petite table ronde où était son frugal déjeuner: un petit pain, du

beurre, du fromage de Brie et une tasse de café.

--Voilà le vrai sage, dit Birotteau en enviant la vie de son oncle.

--Eh! bien, lui dit Pillerault en ôtant ses besicles, j’ai su hier au

café David l’affaire de Roguin, l’assassinat de la belle Hollandaise

sa maîtresse! J’espère que, prévenu par nous qui voulions être

propriétaires réels, tu es allé prendre quittance de Claparon.

--Hélas! mon oncle, tout est là, vous avez mis le doigt sur la plaie.

Non.

--Ah! bouffre, tu es ruiné, dit Pillerault en laissant tomber son

journal que Birotteau ramassa quoique ce fût le _Constitutionnel_.

Pillerault fut si violemment frappé par ses réflexions que sa figure de

médaille et de style sévère se bronza comme le métal sous un coup de

balancier: il demeura fixe, regarda sans la voir la muraille d’en face

au travers de ses vitres, en écoutant le long discours de Birotteau.

Évidemment il entendait et jugeait, il pesait le pour et le contre

avec l’inflexibilité d’un Minos qui avait passé le Styx du commerce en

quittant le quai des Morfondus pour son petit troisième étage.

--Eh! bien, mon oncle? dit Birotteau qui attendait une réponse après

avoir conclu par une prière de vendre pour soixante mille francs de

rentes.

--Eh! bien, mon pauvre neveu, je ne le puis pas, tu es trop fortement

compromis. Les Ragon et moi nous allons perdre chacun nos cinquante

mille francs. Ces braves gens ont vendu par mon conseil leurs actions

dans les mines de Vortschin: je me crois obligé, en cas de perte, non

de leur rendre le capital, mais de les secourir, de secourir ma nièce

et Césarine. Il vous faudra peut-être du pain à tous, vous le trouverez

chez moi...

--Du pain, mon oncle?

--Eh! bien, oui, du pain. Vois donc les choses comme elles sont: _tu ne

t’en tireras pas_. De cinq mille six cents francs de rentes, je pourrai

distraire quatre mille francs pour les partager entre vous et les

Ragon. Ton malheur arrivé, je connais Constance, elle travaillera comme

une perdue, elle se refusera tout, et toi aussi, César!

--Tout n’est pas désespéré, mon oncle.

--Je ne vois pas comme toi.

--Je vous prouverai le contraire.

--Rien ne me fera plus de plaisir.

Birotteau quitta Pillerault sans rien répondre. Il était venu chercher

des consolations et du courage, il recevait un second coup moins fort

à la vérité que le premier; mais au lieu de porter sur la tête, il

frappait au cœur: le cœur était toute la vie de ce pauvre homme. Il

revint après avoir descendu quelques marches.

--Monsieur, dit-il d’une voix froide, Constance ne sait rien,

gardez-moi le secret au moins. Et priez les Ragon de ne pas m’ôter chez

moi la tranquillité dont j’ai besoin pour lutter contre le malheur.

Pillerault fit un signe de consentement.

--Du courage, César, ajouta-t-il, je te vois fâché contre moi, mais

plus tard tu me rendras justice en pensant à ta femme et à ta fille.

Découragé par l’opinion de son oncle auquel il reconnaissait une

lucidité particulière, César tomba de toute la hauteur de son espoir

dans les marais fangeux de l’incertitude. Quand, dans ces horribles

crises commerciales, un homme n’a pas une âme trempée comme celle de

Pillerault, il devient le jouet des événements: il suit les idées

d’autrui, les siennes, comme un voyageur court après des feux follets.

Il se laisse emporter par le tourbillon au lieu de se coucher sans le

regarder quand il passe, ou de s’élever pour en suivre la direction en

y échappant. Au milieu de sa douleur, Birotteau se souvint du procès

relatif à son emprunt. Il alla rue Vivienne, chez Derville, son avoué,

pour commencer au plus tôt la procédure, dans le cas où l’avoué

verrait quelque chance de faire annuler le contrat. Le parfumeur trouva

Derville enveloppé dans sa robe de chambre en molleton blanc, au coin

de son feu, calme et posé, comme tous les avoués rompus aux plus

terribles confidences. Birotteau remarqua pour la première fois cette

froideur nécessaire, qui glace l’homme passionné, blessé, pris par la

fièvre de l’intérêt en danger, et douloureusement atteint dans sa vie,

dans son honneur, dans sa femme et ses enfants, comme l’était Birotteau

racontant son malheur.

--S’il est prouvé, lui dit Derville après l’avoir écouté, que le

prêteur ne possédait plus chez Roguin la somme que Roguin vous faisait

lui prêter, comme il n’y a pas eu délivrance d’espèces, il y a lieu à

rescision: le prêteur aura son recours sur le cautionnement, comme vous

pour vos cent mille francs. Je réponds alors du procès autant qu’on

peut en répondre, il n’y a pas de procès gagné d’avance.

L’avis d’un si fort jurisconsulte rendit un peu de courage au

parfumeur, qui pria Derville d’obtenir jugement dans la quinzaine.

L’avoué répondit que peut-être il aurait avant trois mois un jugement

qui annulerait le contrat.

--Dans trois mois! dit le parfumeur qui croyait avoir trouvé des

ressources.

--Mais, tout en obtenant une prompte mise au rôle, nous ne pouvons

pas mettre votre adversaire à votre pas: il usera des délais de la

procédure, les avocats ne sont pas toujours là; qui sait si votre

partie adverse ne se laissera pas condamner par défaut? On ne marche

pas comme on veut, mon cher maître! dit Derville en souriant.

--Mais au tribunal de commerce? dit Birotteau.

--Oh! dit l’avoué, les juges consulaires et les juges de première

instance sont deux sortes de juges. Vous autres, vous sabrez les

affaires! Au palais nous avons des formes. La forme est protectrice

du droit. Aimeriez-vous un jugement à brûle-pourpoint qui vous ferait

perdre vos quarante mille francs? Eh! bien, votre adversaire, qui va

voir cette somme compromise, se défendra. Les délais sont les chevaux

de frise judiciaires.

--Vous avez raison, dit Birotteau qui salua Derville et sortit la mort

dans le cœur.

--Ils ont tous raison. De l’argent! de l’argent! criait le parfumeur

par les rues en se parlant à lui-même, comme font tous les gens

affairés de ce turbulent et bouillonnant Paris, qu’un poète moderne

nomme une cuve. En le voyant entrer, celui de ses commis qui allait

partout présentant les mémoires lui dit que, vu l’approche du jour de

l’an, chacun rendait l’acquit de la facture et la gardait.

--Il n’y a donc d’argent nulle part, dit le parfumeur à haute voix dans

la boutique.

Il se mordit les lèvres, ses commis avaient tous levé la tête vers lui.

Cinq jours se passèrent ainsi, cinq jours pendant lesquels Braschon,

Lourdois, Thorein, Grindot, Chaffaroux, tous les créanciers non réglés

passèrent par les phases caméléonesques que subit le créancier avant

d’arriver de l’état paisible où le met la confiance aux couleurs

sanguinolentes de la Bellone commerciale. A Paris, la période

astringente de la défiance est aussi rapide à venir que le mouvement

expansif de la confiance est lent à se décider: une fois tombé dans le

système restrictif des craintes et des précautions commerciales, le

créancier arrive à des lâchetés sinistres qui le mettent au-dessous

du débiteur. D’une politesse doucereuse, les créanciers passèrent au

rouge de l’impatience, aux pétillements sombres des importunités, aux

éclats du désappointement, au froid bleu d’un parti pris, et à la noire

insolence de l’assignation préparée. Braschon, ce riche tapissier du

faubourg Saint-Antoine qui n’avait pas été invité au bal, sonna la

charge en créancier blessé dans son amour-propre: il voulait être

payé dans les vingt-quatre heures; il exigeait des garanties, non des

dépôts de meubles, mais une hypothèque inscrite après les quarante

mille francs sur les terrains du faubourg. Malgré la violence de leurs

réclamations, ils laissèrent encore quelques intervalles de repos

pendant lesquels Birotteau respirait. Au lieu de vaincre ces premiers

tiraillements d’une position difficile par une résolution forte, César

usa son intelligence à empêcher que sa femme, la seule personne qui

pût le conseiller, ne les connût. Il faisait sentinelle sur le seuil

de sa porte, autour de sa boutique. Il avait mis Célestin dans le

secret de sa gêne momentanée, et Célestin examinait son patron d’un

regard aussi curieux qu’étonné: à ses yeux, César s’amoindrissait,

comme s’amoindrissent dans les désastres les hommes habitués au

succès et dont toute la force consiste dans l’acquis que donne la

routine aux moyennes intelligences. Sans avoir l’énergique capacité

nécessaire pour se défendre sur tant de points menacés à la fois,

César eut cependant le courage d’envisager sa position. Pour la fin

du mois de décembre et le quinze janvier, il lui fallait, tant pour

sa maison que pour ses échéances, ses loyers et ses obligations au

comptant, une somme de soixante mille francs, dont trente mille pour

le trente décembre; toutes ses ressources en donnaient à peine vingt

mille; il lui manquait donc dix mille francs. Pour lui, rien ne parut

désespéré, car il ne voyait déjà plus que le moment présent, comme les

aventuriers qui vivent au jour le jour. Avant que le bruit de sa gêne

ne devînt public, il résolut donc de tenter ce qui lui paraissait un

grand coup, en s’adressant au fameux François Keller, banquier, orateur

et philanthrope, célèbre par sa bienfaisance et par son désir d’être

utile au commerce parisien, en vue d’être toujours à la Chambre un des

députés de Paris. Le banquier était libéral, Birotteau était royaliste;

mais le parfumeur le jugea d’après son cœur, et trouva dans la

différence des opinions un motif de plus pour obtenir un compte. Au cas

où des valeurs seraient nécessaires, il ne doutait pas du dévouement

de Popinot, auquel il comptait demander une trentaine de mille francs

d’effets, qui aideraient à atteindre le gain de son procès, offert en

garantie aux créanciers les plus altérés. Le parfumeur expansif, qui

disait sur l’oreiller à sa chère Constance les moindres émotions de

son existence, qui y puisait du courage, qui y cherchait les lumières

de la contradiction, ne pouvait s’entretenir de sa situation ni avec

son premier commis, ni avec son oncle, ni avec sa femme. Ses idées lui

pesaient doublement. Mais il aimait mieux souffrir que de jeter ce

brasier dans l’âme de sa femme. Ce généreux martyr voulait lui raconter

le danger quand il serait passé. Peut-être reculait-il devant cette

horrible confidence. La peur que lui inspirait sa femme lui donnait

du courage. Il allait tous les matins entendre une messe basse à

Saint-Roch, et il prenait Dieu pour confident.

--Si, en rentrant de Saint-Roch chez moi, je ne trouve pas de soldat,

ma demande réussira. Ce sera la réponse de Dieu, se disait-il après

avoir prié Dieu de le secourir.

Et il était heureux de ne pas rencontrer de soldat. Cependant il

avait le cœur trop oppressé, il lui fallut un autre cœur où il pût

gémir. Césarine, à laquelle il s’était déjà confié lors de la fatale

nouvelle, eut tout son secret. Il y eut entre eux des regards jetés

à la dérobée, des regards pleins de désespoir et d’espoir étouffés,

des invocations lancées avec une mutuelle ardeur, des demandes et des

réponses sympathiques, des lueurs d’âme à âme. Birotteau se faisait

gai, jovial pour sa femme. Constance faisait-elle une question, bah!

tout allait bien, Popinot, auquel César ne pensait pas, réussissait!

l’huile s’enlevait! les effets Claparon seraient payés, il n’y avait

rien à craindre. Cette fausse joie était effrayante. Quand sa femme

était endormie dans ce lit somptueux, Birotteau se dressait sur son

séant, il tombait dans la contemplation de son malheur. Césarine

arrivait parfois alors en chemise, un châle sur ses blanches épaules,

pieds nus.

--Papa, je t’entends, tu pleures, disait-elle en pleurant elle-même.

Birotteau fut dans un tel état de torpeur après avoir écrit la lettre

par laquelle il demandait un rendez-vous au grand François Keller que

sa fille l’emmena dans Paris. Il aperçut seulement alors dans les rues

d’énormes affiches rouges, et ses regards furent frappés par ces mots:

HUILE CÉPHALIQUE.

Pendant les catastrophes occidentales de la Reine des Roses, la maison

A. Popinot se levait radieuse dans les flammes orientales du succès.

Conseillé par Gaudissart et par Finot, Anselme avait lancé son huile

avec audace. Deux mille affiches avaient été mises depuis trois

jours aux endroits les plus apparents de Paris. Personne ne pouvait

éviter de se trouver face à face avec l’Huile Céphalique et de lire

une phrase concise, inventée par Finot, sur l’impossibilité de faire

pousser les cheveux et sur le danger de les teindre, accompagnée de la

citation du Mémoire lu à l’Académie des sciences par Vauquelin; un vrai

certificat de vie pour les cheveux morts promis à ceux qui useraient de

l’Huile Céphalique. Tous les coiffeurs de Paris, les perruquiers, les

parfumeurs avaient décoré leurs portes de cadres dorés, contenant un

bel imprimé sur papier vélin, en tête duquel brillait la gravure d’Héro

et de Léandre réduite, avec cette assertion en épigraphe: _Les anciens

peuples de l’antiquité conservaient leurs chevelures par l’emploi de

l’Huile Céphalique._

--Il a inventé les cadres permanents, l’annonce éternelle! se dit

Birotteau qui demeura stupéfait en regardant la devanture de la

Cloche-d’Argent.

--Tu n’as donc pas vu chez toi, lui dit sa fille, un cadre que

monsieur Anselme est venu lui-même apporter, en déposant à Célestin

trois cents bouteilles d’huile?

--Non, dit-il.

--Célestin en a déjà vendu cinquante à des passants, et soixante à des

pratiques!

--Ah! dit César.

Le parfumeur, étourdi par les mille cloches que la misère tinte aux

oreilles de ses victimes, vivait dans un mouvement vertigineux; la

veille, Popinot l’avait attendu pendant une heure, et s’en était allé

après avoir causé avec Constance et Césarine, qui lui dirent que César

était absorbé par sa grande affaire.

--Ah! oui, l’affaire des terrains.

La Comédie humaine - Volume 10. Scènes de la vie parisienne - Tome 02 · 第 33 / 44 段