ne pas presser le parfumeur.
--Je vous ai remis mon mémoire à cause de la fin de l’année, dit-il à
l’oreille de César, je n’ai besoin de rien.
--Eh! bien, qu’as-tu, César? dit Pillerault en remarquant la surprise
de son neveu qui, stupéfait par la vue du mémoire, ne répondait ni à
Ragon ni à Lourdois.
--Ah! une vétille, j’ai pris cinq mille francs d’effets au marchand
de parapluies mon voisin, qui fait faillite. S’il m’avait donné des
valeurs mauvaises, je serais gobé comme un niais.
--Il y a pourtant long-temps que je vous l’ai dit, s’écria Ragon: celui
qui se noie s’accrocherait à la jambe de son père pour se sauver, et
il le noie avec lui. J’en ai tant observé, de faillites! on n’est pas
précisément fripon au commencement du désastre, mais on le devient par
nécessité.
--C’est vrai, dit Pillerault.
--Ah! si j’arrive jamais à la Chambre des Députés, ou si j’ai quelque
influence dans le gouvernement... dit Birotteau se dressant sur ses
pointes et retombant sur ses talons.
--Que feriez-vous? dit Lourdois, car vous êtes un sage.
Molineux, que toute discussion sur le Droit intéressait, resta dans la
boutique; et comme l’attention des autres rend attentif, Pillerault et
Ragon, qui connaissaient les opinions de César, l’écoutèrent néanmoins
aussi gravement que les trois étrangers.
--Je voudrais, dit le parfumeur, un tribunal de juges inamovibles avec
un ministère public jugeant au criminel. Après une instruction, pendant
laquelle un juge remplirait immédiatement les fonctions actuelles
des agents, syndics et juge-commissaire, le négociant serait déclaré
_failli réhabilitable_ ou _banqueroutier_. Failli réhabilitable, il
serait tenu de tout payer; il serait alors le gardien de ses biens, de
ceux de sa femme; car ses droits, ses héritages, tout appartiendrait à
ses créanciers; il gérerait pour leur compte et sous une surveillance;
enfin, il continuerait les affaires en signant toutefois: _un tel,
failli_, jusqu’au parfait remboursement. Banqueroutier, il serait
condamné, comme autrefois, au pilori dans la salle de la Bourse, exposé
pendant deux heures, coiffé du bonnet vert. Ses biens, ceux de sa femme
et ses droits seraient acquis aux créanciers, et il serait banni du
royaume.
--Le commerce serait un peu plus sûr, dit Lourdois, et l’on regarderait
à deux fois avant de faire des opérations.
--La loi actuelle n’est point suivie, dit César exaspéré; sur cent
négociants, il y en a plus de cinquante qui sont de soixante-quinze
pour cent au-dessous de leurs affaires, ou qui vendent leurs
marchandises à vingt-cinq pour cent au-dessous du prix d’inventaire,
et qui ruinent ainsi le commerce.
--Monsieur est dans le vrai, dit Molineux, la loi actuelle laisse trop
de latitude. Il faut ou l’abandon total ou l’infamie.
--Eh! diantre, dit César, un négociant, au train dont vont les choses,
va devenir un voleur patenté. Avec sa signature, il peut puiser dans la
caisse de tout le monde.
--Vous n’êtes pas tendre, monsieur Birotteau, dit Lourdois.
--Il a raison, dit le vieux Ragon.
--Tous les faillis sont suspects, dit César exaspéré par cette petite
perte qui lui sonnait aux oreilles comme le premier cri de l’_hallali_
à celles d’un cerf.
En ce moment le maître-d’hôtel apporta la facture de Chevet. Puis un
patronnet de Félix, un garçon du café de Foy, la clarinette de Collinet
arrivèrent avec les mémoires de leurs maisons.
--Le quart d’heure de Rabelais, dit Ragon en souriant.
--Ma foi, vous avez donné une belle fête, dit Lourdois.
--Je suis occupé, dit César à tous les garçons qui laissèrent les
factures.
--Monsieur Grindot, dit Lourdois en voyant l’architecte pliant un effet
que signa Birotteau, vous vérifierez et réglerez mon mémoire, il n’y a
qu’à toiser, tous les prix sont convenus par vous au nom de monsieur
Birotteau.
Pillerault regarda Lourdois et Grindot.
--Des prix convenus d’architecte à entrepreneur, dit l’oncle à
l’oreille du neveu, tu es volé.
Grindot sortit, Molineux le suivit et l’aborda d’un air mystérieux.
--Monsieur, lui dit-il, vous m’avez écouté, mais vous ne m’avez pas
entendu, je vous souhaite un parapluie.
La peur saisit Grindot. Plus un bénéfice est illégal, plus l’homme y
tient; le cœur humain est ainsi fait. L’artiste avait en effet étudié
l’appartement avec amour, il y avait mis toute sa science et son
temps, il s’y était donné du mal pour dix mille francs et se trouvait
la dupe de son amour-propre, les entrepreneurs eurent peu de peine
à le séduire. L’argument irrésistible et la menace bien comprise
de le desservir en le calomniant furent moins puissants encore que
l’observation faite par Lourdois sur l’affaire des terrains de la
Madeleine: Birotteau ne comptait pas y bâtir une seule maison, il
spéculait seulement sur le prix des terrains. Les architectes et les
entrepreneurs sont entre eux comme un auteur avec les acteurs, ils
dépendent les uns des autres. Grindot, chargé par Birotteau de stipuler
les prix, fut pour les gens du métier contre les bourgeois. Aussi trois
gros entrepreneurs, Lourdois, Chaffaroux et Thorein le charpentier,
le proclamèrent-ils _un de ces bons enfants avec lesquels il y a du
plaisir à travailler_. Grindot devina que les mémoires sur lesquels
il avait une part seraient payés, comme ses honoraires, en effets, et
le petit vieillard venait de lui donner des doutes sur leur paiement.
Grindot allait être impitoyable, à la manière des artistes, les gens
les plus cruels à l’encontre des bourgeois.
Vers la fin de décembre, César eut pour soixante mille francs de
mémoires. Félix, le café de Foy, Tanrade et les petits créanciers qu’on
doit payer comptant, avaient envoyé trois fois chez le parfumeur.
Dans le commerce, ces niaiseries nuisent plus qu’un malheur, elles
l’annoncent. Les pertes connues sont définies, la panique ne connaît
pas de bornes. Birotteau vit sa caisse dégarnie. La peur saisit alors
le parfumeur, à qui jamais pareille chose n’était arrivée durant sa vie
commerciale. Comme tous les gens qui n’ont jamais eu à lutter pendant
long-temps contre la misère et qui sont faibles, cette circonstance
vulgaire dans la vie de la plupart des petits marchands de Paris porta
le trouble dans la cervelle de César. Le parfumeur donna l’ordre à
Célestin d’envoyer les factures chez ses pratiques; mais avant de le
mettre à exécution, le premier commis se fit répéter cet ordre inouï.
Les clients, noble terme alors appliqué par les détaillants à leurs
pratiques et dont César se servait malgré sa femme, qui avait fini par
lui dire: Nomme-les comme tu voudras, pourvu qu’ils paient! ses clients
donc étaient des personnes riches avec lesquelles il n’y avait jamais
de pertes à essuyer, qui payaient à leur fantaisie, et chez lesquelles
César avait souvent cinquante ou soixante mille francs. Le second
commis prit le livre des factures et se mit à copier les plus fortes.
César redoutait sa femme. Pour ne pas lui laisser voir l’abattement que
lui causait le _simoon_ du malheur, il voulut sortir.
--Bonjour, monsieur, dit Grindot en entrant avec cet air dégagé
que prennent les artistes pour parler des intérêts auxquels ils se
prétendent absolument étrangers. Je ne puis trouver aucune espèce
de monnaie avec votre papier, je suis obligé de vous prier de me
l’échanger contre des écus, je suis l’homme le plus malheureux de
cette démarche, mais je ne sais pas parler aux usuriers, je ne
voudrais pas colporter votre signature, je sais assez de commerce pour
comprendre que ce serait l’avilir; il est donc dans votre intérêt de...
--Monsieur, dit Birotteau stupéfait, plus bas, s’il vous plaît, vous me
surprenez étrangement.
Lourdois entra.
--Lourdois, dit Birotteau souriant, comprenez-vous?...
Birotteau s’arrêta. Le pauvre homme allait prier Lourdois de prendre
l’effet de Grindot en se moquant de l’architecte avec la bonne foi
du négociant sûr de lui-même: il aperçut un nuage sur le front de
Lourdois, il frémit de son imprudence. Cette innocente raillerie était
la mort d’un crédit soupçonné. En pareil cas, un riche négociant
reprend son billet, et il ne l’offre pas. Birotteau se sentait la tête
agitée comme s’il eût regardé le fond d’un abîme taillé à pic.
--Mon cher monsieur Birotteau, dit Lourdois en l’emmenant au fond du
magasin, mon mémoire est toisé, réglé, vérifié, je vous prie de me
tenir l’argent prêt demain. Je marie ma fille au petit Crottat, il lui
faut de l’argent, les notaires ne négocient point, d’ailleurs on n’a
jamais vu ma signature.
--Envoyez après-demain, dit fièrement Birotteau qui compta sur
les paiements de ses mémoires. Et vous aussi, monsieur, dit-il à
l’architecte.
--Et pourquoi pas tout de suite? dit l’architecte.
--J’ai la paie de mes ouvriers au faubourg, dit César qui n’avait
jamais menti.
Il prit son chapeau pour sortir avec eux. Mais le maçon, Thorein et
Chaffaroux l’arrêtèrent au moment où il fermait la porte.
--Monsieur, lui dit Chaffaroux, nous avons bien besoin d’argent.
--Eh! je n’ai pas les mines du Pérou, dit César impatienté qui s’en
alla vivement à cent pas d’eux.--Il y a quelque chose là-dessous.
Maudit bal! tout le monde vous croit des millions. Néanmoins l’air de
Lourdois n’était pas naturel, pensa-t-il, il y a quelque anguille sous
roche.
Il marchait dans la rue Saint-Honoré sans direction, en se sentant
comme dissous, et se heurta contre Alexandre au coin d’une rue, comme
un bélier ou comme un mathématicien absorbé par la solution d’un
problème en aurait heurté un autre.
--Ah! monsieur, dit le futur notaire, une question: Roguin a-t-il donné
vos quatre cent mille francs à monsieur Claparon?
--L’affaire s’est faite devant vous, monsieur Claparon ne m’en a
fait aucun reçu... mes valeurs étaient à... négocier... Roguin a pu
lui remettre... mes deux cent quarante mille francs d’écus... nous
devons... il a été dit qu’on réaliserait définitivement les actes de
vente... Monsieur Popinot le juge prétend... La quittance... Mais...
Pourquoi cette question?
--Pourquoi puis-je vous faire une semblable question? Pour savoir si
vos deux cent quarante mille francs sont chez Claparon ou chez Roguin.
Roguin était lié depuis si long-temps avec vous, il aurait pu par
délicatesse les avoir remis à Claparon, et vous l’échapperiez belle!
mais suis-je bête! il les emporte avec l’argent de monsieur Claparon,
qui heureusement n’avait encore envoyé que cent mille francs. Roguin
est en fuite, il a reçu de moi cent mille francs sur sa charge, dont je
n’ai pas la quittance, je les lui ai donnés comme je vous confierais
ma bourse. Vos vendeurs n’ont pas reçu un liard, ils sortent de chez
moi. L’argent de votre emprunt sur vos terrains n’existait ni pour
vous ni pour votre prêteur, Roguin l’avait dévoré comme vos cent
mille francs... qu’il... n’avait plus depuis long-temps... Ainsi vos
cent derniers mille francs sont pris, je me souviens d’être allé
les toucher à la Banque. Les pupilles de César se dilatèrent si
démesurément qu’il ne vit plus qu’une flamme rouge.--Vos cent mille
francs sur la Banque, mes cent mille francs sur sa charge, cent mille
francs à monsieur Claparon, voilà trois cent mille francs de sifflés,
sans les vols qui vont se découvrir. On désespère de madame Roguin,
monsieur du Tillet a passé la nuit près d’elle. Il l’a échappé belle,
lui! Roguin l’a tourmenté pendant un mois pour le fourrer dans cette
affaire des terrains, et heureusement il avait tous ses fonds dans
une spéculation avec la maison Nucingen. Roguin a écrit à sa femme
une lettre épouvantable! je viens de la lire. Il tripotait les fonds
de ses clients depuis cinq ans, et pourquoi? pour une maîtresse, la
belle Hollandaise; il l’a quittée quinze jours avant de faire son coup.
Cette gaspilleuse était sans un liard, on a vendu ses meubles, elle
avait signé des lettres de change. Afin d’échapper aux poursuites,
elle s’était réfugiée dans une maison du Palais-Royal où elle a été
assassinée hier au soir par un capitaine. Elle a été bientôt punie par
Dieu, elle qui certes a dévoré la fortune de Roguin. Il y a des femmes
pour qui rien n’est sacré, dévorer une charge de notaire! Madame Roguin
n’aura de fortune qu’en usant de son hypothèque légale, tous les biens
du gueux sont grevés au delà de leur valeur. La charge est vendue
quatre cent mille francs! Moi qui croyais faire une bonne affaire, et
qui commence par payer l’étude cent mille francs de plus, je n’ai pas
de quittance, il y a des faits de charge qui vont absorber charge et
cautionnement, les créanciers croiront que je suis son compère si je
parle de mes cent mille francs, et quand on débute, il faut prendre
garde à sa réputation. Vous aurez à peine trente pour cent. A mon âge,
boire un pareil bouillon! Un homme de cinquante-neuf ans payer une
femme!... le vieux drôle! Il y a vingt jours qu’il m’a dit de ne pas
épouser Césarine, vous deviez être bientôt sans pain, le monstre!
Alexandre aurait pu parler pendant long-temps, Birotteau était debout,
pétrifié. Autant de phrases, autant de coups de massue. Il n’entendait
plus qu’un bruit de cloches mortuaires, de même qu’il avait commencé
par ne plus voir que le feu de son incendie. Alexandre Crottat, qui
croyait le digne parfumeur fort et capable, fut épouvanté par sa pâleur
et par son immobilité. Le successeur de Roguin ne savait pas que le
notaire emportait plus que la fortune de César. L’idée du suicide
immédiat passa par la tête de cet homme si profondément religieux. Le
suicide est dans ce cas un moyen de fuir mille morts, il semble logique
de n’en accepter qu’une. Alexandre Crottat donna le bras à César et
voulut le faire marcher, ce fut impossible: ses jambes se dérobaient
sous lui comme s’il eût été ivre.
--Qu’avez-vous donc? dit Crottat. Mon brave monsieur César, un peu de
courage! ce n’est pas la mort d’un homme! D’ailleurs, vous retrouverez
quarante mille francs, votre prêteur n’avait pas cette somme, elle ne
vous a pas été délivrée, il y a lieu à plaider la rescision du contrat.
--Mon bal, ma croix, deux cent mille francs d’effets sur la place, rien
en caisse. Les Ragon, Pillerault... Et ma femme qui voyait clair!
Une pluie de paroles confuses qui réveillaient des masses d’idées
accablantes et des souffrances inouïes tomba comme une grêle en hachant
toutes les fleurs du parterre de la Reine des Roses.
--Je voudrais qu’on me coupât la tête, dit enfin Birotteau, elle me
gêne par sa masse, elle ne me sert à rien.
--Pauvre père Birotteau, dit Alexandre, mais vous êtes donc en péril?
--Péril!
--Eh! bien, du courage, luttez.
--Luttez! répéta le parfumeur.
--Du Tillet a été votre commis, il a une fière tête, il vous aidera.
--Du Tillet?
--Allons, venez!
--Mon Dieu! je ne voudrais pas rentrer chez moi comme je suis, dit
Birotteau. Vous qui êtes mon ami, s’il y a des amis, vous qui m’avez
inspiré de l’intérêt et qui dîniez chez moi, au nom de ma femme,
promenez-moi en fiacre, Xandrot, accompagnez-moi. Le notaire désigné
mit avec beaucoup de peine dans un fiacre la machine inerte qui avait
nom César.--Xandrot, dit-il d’une voix troublée par les larmes, car en
ce moment les larmes tombèrent de ses yeux et desserrèrent un peu le
bandeau de fer qui lui cerclait le crâne, passons chez moi, parlez pour
moi à Célestin. Mon ami, dites-lui qu’il y va de ma vie et de celle de
ma femme. Que sous aucun prétexte personne ne jase de la disparition de
Roguin. Faites descendre Césarine et priez-la d’empêcher qu’on ne parle
de cette affaire à sa mère; elle doit se défier de nos meilleurs amis,
Pillerault, les Ragon, tout le monde.
Le changement de la voix de Birotteau frappa vivement Crottat qui
comprit l’importance de cette recommandation. La rue Saint-Honoré
menait chez le magistrat; il remplit les intentions du parfumeur, que
Célestin et Césarine virent avec effroi sans voix, pâle et comme hébété
au fond du fiacre.
--Gardez-moi le secret de cette affaire, dit le parfumeur.
--Ah! se dit Xandrot, il revient! je le croyais perdu.
La conférence d’Alexandre Crottat et du magistrat dura long-temps: on
envoya chercher le président de la chambre des notaires; on transporta
partout César comme un paquet, il ne bougeait pas et ne disait mot.
Vers sept heures du soir, Alexandre Crottat ramena le parfumeur chez
lui. L’idée de comparaître devant Constance rendit du ton à César.
Le jeune notaire eut la charité de le précéder pour prévenir madame
Birotteau que son mari venait d’avoir une espèce de coup de sang.
--Il a les idées troubles, dit-il en faisant un geste employé pour
peindre l’embrouillement du cerveau, il faudrait peut-être le saigner
ou lui mettre les sangsues.
--Cela devait arriver, dit Constance à mille lieues d’un désastre, il
n’a pas pris sa médecine de précaution à l’entrée de l’hiver, et il se
donne, depuis deux mois, un mal de galérien, comme s’il n’avait pas son
pain gagné.
César fut supplié par sa femme et par sa fille de se mettre au lit, et
l’on envoya chercher le vieux docteur Haudry, médecin de Birotteau. Le
vieux Haudry était un médecin de l’école de Molière, grand praticien et
ami des anciennes formules de l’apothicairerie, droguant ses malades
ni plus ni moins qu’un médicastre, tout consultant qu’il était. Il
vint, étudia le _facies_ de César, ordonna l’application immédiate
de sinapismes à la plante des pieds: il voyait les symptômes d’une
congestion cérébrale.
--Qui a pu lui causer cela? dit Constance.
--Le temps humide, répondit le docteur à qui Césarine vint dire un mot.
Il y a souvent obligation pour les médecins de lâcher sciemment des
niaiseries afin de sauver l’honneur ou la vie des gens bien portants
qui sont autour du malade. Le vieux docteur avait vu tant de choses,
qu’il comprit à demi-mot. Césarine le suivit sur l’escalier en lui
demandant une règle de conduite.
--Du calme et du silence, puis nous risquerons des fortifiants quand la
tête sera dégagée.
Madame César passa deux jours au chevet du lit de son mari, qui lui
parut souvent avoir le délire. Mis dans la belle chambre bleue de
sa femme, il disait des choses incompréhensibles pour Constance, à
l’aspect des draperies, des meubles et de ses coûteuses magnificences.
--Il est fou, disait-elle à Césarine en un moment où César s’était
dressé sur son séant et citait d’une voix solennelle les articles du
Code de commerce par bribes.
--Si les dépenses sont jugées excessives, ôtez les draperies!
Après trois terribles jours, pendant lesquels la raison de César fut
en danger, la nature forte du paysan tourangeau triompha; sa tête fut
dégagée; monsieur Haudry lui fit prendre des cordiaux, une nourriture
énergique, et, après une tasse de café donnée à temps, le négociant fut
sur ses pieds. Constance fatiguée prit la place de son mari.
--Pauvre femme, dit César quand il la vit endormie.
--Allons, papa, du courage! Vous êtes un homme si supérieur que vous
triompherez. Ce ne sera rien. Monsieur Anselme vous aidera.
Césarine dit d’une voix douce ces vagues paroles que la tendresse
adoucit encore, et qui rendent le courage aux plus abattus, comme les
chants d’une mère endorment les douleurs d’un enfant tourmenté par la
dentition.
--Oui, mon enfant, je vais lutter; mais pas un mot à qui que ce soit au
monde, ni à Popinot qui nous aime, ni à ton oncle Pillerault. Je vais
d’abord écrire à mon frère: il est, je crois, chanoine, vicaire d’une
cathédrale; il ne dépense rien, il doit avoir de l’argent. A mille écus
d’économie par an, depuis vingt ans, il doit avoir cent mille francs.
En province, les prêtres ont du crédit.
Césarine, empressée d’apporter à son père une petite table et tout ce
qu’il fallait pour écrire, lui donna le reste des invitations imprimées
sur papier rose pour le bal.
--Brûle tout ça! cria le négociant. Le diable seul a pu m’inspirer de
donner ce bal. Si je succombe, j’aurai l’air d’un fripon. Allons, pas
de phrases.
LETTRE DE CÉSAR A FRANÇOIS BIROTTEAU.
_Mon cher frère_,
_Je me trouve dans une crise commerciale si difficile, que je
te supplie de m’envoyer tout l’argent dont tu pourras disposer,
fallût-il même en emprunter._
_Tout à toi_, CÉSAR.
_Ta nièce Césarine, qui me voit écrire cette lettre pendant
que ma pauvre femme dort, se recommande à toi et t’envoie ses
tendresses._
Ce _post-scriptum_ fut ajouté à la prière de Césarine qui porta la
lettre à Raguet.
--Mon père, dit-elle en remontant, voici monsieur Lebas qui veut vous
parler.
--Monsieur Lebas, s’écria César effrayé comme si son désastre le
rendait criminel, un juge!
--Mon cher monsieur Birotteau, je prends trop d’intérêt à vous, dit
le gros marchand drapier en entrant, nous nous connaissons depuis
trop long-temps, nous avons été élus tous deux juges la première fois
ensemble, pour ne pas vous dire que Gigonnet, un usurier, a des effets
de vous passés à son ordre, _sans garantie_, par la maison Claparon.
Ces deux mots sont non-seulement un affront, mais encore la mort de
votre crédit.
--Monsieur Claparon désire vous parler, dit Célestin en se montrant,
dois-je le faire monter?
--Nous allons savoir la cause de cette insulte, dit Lebas.
--Monsieur, dit le parfumeur à Claparon en le voyant entrer, voici
monsieur Lebas, juge au tribunal de commerce et mon ami....
--Ah! monsieur est monsieur Lebas, dit Claparon en interrompant, je
suis enchanté de la circonstance, monsieur Lebas du tribunal, il y a
tant de Lebas, sans compter _les hauts et les bas_...
--Il a vu, reprit Birotteau en interrompant le bavard, les effets que
je vous ai remis, et qui, disiez-vous, ne circuleraient pas. Il les a
vus avec ces mots: _sans garantie_.
--Eh! bien, dit Claparon, ils ne circuleront pas en effet, ils sont
entre les mains d’un homme avec qui je fais beaucoup d’affaires, le
père Bidault. Voilà pourquoi j’ai mis sans garantie. S’ils avaient dû
circuler, vous les auriez faits à son ordre directement. Monsieur le
juge va comprendre ma situation. Que représentent ces effets? un prix
d’immeuble, payé par qui? par Birotteau. Pourquoi voulez-vous que je
garantisse Birotteau par ma signature? Nous devons payer, chacun de
notre côté, notre part dans cedit prix. Or, n’est-ce pas assez d’être
solidaire vis-à-vis de nos vendeurs? Chez moi, la règle commerciale
est inflexible: je ne donne pas plus inutilement ma garantie que je
ne donne quittance d’une somme à recevoir. Je suppose tout. Qui signe
paie. Je ne veux pas être exposé à payer trois fois.
--Trois fois! dit César.
--Oui, monsieur, reprit Claparon. Déjà j’ai garanti Birotteau à
nos vendeurs, pourquoi le garantirai-je encore au banquier? Les
circonstances où nous sommes sont dures, Roguin m’emporte cent mille
francs. Ainsi, déjà ma moitié de terrains me coûte cinq cent mille au
lieu de quatre cent mille francs. Roguin emporte deux cent quarante
mille francs à Birotteau. Que feriez-vous à ma place, monsieur Lebas?
mettez-vous dans ma peau. Je n’ai pas l’honneur d’être connu de vous,
plus que je ne connais monsieur Birotteau. Suivez bien. Nous faisons
une affaire ensemble par moitié. Vous apportez tout l’argent de votre
part, moi je règle la mienne en mes valeurs; je vous les offre,
vous vous chargez, par une excessive complaisance, de les convertir
en argent. Vous apprenez que Claparon, banquier, riche, considéré,
j’accepte toutes les vertus du monde, que le vertueux Claparon se
trouve dans une faillite pour six millions à rembourser; irez-vous,
en ce moment-là même, mettre votre signature pour garantir la mienne?
Vous seriez fou! Eh! bien, monsieur Lebas, Birotteau est dans le cas
où je suppose Claparon. Ne voyez-vous pas que je puis alors payer aux
acquéreurs comme solidaire, être tenu de rembourser encore la part de
Birotteau jusqu’à concurrence de ses effets, si je les garantissais, et
sans avoir...
--A qui? demanda le parfumeur en interrompant.
--Et sans avoir sa moitié de terrains, dit Claparon sans tenir compte
de l’interruption, car je n’aurais aucun privilége; il faudrait donc
encore l’acheter! Donc je puis payer trois fois.
--Rembourser à qui, demandait toujours Birotteau.
--Mais au tiers-porteur, si j’endossais et qu’il vous arrivât un
malheur.
--Je ne manquerai pas, monsieur, dit Birotteau.