Heureusement Popinot, qui depuis un mois n’était pas sorti de la rue

des Cinq-Diamants, passait les nuits et travaillait les dimanches à la

fabrique, n’avait vu ni les Ragon, ni Pillerault, ni son oncle le juge.

Il ne dormait que deux heures, le pauvre enfant! il n’avait que deux

commis, et au train dont allaient les choses il lui en faudrait bientôt

quatre. En commerce, l’occasion est tout. Qui n’enfourche pas le succès

en se tenant aux crins manque sa fortune. Popinot se disait qu’il

serait bien reçu quand, après six mois, il dirait à sa tante et à son

oncle: «Je suis sauvé, ma fortune est faite!» bien reçu de Birotteau

quand il lui apporterait trente ou quarante mille francs pour sa part,

après six mois. Il ignorait donc la fuite de Roguin, les désastres et

la gêne de César, il ne put dire aucune parole indiscrète à madame

Birotteau. Popinot promit à Finot cinq cents francs par grand journal,

et il y en avait dix! trois cents francs par journal secondaire, et

il y en avait dix autres! s’il y était parlé, trois fois par mois, de

l’Huile Céphalique. Finot vit trois mille francs pour lui dans ces

huit mille francs, son premier enjeu à jeter sur le grand et immense

tapis vert de la Spéculation! Il s’était donc élancé comme un lion

sur ses amis, sur ses connaissances; il habitait alors les bureaux de

rédaction, il se glissait au chevet du lit de tous les rédacteurs, le

matin; et le soir il arpentait les foyers de tous les théâtres.--Pense

à mon huile, cher ami, je n’y suis pour rien, affaire de camaraderie,

tu sais! Gaudissart, un bon vivant. Telle était la première et la

dernière phrase de tous ses discours. Il assaillit le bas de toutes

colonnes finales aux journaux où il fit des articles en en laissant

l’argent aux rédacteurs. Rusé comme un figurant qui veut passer acteur,

alerte comme un saute-ruisseau qui gagne soixante francs par mois,

il écrivit des lettres captieuses, il flatta tous les amours-propres,

il rendit d’immondes services aux rédacteurs en chef, afin d’obtenir

ses articles. Argent, dîners, platitudes, tout servit son activité

passionnée. Il corrompit avec des billets de spectacle les ouvriers

qui, vers minuit, achèvent les colonnes des journaux en prenant

quelques articles dans les petits faits, toujours prêts, les _en cas_

du journal. Finot se trouvait alors dans l’imprimerie, occupé comme

s’il avait un article à revoir. Ami de tout le monde, il fit triompher

l’Huile Céphalique de la pâte de Regnauld, de la Mixture Brésilienne,

de toutes les inventions qui, les premières, eurent le génie de

comprendre l’influence du journalisme et l’effet de piston produit sur

le public par un article réitéré. Dans ce temps d’innocence, beaucoup

de journalistes étaient comme les bœufs, ils ignoraient leurs forces,

ils s’occupaient d’actrices, de Florine, de Tullie; de danseuses,

des Mariette, etc. Ils régentaient tout, et ne ramassaient rien. Les

prétentions d’Andoche ne concernaient ni une actrice à faire applaudir,

ni une pièce à faire jouer, ni ses vaudevilles à faire recevoir, ni

des articles à faire payer; au contraire, il offrait de l’argent en

temps utile, un déjeuner à propos; il n’y eut donc pas un journal qui

ne parlât de l’Huile Céphalique, de sa concordance avec les analyses

de Vauquelin, qui ne se moquât de ceux qui croient que l’on peut faire

pousser les cheveux, qui ne proclamât le danger de les teindre. Ces

articles réjouissaient l’âme de Gaudissart, qui s’armait de journaux

pour détruire les préjugés, et faisait sur la province ce que depuis

les spéculateurs ont nommé, d’après lui, _la charge à fond de train_.

Dans ce temps-là, les journaux de Paris dominaient les départements

_encore sans organes_, les malheureux! Les journaux y étaient donc

sérieusement étudiés, depuis le titre jusqu’au nom de l’imprimeur,

ligne où pouvaient se cacher les ironies de l’opinion persécutée.

Gaudissart, appuyé sur la presse, eut d’éclatants succès dès les

premières villes où donna sa langue. Tous les boutiquiers de province

voulaient des cadres et des imprimés à gravure d’Héro et Léandre. Finot

dirigea contre l’huile de Macassar cette charmante plaisanterie qui

faisait tant rire aux Funambules, quand Pierrot prend un vieux balai

de crin dont on ne voit que les trous, y met de l’huile de Macassar,

et rend ainsi le balai forestièrement touffu. Cette scène ironique

excitait un rire universel. Plus tard, Finot racontait gaiement que,

sans ces mille écus, il serait mort de misère et de douleur. Pour

lui, mille écus étaient une fortune. Dans cette campagne, il devina,

lui, le premier, le pouvoir de l’Annonce, dont il fit un si grand et

si savant usage. Trois mois après, il fut rédacteur en chef d’un petit

journal, qu’il finit par acheter et qui fut la base de sa fortune. De

même que la charge à fond de train faite par l’illustre Gaudissart,

le Murat des voyageurs, sur les départements et les frontières, fit

triompher commercialement la maison A. Popinot, de même elle triompha

dans l’opinion, grâce au famélique assaut livré aux journaux et qui

produisit cette vive publicité également obtenue par la Mixture

Brésilienne et la Pâte de Regnauld. A son début, cette prise d’assaut

de l’opinion publique engendra trois succès, trois fortunes, et valut

l’invasion des mille ambitions descendues depuis en bataillons épais

dans l’arène des journaux où elles créèrent les annonces payées,

immense révolution! En ce moment, la maison _A. Popinot et compagnie_

se pavanait sur les murs et dans toutes les devantures.

Incapable de mesurer la portée d’une pareille publicité, Birotteau

se contenta de dire à Césarine: «Ce petit Popinot marche sur mes

traces!» sans comprendre la différence des temps, sans apprécier

la puissance des nouveaux moyens d’exécution dont la rapidité,

l’étendue, embrassaient beaucoup plus promptement qu’autrefois le monde

commercial. Birotteau n’avait pas mis le pied à sa fabrique depuis son

bal: il ignorait le mouvement et l’activité que Popinot y déployait.

Anselme avait pris tous les ouvriers de Birotteau, il y couchait; il

voyait Césarine assise sur toutes les caisses, couchée dans toutes les

expéditions, imprimée sur toutes les factures; il se disait: Elle sera

ma femme! quand, la chemise retroussée jusqu’aux coudes, habit bas, il

enfonçait rageusement les clous d’une caisse, à défaut de ses commis en

course.

Le lendemain, après avoir étudié pendant toute la nuit tout ce qu’il

devait dire et ne pas dire à l’un des grands hommes de la haute banque,

César arriva rue du Houssaye, et n’aborda pas, sans d’horribles

palpitations, l’hôtel du banquier libéral qui appartenait à cette

opinion accusée, à si juste titre, de vouloir le renversement des

Bourbons. Le parfumeur, comme tous les gens du petit commerce parisien,

ignorait les mœurs et les hommes de la haute banque. A Paris, entre

la haute banque et le commerce, il est des maisons secondaires,

intermédiaire utile à la Banque, elle y trouve une garantie de plus.

Constance et Birotteau, qui ne s’étaient jamais avancés au delà de

leurs moyens, dont la caisse n’avait jamais été à sec et qui gardaient

leurs effets en portefeuille, n’avaient jamais eu recours à ces

maisons de second ordre; ils étaient, à plus forte raison, inconnus

dans les hautes régions de la Banque. Peut-être est-ce une faute de

ne pas se fonder un crédit même inutile: les avis sont partagés sur

ce point. Quoi qu’il en soit, Birotteau regrettait beaucoup de ne pas

avoir émis sa signature. Mais, connu comme adjoint et comme homme

politique, il crut n’avoir qu’à se nommer et entrer; il ignorait

l’affluence quasi-royale qui distinguait l’audience de ce banquier.

Introduit dans le salon qui précédait le cabinet de l’homme célèbre à

tant de titres, Birotteau s’y vit au milieu d’une société nombreuse

composée de députés, écrivains, journalistes, agents de change, hauts

commerçants, gens d’affaires, ingénieurs, surtout de familiers qui

traversaient les groupes et frappaient d’une façon particulière à la

porte du cabinet où ils entraient par privilége.--Que suis-je au milieu

de cette machine? se dit Birotteau, tout étourdi par le mouvement de

cette forge intellectuelle où se manutentionnait le pain quotidien de

l’opposition, où se répétaient les rôles de la grande tragi-comédie

jouée par la Gauche. Il entendait discuter à sa droite la question de

l’emprunt pour l’achèvement des principales lignes de canaux proposé

par la direction des ponts-et-chaussées, et il s’agissait de millions!

A sa gauche, des journalistes à la curée de l’amour-propre du banquier

s’entretenaient de la séance d’hier et de l’improvisation du patron.

Durant deux heures d’attente, Birotteau aperçut trois fois le banquier

politique, reconduisant à trois pas au delà de son cabinet des hommes

considérables. François Keller alla jusqu’à l’antichambre pour le

dernier, le général Foy.--Je suis perdu! se dit Birotteau dont le cœur

se serra.

Quand le banquier revenait à son cabinet, la troupe des courtisans, des

amis, des intéressés l’assaillait comme des chiens qui poursuivent une

jolie chienne. Quelques hardis roquets se glissaient malgré lui dans

le sanctuaire. Les conférences duraient cinq minutes, dix minutes, un

quart d’heure. Les uns s’en allaient contrits, les autres affichaient

un air satisfait ou prenaient des airs importants. Le temps s’écoulait,

Birotteau regardait avec anxiété la pendule. Personne ne faisait la

moindre attention à cette douleur cachée qui gémissait sur un fauteuil

doré au coin de la cheminée, à la porte de ce cabinet où résidait la

panacée universelle, le crédit! César pensait douloureusement qu’il

avait été un moment chez lui roi, comme cet homme était roi tous les

matins, et il mesurait la profondeur de l’abîme où il était tombé.

Amère pensée! Combien de larmes rentrées durant cette heure passée

là! Combien de fois Birotteau supplia Dieu de lui rendre cet homme

favorable, car il lui trouvait, sous une grosse enveloppe de bonhomie

populaire, une insolence, une tyrannie colérique, une brutale envie de

dominer qui épouvantait son âme douce. Enfin, quand il n’y eut plus que

dix ou douze personnes, Birotteau se résolut, quand la porte extérieure

du cabinet grognerait, de se dresser, de se mettre au niveau du grand

orateur en lui disant: Je suis Birotteau! Le grenadier qui s’élança le

premier dans la redoute de la Moskowa ne déploya pas plus de courage

que le parfumeur n’en rassembla pour se livrer à cette manœuvre.

--Après tout, je suis son adjoint, se dit-il en se levant pour décliner

son nom.

La physionomie de François Keller devint accorte, il voulut évidemment

être aimable, il regarda le ruban rouge du parfumeur, se recula, ouvrit

la porte de son cabinet, lui montra le chemin, et resta pendant quelque

temps à causer avec deux personnes qui s’élancèrent de l’escalier avec

la violence d’une trombe.

--Decazes veut vous parler, dit l’une des deux.

--Il s’agit de tuer le pavillon Marsan! le roi voit clair, il vient à

nous! s’écria l’autre.

--Nous irons ensemble à la chambre, dit le banquier en rentrant dans

l’attitude de la grenouille qui veut imiter le bœuf.

--Comment peut-il penser aux affaires de banque? se demanda Birotteau

tout bouleversé.

Le soleil de la supériorité scintillait, éblouissait le parfumeur

comme la lumière aveugle les insectes qui veulent un jour doux ou les

demi-ténèbres d’une belle nuit. Sur une immense table il apercevait le

budget, les mille imprimés de la chambre, les volumes du _Moniteur_

ouverts, consultés et marqués pour jeter à la tête d’un ministre ses

précédentes paroles oubliées et lui faire chanter la palinodie aux

applaudissements d’une foule niaise, incapable de comprendre que les

événements modifient tout. Sur une autre table, des cartons entassés,

les mémoires, les projets, les mille renseignements confiés à un homme

dans la caisse duquel toutes les industries naissantes essayaient de

puiser. Le luxe royal de ce cabinet plein de tableaux, de statues,

d’œuvres d’art; l’encombrement de la cheminée, l’entassement des

intérêts nationaux ou étrangers amoncelés comme des ballots, tout

frappait Birotteau, l’amoindrissait, augmentait sa terreur et lui

glaçait le sang. Sur le bureau de François Keller gisaient des liasses

d’effets, de lettres de change, de circulaires commerciales. Keller

s’assit et se mit à signer rapidement les lettres qui n’exigeaient

aucun examen.

--Monsieur, à quoi dois-je l’honneur de votre visite? lui dit-il.

A ces mots, prononcés pour lui seul par cette voix qui parlait à

l’Europe, pendant que cette main avide allait sur le papier, le

pauvre parfumeur eut comme un fer chaud dans le ventre. Il prit un

air agréable que le banquier voyait prendre depuis dix ans à ceux qui

avaient à l’entortiller d’une affaire importante pour eux seuls, et qui

déjà lui donnait barre sur eux. François Keller jeta donc à César un

regard qui lui traversa la tête, un regard napoléonien. L’imitation du

regard de Napoléon était un léger ridicule que se permettaient alors

quelques parvenus qui n’ont même pas été le billon de leur empereur.

Ce regard tomba sur Birotteau, homme de la droite, séide du pouvoir,

élément d’élection monarchique, comme un plomb de douanier qui marque

une marchandise.

--Monsieur, je ne veux pas abuser de vos moments, je serai court. Je

viens pour une affaire purement commerciale, vous demander si je puis

obtenir un crédit chez vous. Ancien juge au tribunal de commerce et

connu à la banque, vous comprenez que, si j’avais un portefeuille

plein, je n’aurais qu’à m’adresser là où vous êtes régent. J’ai eu

l’honneur de siéger au tribunal avec monsieur le baron Thibon, chef

du comité d’escompte, et il ne me refuserait certes pas. Mais je n’ai

jamais usé de mon crédit ni de ma signature; ma signature est vierge,

et vous savez combien alors une négociation présente de difficultés...

Keller agita la tête, et Birotteau prit ce mouvement pour un mouvement

d’impatience.

--Monsieur, voici le fait, reprit-il. Je me suis engagé dans une

affaire territoriale, en dehors de mon commerce...

François Keller, qui signait toujours et lisait, sans avoir l’air

d’écouter César, tourna la tête et lui fit un signe d’adhésion qui

l’encouragea. Birotteau crut son affaire en bon chemin, et respira.

--Allez, je vous entends, lui dit Keller avec bonhomie.

--Je suis acquéreur pour moitié des terrains situés autour de la

Madeleine.

--Oui, j’ai entendu parler chez Nucingen de cette immense affaire

engagée par la maison Claparon.

--Eh! bien, reprit le parfumeur, un crédit de cent mille francs,

garanti par ma moitié dans cette affaire, ou par mes propriétés

commerciales, suffirait à me conduire au moment où je réaliserai

des bénéfices que doit donner prochainement une conception de pure

parfumerie. S’il était nécessaire, je vous couvrirais par des effets

d’une nouvelle maison, la maison Popinot, une jeune maison qui...

Keller parut se soucier fort peu de la maison Popinot, et Birotteau

comprit qu’il s’engageait dans une mauvaise voie; il s’arrêta, puis,

effrayé du silence, il reprit:--Quant aux intérêts, nous...

--Oui, oui, dit le banquier, la chose peut s’arranger, ne doutez pas

de mon désir de vous être agréable. Occupé comme je le suis, j’ai

les finances européennes sur les bras, et la chambre prend tous mes

moments, vous ne serez pas étonné d’apprendre que je laisse étudier une

foule d’affaires à mes bureaux. Allez voir, en bas, mon frère Adolphe,

expliquez-lui la nature de vos garanties; s’il approuve l’opération,

vous reviendrez avec lui demain ou après-demain à l’heure où j’examine

à fond les affaires, à cinq heures du matin. Nous serons heureux et

fiers d’avoir obtenu votre confiance, vous êtes un de ces royalistes

conséquents dont on peut être l’ennemi politique, mais dont l’estime

est flatteuse...

--Monsieur, dit le parfumeur exalté par cette phrase de tribune, je

suis aussi digne de l’honneur que vous me faites que de l’insigne et

royale faveur... Je l’ai méritée en siégeant au tribunal consulaire et

en combattant...

--Oui, reprit le banquier, la réputation dont vous jouissez est un

passe-port, monsieur Birotteau. Vous ne devez proposer que des affaires

faisables, vous pouvez compter sur notre concours.

Une femme, la femme de Keller, une demoiselle de Gendreville, ouvrit

une porte que Birotteau n’avait pas vue.

--Mon ami, j’espère te voir avant la chambre, dit-elle.

--Il est deux heures, s’écria le banquier, la bataille est entamée.

Excusez-moi, monsieur, il s’agit de culbuter un ministère... Voyez mon

frère.--Il reconduisit le parfumeur jusqu’à la porte du salon et dit à

l’un de ses gens:--Menez monsieur chez monsieur Adolphe.

A travers le labyrinthe d’escaliers où le guidait un homme en livrée

vers un cabinet moins somptueux que celui du chef de la maison, mais

plus utile, le parfumeur, à cheval sur un si, la plus douce monture

de l’espérance, se caressait le menton en trouvant de très-bon augure

les flatteries de l’homme célèbre. Il regrettait qu’un ennemi des

Bourbons fût si gracieux, si capable, si grand orateur. Plein de

ces illusions, il entra dans un cabinet nu, froid, meublé de deux

secrétaires à cylindre, de mesquins fauteuils, orné de rideaux

très-négligés et d’un maigre tapis. Ce cabinet était à l’autre ce

qu’est une cuisine à la salle à manger, la fabrique à la boutique. Là

s’éventraient les affaires de banque et de commerce, s’analysaient les

entreprises et s’arrachaient les prélèvements de la banque sur tous

les bénéfices des industries jugées profitables. Là se combinaient

ces coups audacieux par lesquels les Keller se signalèrent dans le

haut commerce, et par lesquels ils se créaient pendant quelques jours

un monopole rapidement exploité. Là s’étudiaient les défauts de la

législation, et se stipulaient sans honte ce que la Bourse nomme _les

parts à goinfre_, commissions exigées pour les moindres services,

comme d’appuyer une entreprise de leur nom et de la créditer. Là

s’ourdissaient ces tromperies fleuretées de légalité qui consistent

à commanditer sans engagement des entreprises douteuses, afin d’en

attendre le succès et de les tuer pour s’en emparer en redemandant

les capitaux dans un moment critique: horrible manœuvre dont tant

d’actionnaires ont été victimes. Les deux frères s’étaient distribué

leurs rôles. En haut, François, homme brillant et politique, se

conduisait en roi, distribuait les grâces et les promesses, se rendait

agréable à tous. Avec lui tout était facile; il engageait noblement

les affaires, il grisait les nouveaux débarqués et les spéculateurs

de fraîche date avec le vin de sa faveur et sa capiteuse parole, en

leur développant leurs propres idées. En bas, Adolphe excusait son

frère sur ses préoccupations politiques, et il passait habilement le

râteau sur le tapis; il était le frère compromis, l’homme difficile.

Il fallait donc avoir deux paroles pour conclure avec cette maison

perfide. Souvent le gracieux oui du cabinet somptueux devenait un non

sec dans le cabinet d’Adolphe. Cette suspensive manœuvre permettait

la réflexion, et servait souvent à amuser d’inhabiles concurrents. Le

frère du banquier causait alors avec le fameux Palma, le conseiller

intime de la maison Keller, qui se retira à l’apparition du parfumeur.

Quand Birotteau se fut expliqué, Adolphe, le plus fin des deux frères,

un vrai loup-cervier, à l’œil aigu, aux lèvres minces, au teint aigre,

jeta sur Birotteau, par-dessus ses lunettes et en baissant la tête,

un regard qu’il faut appeler le regard du banquier, et qui tient de

celui des vautours et des avoués: il est avide et indifférent, clair et

obscur, éclatant et sombre.

--Veuillez m’envoyer les actes sur lesquels repose l’affaire de la

Madeleine, dit-il, là gît la garantie du compte, il faut les examiner

avant de vous l’ouvrir et de discuter les intérêts. Si l’affaire est

bonne, nous pourrons, pour ne pas vous grever, nous contenter d’une

part dans les bénéfices au lieu d’un escompte.

--Allons, se dit Birotteau en revenant chez lui, je vois ce dont il

s’agit. Comme le castor poursuivi, je dois me débarrasser d’une partie

de ma peau. Il vaut mieux se laisser tondre que de mourir.

Il remonta ce jour-là chez lui, très-riant, et sa gaieté fut de bon

aloi.

--Je suis sauvé, dit-il à Césarine, j’aurai un crédit chez les Keller.

Le vingt-neuf décembre seulement, Birotteau put se trouver dans le

cabinet d’Adolphe Keller. La première fois que le parfumeur revint,

Adolphe était allé visiter une terre à six lieues de Paris, que le

grand orateur voulait acheter. La seconde fois, les deux Keller étaient

en affaire pour la matinée: il s’agissait de soumissionner un emprunt

proposé aux Chambres, ils priaient monsieur Birotteau de revenir le

vendredi suivant. Ces délais tuaient le parfumeur. Mais enfin ce

vendredi se leva. Birotteau se trouva dans le cabinet, assis au coin de

la cheminée, au jour de la fenêtre, et Adolphe Keller à l’autre coin.

--C’est bien, monsieur, lui dit le banquier en lui montrant les actes,

mais qu’avez-vous payé sur les prix des terrains?

--Cent quarante mille francs.

--Argent?

--Effets.

--Sont-ils payés?

--Ils sont à échoir.

--Mais si vous avez surpayé les terrains, eu égard à leur valeur

actuelle, où serait notre garantie? elle ne reposerait que sur la

bonne opinion que vous inspirez et sur la considération dont vous

jouissez. Les affaires ne reposent pas sur des sentiments. Si vous

aviez payé deux cent mille francs, en supposant qu’il y ait cent mille

francs de donnés en trop pour s’emparer des terrains, nous aurions bien

alors une garantie de cent mille francs pour répondre de cent mille

francs escomptés. Le résultat pour nous serait d’être propriétaires de

votre part en payant à votre place, il faut alors savoir si l’affaire

est bonne. Attendre cinq ans pour doubler ses fonds, il vaut mieux les

faire valoir en banque. Il y a tant d’événements! Vous voulez faire une

circulation pour payer des billets à échoir, manœuvre dangereuse! on

recule pour mieux sauter. L’affaire ne nous va pas.

Cette phrase frappa Birotteau comme si le bourreau lui avait mis sur

l’épaule son fer à marquer, il perdit la tête.

--Voyons, dit Adolphe, mon frère vous porte un vif intérêt, il m’a

parlé de vous. Examinons vos affaires, dit-il en jetant au parfumeur un

regard de courtisane pressée de payer son terme.

Birotteau devint Molineux, dont il s’était moqué si supérieurement.

Amusé par le banquier, qui se complut à dévider la bobine des pensées

de ce pauvre homme, et qui s’entendait à interroger un négociant

comme le juge Popinot à faire causer un criminel, César raconta ses

entreprises: il mit en scène la Double Pâte des Sultanes, l’Eau

Carminative, l’affaire Roguin, son procès à propos de son emprunt

hypothécaire dont il n’avait rien reçu. En voyant l’air souriant et

réfléchi de Keller, à ses hochements de tête, Birotteau se disait: «Il

m’écoute! je l’intéresse! j’aurai mon crédit!» Adolphe Keller riait

de Birotteau comme le parfumeur avait ri de Molineux. Entraîné par la

loquacité particulière aux gens qui se laissent griser par le malheur,

César montra le vrai Birotteau: il donna sa mesure en proposant comme

garantie l’Huile Céphalique et la maison Popinot, son dernier enjeu. Le

bonhomme, promené par un faux espoir, se laissa sonder, examiner par

Adolphe Keller, qui reconnut dans le parfumeur une ganache royaliste

près de faire faillite. Enchanté de voir faillir un adjoint au maire de

leur arrondissement, un homme décoré de la veille, un homme du pouvoir,

Adolphe dit alors nettement à Birotteau qu’il ne pouvait ni lui ouvrir

un compte ni rien dire en sa faveur à son frère François, le grand

orateur. Si François se laissait aller à d’imbéciles générosités en

secourant les gens d’une opinion contraire à la sienne et ses ennemis

politiques, lui, Adolphe, s’opposerait de tout son pouvoir à ce qu’il

fît un métier de dupe, et l’empêcherait de tendre la main à un vieil

adversaire de Napoléon, un blessé de Saint-Roch. Birotteau exaspéré

voulut dire quelque chose de l’avidité de la haute banque, de sa

dureté, de sa fausse philanthropie; mais il fut pris d’une si violente

douleur qu’il put à peine balbutier quelques phrases sur l’institution

de la Banque de France où les Keller puisaient.

--Mais, dit Adolphe Keller, la Banque ne fera jamais un escompte qu’un

simple banquier refuse.

--La Banque, dit Birotteau, m’a toujours paru manquer à sa destination

quand elle s’applaudit, en présentant le compte de ses bénéfices, de

n’avoir perdu que cent ou deux cent mille francs avec le commerce

parisien, elle en est la tutrice.

Adolphe se prit à sourire en se levant par un geste d’homme ennuyé.

--Si la Banque se mêlait de commanditer les gens embarrassés sur la

place la plus friponne et la plus glissante du monde financier, elle

déposerait son bilan au bout d’un an. Elle a déjà beaucoup de peine

à se défendre contre les circulations et les fausses valeurs, que

serait-ce s’il fallait étudier les affaires de ceux qui voudraient se

faire aider par elle!

--Où trouver dix mille francs qui me manquent pour demain, samedi

TRENTE? se disait Birotteau en traversant la cour.

Suivant la coutume, on paie le _trente_ quand le trente et un est un

jour férié.

En atteignant la porte cochère, les yeux baignés de larmes, il vit à

peine un beau cheval anglais en sueur qui arrêta net à la porte un des

plus jolis cabriolets qui roulassent en ce moment sur le pavé de Paris.

Il aurait bien voulu être écrasé par ce cabriolet, il serait mort par

accident, et le désordre de ses affaires eût été mis sur le compte

de cet événement. Il ne reconnut pas du Tillet qui, svelte et dans

une élégante mise du matin, jeta les guides à son domestique et une

couverture sur le dos en sueur de son cheval pur sang.

La Comédie humaine - Volume 10. Scènes de la vie parisienne - Tome 02 · 第 34 / 44 段