femme osassent lui montrer les appartements. Cette apparition grave
jeta quelques gouttes froides dans la joie bouillante de César. Chacun
se coucha dans son luxe, en prenant possession des bons jolis petits
meubles qu’il avait souhaités. Césarine déshabilla sa mère devant
une toilette à glace en marbre blanc. César s’était donné quelques
superfluités dont il voulut user aussitôt. Tous s’endormirent en se
représentant par avance les joies du lendemain. Après être allées à la
messe et avoir lu leurs vêpres, Césarine et sa mère s’habillèrent
sur les quatre heures, après avoir livré l’entresol au bras séculier
des gens de Chevet. Jamais toilette n’alla mieux à madame César que
cette robe de velours cerise, garnie en dentelles, à manches courtes
ornées de jockeis: ses beaux bras, encore frais et jeunes, sa poitrine
étincelante de blancheur, son col, ses épaules d’un si joli dessin,
étaient rehaussés par cette riche étoffe et par cette magnifique
couleur. Le naïf contentement que toute femme éprouve à se voir dans
toute sa puissance donna je ne sais quelle suavité au profil grec de
la parfumeuse, dont la beauté parut dans toute sa finesse de camée.
Césarine, habillée en crêpe blanc, avait une couronne de roses blanches
sur la tête, une rose à son côté; une écharpe lui couvrait chastement
les épaules et le corsage; elle rendit Popinot fou.
--Ces gens-là nous écrasent, dit madame Roguin à son mari en parcourant
l’appartement.
La notaresse était furieuse de ne pas être aussi belle que madame
César, car toute femme sait toujours en elle-même à quoi s’en tenir sur
la supériorité ou l’infériorité d’une rivale.
--Bah! ça ne durera pas long-temps, et bientôt tu éclabousseras la
pauvre femme en la rencontrant à pied dans les rues, et ruinée! dit
Roguin bas à sa femme.
Vauquelin fut d’une grâce parfaite; il vint avec monsieur de Lacépède,
son collègue de l’Institut, qui l’était allé prendre en voiture. En
voyant la resplendissante parfumeuse, les deux savants tombèrent dans
le compliment scientifique.
--Vous avez, madame, un secret que la science ignore, pour rester ainsi
jeune et belle, dit le chimiste.
--Vous êtes ici un peu chez vous, monsieur l’académicien, dit
Birotteau. Oui, monsieur le comte, reprit-il en se tournant vers le
grand-chancelier de la Légion-d’Honneur, je dois ma fortune à monsieur
Vauquelin. J’ai l’honneur de présenter à Votre Seigneurie monsieur le
président du tribunal de commerce. C’est monsieur le comte de Lacépède,
pair de France, un des grands hommes de la France; il a écrit quarante
volumes, dit-il à Joseph Lebas qui accompagnait le président du
tribunal.
Les convives furent exacts. Le dîner fut ce que sont les dîners de
commerçants, extrêmement gai, plein de bonhomie, historié par de
grosses plaisanteries qui font toujours rire. L’excellence des mets,
la bonté des vins furent bien appréciées. Quand la société rentra
dans les salons pour prendre le café, il était neuf heures et demie.
Quelques fiacres avaient amené d’impatientes danseuses. Une heure
après, le salon fut plein, et le bal prit un air de raout. Monsieur
de Lacépède et monsieur Vauquelin s’en allèrent, au grand désespoir
de Birotteau, qui les suivit jusque sur l’escalier en les suppliant
de rester, mais en vain. Il réussit à maintenir monsieur Popinot le
juge et monsieur de La Billardière. A l’exception de trois femmes
qui représentaient l’Aristocratie, la Finance et l’Administration:
mademoiselle de Fontaine, madame Jules, madame Rabourdin, et dont
l’éclatante beauté, la mise et les manières tranchaient au milieu
de cette réunion, les autres femmes offraient à l’œil des toilettes
lourdes, solides, ce je ne sais quoi de cossu qui donne aux masses
bourgeoises un aspect commun, que la légèreté, la grâce de ces trois
femmes faisaient cruellement ressortir. La bourgeoisie de la rue
Saint-Denis s’étalait majestueusement en se montrant dans toute la
plénitude de ses droits de spirituelle sottise. C’était bien cette
bourgeoisie qui habille ses enfants en lancier ou en garde national,
qui achète Victoires et Conquêtes, le Soldat laboureur, admire le
Convoi du pauvre, se réjouit le jour de garde, va le dimanche dans une
maison de campagne à soi, s’inquiète d’avoir l’air distingué, rêve aux
honneurs municipaux; cette bourgeoisie jalouse de tout, et néanmoins
bonne, serviable, dévouée, sensible, compatissante, souscrivant pour
les enfants du général Foy, pour les Grecs dont elle ignore les
pirateries, pour le Champ-d’Asile au moment où il n’existe plus, dupe
de ses vertus et bafouée pour ses défauts par une société qui ne la
vaut pas, car elle a du cœur précisément parce qu’elle ignore les
convenances; cette vertueuse bourgeoisie qui élève des filles candides
rompues au travail, pleines de qualités que le contact des classes
supérieures diminue aussitôt qu’elle les y lance, ces filles sans
esprit parmi lesquelles le bonhomme Chrysale aurait pris sa femme;
enfin une bourgeoisie admirablement représentée par les Matifat, les
droguistes de la rue des Lombards, dont la maison fournissait la
Reine des Roses depuis soixante ans. Madame Matifat, qui avait voulu
se donner un air digne, dansait coiffée d’un turban et vêtue d’une
lourde robe ponceau lamée d’or, toilette en harmonie avec un air
fier, un nez romain et les splendeurs d’un teint cramoisi. Monsieur
Matifat, si superbe à une revue de garde nationale, où l’on apercevait
à cinquante pas son ventre rondelet sur lequel brillaient sa chaîne
et son paquet de breloques, était dominé par cette Catherine II de
comptoir. Gros et court, harnaché de besicles, maintenant le col de
sa chemise à la hauteur du cervelet, il se faisait remarquer par sa
voix de basse-taille et par la richesse de son vocabulaire. Jamais il
ne disait Corneille, mais le sublime Corneille! Racine était le doux
Racine. Voltaire! oh! Voltaire, le second dans tous les genres, plus
d’esprit que de génie, mais néanmoins homme de génie! Rousseau, esprit
ombrageux, homme doué d’orgueil et qui a fini par se pendre. Il contait
lourdement les anecdotes vulgaires sur Piron, qui passe pour un homme
prodigieux dans la bourgeoisie. Matifat, passionné pour les acteurs,
avait une légère tendance à l’obscénité. Parfois madame Matifat, en
le voyant prêt à conter, lui disait: «Mon gros, fais attention à ce
que tu vas nous dire.» Elle le nommait familièrement son gros. Cette
volumineuse reine des drogues fit perdre à mademoiselle de Fontaine
sa contenance aristocratique, l’orgueilleuse fille ne put s’empêcher
de sourire en lui entendant dire à Matifat:--Ne te jette pas sur les
glaces, mon gros! c’est mauvais genre.
Il est plus difficile d’expliquer la différence qui distingue le
grand monde de la bourgeoisie qu’il ne l’est à la bourgeoisie de
l’effacer. Ces femmes, gênées dans leurs toilettes, se savaient
endimanchées et laissaient voir naïvement une joie qui prouvait que
le bal était une rareté dans leur vie occupée; tandis que les trois
femmes qui exprimaient chacune une sphère du monde étaient alors
comme elles devaient être le lendemain, elles n’avaient pas l’air
de s’être habillées exprès, elles ne se contemplaient pas dans les
merveilles inaccoutumées de leurs parures, ne s’inquiétaient pas de
leur effet, tout avait été accompli quand devant leur glace elles
avaient mis la dernière main à l’œuvre de leur toilette de bal; leurs
figures ne révélaient rien d’excessif, elles dansaient avec la grâce
et le laisser-aller que des génies inconnus ont donnés à quelques
statues antiques. Les autres, au contraire, marquées au sceau du
travail, gardaient leurs poses vulgaires et s’amusaient trop; leurs
regards étaient inconsidérément curieux, leurs voix ne conservaient
point ce léger murmure qui donne aux conversations du bal un piquant
inimitable; elles n’avaient pas surtout le sérieux impertinent qui
contient l’épigramme en germe, ni cette tranquille attitude à laquelle
se reconnaissent les gens habitués à conserver un grand empire sur
eux-mêmes. Aussi madame Rabourdin, madame Jules et mademoiselle de
Fontaine, qui s’étaient promis une joie infinie de ce bal de parfumeur,
se dessinaient-elles sur toute la bourgeoisie par leurs grâces molles,
par le goût exquis de leurs toilettes et par leur jeu, comme trois
premiers sujets de l’Opéra se détachent sur la lourde cavalerie des
comparses. Elles étaient observées d’un œil hébété, jaloux. Madame
Roguin, Constance et Césarine formaient comme un lien qui rattachait
les figures commerciales à ces trois types du grand monde. Comme
dans tous les bals, il vint un moment d’animation où les torrents
de lumière, la joie, la musique et l’entrain de la danse causèrent
une ivresse qui fit disparaître ces nuances dans le _crescendo_ du
_tutti_. Le bal allait devenir bruyant, mademoiselle de Fontaine voulut
se retirer; mais quand elle chercha le bras du vénérable Vendéen,
Birotteau, sa femme et sa fille accoururent pour empêcher la désertion
de toute l’aristocratie de leur assemblée.
--Il y a dans cet appartement un parfum de bon goût qui vraiment
m’étonne, dit l’impertinente fille au parfumeur, et je vous en fais mon
compliment.
Birotteau était si bien enivré par les félicitations publiques qu’il ne
comprit pas; mais sa femme rougit et ne sut que répondre.
--Voilà une fête nationale qui vous honore, lui disait le royaliste
monsieur Camusot, le marchand de soieries de la rue des Bourdonnais.
--J’ai vu rarement un si beau bal, disait monsieur de La Billardière, à
qui un mensonge officieux ne coûtait rien.
Birotteau prenait tous les compliments au sérieux.
--Quel ravissant coup d’œil! et le bon orchestre! Nous donnerez-vous
souvent des bals? lui disait madame Lebas.
--Quel charmant appartement! c’est de votre goût? lui disait madame
Desmarets.
Birotteau osa mentir en lui laissant croire qu’il en était
l’ordonnateur. Césarine, qui devait être invitée pour toutes les
contredanses, connut combien il y avait de délicatesse chez Anselme.
--Si je n’écoutais que mon désir, lui dit-il à l’oreille en sortant de
table, je vous prierais de me faire la faveur d’une contredanse; mais
mon bonheur coûterait trop cher à notre mutuel amour-propre.
Césarine, qui trouvait que les hommes marchaient sans grâce quand ils
étaient droits sur leurs jambes, voulut ouvrir le bal avec Popinot.
Popinot, enhardi par sa tante, qui lui avait dit d’oser, osa parler de
son amour à cette charmante fille pendant la contredanse, mais en se
servant de détours que prennent les amants timides.
--Ma fortune dépend de vous, mademoiselle.
--Et comment?
--Il n’y a qu’un espoir qui puisse me la faire faire.
--Espérez.
--Savez-vous bien tout ce que vous venez de dire en un seul mot? reprit
Popinot.
--Espérez la fortune, dit Césarine avec un sourire malicieux.
--Gaudissart! Gaudissart! dit après la contredanse Anselme à son ami
en lui pressant le bras avec une force herculéenne, réussis, ou je me
brûle la cervelle. Réussir, c’est épouser Césarine, elle me l’a dit, et
vois comme elle est belle!
--Oui, elle est joliment ficelée, dit Gaudissart, et riche. Nous allons
la frire dans l’huile.
La bonne intelligence de mademoiselle Lourdois et d’Alexandre Crottat,
successeur désigné de Roguin, fut remarquée par madame Birotteau,
qui ne renonça pas sans de vives peines à faire de sa fille la femme
d’un notaire de Paris. L’oncle Pillerault, qui avait échangé un salut
avec le petit Molineux, alla s’établir dans un fauteuil auprès de la
bibliothèque: il regarda les joueurs, écouta les conversations, et vint
de temps en temps voir à la porte des corbeilles de fleurs agitées que
formaient les têtes des danseuses au moulinet. Sa contenance était
celle d’un vrai philosophe. Les hommes étaient affreux, à l’exception
de du Tillet, qui avait déjà les manières du monde; du jeune La
Billardière, petit fashionable en herbe; de monsieur Jules Desmarets
et des personnages officiels. Mais parmi toutes les figures plus ou
moins comiques auxquelles cette assemblée devait son caractère, il s’en
trouvait une particulièrement effacée comme une pièce de cent sous
républicaine, mais que le vêtement rendait curieuse. On a deviné le
tyranneau de la Cour Batave, paré de linge fin jauni dans l’armoire,
exhibant aux regards un jabot à dentelle de succession attaché par un
camée bleuâtre en épingle, portant une culotte courte en soie noire
qui trahissait les fuseaux sur lesquels il avait la hardiesse de se
reposer. César lui montra triomphalement les quatre pièces créées par
l’architecte au premier de sa maison.
--Hé, hé! c’est affaire à vous, monsieur, lui dit Molineux. Mon premier
ainsi garni vaudra plus de mille écus.
Birotteau répondit par une plaisanterie, mais il fut atteint comme
d’un coup d’épingle par l’accent avec lequel le petit vieillard avait
prononcé cette phrase.
--Je rentrerai bientôt dans mon premier, cet homme se ruine! tel était
le sens du mot _vaudra_ que lança Molineux comme un coup de griffe.
La figure pâlotte, l’œil assassin du propriétaire frappèrent du Tillet,
dont l’attention avait été d’abord excitée par une chaîne de montre
qui soutenait une livre de diverses breloques sonnantes, et par un
habit vert mélangé de blanc, à collet bizarrement retroussé, qui
donnaient au vieillard l’air d’un serpent à sonnettes. Le banquier vint
donc interroger ce petit usurier pour savoir par quel hasard il se
gaudissait.
--Là, monsieur, dit Molineux en mettant un pied dans le boudoir, je
suis dans la propriété de monsieur le comte de Grandville; mais ici,
dit-il en montrant l’autre, je suis dans la mienne; car je suis le
propriétaire de cette maison.
Molineux se prêtait si complaisamment à qui l’écoutait que, charmé de
l’air attentif de du Tillet, il se dessina, raconta ses habitudes, les
insolences du sieur Gendrin, et ses arrangements avec le parfumeur,
sans lesquels le bal n’aurait pas eu lieu.
--Ah! monsieur César vous a réglé ses loyers, dit du Tillet, rien n’est
plus contraire à ses habitudes.
--Oh! je l’ai demandé, je suis si bon pour mes locataires!
--Si le père Birotteau fait faillite, se dit du Tillet, ce petit drôle
sera certes un excellent syndic. Sa pointillerie est précieuse; il
doit, comme Domitien, s’amuser à tuer les mouches quand il est seul
chez lui.
Du Tillet alla se mettre au jeu, où Claparon était déjà par son ordre:
il avait pensé que, sous le garde-vue d’un flambeau de bouillotte,
son semblant de banquier échapperait à tout examen. Leur contenance
en face l’un de l’autre fut si bien celle de deux étrangers, que
l’homme le plus soupçonneux n’aurait pu rien découvrir qui décelât
leur intelligence. Gaudissart, qui savait la fortune de Claparon,
n’osa point l’aborder en recevant du riche commis-voyageur le regard
solennellement froid d’un parvenu qui ne veut pas être salué par
un camarade. Ce bal, comme une fusée brillante, s’éteignit à cinq
heures du matin. Vers cette heure, des cent et quelques fiacres qui
remplissaient la rue Saint-Honoré, il en restait environ quarante. A
cette heure, on dansait la boulangère et les cotillons, qui plus tard
furent détrônés par le galop anglais. Du Tillet, Roguin, le comte de
Grandville, Jules Desmarets jouaient à la bouillotte. Du Tillet gagnait
trois mille francs. Les lueurs du jour arrivèrent, firent pâlir les
bougies, et les joueurs assistèrent à la dernière contredanse. Dans
ces maisons bourgeoises, cette joie suprême ne s’accomplit pas sans
quelques énormités. Les personnages imposants sont partis; l’ivresse du
mouvement, la chaleur communicative de l’air, les esprits cachés dans
les boissons les plus innocentes ont amolli les callosités des vieilles
femmes qui, par complaisance, entrent dans les quadrilles et se prêtent
à la folie d’un moment; les hommes sont échauffés, les cheveux défrisés
s’allongent sur les visages, et leur donnent de grotesques expressions
qui provoquent le rire; les jeunes femmes deviennent légères,
quelques fleurs sont tombées de leurs coiffures. Le Momus bourgeois
apparaît suivi de ses farces! Les rires éclatent, chacun se livre à
la plaisanterie en pensant que le lendemain le travail reprendra ses
droits. Matifat dansait avec un chapeau de femme sur la tête: Célestin
se livrait à des charges. Quelques dames frappaient dans leurs mains
avec exagération quand l’ordonnait la figure de cette interminable
contredanse.
--Comme ils s’amusent! disait l’heureux Birotteau.
--Pourvu qu’ils ne cassent rien, dit Constance à son oncle.
--Vous avez donné le plus magnifique bal que j’aie vu, et j’en ai vu
beaucoup, dit du Tillet à son ancien patron en le saluant.
Dans l’œuvre des huit symphonies de Beethoven, il est une fantaisie,
grande comme un poème, qui domine le final de la symphonie en _ut_
mineur. Quand, après les lentes préparations du sublime magicien si
bien compris par Habeneck, un geste du chef d’orchestre enthousiaste
lève la riche toile de cette décoration, en appelant de son archet
l’éblouissant motif vers lequel toutes les puissances musicales ont
convergé, les poètes dont le cœur palpite alors comprendront que le
bal de Birotteau produisait dans sa vie l’effet que produit sur leurs
âmes ce fécond motif, auquel la symphonie en _ut_ doit peut-être sa
suprématie sur ses brillantes sœurs. Une fée radieuse s’élance en
levant sa baguette. On entend le bruissement des rideaux de soie
pourpre que des anges relèvent. Des portes d’or sculptées comme
celles du baptistère florentin tournent sur leurs gonds de diamant.
L’œil s’abîme en des vues splendides, il embrasse une enfilade de
palais merveilleux d’où glissent des êtres d’une nature supérieure.
L’encens des prospérités fume, l’autel du bonheur flambe, un air
parfumé circule! Des êtres au sourire divin, vêtus de tuniques blanches
bordées de bleu, passent légèrement sous vos yeux en vous montrant des
figures surhumaines de beauté, des formes d’une délicatesse infinie.
Les amours voltigent en répandant les flammes de leurs torches! Vous
vous sentez aimé, vous êtes heureux d’un bonheur que vous aspirez sans
le comprendre en vous baignant dans les flots de cette harmonie qui
ruisselle et verse à chacun l’ambroisie qu’il s’est choisie. Vous êtes
atteint au cœur dans vos secrètes espérances qui se réalisent pour un
moment. Après vous avoir promené dans les cieux, l’enchanteur, par la
profonde et mystérieuse transition des basses, vous replonge dans le
marais des réalités froides, pour vous en sortir quand il vous a donné
soif de ses divines mélodies, et que votre âme crie: Encore! L’histoire
psychique du point le plus brillant de ce beau finale est celle des
émotions prodiguées par cette fête à Constance et à César. Collinet
avait composé de son galoubet le finale de leur symphonie commerciale.
Fatigués, mais heureux, les trois Birotteau s’endormirent au matin dans
les bruissements de cette fête, qui, en constructions, réparations,
ameublements, consommations, toilettes et bibliothèque remboursée
à Césarine, allait, sans que César s’en doutât, à soixante mille
francs. Voilà ce que coûtait le fatal ruban rouge mis par le roi à la
boutonnière d’un parfumeur. S’il arrivait un malheur à César Birotteau,
cette dépense folle suffisait pour le rendre justiciable de la police
correctionnelle. Un négociant est dans le cas de la banqueroute simple
s’il fait des dépenses jugées excessives. Il est peut-être plus
horrible d’aller à la sixième chambre pour de niaises bagatelles ou des
maladresses, qu’en cour d’Assises pour une immense fraude. Aux yeux de
certaines gens, il vaut mieux être criminel que sot.
II.
CÉSAR AUX PRISES AVEC LE MALHEUR.
Huit jours après cette fête, dernière flammèche du feu de paille d’une
prospérité de dix-huit années près de s’éteindre, César regardait
les passants, à travers les glaces de sa boutique, en songeant à
l’étendue de ses affaires qu’il trouvait lourdes! Jusqu’alors tout
avait été simple dans sa vie; il fabriquait et vendait, ou achetait
pour revendre. Aujourd’hui l’affaire des terrains, son intérêt dans
la maison A. POPINOT ET COMPAGNIE, le remboursement de cent soixante
mille francs jetés sur la place, et qui allaient nécessiter ou des
trafics d’effets qui déplairaient à sa femme, ou des succès inouïs
chez Popinot, effrayaient ce pauvre homme par la multiplicité des
idées, il se sentait dans la main plus de pelotons de fil qu’il n’en
pouvait tenir. Comment Anselme gouvernerait-il sa barque? Birotteau
traitait Popinot comme un professeur de rhétorique traite un élève, il
se défiait de ses moyens, et regrettait de n’être pas derrière lui. Le
coup de pied qu’il lui avait allongé pour le faire taire chez Vauquelin
explique les craintes que le jeune négociant inspirait au parfumeur.
Birotteau se gardait bien de se laisser deviner par sa femme, par
sa fille ou par son commis; mais il était alors comme un simple
canotier de la Seine à qui, par hasard, un ministre aurait donné le
commandement d’une frégate. Ces pensées formaient comme un brouillard
dans son intelligence peu propre à la méditation, et il restait debout,
cherchant à y voir clair. En ce moment apparut dans la rue une figure
pour laquelle il éprouvait une violente antipathie, et qui était celle
de son deuxième propriétaire, le petit Molineux. Tout le monde a fait
de ces rêves pleins d’événements qui représentent une vie entière, et
où revient souvent un être fantastique chargé de mauvaises commissions,
le traître de la pièce. Molineux semblait à Birotteau chargé par le
hasard d’un rôle analogue dans sa vie: cette figure avait grimacé
diaboliquement au milieu de la fête, en en regardant les somptuosités
d’un œil haineux. En le revoyant, César se souvint d’autant plus des
impressions que lui avait causées ce petit _pingre_, un mot de son
vocabulaire, que Molineux lui fit éprouver une nouvelle répulsion en se
montrant soudain au milieu de sa rêverie.
--Monsieur, dit le petit homme de sa voix atrocement anodine, nous
avons bâclé si lestement les choses que vous avez oublié d’approuver
l’écriture sur notre petit sous-seing.
Birotteau prit le bail pour réparer l’oubli. L’architecte entra, salua
le parfumeur et tourna d’un air diplomatique autour de lui.
--Monsieur, lui dit-il enfin à l’oreille, vous savez combien les
commencements d’un métier sont difficiles; vous êtes content de moi,
vous m’obligeriez beaucoup en me comptant mes honoraires.
Birotteau, qui s’était dégarni en donnant son portefeuille et son
argent comptant, dit à Célestin de faire un effet de deux mille francs
à trois mois d’échéance, et de préparer une quittance.
--J’ai été bien heureux que vous prissiez à votre compte le terme du
voisin, dit Molineux d’un air sournoisement goguenard. Mon portier est
venu me prévenir ce matin que le juge-de-paix apposait les scellés par
suite de la disparition du sieur Cayron.
--Pourvu que je ne sois pas pincé de cinq mille francs, pensa Birotteau.
--Il passait pour très-bien faire ses affaires, dit Lourdois qui venait
d’entrer pour remettre son mémoire au parfumeur.
--Un commerçant n’est à l’abri des revers que quand il est retiré, dit
le petit Molineux en pliant son acte avec une minutieuse régularité.
L’architecte examina ce petit vieux avec le plaisir que tout artiste
éprouve en voyant une caricature qui confirme ses opinions sur les
bourgeois.
--Quand on a la tête sous un parapluie, on pense généralement qu’elle
est à couvert s’il pleut, dit l’architecte.
Molineux étudia beaucoup plus les moustaches et la royale que la figure
de l’architecte en le regardant, et il le méprisa tout autant que
monsieur Grindot le méprisait. Puis il resta pour lui donner un coup de
griffe en sortant. A force de vivre avec ses chats, Molineux avait dans
sa manière comme dans ses yeux quelque chose de la race féline.
En ce moment Ragon et Pillerault entrèrent.
--Nous avons parlé de notre affaire au juge, dit Ragon à l’oreille
de César: il prétend que, dans une spéculation de ce genre, il nous
faudrait une quittance des vendeurs et réaliser les actes, afin d’être
tous réellement propriétaires indivis...
--Ah! vous faites l’affaire de la Madeleine, dit Lourdois, on en parle,
il y aura des maisons à construire!