Après un quart d’heure, l’abbé se retira, sans que le parfumeur ni sa

femme osassent lui montrer les appartements. Cette apparition grave

jeta quelques gouttes froides dans la joie bouillante de César. Chacun

se coucha dans son luxe, en prenant possession des bons jolis petits

meubles qu’il avait souhaités. Césarine déshabilla sa mère devant

une toilette à glace en marbre blanc. César s’était donné quelques

superfluités dont il voulut user aussitôt. Tous s’endormirent en se

représentant par avance les joies du lendemain. Après être allées à la

messe et avoir lu leurs vêpres, Césarine et sa mère s’habillèrent

sur les quatre heures, après avoir livré l’entresol au bras séculier

des gens de Chevet. Jamais toilette n’alla mieux à madame César que

cette robe de velours cerise, garnie en dentelles, à manches courtes

ornées de jockeis: ses beaux bras, encore frais et jeunes, sa poitrine

étincelante de blancheur, son col, ses épaules d’un si joli dessin,

étaient rehaussés par cette riche étoffe et par cette magnifique

couleur. Le naïf contentement que toute femme éprouve à se voir dans

toute sa puissance donna je ne sais quelle suavité au profil grec de

la parfumeuse, dont la beauté parut dans toute sa finesse de camée.

Césarine, habillée en crêpe blanc, avait une couronne de roses blanches

sur la tête, une rose à son côté; une écharpe lui couvrait chastement

les épaules et le corsage; elle rendit Popinot fou.

--Ces gens-là nous écrasent, dit madame Roguin à son mari en parcourant

l’appartement.

La notaresse était furieuse de ne pas être aussi belle que madame

César, car toute femme sait toujours en elle-même à quoi s’en tenir sur

la supériorité ou l’infériorité d’une rivale.

--Bah! ça ne durera pas long-temps, et bientôt tu éclabousseras la

pauvre femme en la rencontrant à pied dans les rues, et ruinée! dit

Roguin bas à sa femme.

Vauquelin fut d’une grâce parfaite; il vint avec monsieur de Lacépède,

son collègue de l’Institut, qui l’était allé prendre en voiture. En

voyant la resplendissante parfumeuse, les deux savants tombèrent dans

le compliment scientifique.

--Vous avez, madame, un secret que la science ignore, pour rester ainsi

jeune et belle, dit le chimiste.

--Vous êtes ici un peu chez vous, monsieur l’académicien, dit

Birotteau. Oui, monsieur le comte, reprit-il en se tournant vers le

grand-chancelier de la Légion-d’Honneur, je dois ma fortune à monsieur

Vauquelin. J’ai l’honneur de présenter à Votre Seigneurie monsieur le

président du tribunal de commerce. C’est monsieur le comte de Lacépède,

pair de France, un des grands hommes de la France; il a écrit quarante

volumes, dit-il à Joseph Lebas qui accompagnait le président du

tribunal.

Les convives furent exacts. Le dîner fut ce que sont les dîners de

commerçants, extrêmement gai, plein de bonhomie, historié par de

grosses plaisanteries qui font toujours rire. L’excellence des mets,

la bonté des vins furent bien appréciées. Quand la société rentra

dans les salons pour prendre le café, il était neuf heures et demie.

Quelques fiacres avaient amené d’impatientes danseuses. Une heure

après, le salon fut plein, et le bal prit un air de raout. Monsieur

de Lacépède et monsieur Vauquelin s’en allèrent, au grand désespoir

de Birotteau, qui les suivit jusque sur l’escalier en les suppliant

de rester, mais en vain. Il réussit à maintenir monsieur Popinot le

juge et monsieur de La Billardière. A l’exception de trois femmes

qui représentaient l’Aristocratie, la Finance et l’Administration:

mademoiselle de Fontaine, madame Jules, madame Rabourdin, et dont

l’éclatante beauté, la mise et les manières tranchaient au milieu

de cette réunion, les autres femmes offraient à l’œil des toilettes

lourdes, solides, ce je ne sais quoi de cossu qui donne aux masses

bourgeoises un aspect commun, que la légèreté, la grâce de ces trois

femmes faisaient cruellement ressortir. La bourgeoisie de la rue

Saint-Denis s’étalait majestueusement en se montrant dans toute la

plénitude de ses droits de spirituelle sottise. C’était bien cette

bourgeoisie qui habille ses enfants en lancier ou en garde national,

qui achète Victoires et Conquêtes, le Soldat laboureur, admire le

Convoi du pauvre, se réjouit le jour de garde, va le dimanche dans une

maison de campagne à soi, s’inquiète d’avoir l’air distingué, rêve aux

honneurs municipaux; cette bourgeoisie jalouse de tout, et néanmoins

bonne, serviable, dévouée, sensible, compatissante, souscrivant pour

les enfants du général Foy, pour les Grecs dont elle ignore les

pirateries, pour le Champ-d’Asile au moment où il n’existe plus, dupe

de ses vertus et bafouée pour ses défauts par une société qui ne la

vaut pas, car elle a du cœur précisément parce qu’elle ignore les

convenances; cette vertueuse bourgeoisie qui élève des filles candides

rompues au travail, pleines de qualités que le contact des classes

supérieures diminue aussitôt qu’elle les y lance, ces filles sans

esprit parmi lesquelles le bonhomme Chrysale aurait pris sa femme;

enfin une bourgeoisie admirablement représentée par les Matifat, les

droguistes de la rue des Lombards, dont la maison fournissait la

Reine des Roses depuis soixante ans. Madame Matifat, qui avait voulu

se donner un air digne, dansait coiffée d’un turban et vêtue d’une

lourde robe ponceau lamée d’or, toilette en harmonie avec un air

fier, un nez romain et les splendeurs d’un teint cramoisi. Monsieur

Matifat, si superbe à une revue de garde nationale, où l’on apercevait

à cinquante pas son ventre rondelet sur lequel brillaient sa chaîne

et son paquet de breloques, était dominé par cette Catherine II de

comptoir. Gros et court, harnaché de besicles, maintenant le col de

sa chemise à la hauteur du cervelet, il se faisait remarquer par sa

voix de basse-taille et par la richesse de son vocabulaire. Jamais il

ne disait Corneille, mais le sublime Corneille! Racine était le doux

Racine. Voltaire! oh! Voltaire, le second dans tous les genres, plus

d’esprit que de génie, mais néanmoins homme de génie! Rousseau, esprit

ombrageux, homme doué d’orgueil et qui a fini par se pendre. Il contait

lourdement les anecdotes vulgaires sur Piron, qui passe pour un homme

prodigieux dans la bourgeoisie. Matifat, passionné pour les acteurs,

avait une légère tendance à l’obscénité. Parfois madame Matifat, en

le voyant prêt à conter, lui disait: «Mon gros, fais attention à ce

que tu vas nous dire.» Elle le nommait familièrement son gros. Cette

volumineuse reine des drogues fit perdre à mademoiselle de Fontaine

sa contenance aristocratique, l’orgueilleuse fille ne put s’empêcher

de sourire en lui entendant dire à Matifat:--Ne te jette pas sur les

glaces, mon gros! c’est mauvais genre.

Il est plus difficile d’expliquer la différence qui distingue le

grand monde de la bourgeoisie qu’il ne l’est à la bourgeoisie de

l’effacer. Ces femmes, gênées dans leurs toilettes, se savaient

endimanchées et laissaient voir naïvement une joie qui prouvait que

le bal était une rareté dans leur vie occupée; tandis que les trois

femmes qui exprimaient chacune une sphère du monde étaient alors

comme elles devaient être le lendemain, elles n’avaient pas l’air

de s’être habillées exprès, elles ne se contemplaient pas dans les

merveilles inaccoutumées de leurs parures, ne s’inquiétaient pas de

leur effet, tout avait été accompli quand devant leur glace elles

avaient mis la dernière main à l’œuvre de leur toilette de bal; leurs

figures ne révélaient rien d’excessif, elles dansaient avec la grâce

et le laisser-aller que des génies inconnus ont donnés à quelques

statues antiques. Les autres, au contraire, marquées au sceau du

travail, gardaient leurs poses vulgaires et s’amusaient trop; leurs

regards étaient inconsidérément curieux, leurs voix ne conservaient

point ce léger murmure qui donne aux conversations du bal un piquant

inimitable; elles n’avaient pas surtout le sérieux impertinent qui

contient l’épigramme en germe, ni cette tranquille attitude à laquelle

se reconnaissent les gens habitués à conserver un grand empire sur

eux-mêmes. Aussi madame Rabourdin, madame Jules et mademoiselle de

Fontaine, qui s’étaient promis une joie infinie de ce bal de parfumeur,

se dessinaient-elles sur toute la bourgeoisie par leurs grâces molles,

par le goût exquis de leurs toilettes et par leur jeu, comme trois

premiers sujets de l’Opéra se détachent sur la lourde cavalerie des

comparses. Elles étaient observées d’un œil hébété, jaloux. Madame

Roguin, Constance et Césarine formaient comme un lien qui rattachait

les figures commerciales à ces trois types du grand monde. Comme

dans tous les bals, il vint un moment d’animation où les torrents

de lumière, la joie, la musique et l’entrain de la danse causèrent

une ivresse qui fit disparaître ces nuances dans le _crescendo_ du

_tutti_. Le bal allait devenir bruyant, mademoiselle de Fontaine voulut

se retirer; mais quand elle chercha le bras du vénérable Vendéen,

Birotteau, sa femme et sa fille accoururent pour empêcher la désertion

de toute l’aristocratie de leur assemblée.

--Il y a dans cet appartement un parfum de bon goût qui vraiment

m’étonne, dit l’impertinente fille au parfumeur, et je vous en fais mon

compliment.

Birotteau était si bien enivré par les félicitations publiques qu’il ne

comprit pas; mais sa femme rougit et ne sut que répondre.

--Voilà une fête nationale qui vous honore, lui disait le royaliste

monsieur Camusot, le marchand de soieries de la rue des Bourdonnais.

--J’ai vu rarement un si beau bal, disait monsieur de La Billardière, à

qui un mensonge officieux ne coûtait rien.

Birotteau prenait tous les compliments au sérieux.

--Quel ravissant coup d’œil! et le bon orchestre! Nous donnerez-vous

souvent des bals? lui disait madame Lebas.

--Quel charmant appartement! c’est de votre goût? lui disait madame

Desmarets.

Birotteau osa mentir en lui laissant croire qu’il en était

l’ordonnateur. Césarine, qui devait être invitée pour toutes les

contredanses, connut combien il y avait de délicatesse chez Anselme.

--Si je n’écoutais que mon désir, lui dit-il à l’oreille en sortant de

table, je vous prierais de me faire la faveur d’une contredanse; mais

mon bonheur coûterait trop cher à notre mutuel amour-propre.

Césarine, qui trouvait que les hommes marchaient sans grâce quand ils

étaient droits sur leurs jambes, voulut ouvrir le bal avec Popinot.

Popinot, enhardi par sa tante, qui lui avait dit d’oser, osa parler de

son amour à cette charmante fille pendant la contredanse, mais en se

servant de détours que prennent les amants timides.

--Ma fortune dépend de vous, mademoiselle.

--Et comment?

--Il n’y a qu’un espoir qui puisse me la faire faire.

--Espérez.

--Savez-vous bien tout ce que vous venez de dire en un seul mot? reprit

Popinot.

--Espérez la fortune, dit Césarine avec un sourire malicieux.

--Gaudissart! Gaudissart! dit après la contredanse Anselme à son ami

en lui pressant le bras avec une force herculéenne, réussis, ou je me

brûle la cervelle. Réussir, c’est épouser Césarine, elle me l’a dit, et

vois comme elle est belle!

--Oui, elle est joliment ficelée, dit Gaudissart, et riche. Nous allons

la frire dans l’huile.

La bonne intelligence de mademoiselle Lourdois et d’Alexandre Crottat,

successeur désigné de Roguin, fut remarquée par madame Birotteau,

qui ne renonça pas sans de vives peines à faire de sa fille la femme

d’un notaire de Paris. L’oncle Pillerault, qui avait échangé un salut

avec le petit Molineux, alla s’établir dans un fauteuil auprès de la

bibliothèque: il regarda les joueurs, écouta les conversations, et vint

de temps en temps voir à la porte des corbeilles de fleurs agitées que

formaient les têtes des danseuses au moulinet. Sa contenance était

celle d’un vrai philosophe. Les hommes étaient affreux, à l’exception

de du Tillet, qui avait déjà les manières du monde; du jeune La

Billardière, petit fashionable en herbe; de monsieur Jules Desmarets

et des personnages officiels. Mais parmi toutes les figures plus ou

moins comiques auxquelles cette assemblée devait son caractère, il s’en

trouvait une particulièrement effacée comme une pièce de cent sous

républicaine, mais que le vêtement rendait curieuse. On a deviné le

tyranneau de la Cour Batave, paré de linge fin jauni dans l’armoire,

exhibant aux regards un jabot à dentelle de succession attaché par un

camée bleuâtre en épingle, portant une culotte courte en soie noire

qui trahissait les fuseaux sur lesquels il avait la hardiesse de se

reposer. César lui montra triomphalement les quatre pièces créées par

l’architecte au premier de sa maison.

--Hé, hé! c’est affaire à vous, monsieur, lui dit Molineux. Mon premier

ainsi garni vaudra plus de mille écus.

Birotteau répondit par une plaisanterie, mais il fut atteint comme

d’un coup d’épingle par l’accent avec lequel le petit vieillard avait

prononcé cette phrase.

--Je rentrerai bientôt dans mon premier, cet homme se ruine! tel était

le sens du mot _vaudra_ que lança Molineux comme un coup de griffe.

La figure pâlotte, l’œil assassin du propriétaire frappèrent du Tillet,

dont l’attention avait été d’abord excitée par une chaîne de montre

qui soutenait une livre de diverses breloques sonnantes, et par un

habit vert mélangé de blanc, à collet bizarrement retroussé, qui

donnaient au vieillard l’air d’un serpent à sonnettes. Le banquier vint

donc interroger ce petit usurier pour savoir par quel hasard il se

gaudissait.

--Là, monsieur, dit Molineux en mettant un pied dans le boudoir, je

suis dans la propriété de monsieur le comte de Grandville; mais ici,

dit-il en montrant l’autre, je suis dans la mienne; car je suis le

propriétaire de cette maison.

Molineux se prêtait si complaisamment à qui l’écoutait que, charmé de

l’air attentif de du Tillet, il se dessina, raconta ses habitudes, les

insolences du sieur Gendrin, et ses arrangements avec le parfumeur,

sans lesquels le bal n’aurait pas eu lieu.

--Ah! monsieur César vous a réglé ses loyers, dit du Tillet, rien n’est

plus contraire à ses habitudes.

--Oh! je l’ai demandé, je suis si bon pour mes locataires!

--Si le père Birotteau fait faillite, se dit du Tillet, ce petit drôle

sera certes un excellent syndic. Sa pointillerie est précieuse; il

doit, comme Domitien, s’amuser à tuer les mouches quand il est seul

chez lui.

Du Tillet alla se mettre au jeu, où Claparon était déjà par son ordre:

il avait pensé que, sous le garde-vue d’un flambeau de bouillotte,

son semblant de banquier échapperait à tout examen. Leur contenance

en face l’un de l’autre fut si bien celle de deux étrangers, que

l’homme le plus soupçonneux n’aurait pu rien découvrir qui décelât

leur intelligence. Gaudissart, qui savait la fortune de Claparon,

n’osa point l’aborder en recevant du riche commis-voyageur le regard

solennellement froid d’un parvenu qui ne veut pas être salué par

un camarade. Ce bal, comme une fusée brillante, s’éteignit à cinq

heures du matin. Vers cette heure, des cent et quelques fiacres qui

remplissaient la rue Saint-Honoré, il en restait environ quarante. A

cette heure, on dansait la boulangère et les cotillons, qui plus tard

furent détrônés par le galop anglais. Du Tillet, Roguin, le comte de

Grandville, Jules Desmarets jouaient à la bouillotte. Du Tillet gagnait

trois mille francs. Les lueurs du jour arrivèrent, firent pâlir les

bougies, et les joueurs assistèrent à la dernière contredanse. Dans

ces maisons bourgeoises, cette joie suprême ne s’accomplit pas sans

quelques énormités. Les personnages imposants sont partis; l’ivresse du

mouvement, la chaleur communicative de l’air, les esprits cachés dans

les boissons les plus innocentes ont amolli les callosités des vieilles

femmes qui, par complaisance, entrent dans les quadrilles et se prêtent

à la folie d’un moment; les hommes sont échauffés, les cheveux défrisés

s’allongent sur les visages, et leur donnent de grotesques expressions

qui provoquent le rire; les jeunes femmes deviennent légères,

quelques fleurs sont tombées de leurs coiffures. Le Momus bourgeois

apparaît suivi de ses farces! Les rires éclatent, chacun se livre à

la plaisanterie en pensant que le lendemain le travail reprendra ses

droits. Matifat dansait avec un chapeau de femme sur la tête: Célestin

se livrait à des charges. Quelques dames frappaient dans leurs mains

avec exagération quand l’ordonnait la figure de cette interminable

contredanse.

--Comme ils s’amusent! disait l’heureux Birotteau.

--Pourvu qu’ils ne cassent rien, dit Constance à son oncle.

--Vous avez donné le plus magnifique bal que j’aie vu, et j’en ai vu

beaucoup, dit du Tillet à son ancien patron en le saluant.

Dans l’œuvre des huit symphonies de Beethoven, il est une fantaisie,

grande comme un poème, qui domine le final de la symphonie en _ut_

mineur. Quand, après les lentes préparations du sublime magicien si

bien compris par Habeneck, un geste du chef d’orchestre enthousiaste

lève la riche toile de cette décoration, en appelant de son archet

l’éblouissant motif vers lequel toutes les puissances musicales ont

convergé, les poètes dont le cœur palpite alors comprendront que le

bal de Birotteau produisait dans sa vie l’effet que produit sur leurs

âmes ce fécond motif, auquel la symphonie en _ut_ doit peut-être sa

suprématie sur ses brillantes sœurs. Une fée radieuse s’élance en

levant sa baguette. On entend le bruissement des rideaux de soie

pourpre que des anges relèvent. Des portes d’or sculptées comme

celles du baptistère florentin tournent sur leurs gonds de diamant.

L’œil s’abîme en des vues splendides, il embrasse une enfilade de

palais merveilleux d’où glissent des êtres d’une nature supérieure.

L’encens des prospérités fume, l’autel du bonheur flambe, un air

parfumé circule! Des êtres au sourire divin, vêtus de tuniques blanches

bordées de bleu, passent légèrement sous vos yeux en vous montrant des

figures surhumaines de beauté, des formes d’une délicatesse infinie.

Les amours voltigent en répandant les flammes de leurs torches! Vous

vous sentez aimé, vous êtes heureux d’un bonheur que vous aspirez sans

le comprendre en vous baignant dans les flots de cette harmonie qui

ruisselle et verse à chacun l’ambroisie qu’il s’est choisie. Vous êtes

atteint au cœur dans vos secrètes espérances qui se réalisent pour un

moment. Après vous avoir promené dans les cieux, l’enchanteur, par la

profonde et mystérieuse transition des basses, vous replonge dans le

marais des réalités froides, pour vous en sortir quand il vous a donné

soif de ses divines mélodies, et que votre âme crie: Encore! L’histoire

psychique du point le plus brillant de ce beau finale est celle des

émotions prodiguées par cette fête à Constance et à César. Collinet

avait composé de son galoubet le finale de leur symphonie commerciale.

Fatigués, mais heureux, les trois Birotteau s’endormirent au matin dans

les bruissements de cette fête, qui, en constructions, réparations,

ameublements, consommations, toilettes et bibliothèque remboursée

à Césarine, allait, sans que César s’en doutât, à soixante mille

francs. Voilà ce que coûtait le fatal ruban rouge mis par le roi à la

boutonnière d’un parfumeur. S’il arrivait un malheur à César Birotteau,

cette dépense folle suffisait pour le rendre justiciable de la police

correctionnelle. Un négociant est dans le cas de la banqueroute simple

s’il fait des dépenses jugées excessives. Il est peut-être plus

horrible d’aller à la sixième chambre pour de niaises bagatelles ou des

maladresses, qu’en cour d’Assises pour une immense fraude. Aux yeux de

certaines gens, il vaut mieux être criminel que sot.

II.

CÉSAR AUX PRISES AVEC LE MALHEUR.

Huit jours après cette fête, dernière flammèche du feu de paille d’une

prospérité de dix-huit années près de s’éteindre, César regardait

les passants, à travers les glaces de sa boutique, en songeant à

l’étendue de ses affaires qu’il trouvait lourdes! Jusqu’alors tout

avait été simple dans sa vie; il fabriquait et vendait, ou achetait

pour revendre. Aujourd’hui l’affaire des terrains, son intérêt dans

la maison A. POPINOT ET COMPAGNIE, le remboursement de cent soixante

mille francs jetés sur la place, et qui allaient nécessiter ou des

trafics d’effets qui déplairaient à sa femme, ou des succès inouïs

chez Popinot, effrayaient ce pauvre homme par la multiplicité des

idées, il se sentait dans la main plus de pelotons de fil qu’il n’en

pouvait tenir. Comment Anselme gouvernerait-il sa barque? Birotteau

traitait Popinot comme un professeur de rhétorique traite un élève, il

se défiait de ses moyens, et regrettait de n’être pas derrière lui. Le

coup de pied qu’il lui avait allongé pour le faire taire chez Vauquelin

explique les craintes que le jeune négociant inspirait au parfumeur.

Birotteau se gardait bien de se laisser deviner par sa femme, par

sa fille ou par son commis; mais il était alors comme un simple

canotier de la Seine à qui, par hasard, un ministre aurait donné le

commandement d’une frégate. Ces pensées formaient comme un brouillard

dans son intelligence peu propre à la méditation, et il restait debout,

cherchant à y voir clair. En ce moment apparut dans la rue une figure

pour laquelle il éprouvait une violente antipathie, et qui était celle

de son deuxième propriétaire, le petit Molineux. Tout le monde a fait

de ces rêves pleins d’événements qui représentent une vie entière, et

où revient souvent un être fantastique chargé de mauvaises commissions,

le traître de la pièce. Molineux semblait à Birotteau chargé par le

hasard d’un rôle analogue dans sa vie: cette figure avait grimacé

diaboliquement au milieu de la fête, en en regardant les somptuosités

d’un œil haineux. En le revoyant, César se souvint d’autant plus des

impressions que lui avait causées ce petit _pingre_, un mot de son

vocabulaire, que Molineux lui fit éprouver une nouvelle répulsion en se

montrant soudain au milieu de sa rêverie.

--Monsieur, dit le petit homme de sa voix atrocement anodine, nous

avons bâclé si lestement les choses que vous avez oublié d’approuver

l’écriture sur notre petit sous-seing.

Birotteau prit le bail pour réparer l’oubli. L’architecte entra, salua

le parfumeur et tourna d’un air diplomatique autour de lui.

--Monsieur, lui dit-il enfin à l’oreille, vous savez combien les

commencements d’un métier sont difficiles; vous êtes content de moi,

vous m’obligeriez beaucoup en me comptant mes honoraires.

Birotteau, qui s’était dégarni en donnant son portefeuille et son

argent comptant, dit à Célestin de faire un effet de deux mille francs

à trois mois d’échéance, et de préparer une quittance.

--J’ai été bien heureux que vous prissiez à votre compte le terme du

voisin, dit Molineux d’un air sournoisement goguenard. Mon portier est

venu me prévenir ce matin que le juge-de-paix apposait les scellés par

suite de la disparition du sieur Cayron.

--Pourvu que je ne sois pas pincé de cinq mille francs, pensa Birotteau.

--Il passait pour très-bien faire ses affaires, dit Lourdois qui venait

d’entrer pour remettre son mémoire au parfumeur.

--Un commerçant n’est à l’abri des revers que quand il est retiré, dit

le petit Molineux en pliant son acte avec une minutieuse régularité.

L’architecte examina ce petit vieux avec le plaisir que tout artiste

éprouve en voyant une caricature qui confirme ses opinions sur les

bourgeois.

--Quand on a la tête sous un parapluie, on pense généralement qu’elle

est à couvert s’il pleut, dit l’architecte.

Molineux étudia beaucoup plus les moustaches et la royale que la figure

de l’architecte en le regardant, et il le méprisa tout autant que

monsieur Grindot le méprisait. Puis il resta pour lui donner un coup de

griffe en sortant. A force de vivre avec ses chats, Molineux avait dans

sa manière comme dans ses yeux quelque chose de la race féline.

En ce moment Ragon et Pillerault entrèrent.

--Nous avons parlé de notre affaire au juge, dit Ragon à l’oreille

de César: il prétend que, dans une spéculation de ce genre, il nous

faudrait une quittance des vendeurs et réaliser les actes, afin d’être

tous réellement propriétaires indivis...

--Ah! vous faites l’affaire de la Madeleine, dit Lourdois, on en parle,

il y aura des maisons à construire!

La Comédie humaine - Volume 10. Scènes de la vie parisienne - Tome 02 · 第 31 / 44 段