--Xandrot, dit Roguin sur le pas de la porte à son clerc, ne pense en

aucune manière à épouser Césarine, et dans six semaines tu verras que

je t’ai donné un bon conseil.

--Pourquoi? dit Crottat.

--Birotteau, mon cher, va dépenser cent mille francs pour son bal, il

engage sa fortune dans cette affaire des terrains malgré mes conseils.

Dans six semaines ces gens-là n’auront pas de pain. Épouse mademoiselle

Lourdois, la fille du peintre en bâtiments, elle a trois cent mille

francs de dot, je t’ai ménagé ce pis-aller! Si tu me comptes seulement

cent mille francs en achetant ma charge, tu peux l’avoir demain.

Les magnificences du bal que préparait le parfumeur, annoncées par les

journaux à l’Europe, étaient bien autrement annoncées dans le commerce

par les rumeurs auxquelles donnaient lieu les travaux de jour et de

nuit. Ici l’on disait que César avait loué trois maisons, là il faisait

dorer ses salons, plus loin le repas devait offrir des plats inventés

pour la circonstance; par-là, les négociants, disait-on, n’y seraient

pas invités, la fête était donnée pour les gens du gouvernement; par

ici, le parfumeur était sévèrement blâmé de son ambition, et l’on se

moquait de ses prétentions politiques, on niait sa blessure! Le bal

engendrait plus d’une intrigue dans le deuxième arrondissement; les

amis étaient tranquilles, mais les exigences des simples connaissances

étaient énormes. Toute faveur amène des courtisans. Il y eut bon

nombre de gens à qui leur invitation coûta plus d’une démarche.

Les Birotteau furent effrayés par le nombre des amis qu’ils ne se

connaissaient point. Cet empressement effrayait madame Birotteau,

son air devenait chaque jour de plus en plus sombre à l’approche de

cette solennité. D’abord, elle avouait à César qu’elle ne saurait

jamais quelle contenance tenir, elle s’épouvantait des innombrables

détails d’une pareille fête: où trouver l’argenterie, la verrerie, les

rafraîchissements, la vaisselle, le service? Et qui donc surveillerait

tout? Elle priait Birotteau de se mettre à la porte des appartements

et de ne laisser entrer que les invités, elle avait entendu raconter

d’étranges choses sur les gens qui venaient à des bals bourgeois en

se réclamant d’amis qu’ils ne pouvaient nommer. Quand, dix jours

auparavant, Braschon, Grindot, Lourdois et Chaffaroux, l’entrepreneur

en bâtiment, eurent affirmé que l’appartement serait prêt pour le

fameux dimanche du dix-sept décembre, il y eut une conférence risible

le soir, après dîner, dans le modeste petit salon de l’entresol,

entre César, sa femme et sa fille, pour composer la liste des invités

et faire les invitations, que le matin un imprimeur avait envoyées

imprimées en belle anglaise, sur papier rose, et suivant la formule du

code de la civilité puérile et honnête.

--Ah! çà, n’oublions personne, dit Birotteau.

--Si nous oublions quelqu’un, dit Constance, il ne s’oubliera pas.

Madame Derville, qui ne nous avait jamais fait de visite, est débarquée

hier au soir en quatre bateaux.

--Elle était bien jolie, dit Césarine, elle m’a plu.

--Cependant avant son mariage elle était encore moins que moi, dit

Constance, elle travaillait en linge, rue Montmartre, elle a fait des

chemises à ton père.

--Eh! bien, commençons la liste, dit Birotteau, par les gens les plus

huppés. Écris, Césarine: Monsieur le duc et madame la duchesse de

Lenoncourt...

--Mon Dieu! César, dit Constance, n’envoie donc pas une seule

invitation aux personnes que tu ne connais qu’en qualité de

fournisseur. Iras-tu inviter la princesse de Blamont-Chauvry, encore

plus parente à feu ta marraine, la marquise d’Uxelles, que le duc de

Lenoncourt? Inviterais-tu les deux messieurs de Vandenesse, monsieur

de Marsay, monsieur de Ronquerolles, monsieur d’Aiglemont, enfin tes

pratiques? Tu es fou, les grandeurs te tournent la tête.

--Oui, mais monsieur le comte de Fontaine et sa famille. Hein! celui-là

venait sous son nom de GRAND-JACQUES, avec LE GARS, qui était monsieur

le marquis de Montauran, et monsieur de La Billardière, qui s’appelait

LE NANTAIS, à la Reine des Roses, avant la grande affaire du treize

vendémiaire. C’était alors des poignées de main! mon cher Birotteau, du

courage! faites-vous tuer comme nous pour la bonne cause! Nous sommes

d’anciens camarades de conspirations.

--Mets-le, dit Constance; car, si monsieur de La Billardière et son

fils viennent, il faut qu’ils trouvent à qui parler.

--Écris, Césarine, dit Birotteau.

_Primo_, monsieur le préfet de la Seine: il viendra ou ne viendra pas,

mais il commande le corps municipal: _à tout seigneur tout honneur!_

Monsieur de La Billardière et son fils, maire. Mets le chiffre des

invités au bout.

Mon collègue monsieur Granet, l’adjoint, et sa femme. Elle est bien

laide, mais c’est égal, on ne peut pas s’en dispenser!

Monsieur Curel de l’Abranchet, le colonel de la garde nationale, sa

femme et ses deux filles. Voilà ce que je nomme les autorités. Viennent

les gros bonnets!

Monsieur le comte et madame la comtesse de Fontaine, et leur fille

mademoiselle Émilie de Fontaine.

--Une impertinente qui me fait sortir de ma boutique pour lui parler à

la portière de sa voiture, quel que soit le temps, dit madame César. Si

elle vient, ce sera pour se moquer de nous.

--Alors elle viendra peut-être, dit César, qui voulait absolument du

monde. Continue.

--Monsieur le comte et madame la comtesse de Granville, mon

propriétaire, la plus fameuse caboche de la Cour royale, dit Derville.

--Ha! çà, monsieur de La Billardière me fait recevoir chevalier demain

par monsieur le comte de Lacépède lui-même. Il est convenable que je

coule une invitation pour bal et dîner au Grand-Chancelier.

Monsieur Vauquelin. Mets bal et dîner, Césarine. Et, pour ne pas les

oublier, tous les Chiffreville et les Protez.

Monsieur et madame Popinot, juge au Tribunal de la Seine.

Monsieur et madame Thirion, huissier du cabinet du roi, les amis des

Ragon.

--César, n’oublie pas le petit Horace Bianchon, le neveu de monsieur

Popinot et cousin d’Anselme.

--Ah bouiche! Césarine a bien mis un quatre au bout des Popinot.

Monsieur et madame Rabourdin, le chef de bureau de monsieur de La

Billardière.

Monsieur Cochin, du même ministère, sa femme et leur fils, les

commanditaires des Matifat, et monsieur, madame et mademoiselle

Matifat, puisque nous y sommes.

--Les Matifat, dit Césarine, ont fait des démarches pour monsieur et

madame Colleville, monsieur et madame Thuilier; leurs amis, et les

Saillard.

--Nous verrons, dit César.

Notre agent de change, monsieur et madame Jules Desmarets.

--Ce sera la plus belle du bal, celle-là! dit Césarine; elle me plaît,

oh! mais, plus que toute autre.

--Derville et sa femme.

--Mets donc monsieur et madame Coquelin, les successeurs de mon oncle

Pillerault, dit Constance. Ils comptent si bien en être que cette

pauvre petite femme fait faire par ma couturière une superbe robe de

bal: pardessous de satin blanc, robe de tulle brodée en fleurs de

chicorée. Encore un peu, elle aurait pris une robe lamée comme pour

aller à la cour. Si nous manquions à cela, nous aurions en eux des

ennemis acharnés.

--Mets, Césarine; nous devons honorer le commerce, nous en sommes.

Monsieur et madame Roguin.

--Maman, madame Roguin mettra sa rivière, tous ses diamants et sa robe

de malines.

--Monsieur et madame Lebas, dit César.

Puis monsieur le président du tribunal de commerce, sa femme et ses

deux filles. Je les oubliais dans les autorités.

Monsieur et madame Lourdois et leur fille.

Monsieur Claparon, banquier, monsieur du Tillet, monsieur Grindot,

monsieur Molineux, Pillerault et son propriétaire, monsieur et madame

Camusot, les riches marchands de soie, avec leurs deux fils, celui de

l’École Polytechnique et l’avocat, qui va être nommé juge. Monsieur

Cardot et ses enfants. Tiens! et les Guillaume, rue du Colombier, le

beau-père de Lebas, deux vieilles gens qui feront tapisserie; Alexandre

Crottat, Célestin...

--Papa, n’oubliez pas monsieur Andoche Finot et monsieur Gaudissart,

deux jeunes gens qui sont très-utiles à monsieur Anselme.

--Gaudissart? il a été _pris de justice_. Mais c’est égal; il part

dans quelques jours et va voyager pour notre huile, mets! Quant au

sieur Andoche Finot, que nous est-il?

--Monsieur Anselme dit qu’il deviendra un personnage, il a de l’esprit

comme Voltaire.

--Un auteur? tous athées.

--Mettez-le, papa; il n’y a pas déjà tant de danseurs. D’ailleurs le

beau prospectus de votre huile est de lui.

--Il croit à notre huile, dit César, mets-le, chère enfant.

--Je mets aussi mes protégés, dit Césarine.

--Mets monsieur Mitral, mon huissier; monsieur Haudry, notre médecin,

pour la forme, il ne viendra pas.

--Il viendra faire sa partie, dit Césarine.

--Ha! çà, j’espère, César, que tu inviteras au dîner monsieur l’abbé

Loraux?

--Je lui ai déjà écrit, dit César.

--Oh! n’oublions pas la belle-sœur de Lebas, madame Augustine de

Sommervieux, dit Césarine. Pauvre petite femme, elle est bien

souffrante, elle se meurt de chagrin, nous a dit Lebas.

--Voilà ce que c’est que d’épouser des artistes, s’écria le parfumeur.

Regarde donc ta mère qui s’endort, dit-il tout bas à sa fille. Là, là,

bien le bonsoir, madame César.

--Hé! bien, dit César à Césarine, et la robe de ta mère?

--Oui, papa, tout sera prêt. Maman croit n’avoir qu’une robe de crêpe

de Chine, comme la mienne; la couturière est sûre de ne pas avoir

besoin de l’essayer.

--Combien de personnes? dit César à haute voix en voyant sa femme

rouvrir ses paupières.

--Cent neuf avec les commis, dit Césarine.

--Où mettrons-nous tout ce monde-là? dit madame Birotteau. Mais enfin,

après ce dimanche-là, reprit-elle naïvement, il y aura un lundi.

Rien ne peut se faire simplement chez les gens qui montent d’un

étage social à l’autre. Ni madame Birotteau, ni César, ni personne

ne pouvait s’introduire sous aucun prétexte au premier étage. César

avait promis à Raguet, son garçon de magasin, un habillement neuf pour

le jour du bal, s’il faisait bonne garde et s’il exécutait bien sa

consigne. Birotteau, comme l’empereur Napoléon à Compiègne lors de la

restauration du château pour son mariage avec Marie-Louise d’Autriche,

voulait ne rien voir partiellement, il voulait jouir _de la surprise_.

Ces deux anciens adversaires se rencontrèrent encore une fois, à leur

insu, non sur un champ de bataille, mais sur le terrain de la vanité

bourgeoise. Monsieur Grindot devait donc prendre César par la main et

lui montrer l’appartement, comme un cicerone montre une galerie à un

curieux. Chacun dans la maison avait d’ailleurs inventé _sa surprise_.

Césarine, la chère enfant, avait employé tout son petit trésor, cent

louis, à acheter des livres à son père. Monsieur Grindot lui avait un

matin confié qu’il y aurait deux corps de bibliothèque dans la chambre

de son père, laquelle formait cabinet, une surprise d’architecte.

Césarine avait jeté toutes ses économies de jeune fille dans le

comptoir d’un libraire, pour offrir à son père: Bossuet, Racine,

Voltaire, Jean-Jacques Rousseau, Montesquieu, Molière, Buffon, Fénelon,

Delille, Bernardin de Saint-Pierre, La Fontaine, Corneille, Pascal, La

Harpe, enfin cette bibliothèque vulgaire qui se trouve partout et que

son père ne lirait jamais. Il devait y avoir un terrible mémoire de

reliure. L’inexact et célèbre artiste Thouvenin avait promis de livrer

les volumes le seize à midi. Césarine avait confié son embarras à son

oncle Pillerault, et l’oncle s’était chargé du mémoire. La surprise de

César à sa femme était une robe de velours cerise garnie de dentelles,

dont il venait de parler à sa fille, sa complice. La surprise de madame

Birotteau pour le nouveau chevalier consistait en une paire de boucles

d’or et un solitaire en épingle. Enfin il y avait pour toute la famille

la surprise de l’appartement, laquelle devait être suivie dans la

quinzaine de la grande surprise des mémoires à payer.

César pesa mûrement quelles invitations devaient être faites en

personne et quelles portées par Raguet, le soir. Il prit un fiacre, y

mit sa femme enlaidie d’un chapeau à plumes et du dernier châle donné,

le cachemire qu’elle avait désiré pendant quinze ans. Les parfumeurs en

grande tenue s’acquittèrent de vingt-deux visites dans une matinée.

César avait fait grâce à sa femme des difficultés que présentait au

logis la confection bourgeoise des différents comestibles exigés

par la splendeur de la fête. Un traité diplomatique avait eu lieu

entre l’illustre Chevet et Birotteau. Chevet fournissait une superbe

argenterie, qui rapporte autant qu’une terre par sa location; il

fournissait le dîner, les vins, les gens de service commandés par un

maître-d’hôtel d’aspect convenable, tous responsables de leurs faits et

gestes. Chevet demandait la cuisine et la salle à manger de l’entresol

pour y établir son quartier-général, il devait ne pas désemparer pour

servir un dîner de vingt personnes à six heures, et à une heure du

matin un magnifique ambigu. Birotteau s’était entendu avec le café de

Foy pour les glaces frappées en fruit, servies sur de jolies tasses,

cuillers en vermeil, plateaux d’argent. Tanrade, autre illustration,

fournissait les rafraîchissements.

--Sois tranquille, dit César à sa femme en la voyant un peu trop

inquiète l’avant-veille, Chevet, Tanrade et le café de Foy occuperont

l’entresol, Virginie gardera le second, la boutique sera bien fermée.

Nous n’aurons plus qu’à nous carrer au premier.

Le seize à deux heures, monsieur de La Billardière vint prendre César

pour le mener à la Chancellerie de la Légion-d’Honneur, où il devait

être reçu chevalier par monsieur le comte de Lacépède avec une dizaine

d’autres chevaliers. Le maire trouva le parfumeur les larmes aux

yeux: sa femme venait de lui faire la surprise des boucles d’or et du

solitaire.

--Il est bien doux d’être aimé ainsi, dit-il en montant en fiacre,

en présence de ses commis attroupés, de Césarine et de Constance qui

regardaient César en culotte de soie noire, en bas de soie, et le

nouvel habit bleu barbeau sur lequel allait briller le ruban qui, selon

Molineux, était trempé dans le sang.

Quand César rentra pour dîner, il était pâle de joie, il regardait sa

croix dans toutes les glaces, car dans sa première ivresse il ne se

contenta pas du ruban, il fut glorieux sans fausse modestie.

--Ma femme, dit-il, monsieur le grand-chancelier est un homme charmant;

il a, sur un mot de La Billardière, accepté mon invitation. Il vient

avec monsieur Vauquelin. Monsieur de Lacépède est un grand homme, oui,

autant que monsieur Vauquelin; il a fait quarante volumes! Mais aussi

est-ce un auteur pair de France. N’oublions pas de lui dire: Votre

seigneurie, ou Monsieur le comte.

--Mais mange donc, lui dit sa femme. Il est pire qu’un enfant, ton

père, dit Constance à Césarine.

--Comme cela fait bien à ta boutonnière, dit Césarine. On te portera

les armes, nous sortirons ensemble.

--On me portera les armes partout où il y aura des factionnaires.

En ce moment, Grindot descendit avec Braschon. Après dîner, monsieur,

madame et mademoiselle pouvaient jouir du coup d’œil des appartements,

le premier garçon de Braschon achevait d’y clouer quelques patères, et

trois hommes allumaient les bougies.

--Il faut cent vingt bougies, dit Braschon.

--Un mémoire de deux cents francs chez Trudon, dit madame César dont

les plaintes furent arrêtées par un regard du chevalier Birotteau.

--Votre fête sera magnifique, dit Braschon.

César ne comprit pas ce que voulait dire le riche tapissier de la rue

Saint-Antoine. Braschon fit onze tentatives inutiles pour être invité,

lui, sa femme, sa fille, sa belle-mère et sa tante. Braschon devint

l’ennemi de Birotteau. Sur le pas de la porte, il l’appela monsieur le

chevalier.

Birotteau se dit en lui-même:--Déjà les flatteurs! L’abbé Loraux m’a

bien engagé à ne pas donner dans leurs piéges et à rester modeste. Je

me souviendrai de mon origine.

La répétition générale commença. César, sa femme et Césarine sortirent

de la boutique et entrèrent chez eux par la rue. La porte de la maison

avait été refaite dans un grand style, à deux vantaux, divisés en

panneaux égaux et carrés, au milieu desquels se trouvait un ornement

architectural de fonte coulée et peinte. Cette porte, devenue si

commune à Paris, était alors dans toute sa nouveauté. Au fond du

vestibule, se voyait l’escalier divisé en deux rampes droites entre

lesquelles se trouvait ce socle dont s’inquiétait Birotteau, et qui

formait une espèce de boîte où l’on pouvait loger une vieille femme.

Ce vestibule dallé en marbre blanc et noir, peint en marbre, était

éclairé par une lampe antique à quatre becs. L’architecte avait uni la

richesse à la simplicité. Un étroit tapis rouge relevait la blancheur

des marches de l’escalier en liais poli à la pierre ponce. Un premier

palier donnait une entrée à l’entresol. La porte des appartements était

dans le genre de celle sur la rue, mais en menuiserie.

--Quelle grâce! dit Césarine. Et cependant il n’y a rien qui saisisse

l’œil.

--Précisément, mademoiselle, la grâce vient des proportions exactes

entre les stylobates, les plinthes, les corniches et les ornements;

puis je n’ai rien doré, les couleurs sont sobres et n’offrent point de

tons éclatants.

--C’est une science, dit Césarine.

Tous entrèrent alors dans une antichambre de bon goût, parquetée,

spacieuse, simplement décorée. Puis venait un salon à trois croisées

sur la rue, blanc et rouge, à corniches élégamment profilées, à

peintures fines, où rien ne papillotait. Sur une cheminée en marbre

blanc à colonnes était une garniture choisie avec goût, elle n’offrait

rien de ridicule, et concordait aux autres détails. Là régnait

enfin cette suave harmonie que les artistes seuls savent établir en

poursuivant un système de décoration jusque dans les plus petits

accessoires, et que les bourgeois ignorent, mais qui les surprend. Un

lustre à vingt-quatre bougies faisait resplendir les draperies de soie

rouge, le parquet avait un air agaçant qui provoqua Césarine à danser.

Un boudoir vert et blanc donnait passage dans le cabinet de César.

--J’ai mis là un lit, dit Grindot en dépliant les portes d’une alcôve

habilement cachée entre les deux bibliothèques. Vous ou madame vous

pouvez être malade, et alors chacun a sa chambre.

--Mais cette bibliothèque garnie de livres reliés. Oh! ma femme! ma

femme! dit César.

--Non, ceci est la surprise de Césarine.

--Pardonnez à l’émotion d’un père, dit-il à l’architecte en embrassant

sa fille.

--Mais faites, faites donc, monsieur, dit Grindot. Vous êtes chez vous.

Dans ce cabinet dominaient les couleurs brunes, relevées par des

agréments verts, car les plus habiles transitions de l’harmonie liaient

toutes les pièces de l’appartement l’une à l’autre. Ainsi la couleur

qui faisait le fond d’une pièce servait à l’agrément de l’autre, _et

vice versa_. La gravure d’Héro et Léandre brillait sur un panneau dans

le cabinet de César.

--Toi, tu paieras tout cela, dit gaiement Birotteau.

--Cette belle estampe vous est donnée par monsieur Anselme, dit

Césarine.

Anselme aussi s’était permis une surprise.

--Pauvre enfant, il a fait comme moi pour monsieur Vauquelin.

La chambre de madame Birotteau venait ensuite. L’architecte y

avait déployé des magnificences de nature à plaire aux braves gens

qu’il voulait empaumer, car il avait tenu parole en étudiant cette

_restauration_. La chambre était tendue en soie bleue, avec des

ornements blancs, le meuble était en casimir blanc avec des agréments

bleus. Sur la cheminée en marbre blanc, la pendule représentait la

Vénus accroupie sur un beau bloc de marbre; un joli tapis en moquette,

et d’un dessin turc, unissait cette pièce à la chambre de Césarine,

tendue en perse et fort coquette: un piano, une jolie armoire à glace,

un petit lit chaste à rideaux simples, et tous les petits meubles

qu’aiment les jeunes personnes. La salle à manger était derrière la

chambre de Birotteau et celle de sa femme, on y entrait par l’escalier,

elle avait été traitée dans le genre dit Louis XIV, avec la pendule de

Boulle, les buffets de cuivre et d’écaille, les murs tendus en étoffe

à clous dorés. La joie de ces trois personnes ne saurait se décrire,

surtout quand, en revenant dans sa chambre, madame Birotteau trouva sur

son lit sa robe de velours cerise garnie en dentelles que lui offrait

son mari, et que Virginie y avait apportée en revenant sur la pointe

des pieds.

--Monsieur, cet appartement vous fera beaucoup d’honneur, dit Constance

à Grindot. Nous aurons cent et quelques personnes demain soir, et vous

recueillerez les éloges de tout le monde.

--Je vous recommanderai, dit César. Vous verrez _la tête_ du commerce,

et vous serez connu dans une seule soirée plus que si vous aviez bâti

cent maisons.

Constance émue ne pensait plus à la dépense ni à critiquer son mari.

Voici pourquoi. Le matin, en apportant Héro et Léandre, Anselme

Popinot, à qui Constance accordait une haute intelligence et de grands

moyens, lui avait affirmé le succès de l’Huile Céphalique auquel il

travaillait avec un acharnement sans exemple. L’amoureux avait promis

que, malgré la rondeur du chiffre auquel s’élèveraient les folies de

Birotteau, dans six mois ces dépenses seraient couvertes par sa part

dans les bénéfices donnés par l’huile. Après avoir tremblé pendant

dix-neuf ans, il était si doux de se livrer un seul jour à la joie, que

Constance promit à sa fille de n’empoisonner le bonheur de son mari par

aucune réflexion, et de s’y laisser aller tout entière. Quand, vers

onze heures, monsieur Grindot les quitta, elle se jeta donc au cou de

son mari et versa quelques pleurs de contentement en disant:--César!

ah! tu me rends bien folle et bien heureuse.

--Pourvu que cela dure, n’est-ce pas? dit en souriant César.

--Cela durera, je n’ai plus de crainte, dit madame Birotteau.

--A la bonne heure, dit le parfumeur, tu m’apprécies enfin.

Les gens assez grands pour reconnaître leurs faiblesses avoueront

qu’une pauvre orpheline qui, dix-huit ans auparavant, était première

demoiselle au Petit-Matelot, île Saint-Louis, qu’un pauvre paysan

venu de Touraine à Paris avec un bâton à la main, à pied, en souliers

ferrés, devaient être flattés, heureux, de donner une pareille fête

pour de si louables motifs.

--Mon Dieu, je perdrais bien cent francs, dit César, pour qu’il nous

vînt une visite.

--Voilà monsieur l’abbé Loraux, dit Virginie.

L’abbé Loraux se montra. Ce prêtre était alors vicaire de

Saint-Sulpice. Jamais la puissance de l’âme ne se révéla mieux qu’en

ce saint prêtre, dont le commerce laissa de profondes empreintes dans

la mémoire de tous ceux qui le connurent. Son visage rechigné, laid

jusqu’à repousser la confiance, avait été rendu sublime par l’exercice

des vertus catholiques: il y brillait par avance une splendeur céleste.

Une candeur infusée dans le sang reliait ses traits disgracieux,

et le feu de la charité purifiait les lignes incorrectes par un

phénomène contraire à celui qui, chez Claparon, avait tout animalisé,

dégradé. Dans ses rides se jouaient les grâces des trois belles vertus

humaines, l’Espérance, la Foi, la Charité. Sa parole était douce,

lente et pénétrante. Son costume était celui des prêtres de Paris,

il se permettait la redingote d’un brun marron. Aucune ambition ne

s’était glissée en ce cœur pur, que les anges durent apporter à Dieu

dans sa primitive innocence. Il fallut la douce violence de la fille

de Louis XVI pour faire accepter une cure de Paris, encore une des

plus modestes, à l’abbé Loraux. Il regarda d’un œil inquiet toutes ces

munificences, sourit à ces trois commerçants enchantés et hocha sa tête

blanchie.

--Mes enfants, leur dit-il, mon rôle n’est pas d’assister à des fêtes,

mais de consoler les affligés. Je viens remercier monsieur César,

vous féliciter. Je ne veux venir ici que pour une seule fête, pour le

mariage de cette belle enfant.

[Illustration: IMP. E. MARTINET.

Jamais toilette n’alla mieux à madame César.

(CÉSAR BIROTTEAU.)]

La Comédie humaine - Volume 10. Scènes de la vie parisienne - Tome 02 · 第 30 / 44 段