elles, dit Claparon en regardant Roguin comme pour savoir si la
plaisanterie n’était pas trop forte.
--Mesdames! Oh! mademoiselle est sans doute votre demoiselle, dit
Claparon en se tenant droit et regardant Birotteau, eh! bien, vous
n’êtes pas maladroit. Aucune des roses que vous avez distillées ne peut
lui être comparée, et peut-être est-ce parce que vous avez distillé des
roses que...
--Ma foi, dit Roguin en interrompant, j’avoue ma faim.
--Eh! bien, dînons, dit Birotteau.
--Nous allons dîner par-devant notaire, dit Claparon en se rengorgeant.
--Vous faites beaucoup d’affaires, dit Pillerault en se mettant à table
auprès de Claparon avec intention.
--Excessivement, par grosses, répondit le banquier; mais elles sont
lourdes, épineuses, il y a les canaux. Oh! les canaux! Vous ne vous
figurez pas combien les canaux nous occupent! et cela se comprend.
Le gouvernement veut des canaux. Le canal est un besoin qui se fait
généralement sentir dans les départements et qui concerne tous les
commerces, vous savez! Les fleuves, a dit Pascal, sont des chemins
qui marchent. Il faut donc des marchés. Les marchés dépendent de la
terrasse, car il y a d’effroyables terrassements, le terrassement
regarde la classe pauvre, de là les emprunts qui en définitive sont
rendus aux pauvres! Voltaire a dit: _Canaux, canards, canaille!_ Mais
le gouvernement a ses ingénieurs qui l’éclairent; il est difficile de
le mettre dedans, à moins de s’entendre avec eux, car la Chambre!...
Oh! monsieur, la Chambre nous donne un mal! elle ne veut pas comprendre
la question politique cachée sous la question financière. Il y a
mauvaise foi de part et d’autre. Croirez-vous une chose? Les Keller,
eh! bien, François Keller est un orateur, il attaque le gouvernement
à propos de fonds, à propos de canaux. Rentré chez lui, mon gaillard
nous trouve avec nos propositions, elles sont favorables, il faut
s’arranger avec ce gouvernement _dito_, tout à l’heure insolemment
attaqué. L’intérêt de l’orateur et celui du banquier se choquent, nous
sommes entre deux feux! Vous comprenez maintenant comment les affaires
deviennent épineuses, il faut satisfaire tant de monde: les commis, les
chambres, les antichambres, les ministres...
--Les ministres? dit Pillerault qui voulait absolument pénétrer ce
coassocié.
--Oui, monsieur, les ministres.
--Eh! bien, les journaux ont donc raison, dit Pillerault.
--Voilà mon oncle dans la politique, dit Birotteau, monsieur Claparon
lui fait bouillir du lait.
--Encore de satanés farceurs, dit Claparon, que ces journaux. Monsieur,
les journaux nous embrouillent tout: ils nous servent bien quelquefois,
mais ils me font passer de cruelles nuits; j’aimerais mieux les passer
autrement; enfin j’ai les yeux perdus à force de lire et de calculer.
--Revenons aux ministres, dit Pillerault espérant des révélations.
--Les ministres ont des exigences purement gouvernementales.
Mais qu’est-ce que je mange là, de l’ambroisie? dit Claparon en
s’interrompant. Voilà de ces sauces qu’on ne mange que dans les maisons
bourgeoises, jamais les gargotiers...
A ce mot, les fleurs du bonnet de madame Ragon sautèrent comme des
béliers. Claparon comprit que le mot était ignoble, et voulut se
rattraper.
--Dans la haute Banque, dit-il, on appelle _gargotiers_ les chefs
de cabarets élégants, Véry, les Frères Provençaux. Eh! bien, ni ces
infâmes gargotiers ni nos savants cuisiniers ne nous donnent de sauces
moelleuses; les uns font de l’eau claire acidulée par le citron, les
autres font de la chimie.
Le dîner se passa tout entier en attaques de Pillerault qui cherchait à
sonder cet homme et qui ne rencontrait que le vide, il le regarda comme
un homme dangereux.
--Tout va bien, dit Roguin à l’oreille de Charles Claparon.
--Ah! je me déshabillerai sans doute ce soir, répondit Claparon qui
étouffait.
--Monsieur, lui dit Birotteau, si nous sommes obligés de faire de la
salle à manger le salon, c’est que nous réunissons dans dix-huit jours
quelques amis autant pour célébrer la délivrance du territoire...
--Bien, monsieur; moi, je suis aussi l’homme du gouvernement.
J’appartiens, par mes opinions, au _statu quo_ du grand homme qui
dirige les destinées de la maison d’Autriche, un fameux gaillard!
Conserver pour acquérir, et surtout acquérir pour conserver... Voilà
le fond de mes opinions, qui ont l’honneur d’être celles du prince de
Metternich.
--Que pour fêter ma promotion dans l’ordre de la Légion-d’Honneur,
reprit César.
--Mais, oui, je sais. Qui donc m’a parlé de cela? les Keller ou
Nucingen?
Roguin, surpris de tant d’aplomb, fit un geste admiratif.
--Eh! non, c’est à la Chambre.
--A la Chambre, par monsieur de La Billardière, demanda César.
--Précisément.
--Il est charmant, dit César à son oncle.
--Il lâche des phrases, des phrases, dit Pillerault, des phrases où
l’on se noie.
--Peut-être me suis-je rendu digne de cette faveur..., reprit Birotteau.
--Par vos travaux en parfumerie, les Bourbons savent récompenser tous
les mérites. Ah! tenons-nous-en à ces généreux princes légitimes, à
qui nous allons devoir des prospérités inouïes... Car, croyez-le bien,
la Restauration sent qu’elle doit jouter avec l’Empire; elle fera des
conquêtes en pleine paix, vous verrez des conquêtes!...
--Monsieur nous fera sans doute l’honneur d’assister à notre bal! dit
madame César.
--Pour passer une soirée avec vous, madame, je manquerais à gagner des
millions.
--Il est décidément bien bavard, dit César à son oncle.
Tandis que la gloire de la parfumerie, à son déclin, allait jeter ses
derniers feux, un astre se levait faiblement à l’horizon commercial. Le
petit Popinot posait à cette heure même les fondements de sa fortune,
rue des Cinq-Diamants. La rue des Cinq-Diamants, petite rue étroite où
les voitures chargées passent à grand’peine, donne rue des Lombards
d’un bout, et de l’autre rue Aubry-Boucher, en face la rue Quincampoix,
rue illustre du vieux Paris, où l’histoire de France en a tant
illustré. Malgré ce désavantage, la réunion des marchands de drogueries
la rend précieuse, et, sous ce rapport, Popinot n’avait pas mal choisi;
mais sa maison, la seconde du côté de la rue des Lombards, était si
sombre que, par certaines journées, il y fallait de la lumière en plein
jour. Il avait pris possession, la veille au soir, des lieux les plus
noirs et les plus dégoûtants. Son prédécesseur, marchand de mélasse
et de sucre brut, avait laissé les stigmates de son commerce sur les
murs, dans la cour et dans les magasins. Figurez-vous une grande et
spacieuse boutique à grosses portes ferrées, peintes en vert-dragon,
à longues bandes de fer apparentes, ornées de clous dont les têtes
ressemblaient à des champignons, garnie de grilles treillissées en
fil de fer renflées par en bas comme celles des anciens boulangers,
enfin dallée en grandes pierres blanches, la plupart cassées, les
murs jaunes et nus comme ceux d’un corps-de-garde. Après venaient une
arrière-boutique et une cuisine, éclairées sur la cour; enfin, un
second magasin en retour qui jadis devait avoir été une écurie. On
montait, par un escalier intérieur pratiqué dans l’arrière-boutique,
à deux chambres éclairées sur la rue, où Popinot comptait mettre sa
caisse, son cabinet et ses livres. Au-dessus des magasins étaient trois
chambres étroites adossées au mur mitoyen, ayant vue sur la cour, et où
il se proposait de demeurer. Trois chambres délabrées, qui n’avaient
d’autre aspect que celui de la cour irrégulière, sombre, entourée de
murailles, où l’humidité, par le temps le plus sec, leur donnait l’air
d’être fraîchement badigeonnées; une cour, entre les pavés de laquelle
il se trouvait une crasse noire et puante laissée par le séjour des
mélasses et des sucres bruts. Une seule de ces chambres avait une
cheminée, toutes étaient sans papier et carrelées en carreaux. Depuis
le matin, Gaudissart et Popinot, aidés par un ouvrier colleur que le
commis-voyageur avait déniché, tendaient eux-mêmes un papier à quinze
sous dans cette horrible chambre, peinte à la colle par l’ouvrier. Un
lit de collégien à couchette de bois rouge, une mauvaise table de nuit,
une commode antique, une table, deux fauteuils et six chaises, donnés
par le juge Popinot à son neveu, composaient l’ameublement. Gaudissart
avait mis sur la cheminée un trumeau garni d’une méchante glace achetée
d’occasion. Vers huit heures du soir, assis devant la cheminée où
brillait une falourde allumée, les deux amis allaient entamer le reste
de leur déjeuner.
--Arrière le gigot froid! ceci ne convient pas à une pendaison de
crémaillère, cria Gaudissart.
--Mais, dit Popinot en faisant sonner dans son gousset les vingt francs
qu’il gardait pour payer le prospectus, je...
--Je... dit Gaudissart en mettant une pièce de quarante francs sur son
œil.
Un coup de marteau retentit alors dans la cour naturellement solitaire
et sonore du dimanche, jour où les industriels se dissipent et
abandonnent leurs laboratoires.
--Voilà le fidèle de la rue de la Poterie. Moi, reprit l’illustre
Gaudissart, _j’ai!_ et non pas _je!_
En effet, un garçon suivi de deux marmitons apporta dans trois mannes
un dîner orné de six bouteilles de vin choisies avec discernement.
Mais comment ferons-nous pour manger tant de choses? dit Popinot.
--Et l’homme de lettres, s’écria Gaudissart. Finot connaît les _pompes_
et les vanités, il va venir, enfant naïf! muni d’un prospectus
ébouriffant. Le mot est joli, hein? Les prospectus ont toujours soif:
il faut arroser les graines si l’on veut des fleurs. Allez, esclaves,
dit-il aux marmitons en se drapant, voilà de l’or.
Il leur donna dix sous par un geste digne de Napoléon, son idole.
--Merci, monsieur Gaudissart, répondirent les marmitons plus heureux de
la plaisanterie que de l’argent.
--Toi, mon fils, dit-il au garçon qui restait pour servir, il est une
portière, elle gît dans les profondeurs d’un antre où parfois elle
cuisine, comme jadis Nausicaa faisait la lessive, par pur délassement.
Rends-toi près d’elle, implore sa candeur, intéresse-la, jeune homme,
à la chaleur de ces plats. Dis-lui qu’elle sera bénie, et surtout
respectée, très-respectée par Félix Gaudissart, fils de Jean-François
Gaudissart, petit-fils des Gaudissart, vils prolétaires fort anciens,
ses aïeux. Marche et fais que tout soit bon, sinon je te flanque un Ut
majeur dans ton Saint-Luc!
Un autre coup de marteau retentit.
--Voilà le spirituel Andoche, dit Gaudissart.
Un gros garçon assez joufflu, de taille moyenne et qui, des pieds à la
tête, ressemblait au fils d’un chapelier, à traits ronds où la finesse
était ensevelie sous un air gourmé, se montra soudain. Sa figure,
attristée comme celle d’un homme ennuyé de misère, prit une expression
d’hilarité quand il vit la table mise et les bouteilles. Au cri de
Gaudissart, son pâle œil bleu pétilla, sa grosse tête creusée par sa
figure kalmouque alla de droite à gauche, et il salua Popinot d’une
manière étrange, sans servilité ni respect, comme un homme qui ne se
sent pas à sa place et ne fait aucune concession. Il commençait alors
à reconnaître en lui-même qu’il ne possédait aucun talent littéraire;
il pensait à rester dans la littérature en exploiteur, à y monter sur
l’épaule des gens spirituels, à y faire des affaires au lieu d’y faire
des œuvres mal payées. En ce moment, il avait épuisé l’humilité des
démarches et l’humiliation des tentatives; il allait, comme les gens de
haute portée financière, se retourner et devenir impertinent par parti
pris. Mais il lui fallait une première mise de fonds, Gaudissart la
lui avait montrée à toucher dans la mise en scène de l’huile Popinot.
--Vous traiterez pour son compte avec les journaux, mais ne le rouez
pas, autrement nous aurions un duel à mort; donnez-lui-en pour son
argent!
Popinot regarda l’_auteur_ d’un air inquiet; les gens vraiment
commerciaux considèrent un auteur avec un sentiment où il entre de
la terreur, de la compassion et de la curiosité. Quoique Popinot
eût été bien élevé, les habitudes de ses parents, leurs idées, les
soins bêtifiants d’une boutique et d’une caisse avaient modifié
son intelligence en la pliant aux us et coutumes de sa profession,
phénomène que l’on peut observer en remarquant les métamorphoses subies
à dix ans de distance par cent camarades sortis à peu près semblables
du collége ou de la pension. Andoche accepta ce saisissement comme une
profonde admiration.
--Eh, bien! avant le dîner, coulons à fond le prospectus, nous pourrons
boire sans arrière-pensée, dit Gaudissart. Après le dîner, on lit mal,
la langue aussi digère.
--Monsieur, dit Popinot, un prospectus est souvent toute une fortune.
--Et souvent, dit Andoche, la fortune n’est qu’un prospectus.
--Ah! très-joli, dit Gaudissart. Ce farceur d’Andoche a de l’esprit
comme les quarante.
--Comme cent, dit Popinot stupéfait de cette idée.
L’impatient Gaudissart prit le manuscrit et lut à haute voix et avec
emphase: HUILE CÉPHALIQUE!
--J’aimerais mieux _Huile Césarienne_, dit Popinot.
--Mon ami, dit Gaudissart, tu ne connais pas les gens de province: il y
a une opération chirurgicale qui porte ce nom-là, et ils sont si bêtes
qu’ils croiraient ton huile propre à faciliter les accouchements; et de
là pour les ramener aux cheveux, il y aurait trop de tirage.
--Sans vouloir défendre mon mot, dit l’auteur, je vous ferai observer
que _Huile Céphalique_ veut dire huile pour la tête, et résume vos
idées.
--Voyons? dit Popinot impatient.
Voici le prospectus tel que le commerce le reçoit par milliers encore
aujourd’hui. (_Autre pièce justificative._)
[Illustration:
MÉDAILLE D’OR A L’EXPOSITION DE 1819.
HUILE
CÉPHALIQUE.
BREVETS D’INVENTION ET DE PERFECTIONNEMENT.]
_Nul cosmétique ne peut faire croître les cheveux, de même que
nulle préparation chimique ne les teint sans danger pour le
siége de l’intelligence. La science a déclaré récemment que les
cheveux étaient une substance morte, et que nul agent ne peut les
empêcher de tomber ni de blanchir. Pour prévenir la Xérasie et
la Calvitie, il suffit de préserver le bulbe d’où ils sortent de
toute influence extérieure atmosphérique, et de maintenir à la
tête la chaleur qui lui est propre._ L’HUILE CÉPHALIQUE, _basée
sur ces principes établis par l’Académie des sciences, produit
cet important résultat, auquel se tenaient les anciens, les
Romains, les Grecs et les nations du Nord auxquelles la chevelure
était précieuse. Des recherches savantes ont démontré que les
nobles, qui se distinguaient autrefois à la longueur de leurs
cheveux, n’employaient pas d’autre moyen; seulement leur procédé,
habilement retrouvé par A. Popinot, inventeur de_ L’HUILE
CÉPHALIQUE, _avait été perdu._
_Conserver au lieu de chercher à provoquer une stimulation
impossible ou nuisible sur le derme qui contient les bulbes,
telle est donc la destination de_ L’HUILE CÉPHALIQUE. _En effet,
cette huile, qui s’oppose à l’exfoliation des pellicules, qui
exhale une odeur suave, et qui, par les substances dont elle
est composée, dans lesquelles entre comme principal élément
l’essence de noisette, empêche toute action de l’air extérieur
sur les têtes, prévient ainsi les rhumes, le coryza, et toutes
les affections douloureuses de l’encéphale en lui laissant
sa température intérieure. De cette manière, les bulbes qui
contiennent les liqueurs génératrices des cheveux ne sont jamais
saisies ni par le froid, ni par le chaud. La chevelure, ce
produit magnifique, à laquelle hommes et femmes attachent tant de
prix, conserve alors, jusque dans l’âge avancé de la personne qui
se sert de_ L’HUILE CÉPHALIQUE, _ce brillant, cette finesse, ce
lustre qui rendent si charmantes les têtes des enfants._
LA MANIÈRE DE S’EN SERVIR _est jointe à chaque flacon et lui sert
d’enveloppe._
MANIÈRE DE SE SERVIR DE L’HUILE CÉPHALIQUE.
_Il est tout à fait inutile d’oindre les cheveux; ce n’est pas
seulement un préjugé ridicule, mais encore une habitude gênante,
en ce sens que le cosmétique laisse partout sa trace. Il suffit
tous les matins de tremper une petite éponge fine dans l’huile,
de se faire écarter les cheveux avec le peigne, d’imbiber les
cheveux à leur racine de raie en raie, de manière à ce que la
peau reçoive une légère couche, après avoir préalablement nettoyé
la tête avec la brosse et le peigne._
_Cette huile se vend par flacon, portant la signature de
l’inventeur pour empêcher toute contrefaçon, et du prix de_ TROIS
FRANCS, _chez A. POPINOT, rue des Cinq-Diamants, quartier des
Lombards, à Paris._
ON EST PRIÉ D’ÉCRIRE FRANCO.
_Nota._ La maison A. Popinot tient également les huiles de la
droguerie, comme néroli, huile d’aspic, huile d’amande douce,
huile de cacao, huile de café, de ricin et autres.
--Mon cher ami, dit l’illustre Gaudissart à Finot, c’est parfaitement
écrit. Saquerlotte, comme nous abordons la haute science! nous ne
tortillons pas, nous allons droit au fait. Ah! je vous fais mes
sincères compliments, voilà de la littérature utile.
--Le beau prospectus, dit Popinot enthousiasmé.
--Un prospectus dont le premier mot tue Macassar, dit Gaudissart en
se levant d’un air magistral pour prononcer les paroles suivantes
qu’il scanda par des gestes parlementaires: On--ne--fait pas--pousser
les cheveux! On--ne les--teint pas--sans danger! Ah! ah! là est le
succès. La science moderne est d’accord avec les habitudes des anciens.
On peut s’entendre avec les vieux et avec les jeunes. Vous avez
affaire à un vieillard: «Ah! ah! monsieur, les anciens, les Grecs, les
Romains avaient raison et ne sont pas aussi bêtes qu’on veut le faire
croire!» Vous traitez avec un jeune homme: «Mon cher garçon, encore
une découverte due aux progrès des lumières, nous progressons. Que ne
doit-on pas attendre de la vapeur, des télégraphes et autres! Cette
huile est le résultat d’un rapport de monsieur Vauquelin!» Si nous
imprimions un passage du mémoire de monsieur Vauquelin à l’Académie
des sciences, confirmant nos assertions, hein! Fameux! Allons, Finot,
à table! Chiquons les légumes! Sablons le champagne au succès de notre
jeune ami!
--J’ai pensé, dit l’auteur modestement, que l’époque du prospectus
léger et badin était passée; nous entrons dans la période de la
science, il faut un air doctoral, un ton d’autorité pour s’imposer au
public.
--Nous chaufferons cette huile-là, les pieds me démangent et la langue
aussi. J’ai les commissions de tous ceux qui font dans les cheveux,
aucun ne donne plus de trente pour cent; il faut lâcher quarante pour
cent de remise, je réponds de cent mille bouteilles en six mois.
J’attaquerai les pharmaciens, les épiciers, les coiffeurs! et en leur
donnant quarante pour cent, tous enfarineront leur public.
Les trois jeunes gens mangeaient comme des lions, buvaient comme des
Suisses, et se grisaient du futur succès de l’_Huile céphalique_.
--Cette huile porte à la tête, dit Finot en souriant.
Gaudissart épuisa les différentes séries de calembours sur les mots
huile, cheveux, tête, etc. Au milieu des rires homériques des trois
amis, au dessert, malgré les toasts et les souhaits de bonheur
réciproques, un coup de marteau retentit et fut entendu.
--C’est mon oncle! Il est capable de venir me voir, s’écria Popinot.
--Un oncle? dit Finot, et nous n’avons pas de verre!
--L’oncle de mon ami Popinot est un juge d’instruction, dit Gaudissart
à Finot; il ne s’agit pas de le mystifier, il m’a sauvé la vie. Ah!
quand on s’est trouvé dans la passe où j’étais, en face de l’échafaud,
où: «Kouik, et adieu les cheveux!» fit-il en imitant le fatal couteau
par un geste, on se souvient du vertueux magistrat auquel on doit
d’avoir conservé la rigole par où passe le vin de Champagne! On s’en
souvient ivre-mort. Vous ne savez pas, Finot, si vous n’aurez pas
besoin de monsieur Popinot. Saquerlotte, il faut des saluts, et des six
à la livre encore.
Le vertueux juge d’instruction demandait en effet son neveu à la
portière: en reconnaissant la voix, Anselme descendit un chandelier à
la main pour éclairer.
--Je vous salue, messieurs, dit le magistrat.
L’illustre Gaudissart s’inclina profondément; Finot examina le juge
d’un œil ivre, et le trouva passablement ganache.
--Il n’y a pas de luxe, dit gravement le juge en regardant la chambre;
mais, mon enfant, pour être quelque chose de grand il faut savoir
commencer par n’être rien.
--Quel homme profond, dit Gaudissart à Finot.
--Une pensée d’article, dit le journaliste.
--Ah! vous voilà, monsieur, dit le juge en reconnaissant le
commis-voyageur. Et que faites-vous ici?
--Monsieur, je veux contribuer de tous mes petits moyens à la fortune
de votre cher neveu. Nous venons de méditer sur le prospectus de son
huile, et vous voyez en monsieur l’auteur de ce prospectus qui nous
paraît un des plus beaux morceaux de cette littérature de perruques.
Le juge regarda Finot.--Monsieur, dit Gaudissart, est monsieur Andoche
Finot, un des jeunes hommes les plus distingués de la littérature, qui
fait dans les journaux du gouvernement la haute politique et les petits
théâtres, un ministre en chemin d’être auteur.
Finot tirait Gaudissart par le pan de sa redingote.
--Bien, mes enfants, dit le juge à qui ces paroles expliquèrent
l’aspect de la table où se voyaient les restes d’un régal bien
excusable.--Mon ami, dit le juge à Popinot, habille-toi, nous irons ce
soir chez monsieur Birotteau. Je lui dois une visite. Vous signerez
votre acte de société, que j’ai soigneusement examiné. Comme vous
aurez la fabrique de votre huile dans les terrains du faubourg du
Temple, je pense qu’il doit te faire bail de l’atelier, et peut avoir
des représentants, les choses bien en règle évitent des discussions.
Ces murs me paraissent humides, Anselme, élève des nattes de paille à
l’endroit de ton lit.
--Permettez, monsieur le juge d’instruction, dit Gaudissart avec la
patelinerie d’un courtisan, nous avons collé nous-mêmes les papiers
aujourd’hui, et... ils... ne sont pas... secs.
--De l’économie! bien, dit le juge.
--Écoutez, dit Gaudissart à l’oreille de Finot, mon ami Popinot est un
jeune homme vertueux, il va chez son oncle, allons achever la soirée
chez ma tante.
Le journaliste montra la doublure de la poche de son gilet. Popinot vit
le geste, il glissa vingt francs à l’auteur de son prospectus. Le juge
avait un fiacre au bout de la rue, il emmena son neveu chez Birotteau.
Pillerault, monsieur et madame Ragon, Roguin faisaient un boston,
et Césarine brodait un fichu, quand le juge Popinot et Anselme se
montrèrent. Roguin, le vis-à-vis de madame Ragon, auprès de laquelle se
tenait Césarine, remarqua le plaisir de la jeune fille quand elle vit
entrer Anselme; et par un signe il la montra rouge comme une grenade à
son premier clerc.
--Ce sera donc la journée aux actes? dit le parfumeur quand après les
salutations le juge lui eut dit le motif de sa visite.
César, Anselme et le juge allèrent au second, dans la chambre
provisoire du parfumeur, discuter le bail et l’acte de société dressé
par le magistrat. Le bail fut consenti pour dix-huit années afin de
le faire concorder à celui de la rue des Cinq-Diamants, circonstance
minime en apparence, mais qui plus tard servit les intérêts de
Birotteau. Quand César et le juge revinrent à l’entresol, le magistrat,
étonné du bouleversement général et de la présence des ouvriers un
dimanche chez un homme aussi religieux que le parfumeur, en demanda la
cause, et le parfumeur l’attendait là.
--Quoique vous ne soyez pas mondain, monsieur, vous ne trouverez pas
mauvais que nous célébrions la délivrance du territoire. Ce n’est pas
tout; si je réunis quelques amis, c’est aussi pour fêter ma promotion
dans l’ordre de la Légion-d’Honneur.
--Ah! fit le juge qui n’était pas décoré.
--Peut-être me suis-je rendu digne de cette insigne et royale faveur
en siégeant au tribunal... Oh! consulaire. Et en combattant pour les
Bourbons sur les marches...
--Oui, dit le juge.
--De Saint-Roch, au treize vendémiaire, où je fus blessé par Napoléon.
--Volontiers, dit le juge. Si ma femme n’est pas souffrante, je
l’amènerai.