je puis faire boire de l’huile à leurs perfides cosmétiques, en ne
parlant et ne m’occupant que de la vôtre. Un fameux tour de voyageur!
Ah! ah! nous sommes les diplomates du commerce. Fameux! Quant à votre
prospectus, je m’en charge. J’ai pour ami d’enfance Andoche Finot, le
fils du chapelier de la rue du Coq, le vieux qui m’a lancé dans le
voyage pour la Chapellerie. Andoche, qui a beaucoup d’esprit, il a
pris celui de toutes les têtes que coiffait son père, il est dans la
littérature, il fait les petits théâtres au _Courrier des Spectacles_.
Son père, vieux chien plein de raisons pour ne pas aimer l’esprit, ne
croit pas à l’esprit: impossible de lui prouver que l’esprit se vend,
qu’on fait fortune dans l’esprit. En fait d’esprit, il ne connaît
que le trois-six. Le vieux Finot prend le petit Finot par famine.
Andoche, homme capable, mon ami d’ailleurs, et je ne fraye avec les
sots que commercialement, Finot fait des devises pour le Fidèle Berger
qui paie, tandis que les journaux où il se donne un mal de galérien
le nourrissent de couleuvres. Sont-ils jaloux dans cette partie-là!
C’est comme dans l’_article Paris_. Finot avait une superbe comédie
en un acte pour mademoiselle Mars, la plus fameuse des fameuses, ah!
en voilà une que j’aime! Eh! bien, pour se voir jouer, il a été forcé
de la porter à la Gaîté. Andoche connaît le Prospectus, il entre
dans les idées du marchand, il n’est pas fier, il limousinera notre
prospectus _gratis_. Mon Dieu, avec un bol de punch et des gâteaux on
les régalera, car, Popinot, pas de farces: je voyagerai sans commission
ni frais, vos concurrents paieront, je les dindonnerai. Entendons-nous
bien. Pour moi, ce succès est une affaire d’honneur. Ma récompense est
d’être garçon de noces à votre mariage! J’irai en Italie, en Allemagne,
en Angleterre! J’emporte avec moi des affiches en toutes les langues,
les fais apposer partout, dans les villages, à la porte des églises, à
tous les bons endroits que je connais dans les villes de province! Elle
brillera, elle s’allumera, cette huile, elle sera sur toutes les têtes.
Ah! votre mariage ne sera pas un mariage en détrempe, mais un mariage
à la barigoule! Vous aurez votre Césarine ou je ne m’appellerai pas
l’ILLUSTRE! nom que m’a donné le père Finot, pour avoir fait réussir
ses chapeaux gris. En vendant votre huile, je reste dans ma partie,
la tête humaine; l’huile et le chapeau sont connus pour conserver la
chevelure publique.
Popinot revint chez sa tante, où il devait aller coucher, dans une
telle fièvre, causée par sa prévision du succès, que les rues lui
semblaient être des ruisseaux d’huile. Il dormit peu, rêva que ses
cheveux poussaient follement, et vit deux anges qui lui déroulaient,
comme dans les mélodrames, une rubrique où était écrit: _Huile
Césarienne_. Il se réveilla, se souvenant de ce rêve, et résolut de
nommer ainsi l’huile de noisette, en considérant cette fantaisie du
sommeil comme un ordre céleste.
César et Popinot furent dans leur atelier au faubourg du Temple, bien
avant l’arrivée des noisettes; en attendant les porteurs de madame
Madou, Popinot raconta triomphalement son traité d’alliance avec
Gaudissart.
--Nous avons l’illustre Gaudissart, nous sommes millionnaires, s’écria
le parfumeur en tendant la main à son caissier de l’air que dut prendre
Louis XIV en accueillant le maréchal de Villars au retour de Denain.
--Nous avons bien autre chose encore, dit l’heureux commis en sortant
de sa poche une bouteille à forme écrasée en façon de citrouille et
à côtes; j’ai trouvé dix mille flacons semblables à ce modèle, tout
fabriqués, tout prêts, à quatre sous et six mois de terme.
--Anselme, dit Birotteau contemplant la forme mirifique du flacon, hier
(il prit un ton grave), dans les Tuileries, oui, pas plus tard qu’hier,
tu disais: Je réussirai. Moi, je dis aujourd’hui: Tu réussiras! Quatre
sous! six mois de terme! une forme originale! Macassar branle dans le
manche, quelle botte portée à l’huile de Macassar! Ai-je bien fait de
m’emparer des seules noisettes qui soient à Paris! où donc as-tu trouvé
ces flacons?
--J’attendais l’heure de parler à Gaudissart et je flânais...
--Comme moi jadis, s’écria Birotteau.
--En descendant la rue Aubry-le-Boucher j’aperçois chez un verrier
en gros un marchand de verres bombés et de cages, qui a des magasins
immenses, j’aperçois ce flacon... Ah! il m’a crevé les yeux comme une
lumière subite, une voix m’a crié: Voilà ton affaire!
--Né commerçant! Il aura ma fille, dit César en grommelant.
--J’entre, et je vois des milliers de ces flacons dans des caisses.
--Tu t’en informes?
--Vous ne me croyez pas si _gniolle_, s’écria douloureusement Anselme.
--Né commerçant, répéta Birotteau.
--Je demande des cages à mettre des petits Jésus de cire. Tout en
marchandant les cages, je blâme la forme de ces flacons. Conduit à
une confession générale, mon marchand avoue de fil en aiguille que
Faille et Bouchot, qui ont manqué dernièrement, allaient entreprendre
un cosmétique et voulaient des flacons de forme étrange; il se
méfiait d’eux, il exige moitié comptant; Faille et Bouchot dans
l’espoir de réussir lâchent l’argent, la faillite éclate pendant la
fabrication; les syndics, sommés de payer, venaient de transiger avec
lui en laissant les flacons et l’argent touché, comme indemnité d’une
fabrication prétendue ridicule et sans placement possible. Les flacons
coûtent huit sous, il serait heureux de les donner à quatre, Dieu
sait combien de temps il aurait en magasin une forme qui n’est pas de
vente.--Voulez-vous vous engager à en fournir par dix mille à quatre
sous? je puis vous débarrasser de vos flacons, je suis commis chez
monsieur Birotteau. Et je l’entame, et je le mène, et je domine mon
homme, et je le chauffe, et il est à nous.
--Quatre sous, dit Birotteau. Sais-tu que nous pouvons mettre l’huile
à trois francs et gagner trente sous en en laissant vingt à nos
détaillants?
--L’huile Césarienne, cria Popinot.
--L’huile Césarienne?... ah! monsieur l’amoureux, vous voulez flatter
le père et la fille. Eh! bien soit, va pour l’huile Césarienne! les
Césars avaient le monde, ils devaient avoir de fameux cheveux.
--César était chauve, dit Popinot.
--Parce qu’il ne s’est pas servi de notre huile, on le dira! A trois
francs l’huile Césarienne, l’huile de Macassar coûte le double.
Gaudissart est là, nous aurons cent mille francs dans l’année, car nous
imposons toutes les têtes qui se respectent de douze flacons par an,
dix-huit francs! Soit dix-huit mille têtes? cent quatre-vingt mille
francs. Nous sommes millionnaires.
Les noisettes livrées, Raguet, les ouvriers, Popinot, César en
épluchèrent une quantité suffisante, et il y eut avant quatre heures
quelques livres d’huile. Popinot alla présenter le produit à Vauquelin,
qui fit présent à Popinot d’une formule pour mêler l’essence de
noisette à des corps oléagineux moins chers et la parfumer. Popinot
se mit aussitôt en instance pour obtenir un brevet d’invention et de
perfectionnement. Le dévoué Gaudissart prêta l’argent pour le droit
fiscal à Popinot qui avait l’ambition de payer sa moitié dans les frais
d’établissement.
La prospérité porte avec elle une ivresse à laquelle les hommes
inférieurs ne résistent jamais. Cette exaltation eut un résultat
facile à prévoir. Grindot vint, il présenta le croquis colorié d’une
délicieuse vue intérieure du futur appartement orné de ses meubles.
Birotteau séduit consentit à tout. Aussitôt les maçons donnèrent les
coups de pic qui firent gémir la maison et Constance. Son peintre
en bâtiments, monsieur Lourdois, un fort riche entrepreneur qui
s’engageait à ne rien négliger, parlait de dorures pour le salon. En
entendant ce mot, Constance intervint.
--Monsieur Lourdois, dit-elle, vous avez trente mille livres de rente,
vous habitez une maison à vous, vous pouvez y faire ce que vous voulez;
mais nous autres...
--Madame, le commerce doit briller et ne pas se laisser écraser
par l’aristocratie. Voilà d’ailleurs monsieur Birotteau dans le
gouvernement, il est en évidence...
--Oui, mais il est encore en boutique, dit Constance devant ses commis
et les cinq personnes qui l’écoutaient; ni moi, ni lui, ni ses amis, ni
ses ennemis ne l’oublieront.
Birotteau se souleva sur la pointe des pieds en retombant sur ses
talons à plusieurs reprises, les mains croisées derrière lui.
--Ma femme a raison, dit-il. Nous serons modestes dans la prospérité.
D’ailleurs, tant qu’un homme est dans le commerce, il doit être
sage en ses dépenses, réservé dans son luxe, la loi lui en fait une
obligation, il ne doit pas se livrer _à des dépenses excessives_. Si
l’agrandissement de mon local et sa décoration dépassaient les bornes,
il serait imprudent à moi de les excéder, vous-même vous me blâmeriez,
Lourdois. Le quartier a les yeux sur moi, les gens qui réussissent ont
des jaloux, des envieux! Ah! vous saurez cela bientôt, jeune homme,
dit-il à Grindot; s’ils nous calomnient, ne leur donnez pas au moins
lieu de médire.
--Ni la calomnie, ni la médisance ne peuvent vous atteindre, dit
Lourdois, vous êtes dans une position hors ligne et vous avez une si
grande habitude du commerce que vous savez raisonner vos entreprises,
vous êtes _un malin_.
--C’est vrai, j’ai quelque expérience des affaires; vous savez
pourquoi notre agrandissement? Si je mets un fort dédit relativement à
l’exactitude, c’est que...
--Non.
--Hé! bien, ma femme et moi nous réunissons quelques amis autant pour
célébrer la délivrance du territoire que pour fêter ma promotion dans
l’ordre de la Légion-d’Honneur.
--Comment, comment! dit Lourdois, ils vous ont donné la croix?
--Oui; peut-être me suis-je rendu digne de cette insigne et royale
faveur en siégeant au tribunal consulaire, et en combattant pour la
cause royale au treize vendémiaire, à Saint-Roch, où je fus blessé par
Napoléon. Venez avec votre femme et votre demoiselle...
--Enchanté de l’honneur que vous daignez me faire, dit le libéral
Lourdois. Mais vous êtes un farceur, papa Birotteau; vous voulez être
sûr que je ne vous manquerai pas de parole, et voilà pourquoi vous
m’invitez. Eh! bien, je prendrai mes plus habiles ouvriers, nous ferons
un feu d’enfer pour sécher les peintures; nous avons des procédés
dessiccatifs, car il ne faut pas danser dans un brouillard exhalé par
le plâtre. On vernira pour ôter toute odeur.
Trois jours après, le commerce du quartier était en émoi par l’annonce
du bal que préparait Birotteau. Chacun pouvait d’ailleurs voir les
étais extérieurs nécessités par le changement rapide de l’escalier,
les tuyaux carrés en bois par où tombaient les décombres dans des
tombereaux qui stationnaient. Les ouvriers pressés qui travaillaient
aux flambeaux, car il y eut des ouvriers de jour et des ouvriers de
nuit, faisaient arrêter les oisifs, les curieux dans la rue, et les
commérages s’appuyaient sur ces préparatifs pour annoncer d’énormes
somptuosités.
Le dimanche indiqué pour la conclusion de l’affaire, monsieur et madame
Ragon, l’oncle Pillerault, vinrent sur les quatre heures, après vêpres.
Vu les démolitions, disait César, il ne put inviter ce jour-là que
Charles Claparon, Crottat et Roguin. Le notaire apporta le _Journal des
Débats_, où monsieur de La Billardière avait fait insérer l’article
suivant:
«_Nous apprenons que la délivrance du territoire sera fêtée avec
enthousiasme dans toute la France, mais à Paris les membres
du corps municipal ont senti que le moment était venu de
rendre à la capitale cette splendeur qui, par un sentiment de
convenance, avait cessé pendant l’occupation étrangère. Chacun
des maires et des adjoints se propose de donner un bal: l’hiver
promet donc d’être très-brillant; ce mouvement national sera
suivi. Parmi toutes les fêtes qui se préparent, il est beaucoup
question du bal de monsieur Birotteau, nommé chevalier de la
Légion-d’Honneur, et si connu par son dévouement à la cause
royale. Monsieur Birotteau, blessé à l’affaire de Saint-Roch,
au treize vendémiaire, et l’un des juges consulaires les plus
estimés, a doublement mérité cette faveur._»
--Comme on écrit bien aujourd’hui, s’écria César. L’on parle de nous
dans le journal, dit-il à Pillerault.
--Eh! bien, après, lui répondit son oncle à qui le _Journal des Débats_
était particulièrement antipathique.
--Cet article nous fera peut-être vendre de la Pâte des Sultanes et
de l’Eau Carminative, dit tout bas madame César à madame Ragon sans
partager l’ivresse de son mari.
Madame Ragon, grande femme sèche et ridée, au nez pincé, aux lèvres
minces, avait un faux air d’une marquise de l’ancienne cour. Le tour de
ses yeux était attendri sur une assez grande circonférence, comme ceux
des vieilles femmes qui ont éprouvé des chagrins. Sa contenance sévère
et digne, quoique affable, imprimait le respect. Elle avait d’ailleurs
en elle ce je ne sais quoi d’étrange qui saisit sans exciter le rire,
et que sa mise, ses façons expliquaient: elle portait des mitaines,
elle marchait en tout temps avec une ombrelle à canne, semblable à
celle dont se servait la reine Marie-Antoinette à Trianon; sa robe,
dont la couleur favorite était ce brun-pâle nommé feuille morte,
s’étalait aux hanches par des plis inimitables, et dont les douairières
d’autrefois ont emporté le secret. Elle conservait la mantille noire
garnie de dentelles noires à grandes mailles carrées; ses bonnets, de
forme antique, avaient des agréments qui rappelaient les déchiquetures
des vieux cadres sculptés à jour. Elle prenait du tabac avec cette
exquise propreté et en faisant ces gestes dont peuvent se souvenir les
jeunes gens qui ont eu le bonheur de voir leurs grand’tantes et leurs
grand’mères remettre solennellement des boîtes d’or auprès d’elles sur
une table, en secouant les grains de tabac égarés sur leur fichu.
[Illustration: IMP. E. MARTINET.
LE SIEUR RAGON.
Était un petit homme de cinq pieds au plus, à figure de
casse-noisette..... et souriant toujours.
(CÉSAR BIROTTEAU.)]
Le sieur Ragon était un petit homme de cinq pieds au plus, à figure de
casse-noisette, où l’on ne voyait que des yeux, deux pommettes aiguës,
un nez et un menton; sans dents, mangeant la moitié de ses mots, d’une
conversation pluviale, galant, prétentieux et souriant toujours du
sourire qu’il prenait pour recevoir les belles dames que différents
hasards amenaient jadis à la porte de sa boutique. La poudre dessinait
sur son crâne une neigeuse demi-lune bien ratissée, flanquée de deux
ailerons, que séparait une petite queue serrée par un ruban. Il portait
l’habit bleu-barbeau, le gilet blanc, la culotte et les bas de soie,
des souliers à boucles d’or, des gants de soie noire. Le trait le plus
saillant de son caractère était d’aller par les rues tenant son chapeau
à la main. Il avait l’air d’un messager de la chambre des pairs, d’un
huissier du cabinet du roi, d’un de ces gens qui sont placés auprès
d’un pouvoir quelconque de manière à recevoir son reflet tout en
restant fort peu de chose.
--Eh! bien, Birotteau, dit-il d’un air magistral, te repens-tu, mon
garçon, de nous avoir écoutés dans ce temps-là? Avons-nous jamais douté
de la reconnaissance de nos bien-aimés souverains?
--Vous devez être bien heureuse, ma chère petite, dit madame Ragon à
madame Birotteau.
--Mais oui, répondit la belle parfumeuse toujours sous le charme de
cette ombrelle à canne, de ces bonnets à papillon, des manches
justes et du grand fichu _à la Julie_ que portait madame Ragon.
--Césarine est charmante. Venez ici, la belle enfant, dit madame Ragon
de sa voix de tête et d’un air protecteur.
--Ferons-nous les affaires avant le dîner? dit l’oncle Pillerault.
--Nous attendons monsieur Claparon, dit Roguin, je l’ai laissé
s’habillant.
--Monsieur Roguin, dit César, vous l’avez bien prévenu que nous dînions
dans un _méchant_ petit entresol...
--Il le trouvait superbe il y a seize ans, dit Constance en murmurant.
--Au milieu des décombres et parmi les ouvriers.
--Bah! vous allez voir un bon enfant qui n’est pas difficile, dit
Roguin.
--J’ai mis Raguet en faction dans la boutique, on ne passe plus par
notre porte; vous avez vu tout démoli, dit César au notaire.
--Pourquoi n’avez-vous pas amené votre neveu? dit Pillerault à madame
Ragon.
--Le verrons-nous? demanda Césarine.
--Non, mon cœur, dit madame Ragon. Anselme travaille, le cher enfant,
à se tuer. Cette rue sans air et sans soleil, cette puante rue des
Cinq-Diamants m’effraie; le ruisseau est toujours bleu, vert ou noir.
J’ai peur qu’il y périsse. Mais quand les jeunes gens ont quelque chose
en tête! dit-elle à Césarine en faisant un geste qui expliquait le mot
_tête_ par le mot _cœur_.
--Il a donc passé son bail, demanda César.
--D’hier et par-devant notaire, reprit Ragon. Il a obtenu dix-huit ans,
mais on exige six mois d’avance.
--Eh! bien, monsieur Ragon, êtes-vous content de moi? fit le parfumeur.
Je lui ai donné là le secret d’une découverte..... enfin!
--Nous vous savons par cœur, César, dit le petit Ragon en prenant les
mains de César et les lui pressant avec une religieuse amitié.
Roguin n’était pas sans inquiétude sur l’entrée en scène de Claparon,
dont les mœurs et le ton pouvaient effrayer de vertueux bourgeois: il
jugea donc nécessaire de préparer les esprits.
--Vous allez voir, dit-il à Ragon, à Pillerault et aux dames, un
original qui cache ses moyens sous un mauvais ton effrayant; car, d’une
position très-inférieure, il s’est fait jour par ses idées. Il prendra
sans doute les belles manières à force de voir les banquiers. Vous le
rencontrerez peut-être sur le boulevard ou dans un café, godaillant,
débraillé, jouant au billard: il a l’air du plus grand flandrin...
Eh! bien, non; il étudie, et pense alors à remuer l’industrie par de
nouvelles conceptions.
--Je comprends cela, dit Birotteau; j’ai trouvé mes meilleures idées en
flânant, n’est-ce pas, ma biche?
--Claparon, reprit Roguin, regagne alors pendant la nuit le temps
employé à chercher, à combiner des affaires pendant le jour. Tous ces
gens à grand talent ont une vie bizarre, inexplicable. Eh! bien, à
travers ce décousu, j’en suis témoin, il arrive à son but: il a fini
par faire céder tous nos propriétaires, ils ne voulaient pas, ils se
doutaient de quelque chose, il les a mystifiés, il les a lassés, il est
allé les voir tous les jours, et nous sommes, pour le coup, les maîtres
du terrain.
Un singulier _broum! broum!_ particulier aux buveurs de petits verres
d’eau-de-vie et de liqueurs fortes annonça le personnage le plus
bizarre de cette histoire, et l’arbitre visible des destinées futures
de César. Le parfumeur se précipita dans le petit escalier obscur,
autant pour dire à Raguet de fermer la boutique que pour faire à
Claparon ses excuses de le recevoir dans la salle à manger.
--Comment donc! mais on est très-bien là pour _chiquer les lég_... pour
chiffrer, veux-je dire, les affaires.
Malgré les habiles préparations de Roguin, monsieur et madame Ragon,
ces bourgeois de bon ton, l’observateur Pillerault, Césarine et sa mère
furent d’abord assez désagréablement affectés par ce prétendu banquier
de la haute volée.
A l’âge de vingt-huit ans environ, cet ancien commis-voyageur ne
possédait pas un cheveu sur la tête, et portait une perruque frisée
en tire-bouchons. Cette coiffure exige une fraîcheur de vierge, une
transparence lactée, les plus charmantes grâces féminines; elle
faisait donc ressortir ignoblement un visage bourgeonné, brun rouge,
échauffé comme celui d’un conducteur de diligence, et dont les rides
prématurées exprimaient par les grimaces de leurs plis profonds et
plaqués une vie libertine dont les malheurs étaient encore attestés
par le mauvais état des dents et les points noirs semés dans une
peau rugueuse. Claparon avait l’air d’un comédien de province qui
sait tous les rôles, fait la parade, sur la joue duquel le rouge ne
tient plus, éreinté par ses fatigues, les lèvres pâteuses, la langue
toujours alerte, même pendant l’ivresse, le regard sans pudeur, enfin
compromettant par ses gestes. Cette figure, allumée par la joyeuse
flamberie du punch, démentait la gravité des affaires. Aussi fallut-il
à Claparon de longues études mimiques avant de parvenir à se composer
un maintien en harmonie avec son importance postiche. Du Tillet avait
assisté à la toilette de Claparon, comme un directeur de spectacle
inquiet du début de son principal acteur, car il tremblait que les
habitudes grossières de cette vie insoucieuse ne vinssent à éclater à
la surface du banquier.--Parle le moins possible, lui avait-il dit.
Jamais un banquier ne bavarde: il agit, pense, médite, écoute et pèse.
Ainsi, pour avoir bien l’air d’un banquier, ne dis rien, ou dis des
choses insignifiantes. Éteins ton œil égrillard et rends-le grave, au
risque de le rendre bête. En politique, sois pour le gouvernement, et
jette-toi dans les généralités, comme: _Le budget est lourd. Il n’y
a pas de transactions possibles entre les partis. Les libéraux sont
dangereux. Les Bourbons doivent éviter tout conflit. Le libéralisme est
le manteau d’intérêts coalisés. Les Bourbons nous ménagent une ère de
prospérité, soutenons-les, si nous ne les aimons pas. La France a fait
assez d’expériences politiques_, etc. Ne te vautre pas sur toutes les
tables, songe que tu as à conserver la dignité d’un millionnaire. Ne
renifle pas ton tabac comme fait un invalide; joue avec ta tabatière,
regarde souvent à tes pieds ou au plafond avant de répondre, enfin
donne-toi l’air profond. Surtout défais-toi de ta malheureuse habitude
de toucher à tout. Dans le monde, un banquier doit paraître las de
toucher. Ah çà! tu passes les nuits, les chiffres te rendent brute, il
faut rassembler tant d’éléments pour lancer une affaire! tant d’études!
Surtout dis beaucoup de mal des affaires. Les affaires sont lourdes,
pesantes, difficiles, épineuses. Ne sors pas de là et ne spécifie rien.
Ne va pas à table chanter tes farces de Béranger, et ne bois pas trop.
Si tu te grises, tu perds ton avenir. Roguin te surveillera; tu vas te
trouver avec des gens moraux, des bourgeois vertueux, ne les effraie
pas en lâchant quelques-uns de tes principes d’estaminet.
Cette mercuriale avait produit sur l’esprit de Charles Claparon un
effet pareil à celui que produisaient sur sa personne ses habits neufs.
Ce joyeux sans-souci, l’ami de tout le monde, habitué à des vêtements
débraillés, commodes, et dans lesquels son corps n’était pas plus
gêné que son esprit dans son langage, maintenu dans des habits neufs
que le tailleur avait fait attendre et qu’il essayait, roide comme un
piquet, inquiet de ses mouvements comme de ses phrases, retirant sa
main imprudemment avancée sur un flacon ou sur une boîte, de même qu’il
s’arrêtait au milieu d’une phrase, se signala donc par un désaccord
risible à l’observation de Pillerault. Sa figure rouge, sa perruque
à tire-bouchons égrillards démentaient sa tenue, comme ses pensées
combattaient ses dires. Mais les bons bourgeois finirent par prendre
ces continuelles dissonances pour de la préoccupation.
--Il a tant d’affaires, disait Roguin.
--Les affaires lui donnent peu d’éducation, dit madame Ragon à Césarine.
Monsieur Roguin entendit le mot et se mit un doigt sur les lèvres.
--Il est riche, habile et d’une excessive probité, dit-il en se
baissant vers madame Ragon.
--On peut lui passer quelque chose en faveur de ces qualités-là, dit
Pillerault à Ragon.
--Lisons les actes avant le dîner, dit Roguin, nous sommes seuls.
Madame Ragon, Césarine et Constance laissèrent les contractants,
Pillerault, Ragon, César, Roguin et Claparon, écouter la lecture que
fit Alexandre Crottat. César signa, au profit d’un client de Roguin,
une obligation de quarante mille francs, hypothéqués sur les terrains
et les fabriques situés dans le faubourg du Temple; il remit à Roguin
le bon de Pillerault sur la Banque, donna sans reçu les vingt mille
francs d’effets de son portefeuille et les cent quarante mille francs
de billets à l’ordre de Claparon.
--Je n’ai point de reçu à vous donner, dit Claparon, vous agissez de
votre côté chez monsieur Roguin comme nous du nôtre. Nos vendeurs
recevront chez lui leur prix en argent, je ne m’engage pas à autre
chose qu’à vous faire trouver le complément de votre part avec vos cent
quarante mille francs d’effets.
--C’est juste, dit Pillerault.