n’écoutait pas Birotteau. Toute huile est bonne pour préserver le bulbe
des impressions nuisibles aux substances qu’il contient en travail,
nous dirions en dissolution, s’il s’agissait de chimie. Peut-être
avez-vous raison? l’huile de noisette possède, m’a dit Dupuytren, un
stimulant. Je chercherai à connaître les différences qui existent entre
les huiles de faine, de colza, d’olive, de noix, etc.
--Je ne me suis donc pas trompé, dit Birotteau triomphalement, je me
suis rencontré avec un grand homme. Macassar est enfoncé! Macassar,
monsieur, est un cosmétique donné, c’est-à-dire vendu et vendu cher,
pour faire pousser les cheveux.
--Cher monsieur Birotteau, dit Vauquelin, il n’est pas venu deux onces
d’huile de Macassar en Europe. L’huile de Macassar n’a pas la moindre
action sur les cheveux, mais les Malaises l’achètent au poids de l’or à
cause de son influence conservatrice sur les cheveux, sans savoir que
l’huile de baleine est tout aussi bonne. Aucune puissance ni chimique
ni divine...
--Oh! divine... ne dites pas cela, monsieur Vauquelin.
--Mais, cher monsieur, la première loi que Dieu suive est d’être
conséquent avec lui-même: sans unité, pas de puissance...
--Ah, vu comme ça...
--Aucune puissance ne peut donc faire pousser de cheveux à des chauves,
de même que vous ne teindrez jamais sans danger les cheveux rouges
ou blancs; mais en vantant l’emploi de l’huile, vous ne commettrez
aucune erreur, aucun mensonge, et je pense que ceux qui s’en serviront
pourront conserver leurs cheveux.
--Croyez-vous que l’Académie royale des sciences voudrait approuver....
--Oh! il n’y a pas là la moindre découverte, dit Vauquelin. D’ailleurs,
les charlatans ont tant abusé du nom de l’Académie que vous n’en seriez
pas plus avancé. Ma conscience se refuse à regarder l’huile de noisette
comme un prodige.
--Quelle serait la meilleure manière de l’extraire? par la décoction ou
par la pression? dit Birotteau.
--Par la pression entre deux plaques chaudes, l’huile sera plus
abondante; mais obtenue par la pression entre deux plaques froides,
elle sera de meilleure qualité. Il faut l’appliquer, dit Vauquelin avec
bonté, sur la peau même et non s’en frotter les cheveux, autrement
l’effet serait manqué.
--Retiens bien ceci, Popinot, dit Birotteau dans un enthousiasme qui
lui enflammait le visage. Vous voyez, monsieur, un jeune homme qui
comptera ce jour parmi les plus beaux de sa vie. Il vous connaissait,
vous vénérait, sans vous avoir vu. Ah! il est souvent question de vous
chez moi, le nom qui est toujours dans les cœurs arrive souvent sur les
lèvres. Nous prions, ma femme, ma fille et moi, pour vous, tous les
jours, comme on le doit pour son bienfaiteur.
--C’est trop pour si peu, dit Vauquelin gêné par la verbeuse
reconnaissance du parfumeur.
--Ta, ta, ta! fit Birotteau, vous ne pouvez pas nous empêcher de vous
aimer, vous qui n’acceptez rien de moi. Vous êtes comme le soleil, vous
jetez la lumière, et ceux que vous éclairez ne peuvent rien vous rendre.
Le savant sourit et se leva, le parfumeur et Popinot se levèrent aussi.
--Regarde, Anselme, regarde bien ce cabinet. Vous permettez, monsieur?
vos moments sont si précieux, il ne reviendra peut-être plus ici.
--Eh! bien, êtes-vous content des affaires? dit Vauquelin à Birotteau,
car enfin nous sommes deux gens de commerce...
--Assez bien, monsieur, dit Birotteau se retirant vers la salle à
manger où le suivit Vauquelin. Mais pour lancer cette huile sous le nom
d’Essence Comagène, il faut de grands fonds...
--Essence et Comagène sont deux mots qui hurlent. Appelez votre
cosmétique Huile de Birotteau. Si vous ne voulez pas mettre votre nom
en évidence, prenez-en un autre. Mais voilà la Vierge de Dresde. Ah!
monsieur Birotteau, vous voulez que nous nous quittions brouillés.
--Monsieur Vauquelin, dit le parfumeur en prenant les mains du
chimiste, cette rareté n’a de prix que par la persistance que j’ai mise
à la chercher, il a fallu faire fouiller toute l’Allemagne pour la
trouver sur papier de Chine et avant la lettre, je savais que vous la
désiriez, vos occupations ne vous permettaient pas de vous la procurer,
je me suis fait votre commis-voyageur; agréez donc, non une méchante
gravure, mais des soins, une sollicitude, des pas et démarches qui
prouvent un dévouement absolu. J’aurais voulu que vous souhaitassiez
quelques substances qu’il fallût aller chercher au fond des précipices,
et venir vous dire: Les voilà! Ne me refusez pas. Nous avons tant de
chances pour être oubliés, laissez-moi me mettre moi, ma femme, ma
fille et le gendre que j’aurai, tous sous vos yeux. Vous vous direz en
voyant la Vierge: Il y a de bonnes gens qui pensent à moi.
--J’accepte, dit Vauquelin.
Popinot et Birotteau s’essuyèrent les yeux, tant ils furent émus de
l’accent de bonté que mit l’académicien à ce mot.
--Voulez-vous combler votre bonté? dit le parfumeur.
--Qu’est-ce? fit Vauquelin.
--Je réunis quelques amis... Il se souleva sur les talons, en prenant
néanmoins un air humble... Autant pour célébrer la délivrance
du territoire, que pour fêter ma nomination dans l’ordre de la
Légion-d’Honneur...
--Ah! dit Vauquelin étonné.
--Peut-être me suis-je rendu digne de cette insigne et royale faveur
en siégeant au tribunal consulaire et en combattant pour les Bourbons
sur les marches de Saint-Roch au treize vendémiaire, où je fus blessé
par Napoléon. Ma femme donne un bal dimanche dans vingt jours, venez-y,
monsieur? Faites-nous l’honneur de dîner avec nous ce jour-là. Pour
moi, ce sera recevoir deux fois la croix. Je vous écrirai bien à
l’avance.
--Eh! bien, oui, dit Vauquelin.
--Mon cœur se gonfle de plaisir, s’écria le parfumeur dans la rue.
Il viendra chez moi. J’ai peur d’avoir oublié ce qu’il a dit sur les
cheveux, tu t’en souviens, Popinot?
--Oui, monsieur, et dans vingt ans je m’en souviendrais encore.
--Ce grand homme! quel regard et quelle pénétration! dit Birotteau.
Ah! il n’en a fait ni une ni deux, du premier coup, il a deviné nos
pensées, et nous a donné les moyens d’abattre l’huile de Macassar. Ah!
rien ne peut faire pousser les cheveux, Macassar, tu mens! Popinot,
nous tenons une fortune. Ainsi, demain, à sept heures, soyons à la
fabrique, les noisettes viendront et nous ferons de l’huile, car il a
beau dire que toute huile est bonne, nous serions perdus si le public
le savait. S’il n’entrait pas dans notre huile un peu de noisette et
de parfum, sous quel prétexte pourrions-nous la vendre trois ou quatre
francs les quatre onces!
--Vous allez être décoré, monsieur, dit Popinot. Quelle gloire pour...
--Pour le commerce, n’est-ce pas, mon enfant?
L’air triomphant de César Birotteau, sûr d’une fortune, fut remarqué
par ses commis qui se firent des signes entre eux, car la course en
fiacre, la tenue du caissier et du patron les avaient jetés dans les
romans les plus bizarres. Le contentement mutuel de César et d’Anselme
trahi par des regards diplomatiquement échangés, le coup d’œil plein
d’espérance que Popinot jeta par deux fois à Césarine annonçaient
quelque événement grave et confirmaient les conjectures des commis.
Dans cette vie occupée et quasi claustrale, les plus petits accidents
prenaient l’intérêt que donne un prisonnier à ceux de sa prison.
L’attitude de madame César, qui répondait aux regards olympiens de son
mari par des airs de doute, accusait une nouvelle entreprise, car en
temps ordinaire madame César aurait été contente, elle que les succès
du détail rendaient joyeuse. Par extraordinaire, la recette de la
journée se montait à six mille francs: on était venu payer quelques
mémoires arriérés.
La salle à manger et la cuisine éclairée par une petite cour, et
séparée de la salle à manger par un couloir où débouchait l’escalier
pratiqué dans un coin de l’arrière-boutique, se trouvaient à
l’entresol, où jadis était l’appartement de César et de Constance;
aussi la salle à manger où s’était écoulée la lune de miel
avait-elle l’air d’un petit salon. Durant le dîner, Raguet, le
garçon de confiance, gardait le magasin; mais au dessert les commis
redescendaient au magasin, et laissaient César, sa femme et sa fille
achever leur dîner au coin du feu. Cette habitude venait des Ragon,
chez qui les anciens us et coutumes du commerce, toujours en vigueur,
maintenaient entre eux et les commis l’énorme distance qui jadis
existait entre les _maîtres_ et les _apprentis_. Césarine ou Constance
apprêtait alors au parfumeur sa tasse de café qu’il prenait assis dans
une bergère au coin du feu. Pendant cette heure César mettait sa femme
au fait des petits événements de la journée, il racontait ce qu’il
avait vu dans Paris, ce qui se passait au faubourg du Temple, les
difficultés de sa fabrication.
--Ma femme, dit-il quand les commis furent descendus, voilà certes une
des plus importantes journées de notre vie! Les noisettes achetées, la
presse hydraulique prête à manœuvrer demain, l’affaire des terrains
conclue. Tiens, serre donc ce bon sur la Banque, dit-il en lui
remettant le mandat de Pillerault. La restauration de l’appartement
décidée, notre appartement augmenté. Mon Dieu! j’ai vu, Cour Batave, un
homme bien singulier! Et il raconta monsieur Molineux.
--Je vois, lui répondit sa femme en l’interrompant au milieu d’une
tirade, que tu t’es endetté de deux cent mille francs?
--C’est vrai, ma femme, dit le parfumeur avec une fausse humilité.
Comment paierons-nous cela, bon Dieu? car il faut compter pour rien
les terrains de la Madeleine destinés à devenir un jour le plus beau
quartier de Paris.
--Un jour, César.
--Hélas! dit-il en continuant sa plaisanterie, mes trois huitièmes ne
me vaudront un million que dans six ans. Et comment payer deux cent
mille francs? reprit César en faisant un geste d’effroi. Eh! bien, nous
les paierons cependant avec cela, dit-il en tirant de sa poche une
noisette prise chez madame Madou, et précieusement gardée.
Il montra la noisette entre ses deux doigts à Césarine et à Constance.
Sa femme ne dit rien, mais Césarine intriguée dit en servant le café à
son père:--Ah! çà, papa, tu ris?
Le parfumeur, aussi bien que ses commis, avait surpris pendant le dîner
les regards jetés par Popinot à Césarine, il voulut éclaircir ses
soupçons.
--Eh! bien, fifille, cette noisette est cause d’une révolution au
logis. Il y aura, dès ce soir, quelqu’un de moins sous notre toit.
Césarine regarda son père en ayant l’air de dire: _Que m’importe!_
--Popinot s’en va.
Quoique César fût un pauvre observateur et qu’il eût préparé sa
dernière phrase autant pour tendre un piége à sa fille que pour arriver
à sa création de la maison A. POPINOT et COMPAGNIE, sa tendresse
paternelle lui fit deviner les sentiments confus qui sortirent du cœur
de sa fille, fleurirent en roses rouges sur ses joues, sur son front,
et colorèrent ses yeux qu’elle baissa. César crut alors à quelques
paroles échangées entre Césarine et Popinot. Il n’en était rien: ces
deux enfants s’entendaient, comme tous les amants timides, sans s’être
dit un mot.
Quelques moralistes pensent que l’amour est la passion la plus
involontaire, la plus désintéressée, la moins calculatrice de toutes,
excepté toutefois l’amour maternel. Cette opinion comporte une erreur
grossière. Si la plupart des hommes ignorent les raisons qui font
aimer, toute sympathie physique ou morale n’en est pas moins basée sur
des calculs faits par l’esprit, le sentiment ou la brutalité. L’amour
est une passion essentiellement égoïste. Qui dit égoïsme, dit profond
calcul. Ainsi, pour tout esprit frappé seulement des résultats, il
peut sembler, au premier abord, invraisemblable ou singulier de voir
une belle fille comme Césarine éprise d’un pauvre enfant boiteux
et à cheveux rouges. Néanmoins, ce phénomène est en harmonie avec
l’arithmétique des sentiments bourgeois. L’expliquer sera rendre
compte des mariages toujours observés avec une constante surprise et
qui se font entre de grandes, de belles femmes et de petits hommes,
entre de petites, de laides créatures et de beaux garçons. Tout homme
atteint d’un défaut de conformation quelconque, les pieds-bots, la
claudication, les diverses gibbosités, l’excessive laideur, les taches
de vin répandues sur la joue, les feuilles de vigne, l’infirmité
de Roguin et autres monstruosités indépendantes de la volonté des
fondateurs, n’a que deux partis à prendre: ou se rendre redoutable ou
devenir d’une exquise bonté; il ne lui est pas permis de flotter entre
les moyens termes habituels à la plupart des hommes. Dans le premier
cas, il y a talent, génie ou force: un homme n’inspire la terreur que
par la puissance du mal, le respect que par le génie, la peur que par
beaucoup d’esprit. Dans le second cas, il se fait adorer, il se prête
admirablement aux tyrannies féminines, et sait mieux aimer que n’aiment
les gens d’une irréprochable corporence.
Élevé par des gens vertueux, par les Ragon, modèles de la plus
honorable bourgeoisie, et par son oncle le juge Popinot, Anselme avait
été conduit, et par sa candeur et par ses sentiments religieux, à
racheter son léger vice corporel par la perfection de son caractère.
Frappés de cette tendance qui rend la jeunesse si attrayante, Constance
et César avaient souvent fait l’éloge d’Anselme devant Césarine;
mesquins d’ailleurs, ils étaient grands par l’âme et comprenaient
bien les choses du cœur. Ces éloges trouvèrent de l’écho chez une
jeune fille qui, malgré son innocence, lut dans les yeux si purs
d’Anselme un sentiment violent, toujours flatteur, quels que soient
l’âge, le rang et la tournure de l’amant. Le petit Popinot devait
avoir beaucoup plus de raison qu’un bel homme d’aimer une femme. Si
la femme était belle, il en serait fou jusqu’à son dernier jour, son
amour lui donnerait de l’ambition, il se tuerait pour rendre sa femme
heureuse, il la laisserait maîtresse au logis, il irait au devant de
la domination. Ainsi pensait Césarine involontairement et pas aussi
cruement, elle entrevoyait à vol d’oiseau les moissons de l’amour et
raisonnait par comparaison: le bonheur de sa mère était devant ses
yeux, elle ne souhaitait pas d’autre vie, son instinct lui montrait
dans Anselme un autre César perfectionné par l’éducation, comme elle
l’était par la sienne: elle rêvait Popinot maire d’un arrondissement,
et se plaisait à se peindre quêtant un jour à sa paroisse comme sa
mère à Saint-Roch. Elle avait fini par ne plus s’apercevoir de la
différence qui distinguait la jambe gauche de la jambe droite chez
Popinot, elle eût été capable de dire: Mais boite-t-il? Elle aimait
cette prunelle si limpide, et s’était plu à voir l’effet que produisait
son regard sur ces yeux qui brillaient aussitôt d’un feu pudique et
se baissaient mélancoliquement. Le premier clerc de Roguin, doué de
cette précoce expérience due à l’habitude des affaires, Alexandre
Crottat, avait un air moitié cynique, moitié bonasse qui révoltait
Césarine, déjà révoltée par les lieux communs de sa conversation. Le
silence de Popinot trahissait un esprit doux, elle aimait le sourire
à demi mélancolique que lui inspiraient d’insignifiantes vulgarités;
les niaiseries qui le faisaient sourire excitaient toujours quelque
répulsion chez elle, ils souriaient ou se contristaient ensemble. Cette
supériorité n’empêchait pas Anselme de se précipiter à l’ouvrage, et
son infatigable ardeur plaisait à Césarine, car elle devinait que
si les autres commis disaient: «Césarine épousera le premier clerc
de monsieur Roguin,» Anselme pauvre, boiteux et à cheveux roux, ne
désespérait pas d’obtenir sa main. Une grande espérance prouve un grand
amour.
--Où va-t-il? demanda Césarine à son père en essayant de prendre un air
indifférent.
--Il s’établit rue des Cinq-Diamants! et ma foi! à la grâce de Dieu,
dit Birotteau dont l’exclamation ne fut comprise ni par sa femme, ni
par sa fille.
Quand Birotteau rencontrait une difficulté morale, il faisait comme
les insectes devant un obstacle, il se jetait à gauche ou à droite; il
changea donc de conversation en se promettant de causer de Césarine
avec sa femme.
--J’ai raconté tes craintes et tes idées sur Roguin à ton oncle, il
s’est mis à rire, dit-il à Constance.
--Tu ne dois jamais révéler ce que nous nous disons entre nous, s’écria
Constance. Ce pauvre Roguin est peut-être le plus honnête homme du
monde, il a cinquante-huit ans et ne pense plus sans doute...
Elle s’arrêta court en voyant Césarine attentive, et la montra par un
coup d’œil à César.
--J’ai donc bien fait de conclure, dit Birotteau.
--Mais tu es le maître, répondit-elle.
César prit sa femme par les mains et la baisa au front. Cette réponse
était toujours chez elle un consentement tacite aux progrès de son mari.
--Allons, s’écria le parfumeur en descendant à son magasin et parlant
à ses commis, la boutique se fermera à dix heures. Messieurs, un coup
de main! Il s’agit de transporter pendant la nuit tous les meubles
du premier au second! Il faut mettre, comme on dit, les petits pots
dans les grands, afin de laisser demain à mon architecte les coudées
franches.
--Popinot est sorti sans permission, dit César en ne le voyant pas. Eh!
mais, il ne couche pas ici, je l’oubliais. Il est allé, pensa-t-il, ou
rédiger les idées de monsieur Vauquelin, ou louer sa boutique.
--Nous connaissons la cause de ce déménagement, dit Célestin en parlant
au nom des deux autres commis et de Raguet, groupés derrière lui. Nous
sera-t-il permis de féliciter monsieur sur un honneur qui rejaillit sur
toute la boutique... Popinot nous a dit que monsieur...
--Hé! bien, mes enfants, que voulez-vous! on m’a décoré. Aussi
non-seulement à cause de la délivrance du territoire, mais encore pour
fêter ma promotion dans la Légion-d’Honneur, réunissons-nous nos amis.
Je me suis peut-être rendu digne de cette insigne et royale faveur en
siégeant au tribunal consulaire et en combattant pour la cause royale
que j’ai défendue... à votre âge, sur les marches de Saint-Roch, au
treize vendémiaire; et, ma foi, Napoléon, dit l’empereur, m’a blessé!
J’ai été blessé à la cuisse encore, et madame Ragon m’a pansé. Ayez du
courage, vous serez récompensés! Voilà, mes enfants, comme un malheur
n’est jamais perdu.
--On ne se battra plus dans les rues, dit Célestin.
--Il faut l’espérer, dit César, qui partit de là pour faire une
mercuriale à ses commis, et il la termina par une invitation.
La perspective d’un bal anima les trois commis, Raguet et Virginie
d’une ardeur qui leur donna la dextérité des équilibristes. Tous
allaient et venaient chargés par les escaliers sans rien casser ni
rien renverser. A deux heures du matin, le déménagement était opéré.
César et sa femme couchèrent au second étage. La chambre de Popinot
devint celle de Célestin et du second commis. Le troisième étage fut un
garde-meuble provisoire.
Possédé de cette magnétique ardeur que produit l’affluence du fluide
nerveux et qui fait du diaphragme un brasier chez les gens ambitieux
ou amoureux agités par des grands desseins, Popinot si doux et si
tranquille avait piaffé comme un cheval de race avant la course, dans
la boutique, au sortir de table.
--Qu’as-tu donc? lui dit Célestin.
--Quelle journée! mon cher, je m’établis, lui dit-il à l’oreille, et
monsieur César est décoré.
--Vous êtes bien heureux, le patron vous aide, s’écria Célestin.
Popinot ne répondit pas, il disparut poussé comme par un vent furieux,
le vent du succès!
--Oh! heureux, dit à son voisin qui vérifiait des étiquettes un commis
occupé à mettre des gants par douzaines, le patron s’est aperçu
des yeux que Popinot fait à mademoiselle Césarine, et comme il est
très-fin, le patron, il se débarrasse d’Anselme; il serait difficile de
le refuser, rapport à ses parents. Célestin prend cette rouerie pour de
la générosité.
Anselme Popinot descendait la rue Saint-Honoré et courait rue des
Deux-Écus, pour s’emparer d’un jeune homme que sa _seconde vue_
commerciale lui désignait comme le principal instrument de sa fortune.
Le juge Popinot avait rendu service au plus habile commis-voyageur de
Paris, à celui que sa triomphante loquèle et son activité firent plus
tard surnommer l’_illustre_. Voué spécialement à la Chapellerie et à
l’_Article Paris_, ce roi des voyageurs se nommait encore purement et
simplement Gaudissart. A vingt-deux ans, il se signalait déjà par la
puissance de son magnétisme commercial. Alors fluet, l’œil joyeux,
le visage expressif, une mémoire infatigable, le coup d’œil habile à
saisir les goûts de chacun, il méritait d’être ce qu’il fut depuis,
le roi des commis-voyageurs, le _Français_ par excellence. Quelques
jours auparavant, Popinot avait rencontré Gaudissart qui s’était dit
sur le point de partir; l’espoir de le trouver encore à Paris venait
donc de lancer l’amoureux sur la rue des Deux-Écus, où il apprit que le
voyageur avait retenu sa place aux Messageries. Pour faire ses adieux
à sa chère capitale, Gaudissart était allé voir une pièce nouvelle
au Vaudeville: Popinot résolut de l’attendre. Confier le placement
de l’huile de noisette à ce précieux metteur en œuvre des inventions
marchandes, déjà choyé par les plus riches maisons, n’était-ce
pas tirer une lettre de change sur la fortune. Popinot possédait
Gaudissart. Le commis-voyageur, si savant dans l’art d’entortiller
les gens les plus rebelles, les petits marchands de province, s’était
laissé entortiller dans la première conspiration tramée contre les
Bourbons après les Cent-Jours. Gaudissart, à qui le grand air était
indispensable, se vit en prison sous le poids d’une accusation
capitale. Le juge Popinot, chargé de l’instruction, avait mis
Gaudissart hors de cause en reconnaissant que son imprudente sottise
l’avait seule compromis dans cette affaire. Avec un juge désireux
de plaire au pouvoir ou d’un royalisme exalté, le malheureux commis
allait à l’échafaud. Gaudissart, qui croyait devoir la vie au juge
d’instruction, nourrissait un profond désespoir de ne pouvoir porter à
son sauveur qu’une stérile reconnaissance. Ne devant pas remercier un
juge d’avoir rendu la justice, il était allé chez les Ragon se déclarer
homme-lige des Popinot.
En attendant, Popinot alla naturellement revoir sa boutique de la
rue des Cinq-Diamants, demander l’adresse du propriétaire, afin de
traiter du bail. En errant dans le dédale obscur de la grande Halle, en
pensant aux moyens d’organiser un rapide succès, Popinot saisit, rue
Aubry-le-Boucher, une occasion unique et de bon augure avec laquelle il
comptait régaler César le lendemain. En faction à la porte de l’hôtel
du Commerce, au bout de la rue des Deux-Écus, vers minuit, Popinot
entendit, dans le lointain de la rue de Grenelle, un vaudeville final
chanté par Gaudissart, avec accompagnement de canne significativement
traînée sur les pavés.
--Monsieur, dit Anselme en débouchant de la porte et se montrant
soudain, deux mots?
--Onze, si vous voulez, dit le commis-voyageur en levant sa canne
plombée sur l’agresseur.
--Je suis Popinot, dit le pauvre Anselme.
--Suffit, dit Gaudissart en le reconnaissant. Que vous faut-il? de
l’argent? absent par congé, mais on en trouvera. Mon bras pour un duel?
tout à vous, des pieds à l’occiput. Et il chanta:
_Voilà, voilà
Le vrai soldat français!_
--Venez causer avec moi dix minutes, non pas dans votre chambre, on
pourrait nous écouter, mais sur le quai de l’Horloge, à cette heure
il n’y a personne, dit Popinot, il s’agit de quelque chose de plus
important.
--Ça chauffe donc, marchons!
En dix minutes, Gaudissart, maître des secrets de Popinot, en avait
reconnu l’importance.
_Paraissez, parfumeurs, coiffeurs et débitants!_
s’écria Gaudissart en singeant Lafon dans le rôle du Cid. Je vais
empaumer tous les boutiquiers de France et de Navarre. Oh! une idée!
J’allais partir, je reste, et vais prendre les commissions de la
parfumerie parisienne.
--Et pourquoi?