refaire le poil. C’est ces gueux de la rue des Lombards qui lui ont
dit ça! ces gros loups-là s’entendent tous pour dévorer les pauvres
_igneaux_.
L’agneau avait cinq pieds de haut et trois pieds de tour, elle
ressemblait à une borne habillée en cotonnade à raies et sans ceinture.
Le parfumeur, perdu dans ses combinaisons, méditait en allant le long
de la rue Saint-Honoré sur son duel avec l’huile de Macassar, il
raisonnait ses étiquettes, la forme de ses bouteilles, calculait la
contexture du bouchon, la couleur des affiches. Et l’on dit qu’il n’y
a pas de poésie dans le commerce! Newton ne fit pas plus de calculs
pour son célèbre binôme que Birotteau n’en faisait pour l’_Essence
Comagène_, car l’Huile redevint Essence, il allait d’une expression
à l’autre sans en connaître la valeur. Toutes les combinaisons se
pressaient dans sa tête, et il prenait cette activité dans le vide pour
la substantielle action du talent. Dans sa préoccupation, il dépassa
la rue des Bourdonnais et fut obligé de revenir sur ses pas en se
rappelant son oncle.
Claude-Joseph Pillerault, autrefois marchand quincaillier à l’enseigne
de la Cloche-d’Or, était une de ces physionomies belles en ce qu’elles
sont: costume et mœurs, intelligence et cœur, langage et pensée,
tout s’harmoniait en lui. Seul et unique parent de madame Birotteau,
Pillerault avait concentré toutes ses affections sur elle et sur
Césarine, après avoir perdu, dans le cours de sa carrière commerciale,
sa femme et son fils, puis un enfant adoptif, le fils de sa cuisinière.
Ces pertes cruelles l’avaient jeté dans un stoïcisme chrétien, belle
doctrine qui animait sa vie et colorait ses derniers jours d’une
teinte à la fois chaude et froide comme celle qui dore les couchers du
soleil en hiver. Sa tête maigre et creusée, d’un ton sévère, où l’ocre
et le bistre étaient harmonieusement fondus, offrait une frappante
analogie avec celle que les peintres donnent au Temps; mais en le
vulgarisant, les habitudes de la vie commerciale avaient amoindri chez
lui le caractère monumental et rébarbatif exagéré par les peintres,
les statuaires et les fondeurs de pendules. De taille moyenne,
Pillerault était plutôt trapu que gras, la nature l’avait taillé pour
le travail et la longévité, sa carrure accusait une forte charpente,
car il était d’un tempérament sec, sans émotion d’épiderme; mais non
pas insensible. Pillerault, peu démonstratif, ainsi que l’indiquaient
son attitude calme et sa figure arrêtée, avait une sensibilité tout
intérieure, sans phrase ni emphase. Son œil, à prunelle verte mélangée
de points noirs, était remarquable par une inaltérable lucidité. Son
front, ridé par des lignes droites et jauni par le temps, était petit,
serré, dur, couvert par des cheveux d’un gris argenté, tenus courts et
comme feutrés. Sa bouche fine annonçait la prudence et non l’avarice.
La vivacité de l’œil révélait une vie contenue. Enfin la probité, le
sentiment du devoir, une modestie vraie lui faisaient comme une auréole
en donnant à sa figure le relief d’une belle santé. Pendant soixante
ans, il avait mené la vie dure et sobre d’un travailleur acharné.
Son histoire ressemblait à celle de César, moins les circonstances
heureuses. Il avait été commis jusqu’à trente-deux ans, ses fonds
étaient engagés dans son commerce au moment où César employait ses
économies en rentes; enfin, il avait subi le maximum, ses pioches et
ses fers avaient été mis en réquisition. Son caractère sage et réservé,
sa prévoyance et sa réflexion mathématique avaient agi sur sa _manière
de travailler_. La plupart de ses affaires s’étaient conclues sur
parole, et il avait rarement eu des difficultés. Observateur comme tous
les gens méditatifs, il étudiait les gens en les laissant causer; il
refusait alors souvent des marchés avantageux pris par ses voisins,
qui plus tard s’en repentaient en se disant que Pillerault flairait
les fripons. Il préférait des gains minimes et sûrs à ces coups
audacieux qui mettaient en question de grosses sommes. Il tenait les
plaques de cheminée, les grils, les chenets grossiers, les chaudrons
en fonte et en fer, les houes et les fournitures du paysan. Cette
partie assez ingrate exigeait un travail mécanique excessif. Le gain
n’était pas en raison du labeur, il y avait peu de bénéfice sur ces
matières lourdes, difficiles à remuer, à emmagasiner. Aussi avait-il
cloué bien des caisses, fait bien des emballages, déballé, reçu bien
des voitures. Aucune fortune n’était ni plus noblement gagnée, ni plus
légitime, ni plus honorable que la sienne. Il n’avait jamais surfait,
ni jamais couru après les affaires. Dans les derniers jours, on le
voyait fumant sa pipe devant sa porte, regardant les passants et voyant
travailler ses commis. En 1814, époque à laquelle il se retira, sa
fortune consistait d’abord en soixante-dix mille francs qu’il plaça sur
le grand livre, et dont il eut cinq mille et quelques cents francs de
rente; puis en quarante mille francs payables en cinq ans sans intérêt,
le prix de son fonds, vendu à l’un de ses commis. Pendant trente-trois
ans, en faisant annuellement pour cent mille francs d’affaires, il
avait gagné sept pour cent de cette somme, et sa vie en absorbait
cinq. Tel fut son bilan. Ses voisins, peu envieux de cette médiocrité,
louaient sa sagesse sans la comprendre. Au coin de la rue de la Monnaie
et de la rue Saint-Honoré se trouve le café David, où quelques vieux
négociants allaient comme Pillerault prendre leur café le soir. Là,
parfois l’adoption du fils de sa cuisinière avait été le sujet de
quelques plaisanteries, de celles qu’on adresse à un homme respecté,
car il inspirait une estime respectueuse, sans l’avoir cherchée, la
sienne lui suffisait. Aussi, quand il perdit ce pauvre jeune homme, y
eut-il plus de deux cents personnes au convoi, qui allèrent jusqu’au
cimetière. En ce temps, il fut héroïque. Sa douleur contenue comme
celle de tous les hommes forts sans faste, augmenta la sympathie du
quartier pour ce _brave homme_, mot prononcé pour Pillerault avec un
accent qui en étendait le sens et l’ennoblissait.
La sobriété de Claude Pillerault, devenue habitude, ne put se plier aux
plaisirs d’une vie oisive, quand, au sortir du commerce, il rentra dans
ce repos qui affaisse tant le bourgeois parisien; il continua son genre
d’existence et anima sa vieillesse par ses convictions politiques qui,
disons-le, étaient celles de l’extrême gauche. Pillerault appartenait
à cette partie ouvrière agrégée par la révolution à la bourgeoisie.
La seule tache de son caractère était l’importance qu’il attachait
à sa conquête: il tenait à ses droits, à la liberté, aux fruits de
la révolution; il croyait son aisance et sa consistance politique
compromises par les jésuites dont les libéraux annonçaient le secret
pouvoir, menacées par les idées que le _Constitutionnel_ prêtait à
Monsieur. Il était d’ailleurs conséquent avec sa vie, avec ses idées;
il n’y avait rien d’étroit dans sa politique, il n’injuriait point
ses adversaires, il avait peur des courtisans, il croyait aux vertus
républicaines: il imaginait Manuel pur de tout excès, le général Foy
grand homme, Casimir Périer sans ambition, Lafayette un prophète
politique, Courier bon homme. Il avait enfin de nobles chimères. Ce
beau vieillard vivait de la vie de famille, il allait chez les Ragon
et chez sa nièce, chez le juge Popinot, chez Joseph Lebas et chez
les Matifat. Personnellement quinze cents francs faisaient raison de
tous ses besoins. Quant au reste de ses revenus, il l’employait à de
bonnes œuvres, en présents à sa petite-nièce: il donnait à dîner quatre
fois par an à ses amis chez Roland, rue du Hasard, et les menait au
spectacle. Il jouait le rôle de ces vieux garçons sur qui les femmes
mariées tirent des lettres de change à vue pour leurs fantaisies: une
partie de campagne, l’Opéra, les Montagnes-Beaujon. Pillerault était
alors heureux du plaisir qu’il donnait, il jouissait dans le cœur des
autres. Après avoir vendu son fonds, il n’avait pas voulu quitter le
quartier où étaient ses habitudes, et il avait pris rue des Bourdonnais
un petit appartement de trois pièces au quatrième dans une vieille
maison.
De même que les mœurs de Molineux se peignaient dans son étrange
mobilier, de même la vie pure et simple de Pillerault était révélée
par les dispositions intérieures de son appartement composé d’une
antichambre, d’un salon et d’une chambre. Aux dimensions près, c’était
la cellule du chartreux. L’antichambre, au carreau rouge et frotté,
n’avait qu’une fenêtre ornée de rideaux en percale à bordures rouges,
des chaises d’acajou garnies de basane rouge et de clous dorés; les
murs étaient tendus d’un papier vert-olive et décorés du Serment des
Américains, du portrait de Bonaparte en premier consul, et de la
Bataille d’Austerlitz. Le salon, sans doute arrangé par le tapissier,
avait un meuble jaune à rosaces, un tapis, la garniture de cheminée en
bronze sans dorures, un devant de cheminée peint, une console avec un
vase à fleurs sous verre, une table ronde à tapis sur laquelle était
un porte-liqueurs. Le neuf de cette pièce annonçait assez un sacrifice
fait aux usages du monde par le vieux quincaillier qui recevait
rarement. Dans sa chambre, simple comme celle d’un religieux ou d’un
vieux soldat, les deux hommes qui apprécient le mieux la vie, un
crucifix à bénitier placé dans son alcôve frappait les regards. Cette
profession de foi chez un républicain stoïque émouvait profondément.
Une vieille femme venait faire son ménage, mais son respect pour les
femmes était si grand qu’il ne lui laissait pas cirer ses souliers,
nettoyés par abonnement avec un décrotteur. Son costume était simple
et invariable. Il portait habituellement une redingote et un pantalon
de drap bleu, un gilet de rouennerie, une cravate blanche, et des
souliers très-couverts; les jours fériés, il mettait un habit à boutons
de métal. Ses habitudes pour son lever, son déjeuner, ses sorties, son
dîner, ses soirées et son retour au logis étaient marquées au coin
de la plus stricte exactitude, car la régularité des mœurs fait la
longue vie et la santé. Il n’était jamais question de politique entre
César, les Ragon, l’abbé Loraux et lui, car les gens de cette société
se connaissaient trop pour en venir à des attaques sur le terrain du
prosélytisme. Comme son neveu et comme les Ragon, il avait une grande
confiance en Roguin. Pour lui, le notaire de Paris était toujours un
être vénérable, une image vivante de la probité. Dans l’affaire des
terrains, Pillerault s’était livré à un contre-examen qui motivait la
hardiesse avec laquelle César avait combattu les pressentiments de sa
femme.
Le parfumeur monta les soixante-dix-huit marches qui menaient à la
petite porte brune de l’appartement de son oncle, en pensant que
ce vieillard devait être bien vert pour toujours les monter sans
se plaindre. Il trouva la redingote et le pantalon étendus sur le
porte-manteau placé à l’extérieur; madame Vaillant les brossait et
frottait pendant que ce vrai philosophe enveloppé dans une redingote
en molleton gris déjeunait au coin de son feu, en lisant les débats
parlementaires dans le _Constitutionnel_ ou _Journal du Commerce_.
--Mon oncle, dit César, l’affaire est conclue, on va dresser les actes.
Si vous aviez cependant quelques craintes ou des regrets, il est encore
temps de rompre.
--Pourquoi romprai-je? l’affaire est bonne, mais longue à réaliser,
comme toutes les affaires sûres. Mes cinquante mille francs sont à la
Banque, j’ai touché hier les derniers cinq mille francs de mon fonds.
Quant aux Ragon ils y mettent toute leur fortune.
--Eh! bien, comment vivent-ils?
--Enfin, sois tranquille, ils vivent.
--Mon oncle, je vous entends, dit Birotteau vivement ému et serrant les
mains du vieillard austère.
--Comment se fera l’affaire? dit brusquement Pillerault.
--J’y serai pour trois huitièmes, vous et les Ragon pour un huitième;
je vous créditerai sur mes livres jusqu’à ce qu’on ait décidé la
question des actes notariés.
--Bon! Mon garçon, tu es donc bien riche, pour jeter là trois cent
mille francs? Il me semble que tu hasardes beaucoup en dehors de
ton commerce, n’en souffrira-t-il pas? Enfin cela te regarde. Si tu
éprouvais un échec, voilà les rentes à quatre-vingts, je pourrais
vendre deux mille francs de mes consolidés. Prends-y garde, mon garçon:
si tu avais recours à moi, ce serait la fortune de ta fille à laquelle
tu toucherais là.
--Mon oncle, comme vous dites simplement les plus belles choses! vous
me remuez le cœur.
--Le général Foy me le remuait bien autrement tout-à-l’heure! Enfin,
va, conclus: les terrains ne s’envoleront pas, ils seront à nous pour
moitié; quand il faudrait attendre six ans, nous aurons toujours
quelques intérêts, il y a des chantiers qui donnent des loyers, on
ne peut donc rien perdre. Il n’y a qu’une chance, encore est-elle
impossible, Roguin n’emportera pas nos fonds...
--Ma femme me le disait pourtant cette nuit, elle craint.
--Roguin emporter nos fonds, dit Pillerault en riant, et pourquoi?
--Il a, dit-elle, trop de sentiment dans le nez, et, comme tous les
hommes qui ne peuvent pas avoir de femmes, il est enragé pour...
Après avoir laissé échapper un sourire d’incrédulité, Pillerault alla
déchirer d’un livret un petit papier, écrivit la somme, et signa.
--Tiens, voilà sur la Banque un bon de cent mille francs pour Ragon et
pour moi. Ces pauvres gens ont pourtant vendu à ton mauvais drôle de du
Tillet leurs quinze actions dans les mines de Wortschin pour compléter
la somme. De braves gens dans la peine, cela serre le cœur. Et des gens
si dignes, si nobles, la fleur de la vieille bourgeoisie enfin! Leur
frère Popinot le juge n’en sait rien, ils se cachent de lui pour ne pas
l’empêcher de se livrer à sa bienfaisance. Des gens qui ont travaillé,
comme moi, pendant trente ans.
--Dieu veuille donc que l’Huile Comagène réussisse, s’écria Birotteau,
j’en serai doublement heureux. Adieu, mon oncle, vous viendrez dîner
dimanche avec les Ragon, Roguin et monsieur Claparon, car nous
signerons tous après-demain, c’est demain vendredi, je ne veux faire
d’af...
--Tu donnes donc dans ces superstitions-là?
--Mon oncle, je ne croirai jamais que le jour où le fils de Dieu fut
mis à mort par les hommes est un jour heureux. On interrompt bien
toutes les affaires pour le 21 janvier.
--A dimanche, dit brusquement Pillerault.
--Sans ses opinions politiques, se dit Birotteau en redescendant
l’escalier, je ne sais pas s’il aurait son pareil ici-bas, mon oncle.
Qu’est-ce que lui fait la politique? il serait si bien en n’y songeant
pas du tout. Son entêtement prouve qu’il n’y a pas d’homme parfait.
--Déjà trois heures, dit César en entrant chez lui.
--Monsieur, vous prenez ces valeurs-là? lui demanda Célestin en
montrant les broches du marchand de parapluies.
--Oui, à six, sans commission.--Ma femme, apprête tout pour ma
toilette, je vais chez monsieur Vauquelin, tu sais pourquoi. Une
cravate blanche surtout.
Birotteau donna quelques ordres à ses commis, il ne vit pas Popinot,
devina que son futur associé s’habillait, et remonta promptement dans
sa chambre où il trouva la Vierge de Dresde magnifiquement encadrée,
selon ses ordres.
--Eh! bien, c’est gentil, dit-il à sa fille.
--Mais, papa, dis donc que c’est beau, sans quoi l’on se moquerait de
toi.
--Voyez-vous cette fille qui gronde son père. Eh! bien, pour mon goût
j’aime autant Héro et Léandre. La Vierge est un sujet religieux qui
peut aller dans une chapelle; mais Héro et Léandre, ah! je l’achèterai,
car le flacon d’huile m’a donné des idées...
--Mais, papa, je ne te comprends pas.
--Virginie, un fiacre, cria César d’une voix retentissante quand il
eut fait sa barbe et que le timide Popinot parut en traînant le pied à
cause de Césarine.
L’amoureux ne s’était pas encore aperçu que son infirmité n’existait
plus pour sa maîtresse. Délicieuse preuve d’amour que les gens à qui le
hasard inflige un vice corporel quelconque peuvent seuls recueillir.
--Monsieur, dit-il, la presse pourra manœuvrer demain.
--Eh! bien, qu’as-tu, Popinot? demanda César en voyant rougir Anselme.
--Monsieur, c’est le bonheur d’avoir trouvé une boutique,
arrière-boutique, cuisine et des chambres au-dessus et des magasins
pour douze cents francs par an, rue des Cinq-Diamants.
--Il faut obtenir un bail de dix-huit ans, dit Birotteau. Mais allons
chez monsieur Vauquelin, nous causerons en route.
César et Popinot montèrent en fiacre aux yeux des commis étonnés de
ces exorbitantes toilettes et d’une voiture anormale, ignorants qu’ils
étaient des grandes choses méditées par le maître de la Reine des Roses.
--Nous allons donc savoir la vérité sur les noisettes, se dit le
parfumeur.
--Des noisettes? dit Popinot.
--Tu as mon secret, Popinot, dit le parfumeur, j’ai lâché le mot
_noisette_, tout est là. L’huile de noisette est la seule qui ait de
l’action sur les cheveux, aucune maison de parfumerie n’y a pensé.
En voyant la gravure d’Héro et de Léandre, je me suis dit: Si les
anciens usaient tant d’huile pour leurs cheveux, ils avaient une raison
quelconque, car les anciens sont les anciens! malgré les prétentions
modernes, je suis de l’avis de Boileau sur les anciens. Je suis parti
de là pour arriver à l’huile de noisette, grâce au petit Bianchon,
l’élève en médecine, ton parent; il m’a dit qu’à l’école ses camarades
employaient l’huile de noisette pour activer la croissance de leurs
moustaches et favoris. Il ne nous manque plus que la sanction de
l’illustre monsieur Vauquelin. Éclairés par lui, nous ne tromperons
pas le public. Tout à l’heure j’étais à la Halle, chez une marchande
de noisettes, pour avoir la matière première, dans un instant, je
serai chez l’un des plus grands savants de France pour en tirer la
quintessence. Les proverbes ne sont pas sots, les extrêmes se touchent.
Vois, mon garçon! le commerce est l’intermédiaire des productions
végétales et de la science. Angélique Madou récolte, monsieur Vauquelin
extrait, et nous vendons une essence. Les noisettes valent cinq sous la
livre, monsieur Vauquelin va centupler leur valeur, et nous rendrons
service peut-être à l’humanité, car si la vanité cause de grands
tourments à l’homme, un bon cosmétique est alors un bienfait.
La religieuse admiration avec laquelle Popinot écoutait le père de sa
Césarine stimula l’éloquence de Birotteau, qui se permit les phrases
les plus sauvages qu’un bourgeois puisse inventer.
--Sois respectueux, Anselme, dit-il en entrant dans la rue où demeurait
Vauquelin, nous allons pénétrer dans le sanctuaire de la science. Mets
la Vierge en évidence, sans affectation, dans la salle à manger, sur
une chaise. Pourvu que je ne m’entortille pas dans ce que je veux dire,
s’écria naïvement Birotteau. Popinot, cet homme me fait une impression
chimique, sa voix me chauffe les entrailles et me cause même une légère
colique. Il est mon bienfaiteur, et dans quelques instants, Anselme, il
sera le tien.
Ces paroles donnèrent froid à Popinot, qui posa ses pieds comme s’il
eût marché sur des œufs, et regarda d’un air inquiet les murailles.
Monsieur Vauquelin était dans son cabinet, on lui annonça Birotteau.
L’académicien savait le parfumeur adjoint au maire et très en faveur,
il le reçut.
--Vous ne m’oubliez donc pas dans vos grandeurs, dit le savant, mais de
chimiste à parfumeur, il n’y a que la main.
--Hélas! monsieur, de votre génie à la simplicité d’un bon homme
comme moi, il y a l’immensité. Je vous dois ce que vous appelez mes
grandeurs, et ne l’oublierai ni dans ce monde, ni dans l’autre.
--Oh! dans l’autre, dit-on, nous serons tous égaux, les rois et les
savetiers.
--C’est-à-dire les rois et les savetiers qui se seront saintement
conduits, dit Birotteau.
--C’est votre fils, dit Vauquelin en regardant le petit Popinot hébété
de ne rien voir d’extraordinaire dans le cabinet où il croyait trouver
des monstruosités, de gigantesques machines, des métaux volants, des
substances animées.
--Non, monsieur, mais un jeune homme que j’aime et qui vient implorer
une bonté égale à votre talent; n’est-elle pas infinie, dit-il d’un
air fin. Nous venons vous consulter une seconde fois, à seize ans de
distance, sur une matière importante, et sur laquelle je suis ignorant
comme un parfumeur.
--Voyons, qu’est-ce?
--Je sais que les cheveux occupent vos veilles, et que vous vous livrez
à leur analyse! pendant que vous y pensiez pour la gloire, j’y pensais
pour le commerce.
--Cher monsieur Birotteau, que voulez-vous de moi? l’analyse des
cheveux? Il prit un petit papier. Je vais lire à l’Académie des
sciences un mémoire sur ce sujet. Les cheveux sont formés d’une
quantité assez grande de mucus, d’une petite quantité d’huile blanche,
de beaucoup d’huile noir-verdâtre, de fer, de quelques atomes d’oxyde
de manganèse, de phosphate de chaux, d’une très-petite quantité de
carbonate de chaux, de silice et de beaucoup de soufre. Les différentes
proportions de ces matières font les différentes couleurs des cheveux.
Ainsi les rouges ont beaucoup plus d’huile noir-verdâtre que les autres.
César et Popinot ouvraient des yeux d’une grandeur risible.
--Neuf choses, s’écria Birotteau. Comment! il se trouve dans un cheveu
des métaux et des huiles? il faut que ce soit vous, un homme que je
vénère, qui me le dise pour que le croie. Est-ce extraordinaire? Dieu
est grand, monsieur Vauquelin.
--Le cheveu est produit par un organe folliculaire, reprit le grand
chimiste, une espèce de poche ouverte à ses deux extrémités; par l’une
elle tient à des nerfs et à des vaisseaux, par l’autre sort le cheveu.
Selon quelques-uns de nos savants confrères, et parmi eux monsieur de
Blainville, le cheveu serait une partie morte expulsée de cette poche
ou crypte que remplit une matière pulpeuse.
--C’est comme qui dirait de la sueur en bâton, s’écria Popinot à qui le
parfumeur donna un petit coup de pied dans le talon.
Vauquelin sourit à l’idée de Popinot.
--Il a des moyens, n’est-ce pas? dit alors César en regardant Popinot.
Mais, monsieur, si les cheveux sont mort-nés, il est impossible de les
faire vivre, nous sommes perdus! le prospectus est absurde; vous ne
savez pas comme le public est drôle, on ne peut pas venir lui dire...
--Qu’il a un fumier sur la tête, dit Popinot voulant encore faire rire
Vauquelin.
--Des catacombes aériennes, lui répondit le chimiste en continuant la
plaisanterie.
--Et mes noisettes qui sont achetées, s’écria Birotteau sensible à la
perte commerciale. Mais pourquoi vend-on des...?
--Rassurez-vous, dit Vauquelin en souriant, je vois qu’il s’agit de
quelque secret pour empêcher les cheveux de tomber ou de blanchir.
Écoutez, voilà mon opinion sur la matière après tous mes travaux.
Popinot dressa les oreilles comme un lièvre effrayé.
--La décoloration de cette substance morte ou vive est, selon moi,
produite par l’interruption de la sécrétion des matières colorantes, ce
qui expliquerait comment dans les climats froids le poil des animaux à
belles fourrures pâlit et blanchit pendant l’hiver.
--Hem? Popinot.
--Il est évident, reprit Vauquelin, que l’altération des chevelures est
due à des changements subits dans la température ambiante...
--Ambiante, Popinot! retiens, retiens, cria César.
--Oui, dit Vauquelin, au froid et au chaud alternatifs, ou à des
phénomènes intérieurs qui produisent le même effet. Ainsi probablement
les migraines et les affections céphalalgiques absorbent, dissipent ou
déplacent les fluides générateurs. L’intérieur regarde les médecins.
Quant à l’extérieur, arrivent vos cosmétiques.
--Eh! bien, monsieur, dit Birotteau, vous me rendez la vie. J’ai songé
à vendre de l’huile de noisette, en pensant que les anciens faisaient
usage d’huile pour leurs cheveux, et les anciens sont les anciens, je
suis de l’avis de Boileau. Pourquoi les athlètes oignaient-ils...