qu’à Paris, comme un certain lichen ne croît qu’en Islande. Cette
comparaison est d’autant plus juste que cet homme appartenait à une
nature mixte, à un Règne Animo-végétal qu’un nouveau Mercier pourrait
composer des cryptogames qui poussent, fleurissent ou meurent sur,
dans ou sous les murs plâtreux de différentes maisons étranges et
malsaines où ces êtres viennent de préférence. Au premier aspect,
cette plante humaine, ombellifère, vu la casquette bleue tubulée qui
la couronnait, à tige entourée d’un pantalon verdâtre, à racines
bulbeuses enveloppées de chaussons en lisière, offrait une physionomie
blanchâtre et plate qui certes ne trahissait rien de vénéneux. Dans
ce produit bizarre vous eussiez reconnu l’actionnaire par excellence,
croyant à toutes les nouvelles que la Presse périodique baptise de son
encre, et qui a tout dit en disant: Lisez le journal! Le bourgeois
essentiellement ami de l’ordre, et toujours en révolte morale avec le
pouvoir auquel néanmoins il obéit toujours, créature faible en masse
et féroce en détail, insensible comme un huissier quand il s’agit de
son droit, et donnant du mouron frais aux oiseaux ou des arêtes de
poisson à son chat, interrompant une quittance de loyer pour seriner
un canari, défiant comme un geôlier, mais apportant son argent pour
une mauvaise affaire, et tâchant alors de se rattraper par une crasse
avarice. La malfaisance de cette fleur hybride ne se révélait en effet
que par l’usage; pour être éprouvée, sa nauséabonde amertume voulait la
coction d’un commerce quelconque où ses intérêts se trouvaient mêlés
à ceux des hommes. Comme tous les Parisiens, Molineux éprouvait un
besoin de domination, il souhaitait cette part de souveraineté plus
ou moins considérable exercée par chacun et même par un portier, sur
plus ou moins de victimes, femme, enfant, locataire, commis, cheval,
chien ou singe, auxquels on rend par ricochet les mortifications
reçues dans la sphère supérieure où l’on aspire. Ce petit vieillard
ennuyeux n’avait ni femme, ni enfant, ni neveu, ni nièce; il rudoyait
trop sa femme de ménage pour en faire un souffre-douleur, car elle
évitait tout contact en accomplissant rigoureusement son service.
Ses appétits de tyrannie étaient donc trompés; pour les satisfaire,
il avait patiemment étudié les lois sur le contrat de louage et sur
le mur mitoyen; il avait approfondi la jurisprudence qui régit les
maisons à Paris dans les infiniment petits des tenants, aboutissants,
servitudes, impôts, charges, balayages, tentures à la Fête-Dieu, tuyaux
de descente, éclairage, saillies sur la voie publique, et voisinage
d’établissements insalubres. Ses moyens et son activité, tout son
esprit passait à maintenir son état de propriétaire au grand complet
de guerre; il en avait fait un amusement, et son amusement tournait en
monomanie. Il aimait à protéger les citoyens contre les envahissements
de l’illégalité; mais les sujets de plainte étaient rares, sa passion
avait donc fini par embrasser ses locataires. Un locataire devenait
son ennemi, son inférieur, son sujet, son feudataire; il croyait avoir
droit à ses respects, et regardait comme un homme grossier celui qui
passait sans rien dire auprès de lui dans les escaliers. Il écrivait
lui-même ses quittances, et les envoyait à midi le jour de l’échéance.
Le contribuable en retard recevait un commandement à heure fixe. Puis
la saisie, les frais, toute la cavalerie judiciaire allait aussitôt,
avec la rapidité de ce que l’exécuteur des hautes œuvres appelle _la
mécanique_. Molineux n’accordait ni terme, ni délai, son cœur avait un
calus à l’endroit du loyer.
--Je vous prêterai de l’argent si vous en avez besoin, disait-il à un
homme solvable, mais payez-moi mon loyer, tout retard entraîne une
perte d’intérêts dont la loi ne nous indemnise pas.
Après un long examen des fantaisies capriolantes des locataires qui
n’offraient rien de normal, qui se succédaient en renversant les
institutions de leurs devanciers, ni plus ni moins que des dynasties,
il s’était octroyé une charte, mais il l’observait religieusement.
Ainsi, le bonhomme ne réparait rien, aucune cheminée ne fumait,
ses escaliers étaient propres, ses plafonds blancs, ses corniches
irréprochables, les parquets inflexibles sur leurs lambourdes, les
peintures satisfaisantes; la serrurerie n’avait jamais que trois
ans, aucune vitre ne manquait, les fêlures n’existaient pas, il ne
voyait de cassures au carrelage que quand on quittait les lieux,
et il se faisait assister pour les recevoir d’un serrurier, d’un
peintre-vitrier, gens, disait-il, fort accommodants. Le preneur était
d’ailleurs libre d’améliorer; mais si l’imprudent restaurait son
appartement, le petit Molineux pensait nuit et jour à la manière de
le déloger pour réoccuper l’appartement fraîchement décoré; il le
guettait, l’attendait et entamait la série de ses mauvais procédés.
Toutes les finesses de la législation parisienne sur les baux, il les
connaissait. Processif, écrivailleur, il minutait des lettres douces
et polies à ses locataires; mais au fond de son style comme sous sa
mine fade et prévenante se cachait l’âme de Shylock. Il lui fallait
toujours six mois d’avance, imputables sur le dernier terme du bail, et
le cortége des épineuses conditions qu’il avait inventées. Il vérifiait
si les lieux étaient garnis de meubles suffisants pour répondre du
loyer. Avait-il un nouveau locataire, il le soumettait à la police
de ses renseignements, car il ne voulait pas certains états, le plus
léger marteau l’effrayait. Puis, quand il fallait passer bail, il
gardait l’acte et l’épelait pendant huit jours en craignant ce qu’il
nommait les _et cætera_ de notaire. Sorti de ses idées de propriétaire,
Jean-Baptiste Molineux paraissait bon, serviable; il jouait au boston
sans se plaindre d’avoir été soutenu mal à propos; il riait de ce qui
fait rire les bourgeois, parlait de ce dont ils parlent, des actes
arbitraires des boulangers qui avaient la scélératesse de vendre à faux
poids, de la connivence de la police, des héroïques dix-sept députés de
la Gauche. Il lisait le BON SENS du curé Meslier et allait à la messe,
faute de pouvoir choisir entre le déisme et le christianisme; mais il
ne rendait point le pain bénit et plaidait alors pour se soustraire
aux prétentions envahissantes du clergé. L’infatigable pétitionnaire
écrivait à cet égard des lettres aux journaux que les journaux
n’inséraient pas et laissaient sans réponse. Enfin il ressemblait à un
estimable bourgeois qui met solennellement au feu sa bûche de Noël,
tire les rois, invente des poissons d’avril, fait tous les boulevards
quand le temps est beau, va voir patiner, et se rend à deux heures sur
la terrasse de la place Louis XV les jours de feu d’artifice, avec du
pain dans sa poche, pour être _aux premières loges_.
La Cour Batave, où demeurait ce petit vieillard, est le produit
d’une de ces spéculations bizarres qu’on ne peut plus s’expliquer
lorsqu’elles sont exécutées. Cette construction claustrale, à arcades
et galeries intérieures, bâtie en pierres de taille, ornée d’une
fontaine au fond, une fontaine altérée qui ouvre sa gueule de lion
moins pour donner de l’eau que pour en demander à tous les passants,
fut sans doute inventée pour doter le quartier Saint-Denis d’une sorte
de Palais-Royal. Ce monument, malsain, enterré sur ses quatre lignes
par de hautes maisons, n’a de vie et de mouvement que pendant le jour,
il est le centre des passages obscurs qui s’y donnent rendez-vous
et joignent le quartier des halles au quartier Saint-Martin par la
fameuse rue Quincampoix, sentiers humides, où les gens pressés gagnent
des rhumatismes; mais la nuit aucun lieu de Paris n’est plus désert,
vous diriez les catacombes du commerce. Il y a là plusieurs cloaques
industriels, très-peu de Bataves et beaucoup d’épiciers. Naturellement
les appartements de ce palais marchand n’ont d’autre vue que celle
de la cour commune où donnent toutes les fenêtres, en sorte que les
loyers sont d’un prix minime. Monsieur Molineux demeurait dans un des
angles, au sixième étage, par raison de santé: l’air n’était pur qu’à
soixante-dix pieds au-dessus du sol. Là, ce bon propriétaire jouissait
de l’aspect enchanteur des moulins de Montmartre en se promenant dans
les chenaux où il cultivait des fleurs, nonobstant les ordonnances de
police relatives aux jardins suspendus de la moderne Babylone. Son
appartement était composé de quatre pièces, non compris ses précieuses
_anglaises_ situées à l’étage supérieur: il en avait la clef, elles lui
appartenaient, il les avait établies, il était en règle à cet égard. En
entrant, une indécente nudité révélait aussitôt l’avarice de cet homme:
dans l’antichambre, six chaises de paille, un poêle en faïence, et sur
les murs tendus de papier vert-bouteille, quatre gravures achetées à
des ventes; dans la salle à manger, deux buffets, deux cages pleines
d’oiseaux, une table couverte d’une toile cirée, un baromètre, une
porte-fenêtre donnant sur ses jardins suspendus et des chaises d’acajou
foncées de crin; le salon avait de petits rideaux en vieille étoffe de
soie verte, un meuble en velours d’Utrecht vert à bois peint en blanc.
Quant à la chambre de ce vieux célibataire, elle offrait des meubles
du temps de Louis XV, défigurés par un trop long usage et sur lesquels
une femme vêtue de blanc aurait eu peur de se salir. Sa cheminée était
ornée d’une pendule à deux colonnes entre lesquelles tenait un cadran
qui servait de piédestal à une Pallas brandissant sa lance: un mythe.
Le carreau était encombré de plats pleins de restes destinés aux chats,
et sur lesquels on craignait de mettre le pied. Au-dessus d’une commode
en bois de rose un portrait au pastel (Molineux dans sa jeunesse). Puis
des livres, des tables où se voyaient d’ignobles cartons verts; sur une
console, feu ses serins empaillés; enfin un lit d’une froideur qui en
eût remontré à une carmélite.
César Birotteau fut enchanté de l’exquise politesse de Molineux, qu’il
trouva en robe de chambre de molleton gris, surveillant son lait posé
sur un petit réchaud en tôle dans le coin de sa cheminée et son eau de
marc qui bouillait dans un petit pot de terre brune et qu’il versait à
petites doses sur sa cafetière. Pour ne pas déranger son propriétaire,
le marchand de parapluies avait été ouvrir la porte à Birotteau.
Molineux avait en vénération les maires et les adjoints de la ville
de Paris, qu’il appelait _ses officiers municipaux_. A l’aspect du
magistrat, il se leva, resta debout, la casquette à la main, tant que
le grand Birotteau ne fut pas assis.
--Non, monsieur, oui, monsieur, ah! monsieur, si j’avais su avoir
l’honneur de posséder au sein de mes modestes pénates un membre du
corps municipal de Paris, croyez alors que je me serais fait un devoir
de me rendre chez vous, quoique votre propriétaire ou--sur le point--de
le--devenir. Birotteau fit un geste pour le prier de remettre sa
casquette.--Je n’en ferai rien, je ne me couvrirai pas que vous ne
soyez assis et couvert si vous êtes enrhumé; ma chambre est un peu
froide, la modicité de mes revenus ne me permet pas... A vos souhaits,
monsieur l’adjoint.
Birotteau avait éternué en cherchant ses actes. Il les présenta, non
sans dire, pour éviter tout retard, que monsieur Roguin notaire les
avait rédigés à ses frais.
--Je ne conteste pas les lumières de monsieur Roguin, vieux nom bien
connu dans le notariat parisien; mais j’ai mes petites habitudes, je
fais mes affaires moi-même, manie assez excusable, et mon notaire
est...
--Mais notre affaire est si simple, dit le parfumeur habitué aux
promptes décisions des commerçants.
--Si simple! s’écria Molineux. Rien n’est simple en matière de
location. Ah! vous n’êtes pas propriétaire, monsieur, et vous n’en
êtes que plus heureux. Si vous saviez jusqu’où les locataires poussent
l’ingratitude, et à combien de précautions nous sommes obligés. Tenez,
monsieur, j’ai un locataire...
Molineux raconta pendant un quart d’heure comment monsieur Gendrin,
dessinateur, avait trompé la surveillance de son portier, rue
Saint-Honoré. Monsieur Gendrin avait fait des infamies dignes d’un
Marat, des dessins obscènes que la police tolérait, attendu la
connivence de la police! Ce Gendrin, artiste profondément immoral,
rentrait avec des femmes de mauvaise vie et rendait l’escalier
impraticable! plaisanterie bien digne d’un homme qui dessinait des
caricatures contre le gouvernement. Et pourquoi ces méfaits?... parce
qu’on lui demandait son loyer le quinze! Gendrin et Molineux allaient
plaider, car, tout en ne payant pas, l’artiste prétendait rester dans
son appartement vide. Molineux recevait des lettres anonymes où Gendrin
sans doute le menaçait d’un assassinat, le soir, dans les détours qui
mènent à la Cour Batave.
--Au point, monsieur, dit-il en continuant, que monsieur le préfet
de police, à qui j’ai confié mon embarras... (j’ai profité de la
circonstance pour lui toucher quelques mots sur les modifications à
introduire dans les lois qui régissent la matière) m’a autorisé à
porter des pistolets pour ma sûreté personnelle.
Le petit vieillard se leva pour aller chercher ses pistolets.
--Les voilà, monsieur! s’écria-t-il.
--Mais, monsieur, vous n’avez rien à craindre de semblable de ma part,
dit Birotteau regardant Cayron auquel il sourit en lui jetant un regard
où se peignait un sentiment de pitié pour un pareil homme.
Ce regard, Molineux le surprit, il fut blessé de rencontrer une
semblable expression chez un officier municipal, qui devait protéger
ses administrés. A tout autre, il l’aurait pardonnée, mais il ne la
pardonna pas à Birotteau.
--Monsieur, reprit-il d’un air sec, un juge consulaire des plus
estimés, un adjoint, un honorable commerçant ne descendrait pas à ces
petitesses, car ce sont des petitesses! Mais, dans l’espèce, il y a un
percement à faire consentir par votre propriétaire, monsieur le comte
de Grandville, des conventions à stipuler pour le rétablissement du
mur à fin de bail; enfin, les loyers sont considérablement bas, ils se
relèveront, la place Vendôme gagnera, elle gagne! la rue de Castiglione
va se bâtir! Je me lie... je me lie...
--Finissons, dit Birotteau stupéfait, que voulez-vous? je connais assez
les affaires pour deviner que vos raisons se tairont devant la raison
supérieure, l’argent! Eh! bien, que vous faut-il?
--Rien que de juste, monsieur l’adjoint. Combien avez-vous de temps à
faire de votre bail?
--Sept ans, répondit Birotteau.
--Dans sept ans, que ne vaudra pas mon premier? reprit Molineux. Que
ne louerait-on pas deux chambres garnies dans ce quartier-là? plus de
deux cents francs par mois, peut-être! Je me lie, je me lie par un
bail. Nous porterons donc le loyer à quinze cents francs. A ce prix, je
consens à faire distraction de ces deux chambres du loyer de monsieur
Cayron que voilà, dit-il en jetant un regard louche au marchand, je
vous les donne à bail pour sept années consécutives. Le percement sera
à votre charge, sous la condition de me rapporter l’approbation et
désistement de tous droits de monsieur le comte de Grandville. Vous
aurez la responsabilité des événements de ce petit percement, vous ne
serez point tenu de rétablir le mur pour ce qui me concerne, et vous me
donnerez comme indemnité cinq cents francs dès à présent: on ne sait ni
qui vit ni qui meurt, je ne veux courir après personne pour refaire le
mur.
--Ces conditions me semblent à peu près justes, dit Birotteau.
--Puis, dit Molineux, vous me compterez sept cent cinquante francs,
_hic et nunc_, imputables sur les six derniers mois de la jouissance,
le bail en portera quittance. Oh! j’accepterai de petits effets, causés
_valeur en loyers_ pour ne pas perdre ma garantie, à telle date qu’il
vous plaira. Je suis rond et court en affaires. Nous stipulerons que
vous fermerez la porte sur mon escalier où vous n’aurez aucun droit
d’entrée.... à vos frais.... en maçonnerie. Rassurez-vous, je ne
demanderai point d’indemnité pour le rétablissement à la fin du bail;
je la regarde comme comprise dans les cinq cents francs. Monsieur, vous
me trouverez toujours juste.
--Nous autres commerçants ne sommes pas si pointilleux, dit le
parfumeur, il n’y aurait point d’affaire possible avec de telles
formalités.
--Oh! dans le commerce, c’est bien différent, et surtout dans la
parfumerie, où tout va comme un gant, dit le petit vieillard avec un
sourire aigre. Mais, monsieur, en matière de location, à Paris, rien
n’est indifférent. Tenez, j’ai eu un locataire, rue Montorgueil....
--Monsieur, dit Birotteau, je serais désespéré de retarder votre
déjeuner: voilà les actes, rectifiez-les, tout ce que vous me demandez
est entendu; signons demain, échangeons aujourd’hui nos paroles, car
demain mon architecte doit être maître des lieux.
--Monsieur, reprit Molineux en regardant le marchand de parapluies,
il y a le terme échu, monsieur Cayron ne veut pas le payer, nous le
joindrons aux petits effets pour que le bail aille de janvier en
janvier. Ce sera plus régulier.
--Soit, dit Birotteau.
--Le sou pour livre au portier....
--Mais, dit Birotteau, vous me privez de l’escalier, de l’entrée, il
n’est pas juste...
--Oh! vous êtes locataire, dit d’une voix péremptoire le petit Molineux
à cheval sur le principe, vous devez les impositions des portes et
fenêtres et votre part dans les charges. Quand tout est bien entendu,
monsieur, il n’y a plus aucune difficulté. Vous vous agrandissez
beaucoup, monsieur, les affaires vont bien?
--Oui, dit Birotteau. Mais le motif est autre. Je réunis quelques amis
autant pour célébrer la délivrance du territoire que pour fêter ma
promotion dans l’ordre de la Légion-d’Honneur...
--Ah! ah! dit Molineux, une récompense bien méritée!
--Oui, dit Birotteau. Peut-être me suis-je rendu digne de cette insigne
et royale faveur en siégeant au tribunal consulaire et en combattant
pour les Bourbons sur les marches de Saint-Roch, au 13 vendémiaire, où
je fus blessé par Napoléon; ces titres....
--Valent ceux de nos braves soldats de l’ancienne armée. Le ruban est
rouge, parce qu’il est trempé dans le sang répandu.
A ces mots, pris du _Constitutionnel_, Birotteau ne put s’empêcher
d’inviter le petit Molineux, qui se confondit en remercîments et se
sentit prêt à lui pardonner son dédain. Le vieillard reconduisit son
nouveau locataire jusqu’au palier en l’accablant de politesses. Quand
Birotteau fut au milieu de la Cour Batave avec Cayron, il regarda son
voisin d’un air goguenard.
--Je ne croyais pas qu’il pût exister des gens si infirmes! dit-il en
retenant sur ses lèvres le mot _bête_.
--Ah! monsieur, dit Cayron, tout le monde n’a pas vos talents.
Birotteau pouvait se croire un homme supérieur en présence de monsieur
Molineux; la réponse du marchand de parapluies le fit sourire
agréablement, et il le salua d’une façon royale.
--Je suis à la Halle, se dit Birotteau, faisons l’affaire des noisettes.
Après une heure de recherches, Birotteau, renvoyé des dames de la
Halle à la rue des Lombards, où se consommaient les noisettes pour les
dragées, apprit par ses amis les Matifat que _le fruit sec_ n’était
tenu en gros que par une certaine madame Angélique Madou, demeurant rue
Perrin-Gasselin, seule maison où se trouvassent la véritable aveline de
Provence et la vraie noisette blanche des Alpes.
La rue Perrin-Gasselin est un des sentiers du labyrinthe carrément
enfermé par le quai, la rue Saint-Denis, la rue de la Ferronnerie et
la rue de la Monnaie, et qui est comme les entrailles de la ville. Il
y grouille un nombre infini de marchandises hétérogènes et mêlées,
puantes et coquettes, le hareng et la mousseline, la soie et les miels,
les beurres et les tulles, surtout de petits commerces dont Paris ne
se doute pas plus que la plupart des hommes ne se doutent de ce qui
se cuit dans leur _pancréas_, et qui avaient alors pour sangsue un
certain Bidault dit Gigonnet, escompteur, demeurant rue Grenétat. Là,
d’anciennes écuries sont habitées par des tonnes d’huile, les remises
contiennent des myriades de bas de coton; là se tient _le gros_ des
denrées vendues en détail aux halles. Madame Madou, ancienne revendeuse
de marée, jetée il y a dix ans dans _le fruit sec_ par une liaison avec
l’ancien propriétaire de son fonds, et qui avait long-temps alimenté
les commérages de la Halle, était une beauté virile et provoquante,
alors disparue dans un excessif embonpoint. Elle habitait le
rez-de-chaussée d’une maison jaune en ruines, mais maintenue à chaque
étage par des croix en fer. Le défunt avait réussi à se défaire de ses
concurrents et à convertir son commerce en monopole; malgré quelques
légers défauts d’éducation, son héritière pouvait donc le continuer de
routine, allant et venant dans ses magasins qui occupaient des remises,
des écuries et d’anciens ateliers où elle combattait les insectes avec
succès. Elle n’avait ni comptoir, ni caisse, ni livres; elle ne
savait ni lire, ni écrire, et répondait par des coups de poing à une
lettre, en la regardant comme une insulte. Au demeurant bonne femme,
haute en couleur, ayant sur la tête un foulard par-dessus son bonnet,
se conciliant par son verbe d’ophicléide l’estime des charretiers qui
lui apportaient ses marchandises et avec lesquels ses _castilles_
finissaient par une bouteille _de petit blanc_. Elle ne pouvait avoir
aucune difficulté avec les cultivateurs qui lui expédiaient ses fruits,
ils correspondaient avec de l’argent comptant, seule manière de
s’entendre entre eux, et la mère Madou les allait voir pendant la belle
saison. Birotteau aperçut cette sauvage marchande au milieu de sacs de
noisettes, de marrons et de noix.
--Bonjour, ma chère dame, dit Birotteau d’un air léger.
--_Ta chère_, dit-elle. Hé! mon fils, tu me connais donc pour avoir eu
des rapports agréables? Est-ce que nous avons gardé des rois ensemble?
--Je suis parfumeur et de plus adjoint au maire du deuxième
arrondissement de Paris; ainsi, comme magistrat et consommateur, j’ai
droit à ce que vous preniez un autre ton avec moi.
--Je me marie quand je veux, dit la virago, je ne consomme rien à
la mairie et ne fatigue pas les adjoints. Quant à ma pratique, _a_
m’adore, et je _leux_ parle à mon idée. S’ils ne sont pas contents, ils
vont se faire enfiler _alieurs_.
--Voilà les effets du monopole! se dit Birotteau.
--Popole! c’est mon filleul: il aura fait des sottises; venez-vous pour
lui, mon respectable magistrat? dit-elle en adoucissant sa voix.
--Non, j’ai eu l’honneur de vous dire que je venais en qualité de
consommateur.
--Eh bien! comment te nommes-tu, mon gars? Je t’ai pas _core_ vu venir.
--Avec ce ton-là, vous devez vendre vos noisettes à bon marché? dit
Birotteau qui se nomma et donna ses qualités.
--Ah! vous êtes le fameux Birotteau qu’a une belle femme. Et combien en
voulez-vous de ces sucrées de noisettes, mon cher amour?
--Six mille pesant.
--C’est tout ce que j’en ai, dit la marchande en parlant comme une
flûte enrouée. Mon cher monsieur, vous n’êtes pas dans les fainéants
pour marier les filles et les parfumer! Que Dieu vous bénisse, vous
avez de l’occupation. Excusez du peu! Vous allez être une fière
pratique, et vous serez inscrit dans le cœur de la femme que j’aime le
mieux au monde, la chère madame Madou.
--Combien vos noisettes?
--Pour vous, mon bourgeois, vingt-cinq francs le cent, si vous prenez
le tout.
--Vingt-cinq francs, dit Birotteau, quinze cents francs! Et il m’en
faudra peut-être des cent milliers par an.
--Mais voyez donc la belle marchandise, cueillie sans souliers!
dit-elle en plongeant son bras rouge dans un sac d’avelines. Et pas
creuse! mon cher monsieur. Pensez donc que les épiciers vendent leurs
mendiants vingt-quatre sous la livre, et que sur quatre livres ils
mettent plus d’une livre de noisettes _eu_ dedans. Faut-il que je
perde sur ma marchandise pour vous plaire? Vous êtes gentil, mais vous
ne me plaisez pas _core_ assez pour ça! S’il vous en faut tant, on
pourra faire marché à vingt francs, car faut pas renvoyer un adjoint,
ça porterait malheur aux mariés! Tâtez-donc la belle marchandise, et
lourde! Il ne faut pas les cinquante à la livre! c’est plein, le ver
n’y est pas!
--Allons, envoyez-moi six milliers pour deux mille francs et à
quatre-vingt-dix jours, rue du Faubourg-du-Temple, à ma fabrique,
demain de grand matin.
--On sera pressé comme une mariée. Eh! bien, adieu, monsieur le maire,
sans rancune. Mais si ça vous était égal, dit-elle en suivant Birotteau
dans la cour, j’aime mieux vos effets à quarante jours, car je vous
fais trop bon marché, je ne peux pas core perdre l’escompte! Avec ça
qu’il a le cœur tendre, le père Gigonnet, il nous suce l’âme comme une
araignée sirote une mouche.
--Eh! bien, oui, à cinquante jours. Mais nous pèserons par cent livres,
afin de ne pas avoir de creuses. Sans cela, rien de fait.