Birotteau apprit avec le plus profond étonnement que son commis

sortait très-élégamment mis, rentrait fort tard, allait au bal chez

des banquiers ou chez des notaires. Ces mœurs déplurent à César: dans

ses idées, les commis devaient étudier les livres de leur maison,

et penser exclusivement à leur partie. Le parfumeur se choqua de

niaiseries, il reprocha doucement à du Tillet de porter du linge trop

fin, d’avoir des cartes sur lesquelles son nom était gravé ainsi: F.

DU TILLET; mode dans sa jurisprudence commerciale qui appartenait

exclusivement aux gens du monde. Ferdinand était venu chez cet Orgon

dans les intentions de Tartuffe: il fit la cour à madame César, tenta

de la séduire, et jugea son patron comme elle le jugeait elle-même,

mais avec une effrayante promptitude. Quoique discret, réservé, ne

disant que ce qu’il voulait dire, du Tillet dévoila ses opinions sur

les hommes et la vie, de manière à épouvanter une femme timorée qui

partageait les religions de son mari, et regardait comme un crime de

causer le plus léger tort au prochain. Malgré l’adresse dont usa madame

Birotteau, du Tillet devina le mépris qu’il inspirait. Constance, à

qui Ferdinand avait écrit quelques lettres d’amour, aperçut bientôt un

changement dans les manières de son commis, qui prit avec elle des airs

avantageux, pour faire croire à leur bonne intelligence. Sans instruire

son mari de ses raisons secrètes, elle lui conseilla de renvoyer

Ferdinand. Birotteau se trouva d’accord avec sa femme en ce point.

Le renvoi du commis fut résolu. Trois jours avant de le congédier,

par un samedi soir, Birotteau fit le compte mensuel de sa caisse, et

y trouva trois mille francs de moins. Sa consternation fut affreuse,

moins pour la perte que pour les soupçons qui planaient sur trois

commis, une cuisinière, un garçon de magasin et des ouvriers attitrés.

A qui s’en prendre? madame Birotteau ne quittait point le comptoir.

Le commis chargé de la caisse était un neveu de monsieur Ragon, nommé

Popinot, jeune homme de dix-neuf ans, logé chez eux, la probité même.

Ses chiffres, en désaccord avec la somme en caisse, accusaient le

déficit et indiquaient que la soustraction avait été faite après la

balance. Les deux époux résolurent de se taire et de surveiller la

maison. Le lendemain dimanche, ils recevaient leurs amis. Les familles

qui composaient cette espèce de coterie se festoyaient à tour de rôle.

En jouant à la bouillotte, Roguin le notaire mit sur le tapis de vieux

louis que madame César avait reçus quelques jours auparavant d’une

nouvelle mariée, madame d’Espard.

--Vous avez volé un tronc, dit en riant le parfumeur.

Roguin dit avoir gagné cet argent chez un banquier à du Tillet, qui

confirma la réponse du notaire, sans rougir. Le parfumeur, lui, devint

pourpre. La soirée finie, au moment où Ferdinand alla se coucher,

Birotteau l’emmena dans le magasin, sous prétexte de parler affaire.

--Du Tillet, lui dit le brave homme, il manque trois mille francs à ma

caisse, et je ne puis soupçonner personne; la circonstance des vieux

louis semble être trop contre vous pour que je ne vous en parle point;

aussi ne nous coucherons-nous pas sans avoir trouvé l’erreur, car après

tout ce ne peut être qu’une erreur. Vous pouvez bien avoir pris quelque

chose en compte sur vos appointements.

Du Tillet dit effectivement avoir pris les louis. Le parfumeur alla

ouvrir son grand livre, le compte de son commis ne se trouvait pas

encore débité.

--J’étais pressé, je devais faire écrire la somme par Popinot, dit

Ferdinand.

--C’est juste, dit Birotteau bouleversé par la froide insouciance du

Normand qui connaissait bien les braves gens chez lesquels il était

venu dans l’intention d’y faire fortune.

Le parfumeur et son commis passèrent la nuit en vérifications que le

digne marchand savait inutiles. En allant et venant, César glissa

trois billets de banque de mille francs dans la caisse en les collant

contre la bande du tiroir, puis il feignit d’être accablé de fatigue,

parut dormir et ronfla. Du Tillet le réveilla triomphalement et afficha

une joie excessive d’avoir éclairci l’erreur. Le lendemain, Birotteau

gronda publiquement le petit Popinot, sa femme, et se mit en colère

à propos de leur négligence. Quinze jours après, Ferdinand du Tillet

entra chez un agent de change. La parfumerie ne lui convenait pas,

dit-il, il voulait étudier la banque. En sortant de chez Birotteau, du

Tillet parla de madame César de manière à faire croire que son patron

l’avait renvoyé par jalousie. Quelques mois après, du Tillet vint

voir son ancien patron, et réclama de lui sa caution pour vingt mille

francs, afin de compléter les garanties qu’on lui demandait dans une

affaire qui le mettait sur le chemin de la fortune. En remarquant la

surprise que Birotteau manifesta de cette effronterie, du Tillet fronça

le sourcil et lui demanda s’il n’avait pas confiance en lui. Matifat et

deux négociants en affaires avec Birotteau remarquèrent l’indignation

du parfumeur qui réprima sa colère en leur présence. Du Tillet était

peut-être redevenu honnête homme, sa faute pouvait avoir été causée par

une maîtresse au désespoir ou par une tentative au jeu, la réprobation

publique d’un honnête homme allait jeter dans une voie de crimes et de

malheurs un homme encore jeune et peut-être sur la voie du repentir.

Cet ange prit alors la plume et fit un aval sur les billets de du

Tillet en lui disant qu’il rendait de grand cœur ce léger service à un

garçon qui lui avait été très-utile. Le sang lui montait au visage en

faisant ce mensonge officieux. Du Tillet ne soutint pas le regard de

cet homme, et lui voua sans doute en ce moment cette haine sans trêve

que les anges des ténèbres ont conçue contre les anges de lumière. Du

Tillet tint si bien le balancier en dansant sur la corde roide des

spéculations financières, qu’il resta toujours élégant et riche en

apparence avant de l’être en réalité. Dès qu’il eut un cabriolet, il

ne le quitta plus; il se maintint dans la sphère élevée des gens qui

mêlent les plaisirs aux affaires, en faisant du foyer de l’Opéra la

succursale de la Bourse, les Turcarets de l’époque. Grâce à madame

Roguin, qu’il connut chez Birotteau, il se répandit promptement parmi

les gens de finance les plus haut placés. En ce moment, Ferdinand du

Tillet était arrivé à une prospérité qui n’avait rien de mensonger.

Au mieux avec la maison Nucingen où Roguin l’avait fait admettre, il

s’était lié promptement avec les frères Keller, avec la haute banque.

Personne ne savait d’où lui venaient les immenses capitaux qu’il

faisait mouvoir, mais chacun attribuait son bonheur à son intelligence

et à sa probité.

La restauration fit un personnage de César, à qui naturellement le

tourbillon des crises politiques ôta la mémoire de ces deux accidents

domestiques. L’immutabilité de ses opinions royalistes, auxquelles il

était devenu fort indifférent depuis sa blessure, mais dans lesquelles

il avait persisté par décorum, le souvenir de son dévouement en

vendémiaire lui valurent de hautes protections, précisément parce

qu’il ne demanda rien. Il fut nommé chef de bataillon dans la garde

nationale, quoiqu’il fût incapable de répéter le moindre mot de

commandement. En 1815, Napoléon, toujours ennemi de Birotteau, le

destitua. Durant les cent jours, Birotteau devint _la bête noire_

des libéraux de son quartier; car en 1815 seulement, commencèrent

les scissions politiques entre les négociants, jusqu’alors unanimes

dans leurs vœux de tranquillité dont les affaires avaient besoin. A

la seconde restauration, le gouvernement royal dut remanier le corps

municipal. Le préfet voulut nommer Birotteau maire. Grâce à sa femme,

le parfumeur accepta seulement la place d’adjoint qui le mettait moins

en évidence. Cette modestie augmenta beaucoup l’estime qu’on lui

portait généralement et lui valut l’amitié du maire, monsieur Flamet de

La Billardière. Birotteau, qui l’avait vu venir à la Reine des Roses au

temps où la boutique servait d’entrepôt aux conspirations royalistes,

le désigna lui-même au préfet de la Seine, qui le consulta sur le choix

à faire. Monsieur et madame Birotteau ne furent jamais oubliés dans les

invitations du maire. Enfin madame César quêta souvent à Saint-Roch,

en belle et bonne compagnie. La Billardière servit chaudement

Birotteau quand il fut question de distribuer au corps municipal

les croix accordées, en appuyant sur sa blessure reçue à Saint-Roch,

sur son attachement aux Bourbons et sur la considération dont il

jouissait. Le ministère qui voulait, tout en prodiguant la croix de

la Légion-d’Honneur afin d’abattre l’œuvre de Napoléon, se faire

des créatures et rallier aux Bourbons les différents commerces, les

hommes d’art et de science, comprit donc Birotteau dans la prochaine

promotion. Cette faveur, en harmonie avec l’éclat que jetait Birotteau

dans son arrondissement, le plaçait dans une situation où durent

s’agrandir les idées d’un homme à qui jusqu’alors tout avait réussi. La

nouvelle que le maire lui avait donnée de sa promotion fut le dernier

argument qui décida le parfumeur à se lancer dans l’opération qu’il

venait d’exposer à sa femme afin de quitter au plus vite la parfumerie,

et s’élever aux régions de la haute bourgeoisie de Paris.

César avait alors quarante ans. Les travaux auxquels il se livrait dans

sa fabrique lui avaient donné quelques rides prématurées, et avaient

légèrement argenté la longue chevelure touffue que la pression de son

chapeau lustrait circulairement. Son front, où, par la manière dont

ils étaient plantés, ses cheveux dessinaient cinq pointes, annonçait

la simplicité de sa vie. Ses gros sourcils n’effrayaient point, car

ses yeux bleus s’harmoniaient par leur limpide regard toujours franc

à son front d’honnête homme. Son nez cassé à la naissance et gros du

bout lui donnait l’air étonné des gobe-mouches de Paris. Ses lèvres

étaient très-lippues, et son grand menton tombait droit. Sa figure,

fortement colorée, à contours carrés, offrait, par la disposition des

rides, par l’ensemble de la physionomie, le caractère ingénuement

rusé du paysan. La force générale du corps, la grosseur des membres,

la carrure du dos, la largeur des pieds, tout dénotait d’ailleurs le

villageois transplanté dans Paris. Ses mains larges et poilues, les

grasses phalanges de ses doigts ridés, ses grands ongles carrés eussent

attesté son origine, s’il n’en était pas resté des vestiges dans toute

sa personne. Il avait sur les lèvres le sourire de bienveillance que

prennent les marchands quand vous entrez chez eux; mais ce sourire

commercial était l’image de son contentement intérieur et peignait

l’état de son âme douce. Sa défiance ne dépassait jamais les affaires,

sa ruse le quittait sur le seuil de la Bourse ou quand il fermait son

grand livre. Le soupçon était pour lui ce qu’étaient ses factures

imprimées, une nécessité de la vente elle-même. Sa figure offrait

une sorte d’assurance comique, de fatuité mêlée de bonhomie qui le

rendait original à voir en lui évitant une ressemblance trop complète

avec la plate figure du bourgeois parisien. Sans cet air de naïve

admiration et de foi en sa personne, il eût imprimé trop de respect; il

se rapprochait ainsi des hommes en payant sa quote part de ridicule.

Habituellement en parlant il se croisait les mains derrière le dos.

Quand il croyait avoir dit quelque chose de galant ou de saillant, il

se levait imperceptiblement sur la pointe des pieds, à deux reprises,

et retombait sur ses talons lourdement, comme pour appuyer sur sa

phrase. Au fort d’une discussion on le voyait quelquefois tourner sur

lui-même brusquement, faire quelques pas comme s’il allait chercher

des objections et revenir sur son adversaire par un mouvement brusque.

Il n’interrompait jamais, et se trouvait souvent victime de cette

exacte observation des convenances, car les autres s’arrachaient la

parole, et le bonhomme quittait la place sans avoir pu dire un mot.

Sa grande expérience des affaires commerciales lui avait donné des

habitudes taxées de manies par quelques personnes. Si quelque billet

n’était pas payé, il l’envoyait à l’huissier, et ne s’en occupait

plus que pour recevoir le capital, l’intérêt et les frais, l’huissier

devait poursuivre jusqu’à ce que le négociant fût en faillite; César

cessait alors toute procédure, ne comparaissait à aucune assemblée de

créanciers, et gardait ses titres. Ce système et son implacable mépris

pour les faillis lui venaient de monsieur Ragon qui, dans le cours

de sa vie commerciale, avait fini par apercevoir une si grande perte

de temps dans les affaires litigieuses, qu’il regardait le maigre et

incertain dividende donné par les concordats comme amplement regagné

par l’emploi du temps qu’on ne perdait point à aller, venir, faire des

démarches et courir après les excuses de l’improbité.

--Si le failli est honnête homme et se refait, il vous payera, disait

monsieur Ragon. S’il reste sans ressource et qu’il soit purement

malheureux, pourquoi le tourmenter? si c’est un fripon, vous n’aurez

jamais rien. Votre sévérité connue vous fait passer pour intraitable,

et comme il est impossible de transiger avec vous, tant que l’on peut

payer, c’est vous qu’on paye.

César arrivait à un rendez-vous à l’heure dite, mais dix minutes après

il partait avec une inflexibilité que rien ne faisait plier; aussi son

exactitude rendait-elle exacts les gens qui traitaient avec lui.

Le costume qu’il avait adopté concordait à ses mœurs et sa physionomie.

Aucune puissance ne l’eût fait renoncer aux cravates de mousseline

blanche dont les coins brodés par sa femme ou sa fille lui pendaient

sous le cou. Son gilet de piqué blanc boutonné carrément descendait

très-bas sur son abdomen assez proéminent, car il avait un léger

embonpoint. Il portait un pantalon bleu, des bas de soie noire et des

souliers à rubans dont les nœuds se défaisaient souvent. Sa redingote

vert-olive toujours trop large, et son chapeau à grands bords lui

donnaient l’air d’un quaker. Quand il s’habillait pour les soirées du

dimanche, il mettait une culotte de soie, des souliers à boucles d’or,

et son infaillible gilet carré dont les deux bouts s’entrouvraient

alors afin de montrer le haut de son jabot plissé. Son habit de drap

marron était à grands pans et à longues basques. Il conserva, jusqu’en

1819, deux chaînes de montre qui pendaient parallèlement, mais il ne

mettait la seconde que quand il s’habillait.

Tel était César Birotteau, digne homme à qui les mystères qui

président à la naissance des hommes avaient refusé la faculté de juger

l’ensemble de la politique et de la vie, de s’élever au-dessus du

niveau social sous lequel vit la classe moyenne, qui suivait en toute

chose les errements de la routine: toutes ses opinions lui avaient été

communiquées, et il les appliquait sans examen. Aveugle mais bon, peu

spirituel mais profondément religieux, il avait un cœur pur. Dans ce

cœur brillait un seul amour, la lumière et la force de sa vie; car son

désir d’élévation, le peu de connaissances qu’il avait acquises, tout

venait de son affection pour sa femme et pour sa fille.

Quant à madame César, alors âgée de trente-sept ans, elle ressemblait

si parfaitement à la Vénus de Milo que tous ceux qui la connaissaient

virent son portrait dans cette belle statue quand le duc de Rivière

l’envoya. En quelques mois, les chagrins passèrent si promptement leurs

teintes jaunes sur son éblouissante blancheur, creusèrent et noircirent

si cruellement le cercle bleuâtre où jouaient ses beaux yeux verts,

qu’elle eut l’air d’une vieille madone; car elle conserva toujours, au

milieu de ses ruines, une douce candeur, un regard pur quoique triste,

et il fut impossible de ne pas la trouver toujours belle femme, d’un

maintien sage et plein de décence. Au bal prémédité par César, elle

devait jouir d’ailleurs d’un dernier éclat de beauté qui fut remarqué.

Toute existence a son apogée, une époque pendant laquelle les causes

agissent et sont en rapport exact avec les résultats. Ce midi de la

vie, où les forces vives s’équilibrent et se produisent dans tout

leur éclat, est non-seulement commun aux êtres organisés, mais encore

aux cités, aux nations, aux idées, aux institutions, aux commerces,

aux entreprises qui, semblables aux races nobles et aux dynasties,

naissent, s’élèvent et tombent. D’où vient la rigueur avec laquelle

ce thème de croissance et de décroissance s’applique à tout ce qui

s’organise ici-bas? car la mort elle-même a, dans les temps de fléau,

son progrès, son ralentissement, sa recrudescence et son sommeil.

Notre globe lui-même est peut-être une fusée un peu plus durable que

les autres. L’Histoire, en redisant les causes de la grandeur et de

la décadence de tout ce qui fut ici-bas, pourrait avertir l’homme

du moment où il doit arrêter le jeu de toutes ses facultés; mais ni

les conquérants, ni les acteurs, ni les femmes, ni les auteurs n’en

écoutent la voix salutaire.

César Birotteau, qui devait se considérer comme étant à l’apogée de sa

fortune, prenait ce temps d’arrêt comme un nouveau point de départ. Il

ne savait pas, et d’ailleurs ni les nations, ni les rois n’ont tenté

d’écrire en caractères ineffaçables la cause de ces renversements dont

l’histoire est grosse, dont tant de maisons souveraines ou commerciales

offrent de si grands exemples. Pourquoi de nouvelles pyramides ne

rappelleraient-elles pas incessamment ce principe qui doit dominer la

politique des nations aussi bien que celle des particuliers: _Quand

l’effet produit n’est plus en rapport direct ni en proportion égale

avec sa cause, la désorganisation commence_? Mais ces monuments

existent partout, c’est les traditions et les pierres qui nous parlent

du passé, qui consacrent les caprices de l’indomptable Destin, dont la

main efface nos songes et nous prouve que les plus grands événements

se résument dans une idée. Troie et Napoléon ne sont que des poèmes.

Puisse cette histoire être le poème des vicissitudes bourgeoises

auxquelles nulle voix n’a songé, tant elles semblent dénuées de

grandeur, tandis qu’elles sont au même titre immenses: il ne s’agit pas

d’un seul homme ici, mais de tout un peuple de douleurs.

En s’endormant, César craignit que le lendemain sa femme ne lui fît

quelques objections péremptoires, et s’ordonna de se lever de grand

matin pour tout résoudre. Au petit jour, il sortit donc sans bruit,

laissa sa femme au lit, s’habilla lestement et descendit au magasin,

au moment où le garçon en ôtait les volets numérotés. Birotteau, se

voyant seul, attendit le lever de ses commis, et se mit sur le pas

de sa porte en examinant comment son garçon de peine nommé Raguet

s’acquittait de ses fonctions, et Birotteau s’y connaissait! Malgré le

froid, le temps était superbe.

--Popinot, va prendre ton chapeau, mets tes souliers, fais descendre

monsieur Célestin, nous allons causer tous deux aux Tuileries, dit-il

en voyant descendre Anselme.

Popinot, cet admirable contrepied de du Tillet, et qu’un de ces heureux

hasards qui font croire à la Providence avait mis auprès de César,

joue un si grand rôle dans cette histoire qu’il est nécessaire de le

profiler ici. Madame Ragon était une demoiselle Popinot. Elle avait

deux frères. L’un, le plus jeune de la famille, se trouvait alors juge

suppléant au tribunal de première instance de la Seine. L’aîné avait

entrepris le commerce des laines brutes, y avait mangé sa fortune, et

mourut en laissant à la charge des Ragon et de son frère le juge qui

n’avait pas d’enfants, son fils unique, déjà privé d’une mère morte en

couches. Pour donner un état à son neveu, madame Ragon l’avait mis dans

la parfumerie en espérant le voir succéder à Birotteau. Anselme Popinot

était petit et pied-bot, infirmité que le hasard a donnée à lord Byron,

à Walter Scott, à monsieur de Talleyrand, pour ne pas décourager ceux

qui en sont affligés. Il avait ce teint éclatant et plein de taches

de rousseur qui distingue les gens dont les cheveux sont rouges; mais

son front pur, ses yeux de la couleur des agates gris-veiné, sa jolie

bouche, sa blancheur et la grâce d’une jeunesse pudique, la timidité

que lui inspirait son vice de conformation réveillaient à son profit

des sentiments protecteurs: on aime les faibles. Popinot intéressait.

Le petit Popinot, tout le monde l’appelait ainsi, tenait à une famille

essentiellement religieuse, où les vertus étaient intelligentes, où la

vie était modeste et pleine de belles actions. Aussi l’enfant, élevé

par son oncle le juge, offrait-il en lui la réunion des qualités qui

rendent la jeunesse si belle: sage et affectueux, un peu honteux,

mais plein d’ardeur, doux comme un mouton, mais courageux au travail,

dévoué, sobre, il était doué de toutes les vertus d’un chrétien des

premiers temps de l’Église.

En entendant parler d’une promenade aux Tuileries, la proposition la

plus excentrique que pût faire à cette heure son imposant patron,

Popinot crut qu’il voulait lui parler d’établissement; le commis pensa

soudain à Césarine, la véritable reine des Roses, l’enseigne vivante de

la maison et de laquelle il s’éprit le jour même où, deux mois avant

du Tillet, il était entré chez Birotteau. En montant l’escalier, il

fut donc obligé de s’arrêter, son cœur se gonflait trop, ses artères

battaient trop violemment; il descendit bientôt suivi de Célestin, le

premier commis de Birotteau. Anselme et son patron cheminèrent sans mot

dire vers les Tuileries. Popinot avait alors vingt et un ans, Birotteau

s’était marié à cet âge, Anselme ne voyait donc aucun empêchement

à son mariage avec Césarine, quoique la fortune du parfumeur et la

beauté de sa fille fussent d’immenses obstacles à la réussite de vœux

si ambitieux; mais l’amour procède par les élans de l’espérance, et

plus ils sont insensés, plus il y ajoute foi; aussi plus sa maîtresse

se trouvait loin de lui, plus ses désirs étaient-ils vifs. Heureux

enfant qui, par un temps où tout se nivelle, où tous les chapeaux se

ressemblent, réussissait à créer des distances entre la fille d’un

parfumeur et lui, rejeton d’une vieille famille parisienne! malgré

ses doutes, ses inquiétudes, il était heureux: il dînait tous les

jours auprès de Césarine! Puis en s’appliquant aux affaires de la

maison, il y mettait un zèle, une ardeur qui dépouillait le travail

de toute amertume; en faisant tout au nom de Césarine, il n’était

jamais fatigué. Chez un jeune homme de vingt ans, l’amour se repaît de

dévouement.

--Ce sera un négociant, il parviendra, disait de lui César à madame

Ragon en vantant l’activité d’Anselme au milieu des _mises_ de la

fabrique, en louant son aptitude à comprendre les finesses de l’art, en

rappelant l’âpreté de son travail dans les moments où les expéditions

donnaient, et où, les manches retroussées, les bras nus, le boiteux

emballait et clouait à lui seul plus de caisses que les autres commis.

Les prétentions connues et avouées d’Alexandre Crottat, premier

clerc de Roguin, la fortune de son père, riche fermier de la Brie,

formaient des obstacles bien grands au triomphe de l’orphelin; mais ces

difficultés n’étaient cependant point encore les plus âpres à vaincre:

Popinot ensevelissait au fond de son cœur de tristes secrets qui

agrandissaient l’intervalle mis entre Césarine et lui. La fortune des

Ragon, sur laquelle il aurait pu compter, était compromise; l’orphelin

avait le bonheur de les aider à vivre en leur apportant ses maigres

appointements. Cependant il croyait au succès! Il avait plusieurs fois

saisi quelques regards jetés avec un apparent orgueil sur lui par

Césarine; au fond de ses yeux bleus, il avait osé lire une secrète

pensée pleine de caressantes espérances. Il allait donc, travaillé par

son espoir du moment, tremblant, silencieux, ému, comme pourraient

l’être en semblable occurrence tous les jeunes gens pour qui la vie est

en bourgeon.

--Popinot, lui dit le brave marchand, ta tante va-t-elle bien?

--Oui, monsieur.

La Comédie humaine - Volume 10. Scènes de la vie parisienne - Tome 02 · 第 22 / 44 段