Pendant la première année, César Birotteau mit sa femme au fait de

la vente et du détail des parfumeries, métier auquel elle s’entendit

admirablement bien; elle semblait avoir été créée et mise au monde

pour ganter les chalands. Cette année finie, l’inventaire épouvanta

l’ambitieux parfumeur: tous frais prélevés, en vingt ans à peine

aurait-il gagné le modeste capital de cent mille francs, auquel il

avait chiffré son bonheur. Il résolut alors d’arriver à la fortune

plus rapidement et voulut d’abord joindre la fabrication au détail.

Contre l’avis de sa femme, il loua une baraque et des terrains dans

le faubourg du Temple, et y fit peindre en gros caractères: FABRIQUE

DE CÉSAR BIROTTEAU. Il débaucha de Grasse un ouvrier avec lequel il

commença de compte à demi quelques fabrications de savon, d’essences et

d’eau de Cologne. Son association avec cet ouvrier ne dura que six mois

et se termina par des pertes qu’il supporta seul. Sans se décourager,

Birotteau voulut obtenir un résultat à tout prix, uniquement pour ne

pas être grondé par sa femme, à laquelle il avoua plus tard qu’en ce

temps de désespoir la tête lui bouillait comme une marmite, et que

plusieurs fois, n’était ses sentiments religieux, il se serait jeté

dans la Seine. Désolé de quelques expériences infructueuses, il flânait

un jour le long des boulevards en revenant dîner, car le flâneur

parisien est aussi souvent un homme au désespoir qu’un oisif. Parmi

quelques livres à six sous étalés dans une manne à terre, ses yeux

furent saisis par ce titre jaune de poussière: _Abdeker_ ou _l’Art

de conserver la Beauté_. Il prit ce prétendu livre arabe, espèce de

roman fait par un médecin du siècle précédent, et tomba sur une page

où il s’agissait de parfums. Appuyé sur un arbre du boulevard pour

feuilleter le livre, il lut une note où l’auteur expliquait la nature

du derme et de l’épiderme, et démontrait que telle pâte ou tel savon

produisait un effet souvent contraire à celui qu’on en attendait, si la

pâte et le savon donnaient du ton à la peau qui voulait être relâchée,

ou relâchaient la peau qui exigeait des toniques. Birotteau acheta ce

livre où il vit une fortune. Néanmoins, peu confiant dans ses lumières,

il alla chez un chimiste célèbre, Vauquelin, auquel il demanda tout

naïvement les moyens de composer un double cosmétique qui produisît

des effets appropriés aux diverses natures de l’épiderme humain. Les

vrais savants, ces hommes si réellement grands en ce sens qu’ils

n’obtiennent jamais de leur vivant le renom par lequel leurs immenses

travaux inconnus devraient être payés, sont presque tous serviables et

sourient aux pauvres d’esprit. Vauquelin protégea donc le parfumeur,

lui permit de se dire l’inventeur d’une pâte pour blanchir les mains

et dont il lui indiqua la composition. Birotteau appela ce cosmétique

la Double Pâte des Sultanes. Afin de compléter l’œuvre, il appliqua le

procédé de la pâte pour les mains à une eau pour le teint qu’il nomma

l’Eau Carminative. Il imita dans sa partie le système du Petit-Matelot,

il déploya, le premier d’entre les parfumeurs, ce luxe d’affiches,

d’annonces et de moyens de publication que l’on nomme peut-être

injustement charlatanisme.

La Pâte des Sultanes et l’Eau Carminative se produisirent dans

l’univers galant et commercial par des affiches coloriées, en tête

desquelles étaient ces mots: _Approuvées par l’Institut!_ Cette

formule, employée pour la première fois, eut un effet magique.

Non-seulement la France, mais le continent fut pavoisé d’affiches

jaunes, rouges, bleues, par le souverain de la Reine des Roses qui

tenait, fournissait et fabriquait, à des prix modérés, tout ce qui

concernait sa partie. A une époque où l’on ne parlait que de l’Orient,

nommer un cosmétique quelconque Pâte des Sultanes, en devinant la

magie exercée par ces mots dans un pays où tout homme tient autant à

être sultan que la femme à devenir sultane, était une inspiration qui

pouvait venir à un homme ordinaire comme à un homme d’esprit; mais

le public jugeant toujours les résultats, Birotteau passa d’autant

plus pour un homme supérieur, commercialement parlant, qu’il rédigea

lui-même un prospectus dont la ridicule phraséologie fut un élément

de succès: en France, on ne rit que des choses et des hommes dont

on s’occupe, et personne ne s’occupe de ce qui ne réussit point.

Quoique Birotteau n’eût pas joué sa bêtise, on lui donna le talent

de savoir faire la bête à propos. Il s’est retrouvé, non sans peine,

un exemplaire de ce prospectus dans la maison Popinot et compagnie,

droguistes, rue des Lombards. Cette pièce curieuse est au nombre de

celles que, dans un cercle plus élevé, les historiens intitulent

_pièces justificatives_. La voici donc:

DOUBLE PATE DES SULTANES ET EAU CARMINATIVE

DE CÉSAR BIROTTEAU,

_DÉCOUVERTE MERVEILLEUSE_

APPROUVÉE PAR L’INSTITUT DE FRANCE.

_Depuis long-temps une pâte pour les mains et une eau pour le

visage, donnant un résultat supérieur à celui obtenu par l’Eau

de Cologne dans l’œuvre de la toilette, étaient généralement

désirées par les deux sexes en Europe. Après avoir consacré de

longues veilles à l’étude du derme et de l’épiderme chez les deux

sexes, qui, l’un comme l’autre, attachent avec raison le plus

grand prix à la douceur, à la souplesse, au brillant, au velouté

de la peau, le sieur Birotteau, parfumeur avantageusement connu

dans la capitale et à l’étranger, a découvert une Pâte et une

Eau à juste titre nommées, dès leur apparition, merveilleuses

par les élégants et par les élégantes de Paris. En effet, cette

Pâte et cette Eau possèdent d’étonnantes propriétés pour agir

sur la peau, sans la rider prématurément, effet immanquable des

drogues employées inconsidérément jusqu’à ce jour et inventées

par d’ignorantes cupidités. Cette découverte repose sur la

division des tempéraments qui se rangent en deux grandes classes

indiquées par la couleur de la Pâte et de l’Eau, lesquelles sont

roses pour le derme et l’épiderme des personnes de constitution

lymphatique, et blanches pour ceux des personnes qui jouissent

d’un tempérament sanguin._

_Cette Pâte est nommée_ Pâte des Sultanes, _parce que cette

découverte avait déjà été faite pour le sérail par un médecin

arabe. Elle a été approuvée par l’Institut sur le rapport de

notre illustre chimiste_ VAUQUELIN, _ainsi que l’Eau établie sur

les principes qui ont dicté la composition de la Pâte._

_Cette précieuse Pâte, qui exhale les plus doux parfums, fait

donc disparaître les taches de rousseur les plus rebelles,

blanchit les épidermes les plus récalcitrants, et dissipe les

sueurs de la main dont se plaignent les femmes non moins que les

hommes._

L’Eau Carminative _enlève ces légers boutons qui, dans certains

moments, surviennent inopinément aux femmes, et contrarient leurs

projets pour le bal; elle rafraîchit et ravive les couleurs en

ouvrant ou fermant les pores selon les exigences du tempérament;

elle est si connue déjà pour arrêter les outrages du temps que

beaucoup de dames l’ont, par reconnaissance, nommée_ L’AMIE DE LA

BEAUTÉ.

_L’Eau de Cologne est purement et simplement un parfum banal sans

efficacité spéciale, tandis que la_ Double Pâte des Sultanes

_et_ l’Eau Carminative _sont deux compositions opérantes, d’une

puissance motrice agissant sans danger sur les qualités internes

et les secondant; leurs odeurs essentiellement balsamiques et

d’un esprit divertissant réjouissent le cœur et le cerveau

admirablement, charment les idées et les réveillent; elles sont

aussi étonnantes par leur mérite que par leur simplicité; enfin,

c’est un attrait de plus offert aux femmes, et un moyen de

séduction que les hommes peuvent acquérir._

_L’usage journalier de l’Eau dissipe les cuissons occasionnées

par le feu du rasoir; elle préserve également les lèvres de la

gerçure et les maintient rouges; elle efface naturellement à la

longue les taches de rousseur et finit par redonner du ton aux

chairs. Ces effets annoncent toujours en l’homme un équilibre

parfait entre les humeurs, ce qui tend à délivrer les personnes

sujettes à la migraine de cette horrible maladie. Enfin_, l’Eau

Carminative, _qui peut être employée par les femmes dans toutes

leurs toilettes, prévient les affections cutanées en ne gênant

pas la transpiration des tissus, tout en leur communiquant un

velouté persistant._

_S’adresser, franc de port, à_ monsieur CÉSAR BIROTTEAU,

_successeur de Ragon, ancien parfumeur de la reine

Marie-Antoinette, à la Reine des Roses, rue Saint-Honoré, à

Paris, près la place Vendôme._

Le prix du pain de Pâte est de trois livres, et celui de la

bouteille est de six livres.

Monsieur César Birotteau, pour éviter toutes les contrefaçons,

prévient le public que la Pâte est enveloppée d’un papier portant

sa signature, et que les bouteilles ont un cachet incrusté dans

le verre.

Le succès fut dû, sans que César s’en doutât, à Constance qui lui

conseilla d’envoyer l’Eau Carminative et la Pâte des Sultanes par

caisses à tous les parfumeurs de France et de l’étranger, en leur

offrant un gain de trente pour cent, s’ils voulaient prendre ces deux

articles par _grosses_. La Pâte et l’Eau valaient mieux, en réalité

que les cosmétiques analogues et séduisaient les ignorants par la

distinction établie entre les tempéraments: les cinq cents parfumeurs

de France, alléchés par le gain, achetèrent annuellement chez Birotteau

chacun plus de trois cents grosses de Pâte et d’Eau, consommation qui

lui produisit des bénéfices restreints quant à l’article, énormes par

la quantité. César put alors acheter les bicoques et les terrains

du faubourg du Temple, il y bâtit de vastes fabriques et décora

magnifiquement son magasin de la Reine des Roses; son ménage éprouva

les petits bonheurs de l’aisance, et sa femme ne trembla plus autant.

En 1810, madame César prévit une hausse dans les loyers, elle poussa

son mari à se faire principal locataire de la maison où ils occupaient

la boutique et l’entresol, et à mettre leur appartement au premier

étage. Une circonstance heureuse décida Constance à fermer les yeux

sur les folies que Birotteau fit pour elle dans son appartement. Le

parfumeur venait d’être élu juge au tribunal de commerce. Sa probité,

sa délicatesse connue et la considération dont il jouissait lui

valurent cette dignité qui le classa désormais parmi les notables

commerçants de Paris. Pour augmenter ses connaissances, il se leva

dès cinq heures du matin, lut les répertoires de jurisprudence et

les livres qui traitaient des litiges commerciaux. Son sentiment du

juste, sa rectitude, son bon vouloir, qualités essentielles dans

l’appréciation des difficultés soumises aux sentences consulaires, le

rendirent un des juges les plus estimés. Ses défauts contribuèrent

également à sa réputation. En sentant son infériorité, César

subordonnait volontiers ses lumières à celles de ses collègues

flattés d’être si curieusement écoutés par lui: les uns recherchèrent

la silencieuse approbation d’un homme censé profond, en sa qualité

d’écouteur; les autres, enchantés de sa modestie et de sa douceur,

le vantèrent. Les justiciables louèrent sa bienveillance, son esprit

conciliateur, et il fut souvent pris pour arbitre en des contestations

où son bon sens lui suggérait une justice de cadi. Pendant le temps que

durèrent ses fonctions, il sut se composer un langage farci de lieux

communs, semé d’axiomes et de calculs traduits en phrases arrondies qui

doucement débitées sonnaient aux oreilles des gens superficiels comme

de l’éloquence. Il plut ainsi à cette majorité naturellement médiocre,

à perpétuité condamnée aux travaux, aux vues du terre à terre. César

perdit tant de temps au tribunal, que sa femme le contraignit à refuser

désormais ce coûteux honneur.

Vers 1813, grâce à sa constante union et après avoir vulgairement

cheminé dans la vie, ce ménage vit commencer une ère de prospérité que

rien ne semblait devoir interrompre. Monsieur et madame Ragon, leurs

prédécesseurs, leur oncle Pillerault, Roguin le notaire, les Matifat,

droguistes de la rue des Lombards, fournisseurs de la Reine des Roses,

Joseph Lebas, marchand drapier, successeur des Guillaume, au _Chat qui

pelote_, une des lumières de la rue Saint-Denis, le juge Popinot, frère

de madame Ragon, Chiffreville, de la maison Protez et Chiffreville,

monsieur et madame Cochin, employés au Trésor et commanditaires des

Matifat, l’abbé Loraux, confesseur et directeur des gens pieux de cette

coterie, et quelques autres personnes, composaient le cercle de leurs

amis. Malgré les sentiments royalistes de Birotteau, l’opinion publique

était alors en sa faveur, il passait pour être très-riche, quoiqu’il

ne possédât encore que cent mille francs en dehors de son commerce. La

régularité de ses affaires, son exactitude, son habitude de ne rien

devoir, de ne jamais escompter son papier et de prendre au contraire

des valeurs sûres à ceux auxquels il pouvait être utile, son obligeance

lui méritaient un crédit énorme. Il avait d’ailleurs réellement gagné

beaucoup d’argent; mais ses constructions et ses fabriques en avaient

beaucoup absorbé. Puis sa maison lui coûtait près de vingt mille

francs par an. Enfin l’éducation de Césarine, fille unique idolâtrée

par Constance autant que par lui, nécessitait de fortes dépenses. Ni

le mari ni la femme ne regardaient à l’argent quand il s’agissait de

faire plaisir à leur fille dont ils n’avaient pas voulu se séparer.

Imaginez les jouissances du pauvre paysan parvenu, quand il entendait

sa charmante Césarine répétant au piano une sonate de Steibelt ou

chantant une romance; quand il la voyait écrire correctement la langue

française, lire Racine père et fils, lui en expliquer les beautés,

dessiner un paysage ou faire une sépia! revivre dans une fleur si

belle, si pure, qui n’avait pas encore quitté la tige maternelle, un

ange enfin dont les grâces naissantes, dont les premiers développements

avaient été passionnément suivis, admirés! une fille unique, incapable

de mépriser son père ou de se moquer de son défaut d’instruction,

tant elle était vraiment _jeune fille_. En venant à Paris, César

savait lire, écrire et compter, mais son instruction en était restée

là, sa vie laborieuse l’avait empêché d’acquérir des idées et des

connaissances étrangères au commerce de la parfumerie. Mêlé constamment

à des gens à qui les sciences, les lettres étaient indifférentes, et

dont l’instruction n’embrassait que des spécialités; n’ayant pas de

temps pour se livrer à des études élevées, le parfumeur devint un homme

pratique. Il épousa forcément le langage, les erreurs, les opinions

du bourgeois de Paris qui admire Molière, Voltaire et Rousseau sur

parole, qui achète leurs œuvres sans les lire; qui soutient que l’on

doit dire _ormoire_, parce que les femmes serraient dans ces meubles

leur _or_ et leurs robes autrefois presque toujours en moire, et que

l’on a dit par corruption _armoire_. Pottier, Talma, mademoiselle Mars,

étaient dix fois millionnaires et ne vivaient pas comme les autres

humains: le grand tragédien mangeait de la chair crue, mademoiselle

Mars faisait parfois fricasser des perles, pour imiter une célèbre

actrice égyptienne. L’Empereur avait dans ses gilets des poches en

cuir pour pouvoir prendre son tabac par poignées, il montait à cheval

au grand galop l’escalier de l’orangerie de Versailles. Les écrivains,

les artistes mouraient à l’hôpital par suite de leurs originalités;

ils étaient tous athées, il fallait bien se garder de les recevoir

chez soi. Joseph Lebas citait avec effroi l’histoire du mariage de

sa belle-sœur Augustine avec le peintre Sommervieux. Les astronomes

vivaient d’araignées. Ces points lumineux de leurs connaissances en

langue française, en art dramatique, en politique, en littérature, en

science, expliquent la portée de ces intelligences bourgeoises. Un

poète, qui passe rue des Lombards, peut en y sentant quelques parfums

rêver l’Asie; il admire des danseuses dans une chauderie en respirant

du vétiver; frappé par l’éclat de la cochenille, il y retrouve les

poèmes brahamiques, les religions et leurs castes; en se heurtant

contre l’ivoire brut, il monte sur le dos des éléphants, dans une

cage de mousseline, et y fait l’amour comme le roi de Lahore. Mais le

petit commerçant ignore d’où viennent et où croissent les produits sur

lesquels il opère. Birotteau parfumeur ne savait pas un iota d’histoire

naturelle ni de chimie. En regardant Vauquelin comme un grand homme,

il le considérait comme une exception, il était de la force de cet

épicier retiré qui résumait ainsi une discussion sur la manière de

faire venir le thé:--Le thé ne vient que de deux manières, _par

caravane_ ou _par le Havre_, dit-il d’un air finaud. Selon Birotteau,

l’aloès et l’opium ne se trouvaient que rue des Lombards. L’eau de

rose prétendue de Constantinople se faisait, comme l’eau de Cologne à

Paris. Ces noms de lieux étaient des bourdes inventées pour plaire aux

Français qui ne peuvent supporter les choses de leur pays. Un marchand

français devait dire sa découverte anglaise, afin de lui donner de la

vogue, comme en Angleterre un droguiste attribue la sienne à la France.

Néanmoins, César ne pouvait jamais être entièrement sot ni bête: la

probité, la bonté jetaient sur les actes de sa vie un reflet qui les

rendait respectables, car une belle action fait accepter toutes les

ignorances possibles. Son constant succès lui donna de l’assurance. A

Paris, l’assurance est acceptée pour le pouvoir dont elle est le signe.

L’ayant apprécié durant les trois premières années de leur mariage, sa

femme fut en proie à des transes continuelles: elle représentait dans

cette union la partie sagace et prévoyante, le doute, l’opposition, la

crainte; comme César y représentait l’audace, l’ambition, l’action,

le bonheur inouï de la fatalité. Malgré les apparences, le marchand

était trembleur, tandis que sa femme avait en réalité de la patience

et du courage. Ainsi un homme pusillanime, médiocre, sans instruction,

sans idées, sans connaissances, sans caractère, et qui ne devait point

réussir sur la place la plus glissante du monde, arriva, par son esprit

de conduite, par le sentiment du juste, par la bonté d’une âme vraiment

chrétienne, par amour pour la seule femme qu’il eût possédée, à passer

pour un homme remarquable, courageux et plein de résolution. Le public

ne voyait que les résultats. Hors Pillerault et le juge Popinot,

les personnes de sa société, ne le voyant que superficiellement,

ne pouvaient le juger; d’ailleurs, les vingt ou trente amis qui se

réunissaient entre eux disaient les mêmes niaiseries, répétaient les

mêmes lieux communs, se regardaient tous comme des gens supérieurs

dans leur partie. Les femmes faisaient assaut de bons dîners et de

toilettes; chacune d’elles avait tout dit en disant un mot de mépris

sur son mari; madame Birotteau seule avait le bon sens de traiter le

sien avec honneur et respect en public: elle voyait en lui l’homme

qui, malgré ses secrètes incapacités, avait gagné leur fortune, et

dont elle partageait la considération. Seulement, elle se demandait

parfois ce qu’était le monde, si tous les hommes prétendus supérieurs

ressemblaient à son mari. Sa conduite ne contribuait pas peu à

maintenir l’estime respectueuse accordée au marchand dans un pays où

les femmes sont assez portées à déconsidérer leurs maris et à s’en

plaindre.

Les premiers jours de l’année 1814, si fatale à la France impériale,

furent signalés chez eux par deux événements peu marquants dans tout

autre ménage, mais de nature à impressionner des âmes simples comme

celles de César et de sa femme, qui, en jetant les yeux sur leur passé,

n’y trouvaient que des émotions douces. Ils avaient pris pour premier

commis un jeune homme de vingt-deux ans, nommé Ferdinand du Tillet. Ce

garçon, qui sortait d’une maison de parfumerie où l’on avait refusé de

l’intéresser dans les bénéfices, et qui passait pour un génie, se remua

beaucoup pour entrer à la Reine des Roses, dont les êtres, les forces

et les mœurs intérieures lui étaient connus. Birotteau l’accueillit et

lui donna mille francs d’appointements, avec l’intention d’en faire son

successeur. Ferdinand eut sur les destinées de cette famille une si

grande influence, qu’il est nécessaire d’en dire quelques mots.

D’abord, il se nommait simplement Ferdinand, son nom de famille. Cette

anonymie lui parut un immense avantage au moment où Napoléon pressa

les familles pour y trouver des soldats. Il était cependant né quelque

part, par le fait de quelque cruelle et voluptueuse fantaisie. Voici

le peu de renseignements recueillis sur son état civil. En 1793, une

pauvre fille du Tillet, petit endroit situé près des Andelys, était

venue accoucher nuitamment dans le jardin du desservant de l’église

du Tillet, et s’alla noyer après avoir frappé aux volets. Le bon

prêtre recueillit l’enfant, lui donna le nom du saint inscrit au

calendrier ce jour-là, le nourrit et l’éleva comme son enfant. Le

curé mourut en 1804, sans laisser une succession assez opulente pour

suffire à l’éducation qu’il avait commencée. Ferdinand, jeté dans

Paris, y mena une existence de flibustier dont les hasards pouvaient

le mener à l’échafaud ou à la fortune, au barreau, dans l’armée, au

commerce, à la domesticité. Ferdinand, obligé de vivre en vrai Figaro,

devint commis-voyageur, puis commis parfumeur à Paris, où il revint

après avoir parcouru la France, étudié le monde, et pris son parti

d’y réussir à tout prix. En 1813, il jugea nécessaire de constater

son âge et de se donner un état civil, en requérant au tribunal des

Andelys un jugement qui fît passer son acte de baptême des registres du

presbytère sur ceux de la mairie, et il y obtint une rectification en

demandant qu’on y insérât le nom de du Tillet, sous lequel il s’était

fait connaître, autorisé par le fait de son exposition dans la commune.

Sans père ni mère, sans autre tuteur que le procureur impérial, seul

dans le monde, ne devant de comptes à personne, il traita la Société de

Turc à More en la trouvant marâtre: il ne connut d’autre guide que son

intérêt, et tous les moyens de fortune lui semblèrent bons. Ce Normand,

armé de capacités dangereuses, joignait à son envie de parvenir les

âpres défauts reprochés à tort ou à raison aux natifs de sa province.

Des manières patelines faisaient passer son esprit chicanier, car

c’était le plus rude ferrailleur judiciaire; mais s’il contestait

audacieusement le droit d’autrui, il ne cédait rien sur le sien; il

prenait son adversaire par le temps, il le lassait par une inflexible

volonté. Son principal mérite consistait en celui des Scapins de la

vieille comédie: il possédait leur fertilité de ressources, leur

adresse à côtoyer l’injuste, leur démangeaison de prendre ce qui

était bon à garder. Enfin il comptait appliquer à son indigence le

mot que l’abbé Terray disait au nom de l’État, quitte à devenir plus

tard honnête homme. Il avait une activité passionnée, une intrépidité

militaire à demander à tout le monde une bonne comme une mauvaise

action, en justifiant sa demande par la théorie de l’intérêt personnel.

Il méprisait trop les hommes en les croyant tous corruptibles, il était

trop peu délicat sur le choix des moyens en les trouvant tous bons, il

regardait trop fixement le succès et l’argent comme l’absolution du

mécanisme moral pour ne pas réussir tôt ou tard. Un pareil homme, placé

entre le bagne et des millions, devait être vindicatif, absolu, rapide

dans ses déterminations, mais dissimulé comme un Cromwell qui voulait

couper la tête à la Probité. Sa profondeur était cachée sous un esprit

railleur et léger. Simple commis parfumeur, il ne mettait point de

bornes à son ambition; il avait embrassé la Société par un coup d’œil

haineux en se disant:--Tu seras à moi! il s’était juré à lui-même de ne

se marier qu’à quarante ans. Il se tint parole.

Au physique, Ferdinand était un jeune homme élancé, de taille agréable

et de manières mixtes qui lui permettaient de prendre au besoin le

diapason de toutes les sociétés. Sa figure chafouine plaisait à la

première vue; mais plus tard, en le pratiquant, on y surprenait des

expressions étranges qui se peignent à la surface des gens mal avec

eux-mêmes, ou dont la conscience grogne à certaines heures. Son teint

très-ardent sous la peau molle des Normands avait une couleur aigre.

Le regard de ses yeux vairons doublés d’une feuille d’argent était

fuyant, mais terrible quand il l’arrêtait droit sur sa victime. Sa

voix semblait éteinte comme celle d’un homme qui a long-temps parlé.

Ses lèvres minces ne manquaient pas de grâce; mais son nez pointu,

son front légèrement bombé trahissaient un défaut de race. Enfin ses

cheveux, d’une coloration semblable à celle des cheveux teints en noir,

indiquaient un métis social qui tirait son esprit d’un grand seigneur

libertin, sa bassesse d’une paysanne séduite, ses connaissances d’une

éducation inachevée, et ses vices de son état d’abandon.

La Comédie humaine - Volume 10. Scènes de la vie parisienne - Tome 02 · 第 21 / 44 段