quelque chose qui clocherait chez elle? Écoute-moi, garçon, faut pas
trop faire le mystérieux avec moi, je suis quasi de la famille, voilà
vingt-cinq ans que je connais ton oncle Ragon. Je suis entré chez lui
en gros souliers ferrés, arrivant de mon village. Quoique l’endroit
s’appelle _les Trésorières_, j’avais pour toute fortune un louis d’or
que m’avait donné ma marraine, feu madame la marquise d’Uxelles, une
parente à monsieur le duc et madame la duchesse de Lenoncourt, qui sont
de nos pratiques. Aussi ai-je prié tous les dimanches pour elle et pour
toute sa famille; j’envoie en Touraine à sa nièce, madame de Mortsauf,
toutes ses parfumeries. Il me vient toujours des pratiques par eux,
comme, par exemple, monsieur de Vandenesse, qui prend pour douze cents
francs par an. On ne serait pas reconnaissant par bon cœur, on devrait
l’être par calcul: mais je te veux du bien sans arrière-pensée et pour
toi.
--Ah! monsieur, vous aviez, si vous me permettez de vous le dire, une
fière caboche!
--Non, mon garçon, non, cela ne suffit point. Je ne dis pas que
ma caboche n’en vaille pas une autre, mais j’avais de la probité,
_mordicus_! mais j’ai eu de la conduite, mais je n’ai jamais aimé que
ma femme. L’amour est un fameux _véhicule_, un mot heureux qu’a employé
hier monsieur de Villèle à la tribune.
--L’amour! dit Popinot. Oh! monsieur, est-ce que.....
--Tiens, tiens, voilà le père Roguin qui vient à pied par le haut de la
place Louis XV, à huit heures. Qu’est-ce que le bonhomme fait donc là?
se dit César en oubliant Anselme Popinot et l’huile de noisette.
Les suppositions de sa femme lui revinrent à la mémoire, et, au lieu
d’entrer dans le jardin des Tuileries, Birotteau s’avança vers le
notaire pour le rencontrer. Anselme suivit son patron à distance, sans
pouvoir s’expliquer le subit intérêt qu’il prenait à une chose en
apparence si peu importante; mais très-heureux des encouragements qu’il
trouvait dans le dire de César sur ses souliers ferrés, son louis d’or
et l’amour.
Roguin, grand et gros homme bourgeonné, le front très-découvert, à
cheveux noirs, ne manquait pas jadis de physionomie; il avait été
audacieux et jeune, car de petit-clerc il était devenu notaire; mais,
en ce moment, son visage offrait, aux yeux d’un habile observateur,
les tiraillements, les fatigues de plaisirs cherchés. Lorsqu’un homme
se plonge dans la fange des excès, il est difficile que sa figure ne
soit pas fangeuse en quelque endroit; aussi les contours des rides, la
chaleur du teint étaient-ils, chez Roguin, sans noblesse; au lieu de
cette lueur pure qui flambe sous les tissus des hommes contenus et leur
imprime une fleur de santé, l’on entrevoyait chez lui l’impureté d’un
sang fouetté par des efforts contre lesquels regimbe le corps. Son nez
était ignoblement retroussé, comme celui des gens chez lesquels les
humeurs, en prenant la route de cet organe, produisent une infirmité
secrète qu’une vertueuse reine de France croyait naïvement être un
malheur commun à l’espèce, n’ayant jamais approché d’autre homme que
le roi d’assez près pour reconnaître son erreur. En prisant beaucoup
de tabac d’Espagne, Roguin avait cru dissimuler son incommodité, il
en avait augmenté les inconvénients qui furent la principale cause de
ses malheurs. N’est-ce pas une flatterie sociale un peu trop prolongée
que de toujours peindre les hommes sous de fausses couleurs, et de ne
pas révéler quelques-uns des vrais principes de leurs vicissitudes, si
souvent causées par la maladie? Le mal physique, considéré dans ses
ravages moraux, examiné dans ses influences sur le mécanisme de la vie,
a peut-être été jusqu’ici trop négligé par les historiens des mœurs.
Madame César avait bien deviné le secret du ménage. Dès la première
nuit de ses noces, la charmante fille unique du banquier Chevrel
avait conçu pour le pauvre notaire une insurmontable antipathie, et
voulut aussitôt requérir le divorce. Trop heureux d’avoir une femme
riche de cinq cent mille francs sans compter les espérances, Roguin
avait supplié sa femme de ne pas intenter une action en divorce, en
la laissant libre et se soumettant à toutes les conséquences d’un
pareil pacte. Madame Roguin, devenue souveraine maîtresse, se conduisit
avec son mari comme une courtisane avec un vieil amant. Roguin trouva
bientôt sa femme trop chère, et, comme beaucoup de maris parisiens,
il eut un second ménage en ville. D’abord contenue dans de sages
bornes, cette dépense fut médiocre. Primitivement, Roguin rencontra,
sans grands frais, des grisettes très-heureuses de sa protection;
mais, depuis trois ans, il était rongé par une de ces indomptables
passions qui envahissent les hommes entre cinquante et soixante ans,
et que justifiait l’une des plus magnifiques créatures de ce temps,
connue dans les fastes de la prostitution sous le sobriquet de la
belle Hollandaise, car elle allait retomber dans ce gouffre où sa
mort l’illustra. Elle avait été jadis amenée de Bruges à Paris par un
des clients de Roguin, qui, forcé de partir par suite des événements
politiques, lui en fit présent en 1815. Le notaire avait acheté pour sa
belle une petite maison aux Champs-Élysées, l’avait richement meublée
et s’était laissé entraîner à satisfaire les coûteux caprices de
cette femme, dont les profusions absorbèrent sa fortune. L’air sombre
empreint sur la physionomie de Roguin, et qui se dissipa quand il vit
son client, tenait à des événements mystérieux où se trouvaient les
secrets de la fortune si rapidement faite par du Tillet. Le plan formé
par du Tillet changea dès le premier dimanche où il put observer chez
son patron la situation respective de monsieur et madame Roguin. Il
était venu moins pour séduire madame César que pour se faire offrir
la main de Césarine en dédommagement d’une passion rentrée, et il
eut d’autant moins de peine à renoncer à ce mariage qu’il avait cru
César riche et le trouvait pauvre. Il espionna le notaire, s’insinua
dans sa confiance, se fit présenter chez la belle Hollandaise, y
étudia dans quels termes elle était avec Roguin, et apprit qu’elle
menaçait de remercier son amant s’il lui rognait son luxe. La belle
Hollandaise était de ces femmes folles qui ne s’inquiètent jamais d’où
vient l’argent ni comment il s’acquiert, et qui donneraient une fête
avec les écus d’un parricide. Elle ne pensait jamais le lendemain à
la veille. Pour elle, l’avenir était son après-dîner, et la fin du
mois l’éternité, même quand elle avait des mémoires à payer. Charmé
de rencontrer un premier levier, du Tillet commença par obtenir de la
belle Hollandaise qu’elle aimât Roguin pour trente mille francs par
an au lieu de cinquante mille, service que les vieillards passionnés
oublient rarement. Après un souper très-aviné, Roguin s’ouvrit à du
Tillet sur sa crise financière. Ses immeubles étant absorbés par
l’hypothèque légale de sa femme, il avait été conduit par sa passion à
prendre dans les fonds de ses clients une somme déjà supérieure à la
moitié de sa charge. Quand le reste serait dévoré, l’infortuné Roguin
se brûlerait la cervelle, car il croyait diminuer l’horreur de la
faillite en imposant la pitié publique. Du Tillet aperçut une fortune
rapide et sûre qui brilla comme un éclair dans la nuit de l’ivresse,
il rassura Roguin et le paya de sa confiance en lui faisant tirer ses
pistolets en l’air.
--En se hasardant ainsi, lui dit-il, un homme de votre portée ne doit
pas se conduire comme un sot et marcher à tâtons, mais opérer hardiment.
Il lui conseilla de prendre dès à présent une forte somme, de la lui
confier pour être jouée avec audace dans une partie quelconque, à
la Bourse, ou dans quelque spéculation choisie entre les mille qui
s’entreprenaient alors. En cas de gain, ils fonderaient à eux deux
une maison de banque où l’on tirerait parti des dépôts, et dont les
bénéfices lui serviraient à contenter sa passion. Si la chance tournait
contre eux, Roguin irait vivre à l’étranger au lieu de se tuer, parce
que _son_ du Tillet lui serait fidèle jusqu’au dernier sou. C’était
une corde à portée de main pour un homme qui se noyait, et Roguin
ne s’aperçut pas que le commis parfumeur la lui passait autour du
cou. Maître du secret de Roguin, du Tillet s’en servit pour établir
à la fois son pouvoir sur la femme, sur la maîtresse et sur le mari.
Prévenue d’un désastre qu’elle était loin de soupçonner, madame Roguin
accepta les soins de du Tillet, qui sortit alors de chez le parfumeur,
sûr de son avenir. Il n’eut pas de peine à convaincre la maîtresse
de risquer une somme, afin de ne jamais être obligée de recourir à
la prostitution s’il lui arrivait quelque malheur. La femme régla
ses affaires, amassa promptement un petit capital, et le remit à un
homme en qui son mari se fiait, car le notaire donna d’abord cent
mille francs à son complice. Placé près de madame Roguin de manière à
transformer les intérêts de cette belle femme en affection, du Tillet
sut lui inspirer la plus violente passion. Ses trois commanditaires lui
constituèrent naturellement une part; mais, mécontent de cette part,
il eut l’audace, en les faisant jouer à la Bourse, de s’entendre avec
un adversaire qui lui rendait le montant des pertes supposées, car il
joua pour ses clients et pour lui-même. Aussitôt qu’il eut cinquante
mille francs, il fut sûr de faire une grande fortune; il porta le
coup d’œil d’aigle qui le caractérise dans les phases où se trouvait
alors la France: il joua la baisse pendant la campagne de France, et
la hausse au retour des Bourbons. Deux mois après la rentrée de Louis
XVIII, madame Roguin possédait deux cent mille francs, et du Tillet
cent mille écus. Le notaire, aux yeux de qui ce jeune homme était un
ange, avait rétabli l’équilibre dans ses affaires. La belle Hollandaise
dissipait tout, elle était la proie d’un infâme cancer, nommé Maxime de
Trailles, ancien page de l’empereur. Du Tillet découvrit le véritable
nom de cette fille en faisant un acte avec elle. Elle se nommait Sarah
Gobseck. Frappé de la coïncidence de ce nom avec celui d’un usurier
dont il avait entendu parler, il alla chez ce vieil escompteur, la
providence des enfants de famille, afin de reconnaître jusqu’où
pourrait aller sur lui le crédit de sa parente. Le Brutus des usuriers
fut implacable pour sa petite-nièce, mais du Tillet sut lui plaire en
se posant comme le banquier de Sarah, et comme ayant des fonds à faire
mouvoir. La nature normande et la nature usurière se convinrent l’une
à l’autre. Gobseck se trouvait avoir besoin d’un homme jeune et habile
pour surveiller une petite opération à l’étranger.
Un Auditeur au Conseil d’État, surpris par le retour des Bourbons,
avait eu l’idée, pour se bien mettre en cour, d’aller en Allemagne
racheter les titres des dettes contractées par les princes pendant
leur émigration. Il offrait les bénéfices de cette affaire, pour lui
purement politique, à ceux qui lui donneraient les fonds nécessaires.
L’usurier ne voulait lâcher les sommes qu’au fur et à mesure de l’achat
des créances, et les faire examiner par un fin représentant. Les
usuriers ne se fient à personne, ils veulent des garanties; auprès
d’eux, l’occasion est tout: de glace quand ils n’ont pas besoin d’un
homme, ils sont patelins et disposés à la bienfaisance quand leur
utilité s’y trouve. Du Tillet connaissait le rôle immense sourdement
joué sur la place de Paris par les Werbrust et Gigonnet, escompteurs
du commerce des rues Saint-Denis et Saint-Martin, par Palma, banquier
du faubourg Poissonnière, presque toujours intéressés avec Gobseck. Il
offrit donc une caution pécuniaire en se faisant accorder un intérêt
et en exigeant que ces messieurs employassent dans leur commerce
d’argent les fonds qu’il leur déposerait: il se préparait ainsi des
appuis. Il accompagna monsieur Clément Chardin des Lupeaulx dans un
voyage en Allemagne qui dura pendant les Cent-Jours, et revint à la
seconde restauration, ayant plus augmenté les éléments de sa fortune
que sa fortune elle-même. Il était entré dans les secrets des plus
habiles calculateurs de Paris, il avait conquis l’amitié de l’homme
dont il était le surveillant, car cet habile escamoteur lui avait
mis à nu les ressorts et la jurisprudence de la haute politique. Du
Tillet était un de ces esprits qui entendent à demi-mot, il acheva
de se former pendant ce voyage. Au retour, il retrouva madame Roguin
fidèle. Quant au pauvre notaire, il attendait Ferdinand avec autant
d’impatience qu’en témoignait sa femme, la belle Hollandaise l’avait
de nouveau ruiné. Du Tillet questionna la belle Hollandaise, et ne
retrouva pas une dépense équivalente aux sommes dissipées. Du Tillet
découvrit alors le secret que Sarah Gobseck lui avait si soigneusement
caché, sa folle passion pour Maxime de Trailles, dont les débuts dans
sa carrière de vices et de débauche annonçaient ce qu’il fut, un de ces
garnements politiques nécessaires à tout bon gouvernement, et que le
jeu rendait insatiable. En faisant cette découverte, du Tillet comprit
l’insensibilité de Gobseck pour sa petite-nièce. Dans ces conjectures,
le banquier du Tillet, car il devint banquier, conseilla fortement à
Roguin de garder une poire pour la soif, en embarquant ses clients
les plus riches dans une affaire où il pourrait se réserver de fortes
sommes, s’il était contraint à faillir en recommençant le jeu de la
Banque. Après des _hauts_ et des _bas_, profitables seulement à du
Tillet et à madame Roguin, le notaire entendit enfin sonner l’heure
de sa _déconfiture_. Son agonie fut alors exploitée par son meilleur
ami. Du Tillet inventa la spéculation relative aux terrains situés
autour de la Madeleine. Naturellement les cent mille francs déposés
par Birotteau chez Roguin, en attendant un placement, furent remis à
du Tillet qui, voulant perdre le parfumeur, fit comprendre à Roguin
qu’il courait moins de dangers à prendre dans ses filets ses amis
intimes.--Un ami, lui dit-il, conserve des ménagements jusque dans
sa colère. Peu de personnes savent aujourd’hui combien peu valait à
cette époque une toise de terrain autour de la Madeleine, mais ces
terrains allaient nécessairement être vendus au-dessus de leur valeur
momentanée à cause de l’obligation où l’on serait d’aller trouver des
propriétaires qui profiteraient de l’occasion; or du Tillet voulait
être à portée de recueillir les bénéfices sans supporter les pertes
d’une spéculation à long terme. En d’autres termes, son plan consistait
à tuer l’affaire pour s’adjuger un cadavre qu’il savait pouvoir
raviver. En semblable occurrence, les Gobseck, les Palma, les Werbrust
et Gigonnet se prêtaient mutuellement la main; mais du Tillet n’était
pas assez intime avec eux pour leur demander leur aide; d’ailleurs il
voulait si bien cacher son bras tout en conduisant l’affaire, qu’il
pût recueillir les profits du vol sans en avoir la honte; il sentit
donc la nécessité d’avoir à lui l’un de ces mannequins vivants nommés
dans la langue commerciale _hommes de paille_. Son joueur supposé de
la Bourse lui parut propre à devenir son âme damnée, et il entreprit
sur les droits divins en créant un homme. D’un ancien commis-voyageur,
sans moyens ni capacité, excepté celle de parler indéfiniment sur toute
espèce de sujet en ne disant rien, sans sou ni maille, mais pouvant
comprendre un rôle et le jouer sans compromettre la pièce; plein de
l’honneur le plus rare, c’est-à-dire capable de garder un secret et
de se laisser déshonorer au profit de son commettant, du Tillet fit
un banquier qui montait et dirigeait les plus grandes entreprises,
le chef de la maison Claparon. La destinée de Charles Claparon était
d’être un jour livré aux juifs et aux pharisiens, si les affaires
lancées par du Tillet exigeaient une faillite, et Claparon le savait.
Mais, pour un pauvre diable qui se promenait mélancoliquement sur les
boulevards avec un avenir de quarante sous dans sa poche quand son
camarade du Tillet le rencontra, les petites parts qui devaient lui
être abandonnées dans chaque affaire furent un Eldorado. Ainsi son
amitié, son dévouement pour du Tillet corroborés d’une reconnaissance
irréfléchie, excités par les besoins d’une vie libertine et décousue,
lui faisaient dire _amen_ à tout. Puis, après avoir vendu son honneur,
il le vit risquer avec tant de prudence, qu’il finit par s’attacher
à son ancien camarade, comme un chien à son maître. Claparon était
un caniche fort laid, mais toujours prêt à faire le saut de Curtius.
Dans la combinaison actuelle, il devait représenter une moitié des
acquéreurs des terrains comme César Birotteau représenterait l’autre.
Les valeurs que Claparon recevrait de Birotteau seraient escomptées
par un des usuriers de qui du Tillet pouvait emprunter le nom, pour
précipiter Birotteau dans les abîmes d’une faillite, quand Roguin lui
enlèverait ses fonds. Les syndics de la faillite agiraient au gré
des inspirations de du Tillet qui, possesseur des écus donnés par le
parfumeur et son créancier sous différents noms, ferait liciter les
terrains et les achèterait pour la moitié de leur valeur en payant avec
les fonds de Roguin et le dividende de la faillite. Le notaire trempait
dans ce plan en croyant avoir une bonne part des précieuses dépouilles
du parfumeur et de ses co-intéressés; mais l’homme à la discrétion
duquel il se livrait devait se faire et se fit la part du lion. Roguin,
ne pouvant poursuivre du Tillet devant aucun tribunal, fut heureux de
l’os à ronger qui lui fut jeté, de mois en mois, au fond de la Suisse
où il trouva des beautés au rabais. Les circonstances, et non une
méditation d’auteur tragique inventant une intrigue, avaient engendré
cet horrible plan. La haine sans désir de vengeance est un grain tombé
sur du granit; la vengeance vouée à César, par du Tillet, était donc
un des mouvements les plus naturels, ou il faut nier la querelle des
anges maudits et des anges de lumière. Du Tillet ne pouvait sans de
grands inconvénients assassiner le seul homme dans Paris qui le savait
coupable d’un vol domestique, mais il pouvait le jeter dans la boue
et l’annihiler au point de rendre son témoignage impossible. Pendant
long-temps sa vengeance avait germé dans son cœur sans fleurir, car
les gens les plus haineux font à Paris très-peu de plans, la vie y est
trop rapide, trop remuée; il y a trop d’accidents imprévus; mais aussi
ces perpétuelles oscillations, en ne permettant pas la préméditation,
servent une pensée tapie au fond du cœur qui guette leurs chances
fluviatiles. Quand Roguin avait fait sa confidence à du Tillet, le
commis y entrevit vaguement la possibilité de détruire César, et il
ne s’était pas trompé. Sur le point de quitter son idole, le notaire
buvait le reste de son philtre dans la coupe cassée, il allait tous
les jours aux Champs-Élysées et revenait chez lui de grand matin.
Ainsi la défiante madame César avait raison. Dès qu’un homme se résout
à jouer le rôle que du Tillet avait donné à Roguin, il acquiert les
talents du plus grand comédien, il a la vue d’un lynx et la pénétration
d’un voyant, il sait magnétiser sa dupe; aussi le notaire avait-il
aperçu Birotteau long-temps avant que Birotteau ne le vît, et quand le
parfumeur le regarda, il lui tendait déjà la main de loin.
--Je viens d’aller recevoir le testament d’un grand personnage qui n’a
pas huit jours à vivre, dit-il de l’air le plus naturel du monde; mais
l’on m’a traité comme un médecin de village, on m’a envoyé chercher en
voiture, et je reviens à pied.
Ces paroles dissipèrent un léger nuage de défiance qui avait obscurci
le front du parfumeur, et que Roguin entrevit; aussi le notaire se
garda-t-il bien de parler de l’affaire des terrains le premier, car il
voulait porter le dernier coup à sa victime.
--Après les testaments, les contrats de mariage, dit Birotteau, voilà
la vie. Et à propos de cela, quand épousons-nous la Madeleine? Hé! hé!
papa Roguin, ajouta-t-il en lui tapant sur le ventre.
Entre hommes la prétention des plus chastes bourgeois est de paraître
égrillards.
--Mais si ce n’est pas aujourd’hui, répondit le notaire d’un air
diplomatique, ce ne sera jamais. Nous craignons que l’affaire ne
s’ébruite, je suis déjà vivement pressé par deux de mes plus riches
clients qui veulent se mettre dans cette spéculation. Aussi est-ce
à prendre ou à laisser. Passé midi, je dresserai les actes et vous
n’aurez la faculté d’y être que jusqu’à une heure. Adieu. Je vais
précisément lire les minutes que Xandrot a dû me dégrossir pendant
cette nuit.
--Eh! bien, c’est fait, vous avez ma parole, dit Birotteau en courant
après le notaire et lui frappant dans la main. Prenez les cent mille
francs qui devaient servir à la dot de ma fille.
--Bien, dit Roguin en s’éloignant.
Pendant l’instant que Birotteau mit à revenir auprès du petit Popinot,
il éprouva dans ses entrailles une chaleur violente, son diaphragme se
contracta, ses oreilles tintèrent.
--Qu’avez-vous, monsieur? lui demanda le commis en voyant à son maître
le visage pâle.
--Ah! mon garçon, je viens de conclure par un seul mot une grande
affaire, personne n’est maître de ses émotions en pareil cas.
D’ailleurs tu n’y es pas étranger. Aussi, t’ai-je amené ici pour y
causer plus à l’aise, personne ne nous écoutera. Ta tante est gênée, à
quoi donc a-t-elle perdu son argent? dis-le-moi.
--Monsieur, mon oncle et ma tante avaient leurs fonds chez monsieur de
Nucingen, ils ont été forcés de prendre en remboursement des actions
dans les mines de Wortschin qui ne donnent pas encore de dividende, et
il est difficile à leur âge de vivre d’espérance.
--Mais avec quoi vivent-ils?
--Ils m’ont fait le plaisir d’accepter mes appointements.
--Bien, bien, Anselme, dit le parfumeur en laissant voir une larme qui
roula dans ses yeux, tu es digne de l’attachement que je te porte.
Aussi vas-tu recevoir une haute récompense de ton application à mes
affaires.
En disant ces paroles, le négociant grandissait autant à ses propres
yeux qu’à ceux de Popinot; il y mit cette bourgeoise et naïve emphase,
expression de sa supériorité postiche.
--Quoi! vous auriez deviné ma passion pour...
--Pour qui? dit le parfumeur.
--Pour mademoiselle Césarine.
--Ah! garçon, tu es bien hardi, s’écria Birotteau. Mais garde bien ton
secret, je te promets de l’oublier, et tu sortiras de chez moi demain.
Je ne t’en veux pas; à ta place, diable! diable! j’en aurais fait tout
autant. Elle est si belle!
--Ah, monsieur! dit le commis qui sentait sa chemise mouillée tant il
se tressuait.
--Mon garçon, cette affaire n’est pas l’affaire d’un jour: Césarine
est sa maîtresse, et sa mère a ses idées. Ainsi rentre en toi-même,
essuie tes yeux, tiens ton cœur en bride, et n’en parlons jamais. Je
ne rougirais pas de t’avoir pour gendre: neveu de monsieur Popinot,
juge au tribunal de première instance; neveu des Ragon, tu as le droit
de faire ton chemin tout comme un autre: mais il y a des _mais_,
des _car_, des _si_! Quel diable de chien me lâches-tu là dans une
conversation d’affaire! Tiens, assieds-toi sur cette chaise, et que
l’amoureux fasse place au commis. Popinot, es-tu homme de cœur? dit-il
en regardant son commis. Te sens-tu le courage de lutter avec plus fort
que toi, de te battre corps à corps?...
--Oui, monsieur.
--De soutenir un combat long, dangereux...
--De quoi s’agit-il?
--De couler l’huile de Macassar! dit Birotteau, se dressant en pied
comme un héros de Plutarque. Ne nous abusons pas, l’ennemi est fort,
bien campé, redoutable. L’huile de Macassar a été rondement menée.
La conception est habile. Les fioles carrées ont l’originalité de la
forme. Pour mon projet, j’ai pensé à faire les nôtres triangulaires;
mais je préférerais, après de mûres réflexions, de petites bouteilles
de verre mince clissées en roseau; elles auraient un air mystérieux, et
le consommateur aime tout ce qui l’intrigue.
--C’est coûteux, dit Popinot. Il faudrait tout établir au meilleur
marché possible, afin de faire de fortes remises aux détaillants.
--Bien, mon garçon, voilà les vrais principes. Songes-y bien,
l’huile de Macassar se défendra! elle est spécieuse, elle a un
nom séduisant. On la présente comme une importation étrangère, et
nous aurons le malheur d’être de notre pays. Voyons, Popinot, te
sens-tu de force à tuer Macassar? D’abord tu l’emporteras dans les
expéditions d’outre-mer: il paraît que Macassar est réellement aux
Indes, il est plus naturel alors d’envoyer le produit français aux
Indiens que de leur renvoyer ce qu’ils sont censés nous fournir. A toi
les pacotilleurs! Mais il faut lutter à l’étranger, lutter dans les
départements! Or l’huile de Macassar a été bien affichée, il ne faut
pas se déguiser sa puissance, elle est poussée, le public la connaît.
--Je la coulerai, s’écria Popinot l’œil en feu.
--Avec quoi? lui dit Birotteau. Voilà bien l’ardeur des jeunes gens.
Écoute-moi donc jusqu’au bout.
Anselme se mit comme un soldat au port d’armes devant un maréchal de
France.