--Je l’espère, répondit le marquis; mais j’attendrai que mon plus

jeune fils ait fini ses études, et que le caractère de mes enfants

soit entièrement formé, avant de les introduire dans le monde et près

de leur mère; d’ailleurs, après leur avoir donné la solide instruction

qu’ils possèdent, je veux la compléter en les faisant voyager dans

les capitales de l’Europe, afin de leur faire voir les hommes et les

choses, et les habituer à parler les langues qu’ils ont apprises.

Monsieur, dit-il en faisant asseoir le juge dans le salon, je ne

pouvais vous entretenir de la publication sur la Chine devant un vieil

ami de ma famille, le comte de Nouvion, revenu de l’émigration sans

aucune espèce de fortune, et avec qui j’ai fait cette affaire, moins

pour moi que pour lui. Sans lui confier les motifs de ma retraite, je

lui dis que j’étais ruiné comme lui, mais que j’avais assez d’argent

pour entreprendre une spéculation dans laquelle il pouvait s’employer

utilement. Mon précepteur fut l’abbé Grozier, qu’à ma recommandation

Charles X nomma son bibliothécaire à la bibliothèque de l’Arsenal, qui

lui fut rendue quand il était MONSIEUR. L’abbé Grozier possédait des

connaissances profondes sur la Chine, sur ses mœurs et ses coutumes;

il m’avait fait son héritier à un âge où il est difficile qu’on ne se

fanatise pas pour ce que l’on apprend. A vingt-cinq ans je savais le

chinois, et j’avoue que je n’ai jamais pu me défendre d’une admiration

exclusive pour ce peuple, qui a conquis ses conquérants, dont les

annales remontent incontestablement à une époque beaucoup plus reculée

que ne le sont les temps mythologiques ou bibliques; qui, par ses

institutions immuables, a conservé l’intégrité de son territoire, dont

les monuments sont gigantesques, dont l’administration est parfaite,

chez lequel les révolutions sont impossibles, qui a jugé le beau idéal

comme un principe d’art infécond, qui a poussé le luxe et l’industrie

à un si haut degré que nous ne pouvons le surpasser en aucun point,

tandis qu’il nous égale là où nous nous croyons supérieurs. Mais,

monsieur, s’il m’arrive souvent de plaisanter en comparant à la Chine

la situation des états européens, je ne suis pas Chinois, je suis

un gentilhomme français. Si vous aviez des doutes sur la finance de

cette entreprise, je puis vous prouver que nous comptons deux mille

cinq cents souscripteurs à ce monument littéraire, iconographique,

statistique et religieux, dont l’importance a été généralement

appréciée, nos souscripteurs appartiennent à toutes les nations de

l’Europe, nous n’en avons que douze cents en France. Notre ouvrage

coûtera environ trois cents francs, et le comte de Nouvion y trouvera

six à sept mille livres de rente pour sa part, car son bien-être fut

le secret motif de cette entreprise. Pour mon compte, je n’ai en vue

que la possibilité de donner à mes enfants quelques douceurs. Les cent

mille francs que j’ai gagnés, bien malgré moi, payeront leurs leçons

d’armes, leurs chevaux, leur toilette, leurs spectacles, leurs maîtres

d’agrément, les toiles qu’ils barbouillent, les livres qu’ils veulent

acheter, enfin toutes ces petites fantaisies que les pères ont tant

de plaisir à satisfaire. S’il avait fallu refuser ces jouissances à

mes pauvres enfants si méritants, si courageux dans le travail, le

sacrifice que je fais à notre nom m’aurait été doublement pénible.

En effet, monsieur, les douze années pendant lesquelles je me suis

retiré du monde pour élever mes enfants m’ont valu l’oubli le plus

complet à la cour. J’ai déserté la carrière politique, j’ai perdu

toute ma fortune historique, toute une illustration nouvelle que je

pouvais léguer à mes enfants; mais notre maison n’aura rien perdu, mes

fils seront des hommes distingués. Si la pairie m’a manqué, ils la

conquerront noblement en se consacrant aux affaires de leur pays, et

lui rendront de ces services qui ne s’oublient pas. Tout en purifiant

le passé de notre maison, je lui assurais un glorieux avenir: n’est-ce

pas avoir accompli une belle tâche quoique secrète et sans gloire?

Avez-vous maintenant, monsieur, quelques autres éclaircissements à me

demander?

En ce moment le bruit de plusieurs chevaux retentit dans la cour.

--Les voici, dit le marquis.

Bientôt les deux jeunes gens, de qui la mise était à la fois élégante

et simple, entrèrent dans le salon, bottés, éperonnés, gantés, agitant

gaiement leur cravache. Leur figure animée rapportait la fraîcheur du

grand air, ils étaient étincelants de santé. Tous deux vinrent serrer

la main de leur père, échangèrent avec lui, comme entre amis, un coup

d’œil plein de muette tendresse, et saluèrent froidement le juge.

Popinot regarda comme tout à fait inutile d’interroger le marquis sur

ses relations avec ses fils.

--Vous êtes-vous bien amusés? leur demanda le marquis.

--Oui, mon père. J’ai, pour la première fois, abattu six poupées en

douze coups! dit Camille.

--Où êtes-vous allés vous promener?

--Au bois où nous avons vu notre mère.

--S’est-elle arrêtée?

--Nous allions si vite en ce moment, qu’elle ne nous a sans doute pas

vus, répondit le jeune comte.

--Mais alors pourquoi n’êtes-vous pas allé vous présenter?

--J’ai cru remarquer, mon père, qu’elle n’est pas contente de se voir

abordée par nous en public, dit Clément à voix basse. Nous sommes un

peu trop grands.

Le juge avait l’oreille assez fine pour entendre cette phrase, qui

attira quelques nuages sur le front du marquis. Popinot se plut à

contempler le spectacle que lui offraient le père et les enfants. Ses

yeux, empreints d’une sorte d’attendrissement, revenaient sur la figure

de monsieur d’Espard, de qui les traits, la contenance et les manières

lui représentaient la probité sous sa plus belle forme, la probité

spirituelle et chevaleresque, la noblesse dans toute sa beauté.

--Vous, vous voyez, monsieur, lui dit le marquis en reprenant son

bégaiement, vous voyez que la justice, que la justice peut entrer ici,

ici, à toute heure; oui, à toute heure ici. S’il y a des fous, s’il y a

des fous, ce ne peut être que les enfants, qui sont un peu fous de leur

père, et le père qui est très-fou de ses enfants; mais c’est une folie

de bon aloi.

En ce moment la voix de madame Jeanrenaud se fit entendre dans

l’antichambre, et la bonne femme entra dans le salon malgré les

observations du valet de chambre.

--Je ne vais pas par quatre chemins, moi! criait-elle. Oui, monsieur

le marquis, dit-elle en faisant un salut à la ronde, il faut que je

vous parle à l’instant même. Parbleu! je suis venue encore trop tard,

puisque voilà monsieur le juge criminel.

--Criminel! dirent les deux enfants.

--Il y avait de bien bonnes raisons pour que je ne vous trouvasse pas

chez vous, puisque vous étiez ici. Ah, bah! la justice est toujours

là quand il s’agit de mal faire. Je viens, monsieur le marquis, vous

dire que je suis d’accord avec mon fils de tout vous rendre, puisqu’il

y va de notre honneur, qui est menacé. Mon fils et moi, nous aimons

mieux tout vous restituer que de vous causer le plus léger chagrin.

En vérité, faut être bête comme des pots sans anse pour vouloir vous

interdire...

--Interdire notre père? crièrent les deux enfants en se serrant contre

le marquis. Qu’y a-t-il?

--Chut, madame! dit Popinot.

--Mes enfants, laissez-nous, dit le marquis.

Les deux jeunes gens allèrent au jardin.

--Madame, dit le juge, les sommes que monsieur le marquis vous a

remises vous sont légitimement dues, quoiqu’elles vous aient été

données en vertu d’un principe de probité très-étendu. Si les gens qui

possèdent des biens confisqués de quelque manière que ce soit, même

par des manœuvres perfides, étaient, après cent cinquante ans, obligés

à des restitutions, il se trouverait en France peu de propriétés

légitimes. Les biens de Jacques Cœur ont enrichi vingt familles nobles,

les confiscations abusives prononcées par les Anglais au profit de

leurs adhérents, quand l’Anglais possédait une partie de la France,

ont fait la fortune de plusieurs maisons princières. Notre législation

permet à monsieur le marquis de disposer de ses revenus à titre gratuit

sans qu’il puisse être accusé de dissipation. L’interdiction d’un

homme se base sur l’absence de toute raison dans ses actes; mais ici

la cause des remises qui vous sont faites est puisée dans les motifs

les plus sacrés, les plus honorables. Ainsi vous pouvez tout garder

sans remords et laisser le monde mal interpréter cette belle action.

A Paris, la vertu la plus pure est l’objet des plus sales calomnies.

Il est malheureux que l’état actuel de notre société rende la conduite

de monsieur le marquis sublime. Je voudrais, pour l’honneur de notre

pays, que de semblables actes y fussent trouvés tout simples; mais

les mœurs sont telles que je suis forcé, par comparaison, de regarder

monsieur d’Espard comme un homme auquel il faudrait décerner une

couronne au lieu de le menacer d’un jugement d’interdiction. Pendant

tout le cours d’une longue vie judiciaire, je n’ai rien vu ni entendu

qui m’ait plus ému que ce que je viens de voir et d’entendre. Mais il

n’y a rien d’extraordinaire à trouver la vertu sous sa plus belle forme

alors qu’elle est mise en pratique par des hommes qui appartiennent

à la classe la plus élevée. Après m’être expliqué de cette manière,

j’espère, monsieur le marquis, que vous serez certain de mon silence,

et que vous n’aurez aucune inquiétude sur le jugement à intervenir,

s’il y a jugement.

--Eh! bien, à la bonne heure, dit madame Jeanrenaud, en voilà un de

juge! Tenez, mon cher monsieur, je vous embrasserais si je n’étais pas

si laide; vous parlez comme un livre.

Le marquis tendit sa main à Popinot, et Popinot y frappa doucement de

la sienne en jetant à ce grand homme de la vie privée un regard plein

d’harmonies pénétrantes, auquel le marquis répondit par un gracieux

sourire. Ces deux natures si pleines, si riches, l’une bourgeoise

et divine, l’autre noble et sublime, s’étaient mises à l’unisson

doucement, sans choc, sans éclat de passion, comme si deux lumières

pures se fussent confondues. Le père de tout un quartier se sentait

digne de presser la main de cet homme deux fois noble, et le marquis

éprouvait au fond de son cœur un mouvement qui l’avertissait que la

main du juge était une de celles d’où s’échappent incessamment les

trésors d’une inépuisable bienfaisance.

--Monsieur le marquis, ajouta Popinot en le saluant, je suis heureux

d’avoir à vous dire que, dès les premiers mots de cet interrogatoire,

j’avais jugé mon greffier inutile. Puis il s’approcha du marquis,

l’entraîna dans l’embrasure d’une croisée et lui dit:

--Il est temps que vous rentriez chez vous, monsieur; je crois qu’en

cette affaire madame la marquise a subi des influences que vous devez

combattre dès aujourd’hui.

Popinot sortit, se retourna plusieurs fois dans la cour et dans la rue,

attendri par le souvenir de cette scène. Elle appartenait à ces effets

qui s’implantent dans la mémoire pour y refleurir à certaines heures où

l’âme cherche des consolations.

--Cet appartement me conviendrait bien, se dit-il en arrivant chez lui.

Le lendemain, vers dix heures du matin, Popinot, qui la veille avait

rédigé son rapport, s’achemina au Palais dans l’intention de faire

prompte et bonne justice. Au moment où il entrait au vestiaire pour y

prendre sa robe et mettre son rabat, le garçon de salle lui dit que

le Président du Tribunal le priait de passer dans son cabinet, où il

l’attendait. Popinot s’y rendit aussitôt.

--Bonjour, mon cher Popinot, lui dit le magistrat en l’emmenant dans

l’embrasure de la fenêtre.

--Monsieur le Président, s’agit-il d’une affaire sérieuse?

--Une niaiserie, dit le Président. Le Garde des sceaux, avec lequel

j’ai eu l’honneur de dîner hier, m’a pris à part dans un coin. Il

avait su que vous étiez allé prendre le thé chez madame d’Espard, dans

l’affaire de laquelle vous avez été commis. Il m’a fait entendre qu’il

était convenable que vous ne siégiez point dans cette cause...

--Ah! monsieur le Président, je puis affirmer que je suis sorti de

chez madame d’Espard au moment où le thé fut servi; d’ailleurs ma

conscience...

--Oui, oui, dit le Président, le Tribunal tout entier, la Cour, le

Palais vous connaissent. Je ne vous répéterai pas ce que j’ai dit de

vous à Sa Grandeur; mais vous savez: _la femme de César ne doit pas

être soupçonnée_. Aussi ne faisons-nous pas de cette niaiserie une

affaire de discipline, mais une question de convenance. Entre nous, il

s’agit moins de vous que du Tribunal.

--Mais, monsieur le Président, si vous connaissiez l’espèce, dit le

juge en essayant de tirer son rapport de sa poche.

--Je suis persuadé d’avance que vous avez apporté dans cette affaire la

plus stricte indépendance. Et moi-même, en province, simple juge, j’ai

souvent pris bien plus qu’une tasse de thé avec les gens que j’avais à

juger; mais il suffit que le Garde des sceaux en ait parlé, que l’on

puisse causer de vous, pour que le Tribunal évite une discussion à ce

sujet. Tout conflit avec l’opinion publique est toujours dangereux

pour un Corps constitué, même quand il a raison contre elle, parce

que les armes ne sont pas égales. Le journalisme peut tout dire,

tout supposer; et notre dignité nous interdit tout, même la réponse.

D’ailleurs j’en ai conféré avec votre Président, et monsieur Camusot

vient d’être commis sur la récusation que vous allez donner. C’est

une chose arrangée en famille, car je vous demande votre récusation

comme un service personnel, et en revanche, vous aurez la croix de la

Légion-d’Honneur qui vous est depuis si long-temps due, j’en fais mon

affaire.

En voyant monsieur Camusot, un juge récemment appelé d’un Tribunal du

ressort à celui de Paris et qui s’avança pour le saluer, Popinot ne

put retenir un sourire ironique. Ce jeune homme blond et pâle, plein

d’ambition cachée, semblait prêt à pendre et à dépendre, au bon plaisir

des rois de la terre, les innocents aussi bien que les coupables et à

suivre l’exemple des Laubardemont plutôt que celui des Molé. Popinot se

retira en saluant le Président et le juge, et dédaigna de relever la

mensongère accusation portée contre lui.

Paris, février 1836.

[Illustration: IMP. E. MARTINET.

CÉSAR BIROTTEAU.

Habituellement en parlant il se croisait les mains derrière le dos.

(CÉSAR BIROTTEAU.)]

HISTOIRE

DE LA GRANDEUR ET DE LA DÉCADENCE

DE

CÉSAR BIROTTEAU

MARCHAND PARFUMEUR, ADJOINT AU MAIRE DU DEUXIÈME ARRONDISSEMENT

DE PARIS, CHEVALIER DE LA LÉGION-D’HONNEUR, ETC.

A MONSIEUR ALPHONSE DE LAMARTINE

_Son admirateur_

DE BALZAC.

I.

CÉSAR A SON APOGÉE

Durant les nuits d’hiver, le bruit ne cesse dans la rue Saint-Honoré

que pendant un instant; les maraîchers y continuent, en allant à

la Halle, le mouvement qu’ont fait les voitures qui reviennent du

spectacle ou du bal. Au milieu de ce point d’orgue qui, dans la grande

symphonie du tapage parisien, se rencontre vers une heure du matin, la

femme de monsieur César Birotteau, marchand parfumeur établi près de

la place Vendôme, fut réveillée en sursaut par un épouvantable rêve.

La parfumeuse s’était vue double, elle s’était apparu à elle-même en

haillons, tournant d’une main sèche et ridée le bec de canne de sa

propre boutique, où elle se trouvait à la fois et sur le seuil de

la porte et sur son fauteuil dans le comptoir; elle se demandait

l’aumône, elle s’entendait parler à la porte et au comptoir. Elle

voulut saisir son mari et posa la main sur une place froide. Sa

peur devint alors tellement intense qu’elle ne put remuer son cou

qui se pétrifia: les parois de son gosier se collèrent, la voix lui

manqua; elle resta clouée sur son séant, les yeux agrandis et fixes,

les cheveux douloureusement affectés, les oreilles pleines de sons

étranges, le cœur contracté mais palpitant, enfin tout à la fois en

sueur et glacée au milieu d’une alcôve dont les deux battants étaient

ouverts. La peur est un sentiment morbifique à demi, qui presse si

violemment la machine humaine que les facultés y sont soudainement

portées soit au plus haut degré de leur puissance, soit au dernier de

la désorganisation. La Physiologie a été pendant long-temps surprise de

ce phénomène qui renverse ses systèmes et bouleverse ses conjectures,

quoiqu’il soit tout bonnement un foudroiement opéré à l’intérieur,

mais, comme tous les accidents électriques, bizarre et capricieux dans

ses modes. Cette explication deviendra vulgaire le jour où les savants

auront reconnu le rôle immense que joue l’électricité dans la pensée

humaine. Madame Birotteau subit alors quelques-unes des souffrances

en quelque sorte lumineuses que procurent ces terribles décharges de

la volonté répandue ou concentrée par un mécanisme inconnu. Ainsi

pendant un laps de temps, fort court en l’appréciant à la mesure de nos

montres, mais incommensurable au compte de ses rapides impressions,

cette pauvre femme eut le monstrueux pouvoir d’émettre plus d’idées,

de faire surgir plus de souvenirs que dans l’état ordinaire de ses

facultés elle n’en aurait conçu pendant toute une journée. La poignante

histoire de ce monologue peut se résumer en quelques mots absurdes,

contradictoires et dénués de sens comme il le fut.

--Il n’existe aucune raison qui puisse faire sortir Birotteau de mon

lit! Il a mangé tant de veau que peut-être est-il indisposé? Mais

s’il était malade, il m’aurait éveillée. Depuis dix-neuf ans que nous

couchons ensemble dans ce lit, dans cette même maison, jamais il ne lui

est arrivé de quitter sa place sans me le dire, pauvre mouton! Il n’a

découché que pour passer la nuit au corps-de-garde. S’est-il couché ce

soir avec moi? Mais oui, mon Dieu, suis-je bête!

Elle jeta les yeux sur le lit, et vit le bonnet de nuit de son mari qui

conservait la forme presque conique de la tête.

--Il est donc mort! Se serait-il tué? Pourquoi? reprit-elle. Depuis

deux ans qu’ils l’ont nommé adjoint au maire, il est _tout je ne sais

comment_. Le mettre dans les fonctions publiques, n’est-ce pas, foi

d’honnête femme, à faire pitié? Ses affaires vont bien, il m’a donné

un châle. Elles vont mal peut-être? Bah! je le saurais. Sait-on jamais

ce qu’un homme a dans son sac? ni une femme non plus? ça n’est pas un

mal. Mais n’avons-nous pas vendu pour cinq mille francs aujourd’hui!

D’ailleurs un adjoint ne peut pas se faire mourir soi-même, il connaît

trop bien les lois. Où donc est-il?

Elle ne pouvait ni tourner le cou, ni avancer la main pour tirer un

cordon de sonnette qui aurait mis en mouvement une cuisinière, trois

commis et un garçon de magasin. En proie au cauchemar qui continuait

dans son état de veille, elle oubliait sa fille paisiblement endormie

dans une chambre contiguë à la sienne, et dont la porte donnait au pied

de son lit. Enfin elle cria:--Birotteau! et ne reçut aucune réponse.

Elle croyait avoir crié le nom, et ne l’avait prononcé que mentalement.

--Aurait-il une maîtresse? Il est trop bête, reprit-elle. D’ailleurs,

il m’aime trop pour cela. N’a-t-il pas dit à madame Roguin qu’il ne

m’avait jamais fait d’infidélité, même en pensée. C’est la probité

venue sur terre, cet homme-là. Si quelqu’un mérite le paradis, n’est-ce

pas lui? De quoi peut-il s’accuser à son confesseur? il lui dit des

_nunu_. Pour un royaliste qu’il est, sans savoir pourquoi, par exemple,

il ne fait guère bien mousser sa religion. Pauvre chat, il va dès

huit heures en cachette à la messe, comme s’il allait dans une maison

de plaisir. Il craint Dieu, pour Dieu même: l’enfer ne le concerne

guère. Comment aurait-il une maîtresse? il quitte si peu ma jupe qu’il

m’en ennuie. Il m’aime mieux que ses yeux, il s’aveuglerait pour moi.

Pendant dix-neuf ans, il n’a jamais proféré de parole plus haut que

l’autre, parlant à ma personne. Sa fille ne passe qu’après moi. Mais

Césarine est là, Césarine! Césarine! Il n’a jamais eu de pensée qu’il

ne me l’ait dite. Il avait bien raison, quand il venait au PETIT

MATELOT, de prétendre que je ne le connaîtrais qu’à l’user. Et plus

là!... voilà de l’extraordinaire.

Elle tourna péniblement la tête et regarda furtivement à travers sa

chambre, alors pleine de ces pittoresques effets de nuit qui font le

désespoir du langage, et semblent appartenir exclusivement au pinceau

des peintres de genre. Par quels mots rendre les effroyables zigzags

que produisent les ombres portées, les apparences fantastiques des

rideaux bombés par le vent, les jeux de la lumière incertaine que

projette la veilleuse dans les plis du calicot rouge, les flammes que

vomit une patère dont le centre rutilant ressemble à l’œil d’un voleur,

l’apparition d’une robe agenouillée, enfin toutes les bizarreries qui

effraient l’imagination au moment où elle n’a de puissance que pour

percevoir des douleurs et pour les agrandir. Madame Birotteau crut voir

une forte lumière dans la pièce qui précédait sa chambre, et pensa

tout à coup au feu; mais en apercevant un foulard rouge, qui lui parut

être une mare de sang répandu, les voleurs l’occupèrent exclusivement,

surtout quand elle voulut trouver les traces d’une lutte dans la

manière dont les meubles étaient placés. Au souvenir de la somme qui

était en caisse, une crainte généreuse éteignit les froides ardeurs

du cauchemar; elle s’élança tout effarée, en chemise, au milieu de sa

chambre, pour secourir son mari, qu’elle supposait aux prises avec des

assassins.

--Birotteau! Birotteau! cria-t-elle enfin d’une voix pleine d’angoisses.

Elle trouva le marchand parfumeur au milieu de la pièce voisine, une

aune à la main et mesurant l’air, mais si mal enveloppé dans sa robe

de chambre d’indienne verte, à pois couleur chocolat, que le froid lui

rougissait les jambes sans qu’il le sentît, tant il était préoccupé.

Quand César se retourna pour dire à sa femme:--Eh bien! que veux-tu,

Constance? son air, comme celui des hommes distraits par des calculs,

fut si exorbitamment niais, que madame Birotteau se mit à rire.

--Mon Dieu, César, es-tu original comme ça! dit-elle. Pourquoi me

laisses-tu seule sans me prévenir? J’ai manqué mourir de peur, je ne

savais quoi m’imaginer. Que fais-tu donc là, ouvert à tous vents? Tu

vas t’enrhumer comme un loup. M’entends-tu, Birotteau?

--Oui, ma femme, me voilà, répondit le parfumeur en rentrant dans la

chambre.

--Allons, arrive donc te chauffer, et dis-moi quelle lubie tu as,

reprit madame Birotteau en écartant les cendres du feu, qu’elle

s’empressa de rallumer. Je suis gelée. Étais-je bête de me lever en

chemise! Mais j’ai vraiment cru qu’on t’assassinait.

Le marchand posa son bougeoir sur la cheminée, s’enveloppa dans sa

robe de chambre, et alla chercher machinalement à sa femme un jupon de

flanelle.

--Tiens, mimi, couvre-toi donc, dit-il. Vingt-deux sur dix-huit,

reprit-il en continuant son monologue, nous pouvons avoir un superbe

salon.

--Ah çà, Birotteau, te voilà donc en train de devenir fou? rêves-tu?

--Non, ma femme, je calcule.

--Pour faire tes bêtises, tu devrais bien au moins attendre le jour,

s’écria-t-elle en rattachant son jupon sous sa camisole pour aller

ouvrir la porte de la chambre où couchait sa fille.

--Césarine dort, dit-elle, elle ne nous entendra point. Voyons,

Birotteau, parle donc. Qu’as-tu?

--Nous pouvons donner le bal.

--Donner un bal! nous? Foi d’honnête femme, tu rêves, mon cher ami.

--Je ne rêve point, ma belle biche blanche. Écoute, il faut toujours

faire ce qu’on doit relativement à la position où l’on se trouve.

Le gouvernement m’a mis en évidence, j’appartiens au gouvernement;

nous sommes obligés d’en étudier l’esprit et d’en favoriser les

intentions en les développant. Le duc de Richelieu vient de faire

cesser l’occupation de la France. Selon monsieur de La Billardière,

les fonctionnaires qui représentent la ville de Paris doivent se faire

un devoir, chacun dans la sphère de ses influences, de célébrer la

libération du territoire. Témoignons un vrai patriotisme qui fera

rougir celui des soi-disant libéraux, ces damnés intrigants, hein?

Crois-tu que je n’aime pas mon pays? Je veux montrer aux libéraux, à

mes ennemis, qu’aimer le roi, c’est aimer la France!

--Tu crois donc avoir des ennemis, mon pauvre Birotteau?

--Mais oui, ma femme, nous avons des ennemis. Et la moitié de nos amis

dans le quartier sont nos ennemis. Ils disent tous: Birotteau a la

chance, Birotteau est un homme de rien, le voilà cependant adjoint,

tout lui réussit. Eh bien! ils vont être encore joliment attrapés.

Apprends la première que je suis chevalier de la Légion-d’Honneur: le

roi a signé hier l’ordonnance.

--Oh! alors, dit madame Birotteau tout émue, faut donner le bal, mon

bon ami. Mais qu’as-tu donc tant fait pour avoir la croix?

La Comédie humaine - Volume 10. Scènes de la vie parisienne - Tome 02 · 第 18 / 44 段