Chez le père aussi bien que chez les enfants, l’extérieur et l’âme

étaient en harmonie. Monsieur d’Espard, alors âgé d’environ cinquante

ans, aurait pu servir de modèle pour exprimer l’aristocratie nobiliaire

au dix-neuvième siècle. Il était mince et blond, sa figure avait

cette distinction native dans la coupe et dans l’expression générale

qui annonçait les sentiments élevés; mais elle portait l’empreinte

d’une froideur calculée qui commandait un peu trop le respect. Son

nez aquilin, tordu dans le bout, de gauche à droite, légère déviation

qui n’était pas sans grâce; ses yeux bleus, son front haut, assez

saillant aux sourcils pour former un épais cordon qui arrêtait la

lumière en ombrant l’œil, indiquaient un esprit droit, susceptible

de persévérance, une grande loyauté, mais donnaient en même temps

un air étrange à sa physionomie. Cette cambrure du front aurait pu

faire croire en effet à quelque peu de folie, et ses épais sourcils

rapprochés ajoutaient encore à cette apparente bizarrerie. Il avait les

mains blanches et soignées des gentilshommes, ses pieds étaient étroits

et hauts. Son parler indécis, non-seulement dans la prononciation qui

ressemblait à celle d’un bègue, mais encore dans l’expression des

idées, sa pensée et sa parole produisaient dans l’esprit de l’auditeur

l’effet d’un homme qui va et vient, qui, pour employer un mot de la

langue familière, tatillonne, touche à tout, s’interrompt dans ses

gestes, et n’achève rien. Ce défaut, purement extérieur, contrastait

avec la décision de sa bouche pleine de fermeté, avec le caractère

tranché de sa physionomie. Sa démarche un peu saccadée seyait à sa

manière de parler. Ces singularités contribuaient à confirmer sa

prétendue folie. Malgré son élégance, il était pour sa personne d’une

économie systématique, et portait pendant trois ou quatre ans la même

redingote noire, brossée avec un soin extrême par son vieux valet de

chambre. Quant à ses enfants, tous deux étaient beaux et doués d’une

grâce qui n’excluait pas l’expression d’un dédain aristocratique.

Ils avaient cette vive coloration, cette fraîcheur de regard, cette

transparence dans la chair qui dénonce des mœurs pures, l’exactitude

dans le régime, la régularité des travaux et des amusements. Tous deux

avaient des cheveux noirs et des yeux bleus, le nez tordu comme celui

de leur père; mais peut-être leur mère leur avait-elle transmis cette

dignité du parler, du regard et de la contenance, héréditaire chez

les Blamont-Chauvry. Leur voix fraîche comme le cristal possédait le

don d’émouvoir et cette mollesse qui exerce de si grandes séductions;

enfin, ils avaient la voix qu’une femme aurait voulu entendre après

avoir reçu la flamme de leurs regards. Ils conservaient surtout la

modestie de leur fierté, une chaste réserve, un _noli me tangere_, qui,

plus tard, aurait pu paraître un effet du calcul, tant cette contenance

inspirait l’envie de les connaître. L’aîné, le comte Clément de

Nègrepelisse, entrait dans sa seizième année. Depuis deux ans il avait

quitté la jolie petite veste anglaise que conservait encore son frère,

le vicomte Camille d’Espard. Le comte, qui depuis environ six mois

n’allait plus au collége Henri IV, était vêtu comme un jeune homme

adonné aux premiers bonheurs que procure l’élégance. Son père n’avait

pas voulu lui faire faire inutilement une année de philosophie, il

tâchait de donner à ses connaissances une sorte de lien par l’étude des

mathématiques transcendantes. En même temps le marquis lui apprenait

les langues orientales, le droit diplomatique de l’Europe, le blason,

et l’histoire aux grandes sources, l’histoire dans les chartes, dans

les pièces authentiques, dans les recueils d’ordonnances. Camille était

entré récemment en Rhétorique.

Le jour où Popinot se proposa de venir interroger monsieur d’Espard,

fut un jeudi, jour de congé. Avant que leur père ne s’éveillât, sur

les neuf heures, les deux frères jouaient dans le jardin. Clément se

défendait mal contre les instances de son frère qui désirait aller au

tir pour la première fois, et qui lui demandait d’appuyer sa demande

auprès du marquis. Le vicomte abusait toujours un peu de sa faiblesse,

et prenait souvent plaisir à lutter avec son frère. Tous deux se mirent

donc à se quereller et à se battre en jouant comme des écoliers. En

courant dans le jardin, l’un après l’autre, ils firent assez de bruit

pour éveiller leur père qui se mit à sa fenêtre, sans être aperçu par

eux, grâce à la chaleur du combat. Le marquis se plut à considérer ses

deux enfants qui s’entrelaçaient comme deux serpents, et montraient

leurs têtes animées par le déploiement de leurs forces: leurs

visages étaient blancs et roses, leurs yeux lançaient des éclairs,

leurs membres se tordaient comme des cordes au feu; ils tombaient,

se relevaient, se reprenaient comme deux athlètes dans un cirque,

et causaient à leur père un de ces bonheurs qui récompenserait les

plus vives peines d’une vie agitée. Deux personnes, l’une au second,

l’autre au premier étage de la maison, regardèrent dans le jardin, et

dirent aussitôt que le vieux fou s’amusait à faire battre ses enfants.

Aussitôt plusieurs têtes parurent aux fenêtres; le marquis les aperçut,

dit un mot à ses fils, qui tout à coup grimpèrent à la fenêtre,

sautèrent dans sa chambre, et Clément obtint aussitôt la permission

demandée par Camille. Il ne fut bruit dans la maison que du nouveau

trait de folie du marquis.

Quand Popinot se présenta vers midi, accompagné de son greffier, à la

porte où il demanda monsieur d’Espard, la portière le conduisit au

troisième étage, en lui racontant comme quoi monsieur d’Espard, pas

plus tard que ce matin, avait fait battre ses deux enfants, et riait,

comme un monstre qu’il était, en voyant le cadet qui mordait l’aîné

jusqu’au sang, et comment sans doute il voulait les voir se détruire.

--Demandez-moi pourquoi! ajouta-t-elle, il ne le sait pas lui-même.

Au moment où la portière disait au juge ce mot décisif, elle l’avait

amené sur le palier du troisième étage, en face d’une porte placardée

d’affiches qui annonçaient les livraisons successives de l’Histoire

pittoresque de la Chine. Ce palier fangeux, cette rampe sale, cette

porte où l’imprimerie avait laissé ses stigmates, cette fenêtre

délabrée et les plafonds où les apprentis s’étaient plu à dessiner

des monstruosités avec la flamme fumeuse de leurs chandelles, les

tas de papiers et d’ordures amoncelés dans les coins, à dessein ou

par insouciance; enfin tous les détails du tableau qui s’offrait aux

regards s’accordaient si bien avec les faits allégués par la marquise

que, malgré son impartialité, le juge ne put s’empêcher d’y croire.

--Vous y êtes, messieurs, dit la portière, voilà la manifacture où les

Chinois mangent de quoi nourrir tout le quartier.

Le greffier regarda le juge en souriant, et Popinot eut quelque peine à

conserver son sérieux. Tous deux entrèrent dans la première chambre, où

se trouvait un vieil homme qui sans doute faisait à la fois le service

d’un garçon de bureau, d’un garçon de magasin et d’un caissier. Ce

vieillard était le maître Jacques de la Chine. De longues planches, sur

lesquelles étaient entassées les livraisons publiées, garnissaient les

murs de cette chambre. Au fond, une cloison en bois et en grillage,

intérieurement ornée de rideaux verts, formait un cabinet. Une chatière

destinée à recevoir ou à donner les écus indiquait le siége de la

caisse.

--Monsieur d’Espard? dit Popinot en s’adressant à cet homme vêtu d’une

blouse grise.

Le garçon du magasin ouvrit la porte de la seconde chambre, où le

magistrat et son greffier aperçurent un vieillard vénérable, à

chevelure blanche, simplement vêtu, décoré de la croix de Saint-Louis,

assis devant un bureau, et qui cessa de comparer des feuilles coloriées

pour regarder les deux survenants. Cette pièce était un bureau modeste,

rempli de livres et d’épreuves. Il s’y trouvait une table en bois noir,

où sans doute venait travailler une personne absente en ce moment.

--Monsieur est monsieur le marquis d’Espard? dit Popinot.

--Non, monsieur, répondit le vieillard en se levant. Que désirez-vous

de lui? ajouta-t-il en s’avançant vers eux, et témoignant par son

maintien des manières élevées et des habitudes dues à l’éducation d’un

gentilhomme.

--Nous voudrions lui parler d’affaires qui lui sont entièrement

personnelles, répondit Popinot.

--D’Espard, voici des messieurs qui te demandent, dit alors ce

personnage en entrant dans la dernière pièce où le marquis était au

coin de la cheminée occupé à lire les journaux.

Ce dernier cabinet avait un tapis usé, les fenêtres étaient garnies de

rideaux en toile grise, il n’y avait que quelques chaises en acajou,

deux fauteuils, un secrétaire à cylindre, un bureau à la Tronchin, puis

sur la cheminée une méchante pendule et deux vieux candélabres. Le

vieillard précéda Popinot et son greffier, leur avança deux chaises,

comme s’il était le maître du logis, et monsieur d’Espard le laissa

faire. Après des salutations respectives pendant lesquelles le juge

observa le prétendu fou, le marquis demanda naturellement quel était

l’objet de cette visite. Ici Popinot regarda le vieillard et le marquis

d’un air assez significatif.

--Je crois, monsieur le marquis, répondit-il, que la nature de

mes fonctions et l’enquête qui m’amène exigent que nous soyons

seuls, quoiqu’il soit dans l’esprit de la loi que, dans ce cas, les

interrogatoires reçoivent une sorte de publicité domestique. Je suis

Juge au Tribunal de Première Instance du département de la Seine, et

commis par monsieur le Président pour vous interroger sur les faits

articulés dans une requête en interdiction présentée par madame la

marquise d’Espard.

Le vieillard se retira. Quand le juge et son justiciable furent seuls,

le greffier ferma la porte, s’établit sans cérémonie au bureau à la

Tronchin où il déroula ses papiers et prépara son procès-verbal.

Popinot n’avait pas cessé de regarder monsieur d’Espard, il observait

l’effet produit sur lui par cette déclaration, si cruelle pour un

homme plein de raison. Le marquis d’Espard, dont la figure était

ordinairement pâle comme le sont les figures des personnes blondes,

devint subitement rouge de colère; il eut un léger tressaillement,

s’assit, posa son journal sur la cheminée, et baissa les yeux. Il

reprit bientôt la dignité du gentilhomme et contempla le juge, comme

pour chercher sur sa physionomie les indices de son caractère.

--Comment, monsieur, n’ai-je pas été prévenu d’une semblable requête?

lui demanda-t-il.

--Monsieur le marquis, les personnes dont l’interdiction est requise

n’étant pas censées jouir de leur raison, la signification de la

requête est inutile. Le devoir du Tribunal est de vérifier, avant tout,

les allégations des requérants.

--Rien n’est plus juste, répondit le marquis. Eh! bien, monsieur,

veuillez m’indiquer la manière dont je dois me conduire....

--Vous n’avez qu’à répondre à mes demandes, en n’omettant aucun détail.

Quelque délicates que soient les raisons qui vous auraient porté à agir

de manière à donner à madame d’Espard le prétexte de sa requête, parlez

sans crainte. Il est inutile de vous faire observer que la magistrature

connaît ses devoirs, et qu’en semblable occurrence le secret le plus

profond...

--Monsieur, dit le marquis dont les traits accusèrent une douleur

vraie, si de mes explications il résultait un blâme de la conduite

tenue par madame d’Espard, qu’en adviendrait-il?

--Le Tribunal pourrait exprimer une censure dans les motifs de son

jugement.

--Cette censure est-elle facultative? Si je stipulais avec vous, avant

de vous répondre, qu’il ne sera rien dit de blessant pour madame

d’Espard au cas où votre rapport me serait favorable, le Tribunal

aurait-il égard à ma prière?

Le juge regarda le marquis, et ces deux hommes échangèrent alors des

pensées d’une égale noblesse.

--Noël, dit Popinot à son greffier, retirez-vous dans l’autre pièce. Si

vous êtes utile, je vous rappellerai.--Si, comme je suis en ce moment

disposé à le croire, il se rencontre en cette affaire des malentendus,

je puis vous promettre, monsieur, que, sur votre demande, le Tribunal

agirait avec courtoisie, reprit-il en s’adressant au marquis quand le

greffier fut sorti. Il est un premier fait allégué par madame d’Espard,

le plus grave de tous, et sur lequel je vous prie de m’éclairer, dit

le juge après une pause. Il s’agit de la dissipation de votre fortune

au profit d’une dame Jeanrenaud, veuve d’un conducteur de bateaux,

ou plutôt au profit de son fils le colonel, que vous auriez placé,

pour qui vous auriez épuisé la faveur dont vous jouissiez auprès du

Roi, enfin envers lequel vous auriez poussé la protection jusqu’à lui

procurer un bon mariage. La requête donne à penser que cette amitié

dépasse en dévouement tous les sentiments, même ceux que la morale

réprouve...

Une rougeur subite colora le visage et le front du marquis, il lui

vint même des larmes aux yeux, ses cils furent humectés; puis un juste

orgueil réprima cette sensibilité qui, chez un homme, passe pour de la

faiblesse.

--En vérité, monsieur, répondit le marquis d’une voix altérée, vous me

jetez dans une étrange perplexité. Les motifs de ma conduite étaient

condamnés à mourir avec moi..... Pour en parler, je dois vous découvrir

des plaies secrètes, vous livrer l’honneur de ma famille, et, chose

délicate que vous apprécierez, parler de moi. J’espère, monsieur,

que tout sera secret entre nous. Vous saurez trouver dans les formes

judiciaires un mode qui permette de rédiger un jugement sans qu’il y

soit question de mes révélations....

--Sous ce rapport, tout est possible, monsieur le marquis.

--Monsieur, dit monsieur d’Espard, quelque temps après mon mariage,

ma femme avait fait de si grandes dépenses, que je fus obligé d’avoir

recours à un emprunt. Vous savez quelle fut la situation des familles

nobles pendant la Révolution? Il ne m’avait point été permis d’avoir

d’intendant ni d’homme d’affaires. Aujourd’hui les gentilshommes sont

à peu près tous forcés de faire eux-mêmes leurs affaires. La plupart

de mes titres de propriété avaient été rapportés du Languedoc, de la

Provence ou du Comtat à Paris par mon père qui craignait, avec assez de

raison, les recherches que les titres de famille, et ce qu’on nommait

alors les parchemins des privilégiés, attiraient à leurs propriétaires.

Nous sommes Nègrepelisse en notre nom. D’Espard est un titre acquis

sous Henri IV par une alliance qui nous a donné les biens et les titres

de la maison d’Espard, à la condition de mettre en abîme sur nos armes

l’écusson des d’Espards, vieille famille du Béarn, alliée à la maison

d’Albret par les femmes: _d’or, à trois pals de sable, écartelé d’azur

à deux pates de griffon d’argent onglées de gueules posées en sautoir,

avec le fameux:_ DES PARTEM LEONIS _pour devise._ Aux jours de cette

alliance, nous perdîmes Nègrepelisse, petite ville aussi célèbre dans

les guerres de religion, que le fut alors celui de mes ancêtres qui en

portait le nom. Le capitaine de Nègrepelisse fut ruiné par l’incendie

de ses biens, car les protestants n’épargnèrent pas un ami de Montluc.

La Couronne fut injuste envers monsieur de Nègrepelisse, il n’eut ni

le bâton de maréchal, ni gouvernement, ni indemnités; le roi Charles

IX, qui l’aimait, mourut sans avoir pu le récompenser; Henri IV moyenna

bien son mariage avec mademoiselle d’Espard, et lui procura les

domaines de cette maison; mais tous les biens des Nègrepelisse avaient

déjà passé dans les mains des créanciers. Mon bisaïeul le marquis

d’Espard fut, comme moi, mis assez jeune à la tête de ses affaires

par la mort de son père, lequel après avoir dissipé la fortune de sa

femme, ne lui laissa que les terres substituées de la maison d’Espard,

mais grevées d’un douaire. Le jeune marquis d’Espard se trouva donc

d’autant plus gêné qu’il avait une charge à la cour. Particulièrement

bien vu de Louis XIV, la faveur du roi fut un brevet de fortune. Ici,

monsieur, fut faite sur notre écusson une tache inconnue, horrible, une

tache de boue et de sang, que je suis occupé à laver. Je découvris ce

secret dans les titres relatifs à la terre de Nègrepelisse, et dans des

liasses de correspondances.

En ce moment solennel, le marquis parlait sans bégaiement, il ne lui

échappait aucune des répétitions qui lui étaient habituelles; mais

chacun a pu observer que les personnes qui, dans les choses ordinaires

de la vie, sont affectées de ces deux défauts, s’en débarrassent au

moment où quelque passion vive anime leur discours.

--La révocation de l’édit de Nantes eut lieu, reprit-il. Peut-être

ignorez-vous, monsieur, que, pour beaucoup de favoris, ce fut une

occasion de fortune. Louis XIV donna aux grands de sa cour les terres

confisquées sur les familles protestantes qui ne se mirent pas en

règle pour la vente de leurs biens. Quelques personnes en faveur

allèrent, comme on disait alors, à la chasse aux protestants. J’ai

acquis la certitude que la fortune actuelle de deux familles ducales se

compose de terres confisquées sur de malheureux négociants. Je ne vous

expliquerai point, à vous, homme de justice, les manœuvres employées

pour tendre des piéges aux réfugiés qui avaient de grandes fortunes à

emporter: qu’il vous suffise de savoir que la terre de Nègrepelisse

composée de vingt-deux clochers et de droits sur la ville; que celle

de Gravenges, qui jadis nous avait appartenu, se trouvaient entre

les mains d’une famille protestante. Mon grand-père y rentra par la

donation que lui en fit Louis XIV. Cette donation reposait sur des

actes marqués au coin d’une épouvantable iniquité. Le propriétaire

de ces deux terres croyant pouvoir rentrer en France, avait simulé

une vente et allait en Suisse rejoindre sa famille, qu’il y avait

envoyée tout d’abord. Il voulait sans doute profiter de tous les délais

accordés par l’ordonnance, afin de régler les affaires de son commerce.

Cet homme fut arrêté par un ordre du gouverneur, le fidéicommissaire

déclara la vérité, le pauvre négociant fut pendu, mon père eut les deux

terres. J’aurais voulu pouvoir ignorer la part que mon aïeul prit à

cette intrigue; mais le gouverneur était son oncle maternel, et j’ai lu

malheureusement une lettre par laquelle il le priait de s’adresser à

Déodatus, mot convenu entre les courtisans pour parler du Roi. Il règne

dans cette lettre, à propos de la victime, un ton de plaisanterie qui

m’a fait horreur. Enfin, monsieur, les sommes envoyées par la famille

réfugiée pour racheter la vie du pauvre homme furent gardées par le

gouverneur, qui n’en dépêcha pas moins le négociant.

Le marquis d’Espard s’arrêta.

--Ce malheureux se nommait Jeanrenaud, reprit-il. Ce nom doit vous

expliquer ma conduite. Je n’ai pas pensé, sans une vive douleur, à la

honte secrète qui pesait sur ma famille. Cette fortune permit à mon

grand-père d’épouser une Navarreins-Lansac, héritière des biens de

cette branche cadette, beaucoup plus riche alors que ne l’était la

branche aînée de Navarreins. Mon père se trouva dès lors un des plus

considérables propriétaires du royaume. Il put épouser ma mère, qui

était une Grandlieu de la branche cadette. Quoique mal acquis, ces

biens nous ont étrangement profité! Résolu de promptement réparer le

mal, j’écrivis en Suisse, et n’eus de repos qu’au moment où je fus

sur la trace des héritiers du protestant. Je finis par savoir que les

Jeanrenaud, réduits à la dernière misère, avaient quitté Fribourg, et

qu’ils étaient revenus habiter la France. Enfin, je découvris dans

monsieur Jeanrenaud, simple lieutenant de cavalerie sous Bonaparte,

l’héritier de cette malheureuse famille. A mes yeux, monsieur, le droit

des Jeanrenaud était clair. Pour que la prescription s’établisse, ne

faut-il pas que les détenteurs puissent être attaqués? A quel pouvoir

les réfugiés se seraient-ils adressés? leur tribunal était là-haut, ou

plutôt, monsieur, le tribunal était là, dit le marquis en se frappant

le cœur. Je n’ai pas voulu que mes enfants pussent penser de moi ce

que j’ai pensé de mon père et de mes aïeux; j’ai voulu leur léguer

un héritage et des écussons sans souillure, je n’ai pas voulu que la

noblesse fût un mensonge en ma personne. Enfin, politiquement parlant,

les émigrés qui réclament contre les confiscations révolutionnaires

doivent-ils garder encore des biens qui sont le fruit de confiscations

obtenues par des crimes? J’ai rencontré chez monsieur Jeanrenaud et

chez sa mère une probité revêche: à les entendre, il semblait qu’ils

me spoliassent. Malgré mes instances, ils n’ont accepté que la valeur

qu’avaient les terres au jour où ma famille les reçut du Roi. Ce prix

fut arrêté entre nous à la somme de onze cent mille francs, qu’ils

me laissèrent la facilité de payer, à ma convenance, sans intérêts.

Pour obtenir ce résultat, j’ai dû me priver de mes revenus pendant

long-temps. Ici, monsieur, commença la perte de quelques illusions que

je m’étais faites sur le caractère de madame d’Espard. Quand je lui

proposai de quitter Paris et d’aller en province, où avec la moitié

de ses revenus, nous pourrions vivre honorablement, et arriver ainsi

plus promptement à une restitution dont je lui parlai, sans lui dire

la gravité des faits, madame d’Espard me traita de fou. Je découvris

alors le vrai caractère de ma femme: elle eût approuvé sans scrupule la

conduite de mon grand-père, et se serait moquée des huguenots; effrayé

de sa froideur, de son peu d’attachement pour ses enfants, qu’elle

m’abandonnait sans regret, je résolus de lui laisser sa fortune, après

avoir acquitté nos dettes communes. Ce n’était pas d’ailleurs à elle

à payer mes sottises, me dit-elle. N’ayant plus assez de revenus pour

vivre et pourvoir à l’éducation de mes enfants, je me décidai à les

élever moi-même, à en faire des hommes de cœur et des gentilshommes.

En plaçant mes revenus dans les fonds publics, j’ai pu m’acquitter

beaucoup plus promptement que je ne l’espérais, car je profitai des

chances que présenta l’augmentation des rentes. En me réservant quatre

mille livres pour mes fils et moi, je n’aurais pu payer que vingt mille

écus par an, ce qui aurait exigé près de dix-huit années pour achever

ma libération, tandis que dernièrement j’ai soldé mes onze cent mille

francs dus. Ainsi, j’ai le bonheur d’avoir accompli cette restitution

sans avoir causé le moindre tort à mes enfants. Voilà, monsieur, la

raison des payements faits à madame Jeanrenaud et à son fils.

--Ainsi, dit le juge en contenant l’émotion que lui donnait ce récit,

madame la marquise connaissait les motifs de votre retraite?

--Oui, monsieur.

Popinot fit un haut-le-corps assez expressif, se leva soudain et ouvrit

la porte du cabinet.

--Noël, allez-vous-en, dit-il à son greffier. Monsieur, reprit le

juge, quoique ce que vous venez de me dire suffise pour m’éclairer, je

désirerais vous entendre relativement aux autres faits allégués en

la requête. Ainsi, vous avez entrepris ici une affaire commerciale en

dehors des habitudes d’un homme de qualité.

--Nous ne saurions parler de cette affaire ici, dit le marquis en

faisant signe au juge de sortir.--Nouvion, reprit-il en s’adressant au

vieillard, je descends chez moi, mes enfants vont revenir, tu dîneras

avec nous.

--Monsieur le marquis, dit Popinot sur l’escalier, ceci n’est donc pas

votre appartement?

--Non, monsieur. J’ai loué ces chambres pour y mettre les bureaux de

cette entreprise. Voyez, reprit-il en montrant une affiche, cette

histoire est publiée sous le nom d’un des plus honorables libraires de

Paris, et non par moi.

Le marquis fit entrer le juge au rez-de-chaussée en lui disant:--Voici

mon appartement, monsieur.

Popinot fut naturellement ému par la poésie plutôt trouvée que cherchée

qui respirait sous ces lambris. Le temps était magnifique, les fenêtres

étaient ouvertes, l’air du jardin répandait au salon des senteurs

végétales; les rayons du soleil égayaient et animaient les boiseries

un peu brunes de ton. A cet aspect, Popinot jugea qu’un fou serait peu

capable d’inventer l’harmonie suave qui le saisissait en ce moment.

--Il me faudrait un appartement semblable, pensait-il. Vous quitterez

bientôt ce quartier? demanda-t-il à haute voix.

La Comédie humaine - Volume 10. Scènes de la vie parisienne - Tome 02 · 第 17 / 44 段