Birotteau embarrassé, je me suis aussi demandé, comme toi, quels
étaient mes titres; mais en revenant j’ai fini par les reconnaître
et par approuver le gouvernement. D’abord, je suis royaliste, j’ai
été blessé à Saint-Roch en vendémiaire, n’est-ce pas quelque chose
que d’avoir porté les armes dans ce temps-là pour la bonne cause?
Puis, selon quelques négociants, je me suis acquitté de mes fonctions
consulaires à la satisfaction générale. Enfin, je suis adjoint, le roi
accorde quatre croix au corps municipal de la ville de Paris. Examen
fait des personnes qui, parmi les adjoints, pouvaient être décorées,
le préfet m’a porté le premier sur la liste. Le roi doit d’ailleurs me
connaître: grâce au vieux Ragon, je lui fournis la seule poudre dont il
veuille faire usage; nous possédons seuls la recette de la poudre de
la feue reine, pauvre chère auguste victime! Le maire m’a violemment
appuyé. Que veux-tu? Si le roi me donne la croix sans que je la lui
demande, il me semble que je ne peux la refuser sans lui manquer à
tous égards. Ai-je voulu être adjoint? Aussi, ma femme, puisque nous
avons le vent en pompe, comme dit ton oncle Pillerault quand il est
dans ses gaietés, suis-je décidé à mettre chez nous tout d’accord avec
notre haute fortune. Si je puis être quelque chose, je me risquerai
à devenir ce que le bon Dieu voudra que je sois, sous-préfet, si tel
est mon destin. Ma femme, tu commets une grave erreur en croyant
qu’un citoyen a payé sa dette à son pays après avoir débité pendant
vingt ans des parfumeries à ceux qui venaient en chercher. Si l’État
réclame le concours de nos lumières, nous les lui devons, comme nous
lui devons l’impôt mobilier, les portes et fenêtres, _et cætera_.
As-tu donc envie de toujours rester dans ton comptoir? Il y a, Dieu
merci, bien assez long-temps que tu y séjournes. Le bal sera notre fête
à nous. Adieu le détail, pour toi s’entend. Je brûle notre enseigne
de LA REINE DES ROSES, j’efface sur notre tableau CÉSAR BIROTTEAU,
MARCHAND PARFUMEUR, SUCCESSEUR DE RAGON, et mets tout bonnement
_Parfumeries_ en grosses lettres d’or. Je place à l’entresol le
bureau, la caisse, et un joli cabinet pour toi. Je fais mon magasin de
l’arrière-boutique, de la salle à manger et de la cuisine actuelles.
Je loue le premier étage de la maison voisine, où j’ouvre une porte
dans le mur. Je retourne l’escalier, afin d’aller de plain-pied d’une
maison à l’autre. Nous aurons alors un grand appartement meublé _aux
oiseaux_! Oui, je renouvelle ta chambre, je te ménage un boudoir, et
donne une jolie chambre à Césarine. La demoiselle de comptoir que tu
prendras, notre premier commis et ta femme de chambre (oui, madame,
vous en aurez une!) logeront au second. Au troisième, il y aura la
cuisine, la cuisinière et le garçon de peine. Le quatrième sera notre
magasin général de bouteilles, cristaux et porcelaines. L’atelier de
nos ouvrières dans le grenier! Les passants ne verront plus coller les
étiquettes, faire des sacs, trier des flacons, boucher des fioles. Bon
pour la rue Saint-Denis; mais rue Saint-Honoré, fi donc! mauvais genre.
Notre magasin doit être cossu comme un salon. Dis donc, sommes-nous
les seuls parfumeurs qui soient dans les honneurs? N’y a-t-il pas
des vinaigriers, des marchands de moutarde qui commandent la garde
nationale, et qui sont très-bien vus au château? Imitons-les, étendons
notre commerce, et en même temps poussons-nous dans les hautes sociétés.
--Tiens, Birotteau, sais-tu ce que je pense en t’écoutant? Eh bien!
tu me fais l’effet d’un homme qui cherche midi à quatorze heures.
Souviens-toi de ce que je t’ai conseillé quand il a été question de
te nommer maire: ta tranquillité avant tout! «Tu es fait, t’ai-je
dit, pour être en évidence, comme mon bras pour faire une aile de
moulin. Les grandeurs seraient ta perte.» Tu ne m’as pas écoutée, la
voilà venue notre perte. Pour jouer un rôle politique, il faut de
l’argent, en avons-nous? Comment, tu veux brûler ton enseigne qui a
coûté six cents francs, et renoncer à la Reine des Roses, à ta vraie
gloire? Laisse donc les autres être des ambitieux. Qui met la main
à un bûcher en retire de la flamme, est-ce vrai? la politique brûle
aujourd’hui. Nous avons cent bons mille francs, écus, placés en dehors
de notre commerce, de notre fabrique et de nos marchandises? Si tu veux
augmenter ta fortune, agis aujourd’hui comme en 1793: les rentes sont
à soixante-douze francs, achète des rentes. Tu auras dix mille livres
de revenu, sans que ce placement nuise à nos affaires. Profite de ce
revirement pour marier notre fille, vends notre fonds et allons dans
ton pays. Comment, pendant quinze ans, tu n’as parlé que d’acheter _les
Trésorières_, ce joli petit bien près de Chinon, où il y a des eaux,
des prés, des bois, des vignes, deux métairies, qui rapporte mille
écus, dont l’habitation nous plaît à tous deux, que nous pouvons avoir
encore pour soixante mille francs, et monsieur veut aujourd’hui devenir
quelque chose dans le gouvernement? Souviens-toi donc de ce que
nous sommes, des parfumeurs. Il y a seize ans, avant que tu n’eusses
inventé la DOUBLE PATE DES SULTANES et l’EAU CARMINATIVE, si l’on était
venu te dire: «Vous allez avoir l’argent nécessaire pour acheter les
Trésorières» ne te serais-tu pas trouvé mal de joie? Eh bien! tu peux
acquérir cette propriété, dont tu avais tant envie que tu n’ouvrais
la bouche que de ça, maintenant tu parles de dépenser en bêtises un
argent gagné à la sueur de notre front, je peux dire le nôtre, j’ai
toujours été assise dans ce comptoir par tous les temps comme un pauvre
chien dans sa niche. Ne vaut-il pas mieux avoir un pied à terre chez
ta fille, devenue la femme d’un notaire de Paris, et vivre huit mois
de l’année à Chinon, que de commencer ici à faire de cinq sous six
blancs, et de six blancs rien. Attends la hausse des fonds publics, tu
donneras huit mille livres de rente à ta fille, nous en garderons deux
mille pour nous, le produit de notre fonds nous permettra d’avoir les
Trésorières. Là, dans ton pays, mon bon petit chat, en emportant notre
mobilier qui vaut gros, nous serons comme des princes, tandis qu’ici
faut au moins un million pour faire figure.
--Voilà où je t’attendais, ma femme, dit César Birotteau. Je ne suis
pas assez bête encore (quoique tu me croies bien bête, toi!) pour ne
pas avoir pensé à tout. Écoute-moi bien. Alexandre Crottat nous va
comme un gant pour gendre, et il aura l’étude de Roguin; mais crois-tu
qu’il se contente de cent mille francs de dot (une supposition que nous
donnions tout notre avoir liquide pour établir notre fille, et c’est
mon avis. J’aimerais mieux n’avoir que du pain sec pour le reste de mes
jours, et la voir heureuse comme une reine, enfin la femme d’un notaire
de Paris, comme tu dis). Eh bien! cent mille francs ou même huit mille
livres de rente ne sont rien pour acheter l’étude à Roguin. Ce petit
Xandrot, comme nous l’appelons, nous croit, ainsi que tout le monde,
bien plus riches que nous ne le sommes. Si son père, ce gros fermier
qui est avare comme un colimaçon, ne vend pas pour cent mille francs de
terres, Xandrot ne sera pas notaire, car l’étude à Roguin vaut quatre
ou cinq cent mille francs. Si Crottat n’en donne pas moitié comptant,
comment se tirerait-il d’affaire? Césarine doit avoir deux cent mille
francs de dot; et je veux nous retirer bons bourgeois de Paris avec
quinze mille livres de rentes. Hein! Si je te faisais voir ça clair
comme le jour, n’aurais-tu pas la margoulette fermée?
--Ah! si tu as le Pérou...
--Oui, j’ai, ma biche. Oui, dit-il en prenant sa femme par la taille et
la frappant à petits coups, ému par une joie qui anima tous ses traits.
Je n’ai point voulu te parler de cette affaire avant qu’elle ne fût
cuite; mais, ma foi, demain je la terminerai, peut-être. Voici: Roguin
m’a proposé une spéculation si sûre qu’il s’y met avec Ragon, avec ton
oncle Pillerault et deux autres de ses clients. Nous allons acheter
aux environs de la Madeleine des terrains que, suivant les calculs de
Roguin, nous aurons pour le quart de la valeur à laquelle ils doivent
arriver d’ici à trois ans, époque à laquelle, les baux étant expirés,
nous deviendrons maîtres d’exploiter. Nous sommes tous six par portions
convenues. Moi je fournis trois cent mille francs, afin d’y être pour
trois huitièmes. Si quelqu’un de nous a besoin d’argent, Roguin lui
en trouvera sur sa part en l’hypothéquant. Pour tenir la queue de la
poêle et savoir comment frira le poisson, j’ai voulu être propriétaire
en nom pour la moitié qui sera commune entre Pillerault, le bonhomme
Ragon et moi. Roguin sera sous le nom d’un monsieur Charles Claparon,
mon co-propriétaire, qui donnera, comme moi, une contre-lettre à ses
associés. Les actes d’acquisition se font par promesses de vente sous
seing privé jusqu’à ce que nous soyons maîtres de tous les terrains.
Roguin examinera quels sont les contrats qui devront être réalisés, car
il n’est pas sûr que nous puissions nous dispenser de l’enregistrement
et en rejeter les droits sur ceux à qui nous vendrons en détail, mais
ce serait trop long à t’expliquer. Les terrains payés, nous n’aurons
qu’à nous croiser les bras, et dans trois ans d’ici nous serons riches
d’un million. Césarine aura vingt ans, notre fonds sera vendu, nous
irons alors à la grâce de Dieu modestement vers les grandeurs.
--Eh bien! où prendras-tu donc tes trois cent mille francs? dit madame
Birotteau.
--Tu n’entends rien aux affaires, ma chatte aimée. Je donnerai les
cent mille francs qui sont chez Roguin, j’emprunterai quarante mille
francs sur les bâtiments et les jardins où sont nos fabriques dans le
faubourg du Temple, nous avons vingt mille francs en portefeuille; en
tout, cent soixante mille francs. Reste cent quarante mille autres,
pour lesquels je souscrirai des effets à l’ordre de monsieur Charles
Claparon, banquier; il en donnera la valeur, moins l’escompte. Voilà
nos cent mille écus payés: _qui a terme ne doit rien_. Quand les
effets arriveront à échéance, nous les acquitterons avec nos gains. Si
nous ne pouvions plus les solder, Roguin me remettrait des fonds à cinq
pour cent, hypothéqués sur ma part de terrain. Mais les emprunts seront
inutiles: j’ai découvert une essence pour faire pousser les cheveux,
une _Huile Comagène_! Livingston m’a posé là-bas une presse hydraulique
pour fabriquer mon huile avec des noisettes qui, sous cette forte
pression, rendront aussitôt toute leur huile. Dans un an, suivant mes
probabilités, j’aurai gagné cent mille francs, au moins. Je médite une
affiche qui commencera par: _A bas les perruques!_ dont l’effet sera
prodigieux. Tu ne t’aperçois pas de mes insomnies, toi! Voilà trois
mois que le succès de l’HUILE DE MACASSAR m’empêche de dormir. Je veux
couler _Macassar_!
--Voilà donc les beaux projets que tu roules dans ta caboche depuis
deux mois, sans vouloir m’en rien dire. Je viens de me voir en
mendiante à ma propre porte, quel avis du ciel! Dans quelque temps, il
ne nous restera que les yeux pour pleurer. Jamais tu ne feras ça, moi
vivante, entends-tu, César? Il se trouve là-dessous quelques manigances
que tu n’aperçois pas, tu es trop probe et trop loyal pour soupçonner
des friponneries chez les autres. Pourquoi vient-on t’offrir des
millions? Tu te dépouilles de toutes tes valeurs, tu t’avances au-delà
de tes moyens, et si ton _huile_ ne prend pas, si l’on ne trouve pas
d’argent, si la valeur des terrains ne se réalise pas, avec quoi
paieras-tu tes billets? est-ce avec les coques de tes noisettes? Pour
te placer plus haut dans la société, tu ne veux plus être en nom, tu
veux ôter l’enseigne de la Reine des Roses, et tu vas faire encore tes
salamalecs d’affiches et de prospectus qui montreront César Birotteau
au coin de toutes les bornes et au-dessus de toutes les planches, aux
endroits où l’on bâtit.
--Oh! tu n’y es pas. J’aurai une succursale sous le nom de Popinot,
dans quelque maison autour de la rue des Lombards, où je mettrai le
petit Anselme. J’acquitterai ainsi la dette de la reconnaissance envers
monsieur et madame Ragon, en établissant leur neveu, qui pourra faire
fortune. Ces pauvres Ragonnins m’ont l’air d’avoir été bien grêlés
depuis quelque temps.
--Tiens, ces gens-là veulent ton argent.
--Mais quelles gens donc, ma belle? Est-ce ton oncle Pillerault
qui nous aime comme ses petits boyaux et dîne avec nous tous les
dimanches? Est-ce ce bon vieux Ragon, notre prédécesseur, qui voit
quarante ans de probité devant lui, avec qui nous faisons notre boston?
Enfin serait-ce Roguin, un notaire de Paris, un homme de cinquante-sept
ans, qui a vingt-cinq ans de notariat? Un notaire de Paris, ce serait
la fleur des pois, si les honnêtes gens ne valaient pas tous le même
prix. Au besoin, mes associés m’aideraient! Où donc est le complot, ma
biche blanche? Tiens, il faut que je te dise ton fait! Foi d’honnête
homme, je l’ai sur le cœur.
Tu as toujours été défiante comme une chatte! Aussitôt que nous avons
eu pour deux sous à nous dans la boutique, tu croyais que les chalands
étaient des voleurs.
Il faut se mettre à tes genoux afin de te supplier de te laisser
enrichir! Pour une fille de Paris, tu n’as guère d’ambition! Sans tes
craintes perpétuelles, il n’y aurait pas eu d’homme plus heureux que
moi!
Si je t’avais écoutée, je n’aurais jamais fait ni la _Pâte des
Sultanes_, ni l’_Eau carminative_. Notre boutique nous a fait vivre,
mais ces deux découvertes et nos savons nous ont donné les cent
soixante mille francs que nous possédons clair et net!
Sans mon génie, car j’ai du talent comme parfumeur, nous serions de
petits détaillants, nous tirerions le diable par la queue pour _joindre
les deux bouts_, et je ne serais pas un des notables négociants qui
concourent à l’élection des juges au tribunal de commerce, je n’aurais
été ni juge ni adjoint. Sais-tu ce que je serais? un boutiquier comme
a été le père Ragon, soit dit sans l’offenser, car je respecte les
boutiques, le plus beau de notre nez en est fait!
Après avoir vendu de la parfumerie pendant quarante ans, nous
posséderions, comme lui, trois mille livres de rente; et au prix où
sont les choses dont la valeur a doublé, nous aurions, comme eux, à
peine de quoi vivre. (De jour en jour, ce vieux ménage-là me serre le
cœur davantage. Il faudra que j’y voie clair, et je saurai le fin mot
par Popinot, demain!)
Si j’avais suivi tes conseils, toi qui as le bonheur inquiet et qui te
demandes si tu auras demain ce que tu tiens aujourd’hui, je n’aurais
pas de crédit, je n’aurais pas la croix de la Légion-d’Honneur, et
je ne serais pas en passe d’être un homme politique. Oui, tu as beau
branler la tête, si notre affaire se réalise, je puis devenir député
de Paris. Ah! je ne me nomme pas César pour rien, tout m’a réussi.
C’est inimaginable, au dehors chacun m’accorde de la capacité; mais
ici, la seule personne à laquelle je veux tant plaire que je sue sang
et eau pour la rendre heureuse, est précisément celle qui me prend pour
une bête.
Ces phrases, quoique scindées par des repos éloquents et lancées comme
des balles, ainsi que font tous ceux qui se posent dans une attitude
récriminatoire, exprimaient un attachement si profond, si soutenu, que
madame Birotteau fut intérieurement attendrie; mais elle se servit,
comme toutes les femmes, de l’amour qu’elle inspirait pour avoir gain
de cause.
--Eh bien! Birotteau, dit-elle, si tu m’aimes, laisse-moi donc être
heureuse à mon goût. Ni toi, ni moi, nous n’avons reçu d’éducation;
nous ne savons point parler, ni faire un _serviteur_ à la manière des
gens du monde, comment veut-on que nous réussissions dans les places
du gouvernement? Je serai heureuse aux Trésorières, moi! J’ai toujours
aimé les bêtes et les petits oiseaux, je passerai très-bien ma vie à
prendre soin des poulets, à faire la fermière. Vendons notre fonds,
marions Césarine, et laisse ton _Imogène_. Nous viendrons passer les
hivers à Paris, chez notre gendre, nous serons heureux, rien ni dans la
politique ni dans le commerce ne pourra changer notre manière d’être.
Pourquoi vouloir écraser les autres? Notre fortune actuelle ne nous
suffit-elle pas? Quand tu seras millionnaire, dîneras-tu deux fois?
as-tu besoin d’une autre femme que moi? Vois mon oncle Pillerault! il
s’est sagement contenté de son petit avoir, et sa vie s’emploie à de
bonnes œuvres. A-t-il besoin de beaux meubles, lui? Je suis sûre que tu
m’as commandé le mobilier: j’ai vu venir Braschon ici, ce n’était pas
pour acheter de la parfumerie.
--Eh bien! oui, ma belle, tes meubles sont ordonnés, nos travaux vont
être commencés demain et dirigés par un architecte que m’a recommandé
monsieur de La Billardière.
--Mon Dieu, s’écria-t-elle, ayez pitié de nous!
--Mais tu n’es pas raisonnable, ma biche. Est-ce à trente-sept ans,
fraîche et jolie comme tu l’es, que tu peux aller t’enterrer à Chinon?
Moi, Dieu merci, je n’ai que trente-neuf ans. Le hasard m’ouvre une
belle carrière, j’y entre. En m’y conduisant avec prudence, je puis
faire une maison honorable dans la bourgeoisie de Paris, comme cela
se pratiquait jadis, fonder les Birotteau, comme il y des Keller, des
Jules Desmarets, des Roguin, des Cochin, des Guillaume, des Lebas,
des Nucingen, des Saillard, des Popinot, des Matifat qui marquent ou
qui ont marqué dans leurs quartiers. Allons donc! Si cette affaire-là
n’était pas sûre comme de l’or en barres...
--Sûre!
--Oui, sûre. Voilà deux mois que je la chiffre. Sans en avoir l’air, je
prends des informations sur les constructions, au bureau de la ville,
chez des architectes et chez des entrepreneurs. Monsieur Rohault, le
jeune architecte qui va remanier notre appartement, est désespéré de ne
pas avoir d’argent pour se mettre dans notre spéculation.
--Il y aura des constructions à faire, il vous y pousse pour vous
gruger.
--Peut-on attraper des gens comme Pillerault, comme Charles Claparon et
Roguin? Le gain est sûr comme celui de la Pâte des Sultanes, vois-tu?
--Mais, mon cher ami, qu’a donc besoin Roguin de spéculer, s’il a sa
charge payée et sa fortune faite? Je le vois quelquefois passer plus
soucieux qu’un ministre d’État, avec un regard en dessous que je n’aime
pas: il cache des soucis. Sa figure est devenue, depuis cinq ans, celle
d’un vieux débauché. Qui te dit qu’il ne lèvera pas le pied quand il
aura vos fonds en main? Cela s’est vu. Le connaissons-nous bien? Il a
beau depuis quinze ans être notre ami, je ne mettrais pas la main au
feu pour lui. Tiens, il est punais et ne vit pas avec sa femme, il doit
avoir des maîtresses qu’il paie et qui le ruinent; je ne trouve pas
d’autre cause à sa tristesse. Quand je fais ma toilette, je regarde à
travers les persiennes, je le vois rentrer à pied chez lui, le matin,
revenant d’où? personne ne le sait. Il me fait l’effet d’un homme qui
a un ménage en ville, qui dépense de son côté, madame du sien. Est-ce
la vie d’un notaire? S’ils gagnent cinquante mille francs et qu’ils
en mangent soixante, en vingt ans on voit la fin de sa fortune, on se
trouve nus comme de petits saint Jean; mais comme on s’est habitué
à briller, on dévalise ses amis sans pitié: charité bien ordonnée
commence par soi-même. Il est intime avec ce petit gueux de du Tillet,
notre ancien commis, je ne vois rien de bon dans cette amitié. S’il n’a
pas su juger du Tillet, il est bien aveugle; s’il le connaît, pourquoi
le choye-t-il tant? tu me diras que sa femme aime du Tillet? eh bien!
je n’attends rien de bon d’un homme qui n’a pas d’honneur à l’égard
de sa femme. Enfin les possesseurs actuels de ces terrains sont donc
bien bêtes de donner pour cent sous ce qui vaut cent francs! Si tu
rencontrais un enfant qui ne sût pas ce que vaut un louis, ne lui en
dirais-tu pas la valeur? Votre affaire me fait l’effet d’un vol, à moi,
soit dit sans t’offenser.
--Mon Dieu! que les femmes sont quelquefois drôles, et comme elles
brouillent toutes les idées! Si Roguin n’était rien dans l’affaire, tu
me dirais: Tiens, tiens, César, tu fais une affaire où Roguin n’est
pas; elle ne vaut rien. A cette heure, il est là comme une garantie, et
tu me dis...
--Non, c’est un monsieur Claparon.
--Mais un notaire ne peut pas être en nom dans une spéculation.
--Pourquoi fait-il alors une chose que lui interdit la loi? Que me
répondras-tu, toi qui ne connais que la loi?
--Laisse-moi donc continuer. Roguin s’y met, et tu me dis que l’affaire
ne vaut rien? Est-ce raisonnable? Tu me dis encore: Il fait une chose
contre la loi. Mais il s’y mettra ostensiblement s’il le faut. Tu
me dis maintenant: Il est riche. Ne peut-on pas m’en dire autant à
moi? Ragon et Pillerault seraient-ils bien venus à me dire: Pourquoi
faites-vous cette affaire, vous qui avez de l’argent comme un marchand
de cochons?
--Les commerçants ne sont pas dans la position des notaires, dit madame
Birotteau.
--Enfin, ma conscience est bien intacte, dit César en continuant.
Les gens qui vendent, vendent par nécessité; nous ne les volons pas
plus qu’on ne vole ceux à qui on achète des rentes à soixante-quinze.
Aujourd’hui, nous acquérons les terrains à leur prix d’aujourd’hui;
dans deux ans, ce sera différent, comme pour les rentes. Sachez,
Constance-Barbe-Joséphine Pillerault, que vous ne prendrez jamais César
Birotteau à faire une action qui soit contre la plus rigide probité, ni
contre la loi, ni contre la conscience, ni contre la délicatesse. Un
homme établi depuis dix-huit ans être soupçonné d’improbité dans son
ménage!
--Allons, calme-toi, César! Une femme qui vit avec toi depuis ce temps
connaît le fond de ton âme. Tu es le maître, après tout. Cette fortune,
tu l’as gagnée, n’est-ce pas? elle est à toi, tu peux la dépenser.
Nous serions réduites à la dernière misère, ni moi ni ta fille nous
ne te ferions un seul reproche. Mais écoute: quand tu inventais ta
Pâte des Sultanes et ton Eau Carminative, que risquais-tu? des cinq à
six mille francs. Aujourd’hui, tu mets toute ta fortune sur un coup de
cartes, tu n’es pas seul à le jouer, tu as des associés qui peuvent se
montrer plus fins que toi. Donne ton bal, renouvelle ton appartement,
fais dix mille francs de dépense, c’est inutile, ce n’est pas ruineux.
Quant à ton affaire de la Madeleine, je m’y oppose formellement. Tu
es parfumeur, sois parfumeur, et non pas revendeur de terrains. Nous
avons un instinct qui ne nous trompe pas, nous autres femmes! Je
t’ai prévenu, maintenant agis à ta tête. Tu as été juge au tribunal
de commerce, tu connais les lois, tu as bien mené ta barque, je te
suivrai, César! Mais je tremblerai jusqu’à ce que je voie notre fortune
solidement assise, et Césarine bien mariée. Dieu veuille que mon rêve
ne soit pas une prophétie!
Cette soumission contraria Birotteau, qui employa l’innocente ruse à
laquelle il avait recours en semblable occasion.
--Écoute, Constance, je n’ai pas encore donné ma parole; mais c’est
tout comme.
--Oh! César, tout est dit, n’en parlons plus. L’honneur passe avant la
fortune. Allons, couche-toi, mon cher ami, nous n’avons plus de bois.
D’ailleurs, nous serons toujours mieux au lit pour causer, si cela
t’amuse. Oh! le vilain rêve! Mon Dieu! se voir soi-même! Mais c’est
affreux! Césarine et moi, nous allons joliment faire des neuvaines pour
le succès de tes terrains.
--Sans doute l’aide de Dieu ne nuit à rien, dit gravement Birotteau.
Mais l’essence de noisettes est aussi une puissance, ma femme! J’ai
fait cette découverte comme autrefois celle de la Double Pâte des
Sultanes, par hasard: la première fois en ouvrant un livre, cette
fois en regardant la gravure d’Héro et Léandre. Tu sais, une femme
qui verse de l’huile sur la tête de son amant, est-ce gentil? Les
spéculations les plus sûres sont celles qui reposent sur la vanité,
sur l’amour-propre, l’envie de paraître. Ces sentiments-là ne meurent
jamais.
--Hélas! je le vois bien.
--A un certain âge, les hommes feraient les cent coups pour avoir des
cheveux, quand ils n’en ont pas. Depuis quelque temps, les coiffeurs me
disent qu’ils ne vendent pas seulement le _Macassar_, mais toutes les
drogues bonnes à teindre les cheveux, ou qui passent pour les faire
pousser. Depuis la paix, les hommes sont bien plus auprès des femmes,
et elles n’aiment pas les chauves, hé! hé! mimi! La demande de cet
article-là s’explique donc par la situation politique. Une composition
qui vous entretiendrait les cheveux en bonne santé se vendrait comme
du pain, d’autant que cette Essence sera sans doute approuvée par
l’Académie des Sciences. Mon bon monsieur Vauquelin m’aidera peut-être
encore. J’irai demain lui soumettre mon idée, en lui offrant la gravure
que j’ai fini par trouver après deux ans de recherches en Allemagne.
Il s’occupe précisément de l’analyse des cheveux. Chiffreville, son
associé pour sa fabrique de produits chimiques, me l’a dit. Si ma
découverte s’accorde avec les siennes, mon Essence serait achetée par
les deux sexes. Mon idée est une fortune, je le répète. Mon Dieu, je
n’en dors pas. Eh! par bonheur, le petit Popinot a les plus beaux
cheveux du monde. Avec une demoiselle de comptoir qui aurait des
cheveux longs à tomber jusqu’à terre et qui dirait, si la chose est
possible sans offenser Dieu ni le prochain, que l’huile Comagène (car
ce sera décidément une huile) y est pour quelque chose, les têtes des
grisons se jetteraient là-dessus comme la pauvreté sur le monde. Dis
donc, mignonne, et ton bal? Je ne suis pas méchant, mais je voudrais
bien rencontrer ce petit drôle de du Tillet, qui _fait le gros_ avec sa
fortune, et qui m’évite toujours à la Bourse. Il sait que je connais un
trait de lui qui n’est pas beau. Peut-être ai-je été trop bon avec lui.
Est-ce drôle, ma femme, qu’on soit toujours puni de ses bonnes actions,
ici-bas s’entend! Je me suis conduit comme un père envers lui, tu ne
sais pas tout ce que j’ai fait pour lui.
--Tu me donnes la chair de poule rien que de m’en parler. Si tu
avais su ce qu’il voulait faire de toi, tu n’aurais pas gardé le
secret sur le vol des trois mille francs, car j’ai deviné la manière
dont l’affaire s’est arrangée. Si tu l’avais envoyé en police
correctionnelle, peut-être aurais-tu rendu service à bien du monde.
--Que prétendait-il donc faire de moi?
--Rien. Si tu étais en train de m’écouter ce soir, je te donnerais un
bon conseil, Birotteau, ce serait de laisser ton du Tillet.
--Ne trouverait-on pas extraordinaire de voir exclu de chez moi un
commis que j’ai cautionné pour les premiers vingt mille francs avec
lesquels il a commencé les affaires? Va, faisons le bien pour le bien.
D’ailleurs, du Tillet s’est peut-être amendé.
--Il faudra mettre tout cen dessus dessous ici.