--Oui, depuis ce temps-là, mon cher, j’en ai vu, des marionnettes,

des poupées et des pantins! Je connais un peu de ces belles dames de

qui vous soignez le corps et ce qu’elles ont de plus précieux, leur

enfant, quand elles l’aiment, ou leur visage qu’elles adorent toujours.

Vous passez les nuits à leur chevet, vous vous exterminez pour leur

sauver la plus légère altération de beauté, n’importe où; vous avez

réussi, vous leur gardez le secret comme si vous étiez mort, elles

vous envoient demander votre mémoire et le trouvent horriblement cher.

Qui les a sauvées? la nature! Loin de vous prôner, elles médisent de

vous, en craignant de vous donner pour médecin à leurs bonnes amies.

Mon cher, ces femmes de qui vous dites:--«C’est des anges!» moi, je

les ai vues déshabillées des petites mines sous lesquelles elles

couvrent leur âme, aussi bien que des chiffons sous lesquels elles

déguisent leurs imperfections: sans manières et sans corset. Elles ne

sont pas belles. Nous avons commencé par voir bien des graviers, bien

des saletés sous le flot du monde, quand nous étions échoués sur le

roc de la Maison-Vauquer; ce que nous y avons vu n’était rien. Depuis

que je vais dans la haute société, j’ai rencontré des monstruosités

habillées de satin, des Michonneau en gants blancs, des Poiret

chamarrés de cordons, des grands seigneurs faisant mieux l’usure que

le papa Gobseck! A la honte des hommes, quand j’ai voulu donner une

poignée de main à la vertu, je l’ai trouvée grelottant dans un grenier,

poursuivie de calomnies, vivotant avec quinze cents francs de rente ou

d’appointements, et passant pour une folle, pour une originale ou une

bête. Enfin, mon cher, la marquise est une femme à la mode, et j’ai

précisément ces sortes de femmes en horreur. Veux-tu savoir pourquoi?

Une femme qui a l’âme élevée, le goût pur, un esprit doux, le cœur

richement étoffé, qui mène une vie simple n’a pas une seule chance

d’être à la mode. Conclus? Une femme à la mode et un homme au pouvoir

sont deux analogies; mais à cette différence près, que les qualités par

lesquelles un homme s’élève au-dessus des autres le grandissent et font

sa gloire; tandis que les qualités par lesquelles une femme arrive à

son empire d’un jour, sont d’effroyables vices: elle se dénature pour

cacher son caractère, elle doit, pour mener la vie militante du monde,

avoir une santé de fer sous une apparence frêle. En qualité de médecin,

je sais que la bonté de l’estomac exclut la bonté du cœur. Ta femme à

la mode ne sent rien, sa fureur de plaisir a sa cause dans une envie de

réchauffer sa nature froide, elle veut des émotions et des jouissances,

comme un vieillard se met en espalier à la rampe de l’Opéra. Comme elle

a plus de tête que de cœur, elle sacrifie à son triomphe les passions

vraies et les amis, comme un général envoie au feu ses plus dévoués

lieutenants pour gagner une bataille. La femme à la mode n’est plus une

femme: elle n’est ni mère, ni épouse, ni amante; elle est un sexe dans

le cerveau, médicalement parlant. Aussi ta marquise a-t-elle tous les

symptômes de sa monstruosité, elle a le bec de l’oiseau de proie, l’œil

clair et froid, la parole douce; elle est polie comme l’acier d’une

mécanique, elle émeut tout, moins le cœur.

--Il y a du vrai dans ce que tu dis, Bianchon.

--Du vrai! reprit Bianchon, tout est vrai. Crois-tu donc que je n’aie

pas été atteint jusqu’au fond du cœur par l’insultante politesse avec

laquelle elle me faisait mesurer la distance idéale que la noblesse

met entre nous? que je n’aie pas été pris d’une profonde pitié pour

ses caresses de chatte en pensant à son but. Dans un an d’ici, elle

n’écrirait pas un mot pour me rendre le plus léger service, et ce soir

elle m’a criblé de sourires, en croyant que je puis influencer mon

oncle Popinot, de qui dépend le gain de son procès.....

--Mon cher, aurais-tu mieux aimé qu’elle te fît des sottises? J’admets

ta catilinaire contre les femmes à la mode; mais tu n’es pas dans la

question. Je préférerai toujours pour femme une marquise d’Espard à la

plus chaste, à la plus recueillie, à la plus aimante créature de la

terre. Épousez un ange! il faut aller s’enterrer dans son bonheur au

fond d’une campagne. La femme d’un homme politique est une machine à

gouvernement, une mécanique à beaux compliments, à révérences: elle est

le premier, le plus fidèle des instruments dont se sert un ambitieux;

enfin c’est un ami qui peut se compromettre sans danger, et que l’on

désavoue sans conséquence. Suppose Mahomet à Paris, au dix-neuvième

siècle! sa femme serait une Rohan, fine et flatteuse comme une

ambassadrice, rusée comme figaro. Ta femme aimante ne mène à rien, une

femme du monde mène à tout, elle est le diamant avec lequel un homme

coupe toutes les vitres, quand il n’a pas la clef d’or avec laquelle

s’ouvrent toutes les portes. Aux bourgeois les vertus bourgeoises,

aux ambitieux les vices de l’ambition. D’ailleurs, mon cher, crois-tu

que l’amour d’une duchesse de Langeais ou de Maufrigneuse, d’une

lady Dudley n’apporte pas d’immenses plaisirs? Si tu savais combien

le maintien froid et sévère de ces femmes donne du prix à la moindre

preuve de leur affection! quelle joie de voir une pervenche poindant

sous la neige! Un sourire jeté sous l’éventail dément la réserve d’une

attitude imposée, et qui vaut toutes les tendresses débridées de tes

bourgeoises à dévouement hypothétique; car en amour le dévouement

est bien près de la spéculation. Puis, une femme à la mode, une

Blamont-Chauvry a ses vertus aussi! Ses vertus sont la fortune, le

pouvoir, l’éclat, un certain mépris pour tout ce qui est au-dessous

d’elle...

--Merci, dit Bianchon.

--Vieux Boniface! répondit en riant Rastignac. Allons, ne sois pas

vulgaire, fais comme ton ami Desplein: sois baron, sois chevalier de

l’ordre de Saint-Michel, deviens pair de France, et marie tes filles à

des ducs.

--Moi, je veux que les cinq cent mille diables...

--Là, là, tu n’as donc de supériorité qu’en médecine; vraiment tu me

fais beaucoup de peine.

--Je hais ces sortes de gens, je souhaite une révolution qui nous en

délivre à jamais.

--Ainsi, cher Robespierre à lancette, tu n’iras pas demain chez ton

oncle Popinot?

--Si, dit Bianchon, quand il s’agit de toi, j’irais chercher de l’eau

en enfer...

--Cher ami, tu m’attendris; j’ai juré que le marquis serait interdit!

Tiens, je me trouve encore une vieille larme pour te remercier.

--Mais, dit Horace en continuant, je ne te promets pas de réussir à

vos souhaits près de Jean-Jules Popinot, tu ne le connais pas; mais je

l’amènerai après-demain chez ta marquise, elle l’entortillera si elle

peut. J’en doute. Toutes les truffes, toutes les duchesses, toutes les

poulardes et tous les couteaux de guillotine seraient là dans la grâce

de leurs séductions; le roi lui promettrait la pairie, le bon Dieu lui

donnerait l’investiture du Paradis et les revenus du Purgatoire; aucun

de ces pouvoirs n’obtiendrait de lui, de faire passer un fétu d’un

plateau à l’autre de sa balance. Il est juge comme la mort est la mort.

Les deux amis étaient arrivés devant le Ministère des Affaires

étrangères, au coin du boulevard des Capucines.

--Te voilà chez toi, dit en riant Bianchon qui lui montra l’hôtel du

ministre. Et voici ma voiture, ajouta-t-il en montrant un fiacre. Ainsi

se résume pour chacun de nous l’avenir.

--Tu seras heureux au fond de l’eau, tandis que je lutterai toujours

à la surface avec les tempêtes, jusqu’à ce qu’en sombrant, j’aille te

demander place dans ta grotte, mon vieux!

--A samedi, répliqua Bianchon.

--Convenu, dit Rastignac. Tu me promets le Popinot?

--Oui, je ferai tout ce que ma conscience me permettra de faire.

Peut-être cette demande en interdiction cache-t-elle quelque petit

_dramorama_, pour nous rappeler par un mot notre mauvais bon temps.

--Pauvre Bianchon! ce ne sera jamais qu’un honnête homme, se dit

Rastignac en voyant le fiacre s’éloigner.

--Rastignac m’a chargé de la plus difficile de toutes les négociations,

se dit Bianchon en se souvenant à son lever de la commission délicate

qui lui était confiée. Mais je n’ai jamais demandé à mon oncle le

moindre petit service au Palais, et j’ai fait pour lui plus de mille

visites _gratis_. D’ailleurs, entre nous, nous ne nous gênons point. Il

me dira oui ou non, et tout sera fini.

Après ce petit monologue, le célèbre docteur se dirigea, dès sept

heures du matin, vers la rue du Fouarre où demeurait monsieur

Jean-Jules Popinot, juge au Tribunal de Première Instance du

Département de la Seine. La rue du Fouarre, mot qui signifiait

autrefois rue de la Paille, fut au treizième siècle la plus illustre

rue de Paris. Là furent les écoles de l’Université, quand la voix

d’Abeilard et celle de Gerson retentissaient dans le monde savant. Elle

est aujourd’hui l’une des plus sales rues du douzième Arrondissement,

le plus pauvre quartier de Paris, celui dans lequel les deux tiers de

la population manquent de bois en hiver, celui qui jette le plus de

marmots au tour des Enfants-Trouvés, le plus de malades à l’Hôtel-Dieu,

le plus de mendiants dans les rues, qui envoie le plus de chiffonniers

au coin des bornes, le plus de vieillards souffrants le long des murs

où rayonne le soleil, le plus d’ouvriers sans travail sur les places,

le plus de prévenus à la Police correctionnelle. Au milieu de cette

rue toujours humide et dont le ruisseau roule vers la Seine les eaux

noires de quelques teintureries, est une vieille maison, sans doute

restaurée sous François Ier, et construite en briques maintenues par

des chaînes en pierre de taille. Sa solidité semble attestée par une

configuration extérieure qu’il n’est pas rare de voir à quelques

maisons de Paris. S’il est permis de hasarder ce mot, elle a comme un

ventre produit par le renflement que décrit son premier étage affaissé

sous le poids du second et du troisième, mais que soutient la forte

muraille du rez-de-chaussée. Au premier coup d’œil, il semble que

les entre-deux des croisées, quoique renforcés par leurs bordures en

pierre de taille, vont éclater; mais l’observateur ne tarde pas à

s’apercevoir qu’il en est de cette maison comme de la tour de Bologne:

les vieilles briques et les vieilles pierres rongées conservent

invinciblement leur centre de gravité. Par toutes les saisons, les

solides assises du rez-de-chaussée offrent la teinte jaunâtre et

l’imperceptible suintement que l’humidité donne à la pierre. Le passant

a froid en longeant ce mur où des bornes échancrées le protégent mal

contre la roue des cabriolets. Comme dans toutes les maisons bâties

avant l’invention des voitures, la baie de la porte forme une arcade

extrêmement basse, assez semblable au porche d’une prison. A droite de

cette porte, sont trois croisées revêtues extérieurement de grilles en

fer à mailles si serrées qu’il est impossible aux curieux de voir la

destination intérieure des pièces humides et sombres, tant d’ailleurs

les vitres sont sales et poudreuses; à gauche sont deux autres

croisées semblables dont une parfois ouverte permet d’apercevoir le

portier, sa femme et ses enfants grouillant, travaillant, cuisinant,

mangeant et criant au milieu d’une salle planchéiée, boisée où tout

tombe en lambeaux et où l’on descend par deux marches, profondeur

qui semble indiquer le progressif exhaussement du pavé parisien. Si,

par un jour de pluie, quelque passant s’abrite sous la longue voûte

à solives saillantes et blanchies à la chaux qui mène de la porte à

l’escalier, il lui est difficile de ne pas contempler le tableau que

présente l’intérieur de cette maison. A gauche, se trouve un jardinet

carré qui ne permet pas de faire plus de quatre enjambées en tout

sens, jardin à terre noire où il existe des treillages sans pampres,

où, à défaut de végétation, il vient à l’ombre de deux arbres, des

papiers, de vieux linges, des tessons, des gravats tombés du toit;

terre infertile où le temps a jeté sur les murs, sur le tronc des

arbres et sur leurs branches une poudreuse empreinte semblable à de

la suie froide. Les deux corps de logis en équerre dont se compose

la maison, tirent leur jour de ce jardinet entouré par deux maisons

voisines bâties en colombage, décrépites, menaçant ruine, où se voit

à chaque étage quelque grotesque attestation de l’état exercé par le

locataire. Ici de longs bâtons supportent d’immenses écheveaux de

laine teinte qui sèchent; là sur des cordes se balancent des chemises

blanchies; plus haut des volumes endossés montrent sur un ais leurs

tranches fraîchement marbrées; les femmes chantent, les maris sifflent,

les enfants crient; le menuisier scie ses planches, un tourneur en

cuivre fait grincer son métal; toutes les industries s’accordent pour

produire un bruit que le nombre des instruments rend furibond. Le

système général de la décoration intérieure de ce passage, qui n’est

ni une cour, ni un jardin, ni une voûte, et qui tient de toutes ces

choses, consiste en piliers de bois posés sur des dés en pierre, et

qui figurent des ogives. Deux arcades donnent sur le jardinet; deux

autres qui font face à la porte cochère, laissent voir un escalier de

bois dont la rampe fut jadis une merveille de serrurerie tant le fer y

affecte des formes bizarres, et dont les marches usées tremblent sous

le pied. Les portes de chaque appartement ont des chambranles bruns de

crasse, de graisse, de poussière, et sont garnies de doubles portes

revêtues de velours d’Utrecht semées de clous dédorés disposés en

losanges. Ces restes de splendeur annoncent que, sous Louis XIV, cette

maison était habitée par quelque conseiller au Parlement, par de riches

ecclésiastiques ou par quelque trésorier des Parties Casuelles. Mais

ces vestiges de l’ancien luxe attirent un sourire sur les lèvres par

un naïf contraste entre le présent et le passé. Monsieur Jean-Jules

Popinot demeurait au premier étage de cette maison où l’obscurité

naturelle aux premiers étages des maisons parisiennes était redoublée

par l’étroitesse de la rue. Ce vieux logis était connu de tout le

douzième Arrondissement, auquel la Providence avait donné ce magistrat

comme elle donne une plante bienfaisante pour guérir ou modérer chaque

maladie. Voici le croquis de ce personnage que voulait séduire la

brillante marquise d’Espard.

En qualité de magistrat, monsieur Popinot était toujours vêtu de

noir, costume qui contribuait à le rendre ridicule aux yeux des gens

habitués à tout juger sur un examen superficiel. Les hommes jaloux de

conserver la dignité qu’impose ce vêtement, doivent se soumettre à des

soins continuels et minutieux; mais le cher monsieur Popinot était

incapable d’obtenir sur lui-même la propreté puritaine qu’exige le

noir. Son pantalon toujours usé ressemblait à du voile, étoffe avec

laquelle se font les robes d’avocat; et son maintien habituel finissait

par y dessiner une si grande quantité de plis, qu’il s’y trouvait par

places des lignes blanchâtres, rouges ou luisantes qui dénonçaient une

avarice sordide ou la pauvreté la plus insoucieuse. Ses gros bas de

laine grimaçaient dans ses souliers déformés. Son linge avait ce ton

roux contracté dans l’armoire par un long séjour, et qui annonçait en

feu madame Popinot la manie du linge; suivant la mode flamande, elle ne

se donnait sans doute que deux fois par an l’embarras d’une lessive.

L’habit et le gilet du magistrat étaient en harmonie avec le pantalon,

les souliers, les bas et le linge. Il avait un bonheur constant

dans son incurie, car le jour où il endossait un habit neuf, il

l’appropriait à l’ensemble de sa toilette en y faisant des taches avec

une inexplicable promptitude. Le bonhomme attendait que sa cuisinière

le prévînt de la vétusté de son chapeau pour le renouveler. Sa cravate

était toujours tordue sans apprêt, et jamais il ne rétablissait le

désordre que son rabat de juge avait mis dans le col de sa chemise

recroquevillé. Il ne prenait aucun soin de sa chevelure grise, et ne

se faisait la barbe que deux fois par semaine. Il ne portait jamais de

gants, et fourrait habituellement ses mains dans ses goussets vides

dont l’entrée salie, presque toujours déchirée, ajoutait un trait de

plus à la négligence de sa personne. Quiconque a fréquenté le Palais

de Justice à Paris, endroit où s’observent toutes les variétés du

vêtement noir, pourra se figurer la tournure de monsieur Popinot.

L’habitude de siéger pendant des journées entières modifie beaucoup le

corps, de même que l’ennui causé par d’interminables plaidoyers agit

sur la physionomie des magistrats. Enfermé dans des salles ridiculement

étroites, sans majesté d’architecture et où l’air est promptement

vicié, le juge parisien prend forcément un visage refrogné, grimé

par l’attention, attristé par l’ennui; son teint s’étiole, contracte

des teintes ou verdâtres ou terreuses, suivant le tempérament de

l’individu. Enfin, dans un temps donné, le plus florissant jeune homme

devient une pâle machine à _considérants_, une mécanique appliquant le

code sur tous les cas, avec le flegme des volants d’une horloge. Si

donc la nature avait doué monsieur Popinot d’un extérieur peu agréable,

la magistrature ne l’avait pas embelli. Sa charpente offrait des

lignes heurtées. Ses gros genoux, ses grands pieds, ses larges mains

contrastaient avec une figure sacerdotale qui ressemblait vaguement à

une tête de veau, douce jusqu’à la fadeur, mal éclairée par des yeux

vairons, dénuée de sang, fendue par un nez droit et plat, surmontée

d’un front sans protubérance, décorée de deux immenses oreilles qui

fléchissaient sans grâce. Ses cheveux grêles et rares laissaient voir

son crâne par plusieurs sillons irréguliers. Un seul trait recommandait

ce visage au physionomiste. Cet homme avait une bouche sur les lèvres

de laquelle respirait une bonté divine. C’était de bonnes grosses

lèvres rouges, à mille plis, sinueuses, mouvantes, dans lesquelles la

nature avait exprimé de beaux sentiments; des lèvres qui parlaient au

cœur et annonçaient en cet homme l’intelligence, la clarté, le don de

seconde vue, un angélique esprit; aussi l’eussiez-vous mal compris en

le jugeant seulement sur son front déprimé, sur ses yeux sans chaleur

et sur sa piteuse allure. Sa vie répondait à sa physionomie, elle

était pleine de travaux secrets et cachait la vertu d’un saint. De

fortes études sur le Droit l’avaient si bien recommandé quand Napoléon

réorganisa la justice en 1806 et 1811, que, sur l’avis de Cambacérès,

il fut inscrit un des premiers pour siéger à la Cour impériale de

Paris. Popinot n’était pas intrigant. A chaque nouvelle exigence, à

chaque nouvelle sollicitation, le ministre reculait Popinot, qui ne

mit jamais les pieds ni chez l’Archichancelier ni chez le Grand-Juge.

De la Cour, il fut exporté sur les listes du Tribunal, puis repoussé

jusqu’au dernier échelon par les intrigues des gens actifs et

remuants. Il fut nommé Juge-suppléant. Un cri général s’éleva dans

le Palais:--Popinot Juge-suppléant! Cette injustice frappa le monde

judiciaire, les avocats, les huissiers, tout le monde, excepté Popinot,

qui ne se plaignit point. La première clameur passée, chacun trouva

que tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles,

qui certes doit être le monde judiciaire. Popinot fut Juge-suppléant

jusqu’au jour où le plus célèbre Garde des Sceaux de la Restauration

vengea les passe-droits faits à cet homme modeste et silencieux par

les Grands-Juges de l’Empire. Après avoir été Juge-suppléant pendant

douze années, monsieur Popinot devait sans doute mourir simple Juge au

Tribunal de la Seine.

Pour expliquer l’obscure destinée d’un des hommes supérieurs de l’ordre

judiciaire, il est nécessaire d’entrer ici dans quelques considérations

qui serviront à dévoiler sa vie, son caractère, et qui montreront

d’ailleurs quelques-uns des rouages de cette grande machine nommée

la Justice. Monsieur Popinot fut classé par les trois Présidents

qu’eut successivement le Tribunal de la Seine, dans une catégorie de

_jugerie_, seul mot qui puisse rendre l’idée à exprimer. Il n’obtint

pas dans cette compagnie la réputation de capacité que ses travaux lui

avaient méritée par avance. De même qu’un peintre est invariablement

enfermé dans la catégorie des paysagistes, des portraitistes, des

peintres d’histoire, de marine ou de genre par le public des artistes,

des connaisseurs ou des niais qui par envie, qui par omnipotence

critique, qui par préjugé, le barricadent dans son intelligence

en croyant tous qu’il existe des calus dans toutes les cervelles,

étroitesse de jugement que le monde applique aux écrivains, aux hommes

d’État, à tous les gens qui commencent par une spécialité avant d’être

proclamés universels; de même, Popinot eut sa destination et fut cerclé

dans son genre. Les magistrats, les avocats, les avoués, tout ce qui

pâture sur le terrain judiciaire, distingue deux éléments dans une

cause: le Droit et l’Équité. L’équité résulte des faits, le droit est

l’application des principes aux faits. Un homme peut avoir raison en

équité, tort en justice, sans que le juge soit accusable. Entre la

conscience et le fait, il est un abîme de raisons déterminantes qui

sont inconnues au juge, et qui condamnent ou légitiment un fait. Un

juge n’est pas Dieu, son devoir est d’adapter les faits aux principes,

de juger des espèces variées à l’infini, en se servant d’une mesure

déterminée. Si le juge avait le pouvoir de lire dans la conscience

et de démêler les motifs afin de rendre d’équitables arrêts, chaque

juge serait un grand homme. La France a besoin d’environ six mille

juges; aucune génération n’a six mille grands hommes à son service,

à plus forte raison ne peut-elle les trouver pour sa magistrature.

Popinot était au milieu de la civilisation parisienne un très-habile

cadi, qui par la nature de son esprit et à force d’avoir frotté la

lettre de la loi dans l’esprit des faits, avait reconnu le défaut

des applications spontanées et violentes. Aidé par sa seconde vue

judiciaire, il perçait l’enveloppe du double mensonge sous lequel

les plaideurs cachent l’intérieur des procès. Juge comme l’illustre

Desplein était chirurgien, il pénétrait les consciences comme ce

savant pénétrait les corps. Sa vie et ses mœurs l’avaient conduit à

l’appréciation exacte des pensées les plus secrètes par l’examen des

faits. Il creusait un procès comme Cuvier fouillait l’humus du globe.

Comme ce grand penseur, il allait de déductions en déductions avant

de conclure, et reproduisait le passé de la conscience comme Cuvier

reconstruisait un anoplotherium. A propos d’un rapport, il s’éveillait

souvent la nuit, surpris par un filon de vérité qui brillait soudain

dans sa pensée. Frappé des injustices profondes qui couronnaient ces

luttes où tout dessert l’honnête homme, où tout profite aux fripons,

il concluait souvent contre le droit en faveur de l’équité dans toutes

les causes où il s’agissait de questions en quelque sorte divinatoires.

Il passa donc parmi ses collègues pour un esprit peu pratique, ses

raisons longuement déduites allongeaient d’ailleurs les délibérations;

quand Popinot remarqua leur répugnance à l’écouter, il donna son avis

brièvement. On dit qu’il jugeait mal ces sortes d’affaires; mais,

comme son génie d’appréciation était frappant, que son jugement était

lucide et sa pénétration profonde, il fut regardé comme possédant une

aptitude spéciale pour les pénibles fonctions de Juge d’Instruction.

Il demeura donc Juge d’instruction pendant la plus grande partie de sa

vie judiciaire. Quoique ses qualités le rendissent éminemment propre

à cette carrière difficile, et qu’il eût la réputation d’être un

profond criminaliste à qui ses fonctions plaisaient, la bonté de son

cœur le mettait constamment à la torture, et il était pris entre sa

conscience et sa pitié comme dans un étau. Quoique mieux rétribuées que

celles de Juge civil, les fonctions de Juge d’instruction ne tentent

personne; elles sont trop assujettissantes. Popinot, homme de modestie

et de vertueux savoir, sans ambition, travailleur infatigable, ne se

plaignit pas de sa destination: il fit au bien public le sacrifice

de ses goûts, de sa compatissance, et se laissa déporter dans les

lagunes de l’Instruction criminelle, où il sut être à la fois sévère

et bienfaisant. Parfois, son greffier remettait au prévenu de l’argent

pour acheter du tabac, ou pour avoir un vêtement chaud en hiver; en le

reconduisant du cabinet du juge à la Souricière, prison temporaire où

l’on tient les prévenus à la disposition de l’instructeur. Il savait

être juge inflexible et homme charitable. Aussi nul n’obtenait-il plus

facilement que lui des aveux sans recourir aux ruses judiciaires.

Il avait d’ailleurs la finesse de l’observateur. Cet homme, d’une

bonté niaise en apparence, simple et distrait, devinait les ruses des

Crispins du bagne, déjouait les filles les plus astucieuses, et faisait

fléchir les scélérats. Des circonstances peu communes avaient aiguisé

sa perspicacité; mais pour les dire, besoin est de pénétrer dans sa vie

intime: car le juge était en lui le côté social; un autre homme plus

grand et moins connu se trouvait en lui.

La Comédie humaine - Volume 10. Scènes de la vie parisienne - Tome 02 · 第 12 / 44 段