Douze ans avant le jour où cette histoire commence, en 1816, par

cette terrible disette qui coïncida fatalement avec le séjour des

alliés en France, Popinot fut nommé président de la commission

extraordinaire instituée pour distribuer des secours aux indigents

de son quartier au moment où il projetait d’abandonner la rue du

Fouarre, dont l’habitation ne lui déplaisait pas moins qu’à sa

femme. Ce grand jurisconsulte, ce profond criminaliste, de qui la

supériorité paraissait à ses collègues une aberration, avait depuis

cinq ans aperçu les résultats judiciaires sans en voir les causes.

En montant dans les greniers, en apercevant les misères, en étudiant

les nécessités cruelles qui conduisent graduellement les pauvres à

des actions blâmables, en mesurant enfin leurs longues luttes, il fut

saisi de compassion. Ce juge devint alors le saint Vincent-de-Paul

de ces grands enfants, de ces ouvriers souffrants. Sa transformation

ne fut pas tout à coup complète. La bienfaisance a son entraînement

comme les vices ont le leur. La charité dévore la bourse d’un saint

comme la roulette mange les biens du joueur, graduellement. Popinot

alla d’infortune en infortune, d’aumône en aumône; puis, quand il eut

soulevé tous les haillons qui forment à cette misère publique comme un

appareil sous lequel s’envenime une plaie fiévreuse, il devint, au

bout d’un an, la providence de son quartier. Il fut membre du comité

de bienfaisance et du bureau de charité. Partout où des fonctions

gratuites étaient à exercer, il acceptait et agissait sans emphase, à

la manière de l’_homme au petit manteau_ qui passe sa vie à porter des

soupes dans les marchés et dans les endroits où sont les gens affamés.

Popinot avait le bonheur d’agir sur une plus vaste circonférence et

dans une sphère plus élevée: il veillait à tout, il prévenait le crime,

il donnait de l’ouvrage aux ouvriers inoccupés, il faisait placer les

impotents, il distribuait ses secours avec discernement sur tous les

points menacés, se constituant le conseil de la veuve, le protecteur

des enfants sans asile, le commanditaire des petits commerces. Personne

au Palais ni dans Paris ne connaissait cette vie secrète de Popinot.

Il est des vertus si éclatantes qu’elles comportent l’obscurité: les

hommes s’empressent de les mettre sous le boisseau. Quant aux obligés

du magistrat, tous, travaillant pendant le jour et fatigués la nuit,

étaient peu propres à le prôner; ils avaient l’ingratitude des enfants,

qui ne peuvent jamais s’acquitter parce qu’ils doivent trop. Il y a des

ingratitudes forcées; mais quel cœur a pu semer le bien pour récolter

la reconnaissance et se croire grand? Dès la deuxième année de son

apostolat secret, Popinot avait fini par convertir en un parloir le

magasin du rez-de-chaussée de sa maison, qui était éclairé par les

trois croisées à grilles en fer. Les murs et le plafond de cette grande

pièce avaient été blanchis à la chaux, et le mobilier consistait en

bancs de bois semblables à ceux des écoles, en une armoire grossière,

un bureau de noyer et un fauteuil. Dans l’armoire étaient ses registres

de bienfaisance, ses modèles de _bons de pain_, son journal. Il tenait

ses écritures commercialement, afin de ne pas être la dupe de son

cœur. Toutes les misères du quartier étaient chiffrées, casées dans un

livre où chaque malheur avait son compte, comme chez un marchand les

débiteurs divers. Lorsqu’il y avait doute sur une famille, sur un homme

à secourir, le magistrat trouvait à ses ordres les renseignements de

la police de sûreté. Lavienne, domestique fait pour le maître, était

son aide-camp. Il dégageait ou renouvelait les reconnaissances du

Mont-de-Piété, et courait aux endroits les plus menacés pendant que

son maître travaillait au Palais. De quatre à sept heures du matin

en été, de six à neuf heures en hiver, cette salle était pleine de

femmes, d’enfants, d’indigents, auxquels Popinot donnait audience.

Il n’était nullement besoin de poêle en hiver; la foule abondait si

drûment que l’atmosphère devenait chaude: seulement Lavienne mettait de

la paille sur le carreau trop humide. A la longue, les bancs étaient

devenus polis comme de l’acajou verni; puis, à hauteur d’homme, la

muraille avait reçu je ne sais quelle sombre peinture appliquée par les

haillons et les vêtements délabrés de ces pauvres gens. Ces malheureux

aimaient tant Popinot que, quand, avant l’ouverture de sa porte, ils

étaient attroupés vers le matin en hiver, les femmes se chauffant

avec des _gueux_, les hommes se brassant pour s’échauffer, jamais un

murmure n’avait troublé son sommeil. Les chiffonniers, les gens à état

nocturne connaissaient ce logis, et voyaient souvent le cabinet du

magistrat éclairé à des heures indues. Enfin les voleurs disaient en

passant: _Voilà sa maison_, et la respectaient. Le matin appartenait

aux pauvres, le milieu du jour aux criminels, le soir aux travaux

judiciaires.

Le génie d’observation que possédait Popinot était donc nécessairement

_bifrons_: il devinait les vertus de la misère, les bons sentiments

froissés, les belles actions en principe, les dévouements inconnus,

comme il allait chercher au fond des consciences les plus légers

linéaments du crime, les fils les plus ténus des délits, pour en tout

discerner. Le patrimoine de Popinot valait mille écus de rente. Sa

femme, sœur de monsieur Bianchon le père, médecin à Sancerre, lui en

avait apporté deux fois autant. Elle était morte depuis cinq ans,

et avait laissé sa fortune à son mari. Comme les appointements de

juge-suppléant ne sont pas considérables, et que Popinot n’était juge

en pied que depuis quatre ans, il est facile de deviner la cause de

sa parcimonie dans tout ce qui concernait sa personne ou sa vie, en

voyant combien ses revenus étaient médiocres, combien grande était

sa bienfaisance. D’ailleurs l’indifférence en fait de vêtements, qui

signalait en Popinot l’homme préoccupé, n’est-elle pas la marque

distinctive de la haute science, de l’art cultivé follement, de la

pensée perpétuellement active! Pour achever ce portrait, il suffira

d’ajouter que Popinot était du petit nombre des juges du Tribunal de

la Seine auxquels la décoration de la Légion-d’Honneur n’avait pas été

donnée.

Tel était l’homme que le Président de la deuxième Chambre du Tribunal,

à laquelle appartenait Popinot, rentré depuis deux ans parmi les juges

civils, avait commis pour procéder à l’interrogatoire du marquis

d’Espard, sur la requête présentée par sa femme afin d’obtenir une

interdiction.

La rue du Fouarre, où fourmillaient tant de malheureux de si grand

matin, devenait déserte à neuf heures et reprenait son aspect sombre

et misérable. Bianchon pressa donc le trot de son cheval, afin de

surprendre son oncle au milieu de son audience. Il ne pensa pas sans

sourire à l’étrange contraste que produirait le juge auprès de madame

d’Espard; mais il se promit de l’amener à faire une toilette qui ne le

rendît pas trop ridicule.

--Mon oncle a-t-il seulement un habit neuf? se disait Bianchon en

entrant dans la rue du Fouarre, où les croisées du parloir jetaient une

pâle lumière. Je ferai bien, je crois, de m’entendre là-dessus avec

Lavienne.

Au bruit du cabriolet, une dizaine de pauvres surpris sortirent de

dessous le porche et se découvrirent en reconnaissant le médecin; car

Bianchon, qui traitait gratuitement les malades que lui recommandait

le juge, n’était pas moins connu que lui des malheureux assemblés

là. Bianchon aperçut son oncle au milieu du parloir, dont les bancs

étaient en effet garnis d’indigents qui présentaient les grotesques

singularités de costume à l’aspect desquelles s’arrêtent en pleine

rue les passants les moins artistes. Certes, un dessinateur, un

Rembrandt, s’il en existait un de nos jours, aurait conçu là l’une

de ses plus magnifiques compositions en voyant ces misères naïvement

posées et silencieuses. Ici la rugueuse figure d’un austère vieillard

à barbe blanche, au crâne apostolique, offrait un saint Pierre tout

fait. Sa poitrine, découverte en partie, laissait voir des muscles

saillants, indice d’un tempérament de bronze qui lui avait servi de

point d’appui pour soutenir tout un poème de malheurs. Là une jeune

femme donnait à téter à son dernier enfant pour l’empêcher de crier,

en en tenant un autre, âgé de cinq ans environ, entre ses genoux. Ce

sein dont la blancheur éclatait au milieu des haillons, cet enfant à

chairs transparentes, et son frère, dont la pose révélait un avenir

de gamin, attendrissaient l’âme par une sorte d’opposition à demi

gracieuse avec la longue file de figures rougies par le froid, au

milieu de laquelle apparaissait cette famille. Plus loin une vieille

femme, pâle et froide, présentait ce masque repoussant du paupérisme

en révolte, prêt à venger en un jour de sédition toutes ses peines

passées. Il y était aussi l’ouvrier jeune, débile, paresseux, de qui

l’œil plein d’intelligence annonçait de hautes facultés comprimées

par des besoins vainement combattus, se taisant sur ses souffrances,

et près de mourir faute de rencontrer l’occasion de passer entre

les barreaux de l’immense vivier où s’agitent ces misères qui

s’entre-dévorent. Les femmes étaient en majorité; leurs maris, partis

pour leurs ateliers, leur laissaient sans doute le soin de plaider la

cause du ménage avec cet esprit qui caractérise la femme du peuple,

presque toujours la reine dans son taudis. Vous eussiez vu sur toutes

les têtes des foulards déchirés, des robes bordées de boue, des fichus

en lambeaux, des casaquins sales et troués, mais partout des yeux

qui brillaient comme autant de flammes vives. Réunion horrible, dont

l’aspect inspirait d’abord le dégoût, mais qui bientôt causait une

sorte de terreur au moment où l’on apercevait que, purement fortuite,

la résignation de ces âmes, aux prises avec tous les besoins de la vie,

était une spéculation fondée sur la bienfaisance. Les deux chandelles

qui éclairaient le parloir vacillaient dans une espèce de brouillard

causé par la puante atmosphère de ce lieu mal aéré.

Le magistrat n’était pas le personnage le moins pittoresque au milieu

de cette assemblée. Il avait sur la tête un bonnet de coton roussâtre.

Comme il était sans cravate, son cou, rouge de froid et ridé, se

dessinait nettement au-dessus du collet pelé de sa vieille robe de

chambre. Sa figure fatiguée offrait l’expression à demi stupide que

donne la préoccupation. Sa bouche, pareille à celle de tous ceux qui

travaillent, s’était ramassée comme une bourse dont on a serré les

cordons. Son front contracté semblait supporter le fardeau de toutes

les confidences qui lui étaient faites: il sentait, analysait et

jugeait. Attentif autant qu’un prêteur à la petite semaine, ses yeux

quittaient ses livres et ses renseignements pour pénétrer jusqu’au for

intérieur des individus qu’il examinait avec la rapidité de vision par

laquelle les avares expriment leurs inquiétudes. Debout derrière son

maître, prêt à exécuter ses ordres, Lavienne faisait sans doute la

police et accueillait les nouveaux venus en les encourageant contre

leur propre honte. Quand le médecin parut, il se fit un mouvement sur

les bancs. Lavienne tourna la tête et fut étrangement surpris de voir

Bianchon.

--Ah! te voilà, mon garçon, dit Popinot en se détirant les bras. Qui

t’amène à cette heure?

--Je craignais que vous ne fissiez aujourd’hui, sans m’avoir vu,

certaine visite judiciaire au sujet de laquelle je veux vous entretenir.

--Eh! bien, reprit le juge en s’adressant à une grosse petite femme qui

restait debout près de lui, si vous ne me dites pas ce que vous avez,

je ne le devinerai pas, ma fille.

--Dépêchez-vous, lui dit Lavienne, ne prenez pas le temps des autres.

--Monsieur, dit enfin la femme en rougissant et baissant la voix de

manière à n’être entendue que de Popinot et de Lavienne, je suis

_marchande des quatre saisons_, et j’ai mon petit dernier pour lequel

je dois les mois de nourrice. Donc j’avais caché mon pauvre argent...

--Eh! bien, votre homme l’a pris? dit Popinot en devinant le dénoûment

de la confession.

--Oui, monsieur.

--Comment vous nommez-vous?

--La Pomponne.

--Votre mari?

--Toupinet.

--Rue du Petit-Banquier? reprit Popinot en feuilletant son registre. Il

est en prison, dit-il en lisant une observation en marge de la case où

ce ménage était inscrit.

--Pour dettes, mon cher monsieur.

Popinot hocha la tête.

--Mais, monsieur, je n’ai pas de quoi garnir ma brouette, le

propriétaire est venu hier et m’a forcée de le payer, sans quoi j’étais

à la porte.

Lavienne se pencha vers son maître et lui dit quelques mots à l’oreille.

--Eh! bien, que vous faut-il pour acheter votre fruit à la Halle?

--Mais, mon cher monsieur, j’aurais besoin, pour continuer mon

commerce, de... oui, j’aurais bien besoin de dix francs.

Le juge fit un signe à Lavienne, qui tira d’un grand sac dix francs et

les donna à la femme pendant que le juge inscrivait le prêt sur son

registre. A voir le mouvement de joie qui fit tressaillir la marchande,

Bianchon devina les anxiétés par lesquelles cette femme avait été sans

doute agitée en venant de sa maison chez le juge.

--A vous, dit Lavienne au vieillard à barbe blanche.

Bianchon tira le domestique à part, et s’enquit du temps que prendrait

cette audience.

--Monsieur a eu deux cents personnes ce matin, en voici encore

quatre-vingts _à faire_, dit Lavienne; monsieur le docteur aurait le

temps d’aller à ses premières visites.

--Mon garçon, dit le juge en se retournant et saisissant Horace par

le bras, tiens, voici deux adresses ici près, l’une rue de Seine, et

l’autre rue de l’Arbalète. Cours-y. Rue de Seine, une jeune fille vient

de s’asphyxier, et tu trouveras rue de l’Arbalète un homme à faire

entrer à ton hôpital. Je t’attendrai pour déjeuner.

Bianchon revint au bout d’une heure. La rue du Fouarre était déserte,

le jour commençait à poindre, son oncle remontait chez lui, le dernier

pauvre de qui le magistrat venait de panser l’âme s’en allait, le sac

de Lavienne était vide.

--Eh! bien, comment vont-ils? dit le juge au docteur en montant

l’escalier.

--L’homme est mort, répondit Bianchon, la jeune fille s’en tirera.

Depuis que l’œil et la main d’une femme y manquaient, l’appartement où

demeurait Popinot avait pris une physionomie en harmonie avec celle du

maître. L’incurie de l’homme emporté par une pensée dominante imprimait

son cachet bizarre en toutes choses. Partout une poussière invétérée,

partout dans les objets ces changements de destination dont l’industrie

rappelait celle des ménages de garçon. C’était des papiers dans des

vases de fleurs, des bouteilles d’encre vides sur les meubles, des

assiettes oubliées, des briquets phosphoriques convertis en bougeoirs

au moment où il fallait faire une recherche, des déménagements

partiels commencés et oubliés, enfin tous les encombrements et les

vides occasionnés par des pensées de rangement abandonnées. Mais

le cabinet du magistrat, particulièrement remué par ce désordre

incessant, accusait sa marche sans haltes, l’entraînement de l’homme

accablé d’affaires, poursuivi par des nécessités qui se croisent. La

bibliothèque était comme au pillage, les livres traînaient, les uns

empilés le dos dans les pages ouvertes, les autres tombés les feuillets

contre terre; les dossiers de procédure disposés en ligne, le long du

corps de la bibliothèque, encombraient le parquet. Ce parquet n’avait

pas été frotté depuis deux ans. Les tables et les meubles étaient

chargés d’_ex voto_ apportés par la misère reconnaissante. Sur les

cornets en verre bleu qui ornaient la cheminée se trouvaient deux

globes de verre, à l’intérieur desquels étaient répandues diverses

couleurs mêlées, ce qui leur donnait l’apparence d’un curieux produit

de la nature. Des bouquets en fleurs artificielles, des tableaux où le

chiffre de Popinot était entouré de cœurs et d’immortelles décoraient

les murs. Ici des boîtes en ébénisterie prétentieusement faites, et

qui ne pouvaient servir à rien. Là, des serre-papiers travaillés

dans le goût des ouvrages exécutés au bagne par les forçats. Ces

chefs-d’œuvre de patience, ces _rébus_ de gratitude, ces bouquets

desséchés donnaient au cabinet et à la chambre du juge l’air d’une

boutique de jouets d’enfant. Le bonhomme se faisait des _memento_ de

ces ouvrages, il les emplissait de notes, de plumes oubliées et de

menus papiers. Ces sublimes témoignages d’une charité divine étaient

pleins de poussière, sans fraîcheur. Quelques oiseaux parfaitement

empaillés, mais rongés par les mites, se dressaient dans cette forêt

de colifichets où dominait un angora, le chat favori de madame Popinot

à laquelle un naturaliste sans le sou l’avait restitué sans doute avec

toutes les apparences de la vie, payant ainsi par un trésor éternel

une légère aumône. Quelque artiste du quartier, de qui le cœur avait

égaré les pinceaux, avait également fait les portraits de monsieur et

de madame Popinot. Jusque dans l’alcôve de la chambre à coucher se

voyaient des pelotes brodées, des paysages en point de marque, et des

croix en papier plié dont les fioritures décelaient un travail insensé.

Les rideaux de fenêtres étaient noircis par la fumée, et les draperies

n’avaient plus aucune couleur. Entre la cheminée et la longue table

carrée sur laquelle travaillait le magistrat, la cuisinière avait servi

deux tasses de café au lait sur un guéridon. Deux fauteuils d’acajou

garnis en étoffe de crin attendaient l’oncle et le neveu. Comme le

jour intercepté par les croisées n’arrivait pas jusqu’à cette place,

la cuisinière avait laissé deux chandelles dont la mèche démesurément

longue formait champignon, et jetait cette lumière rougeâtre qui fait

durer la chandelle par la lenteur de la combustion; découverte due aux

avares.

--Cher oncle, vous devriez vous vêtir plus chaudement quand vous

descendez à ce parloir.

--Je me fais scrupule de les faire attendre ces pauvres gens! Eh! bien,

que me veux-tu, toi?

--Mais je viens vous inviter à dîner demain chez la marquise d’Espard.

--Une de nos parentes? demanda le juge d’un air si naïvement préoccupé

que Bianchon se mit à rire.

--Non, mon oncle, la marquise d’Espard est une haute et puissante dame,

qui a présenté une requête au tribunal, à l’effet de faire interdire

son mari, et vous avez été commis...

--Et tu veux que j’aille dîner chez elle! Es-tu fou? dit le juge en

saisissant le code de procédure. Tiens, lis donc l’article qui défend

au magistrat de boire et de manger chez l’une des parties qu’il doit

juger. Qu’elle vienne me voir si elle a quelque chose à me dire, ta

marquise. Je devais en effet aller demain interroger son mari, après

avoir examiné l’affaire pendant la nuit prochaine. Il se leva, prit un

dossier qui se trouvait sous un serre-papier à portée de sa vue, et dit

après avoir lu l’intitulé: Voici les pièces. Puisque cette haute et

puissante dame t’intéresse, dit-il, voyons la requête!

Popinot croisa sa robe de chambre dont les pans retombaient toujours

en laissant sa poitrine à nu; il trempa ses mouillettes dans son café

refroidi, et chercha la requête qu’il lut en se permettant quelques

parenthèses et quelques discussions auxquelles son neveu prit part.

«A monsieur le Président du Tribunal civil de Première Instance du

département de la Seine, séant au Palais de Justice.

»Madame Jeanne-Clémentine-Athénaïs de Blamont-Chauvry, épouse de

monsieur Charles-Maurice-Marie Andoche, comte de Nègrepelisse, marquis

d’Espard (Bonne noblesse), propriétaire; ladite dame d’Espard demeurant

rue du Faubourg-Saint-Honoré, nº 104, et ledit sieur d’Espard, rue de

la Montagne-Sainte-Geneviève, nº 22 (Ah! oui, monsieur le président m’a

dit que c’était dans mon quartier!), ayant Mᵉ Desroches pour avoué,»

--Desroches! un petit faiseur d’affaires, un homme mal vu du Tribunal

et de ses confrères, qui nuit à ses clients!

--Pauvre garçon! dit Bianchon, il est malheureusement sans fortune, et

il se démène comme un diable dans un bénitier, voilà tout.

»A l’honneur de vous exposer, monsieur le président, que depuis une

année les facultés morales et intellectuelles de monsieur d’Espard,

son mari, ont subi une altération si profonde, qu’elles constituent

aujourd’hui l’état de démence et d’imbécillité prévu par l’article 486

du Code civil, et appellent au secours de sa fortune, de sa personne,

et dans l’intérêt de ses enfants qu’il garde près de lui, l’application

des dispositions voulues par le même article;

»Qu’en effet l’état moral de monsieur d’Espard, qui, depuis quelques

années, offrait des craintes graves fondées sur le système adopté par

lui pour le gouvernement de ses affaires, a parcouru, pendant cette

dernière année surtout, une déplorable échelle de dépression; que

la volonté, la première, a ressenti les effets du mal, et que son

anéantissement a laissé monsieur le marquis d’Espard livré à tous les

dangers d’une incapacité constatée par les faits suivants:

»Depuis long-temps tous les revenus que procurent les biens du marquis

d’Espard passent, sans causes plausibles et sans avantages, même

temporaires, à une vieille femme de qui la laideur repoussante est

généralement remarquée, et nommée madame Jeanrenaud, demeurant tantôt

à Paris, rue de La Vrillière, numéro 8; tantôt à Villeparisis, près

Claye, département de Seine-et-Marne, et au profit de son fils, âgé de

trente-six ans, officier de l’ex-garde impériale, que, par son crédit,

monsieur le marquis d’Espard a placé dans la garde royale en qualité

de chef d’escadron au premier régiment de cuirassiers. Ces personnes,

réduites en 1814 à la dernière misère, ont successivement acquis des

immeubles d’un prix considérable, entre autres et dernièrement un hôtel

Grande rue Verte, où le sieur Jeanrenaud fait actuellement des dépenses

considérables afin de s’y établir avec la dame Jeanrenaud sa mère, en

vue du mariage qu’il poursuit; lesquelles dépenses s’élèvent déjà à

plus de cent mille francs. Ce mariage est procuré par les démarches du

marquis d’Espard auprès de son banquier, le sieur Mongenod, duquel il a

demandé la nièce en mariage pour ledit sieur Jeanrenaud, en promettant

son crédit pour lui obtenir la dignité de baron. Cette nomination a eu

lieu effectivement par ordonnance de Sa Majesté en date du 29 décembre

dernier, sur les sollicitations du marquis d’Espard, ainsi qu’il peut

en être justifié par Sa Grandeur monseigneur le Garde des Sceaux, si le

tribunal jugeait à propos de recourir à son témoignage;

»Qu’aucune raison, _même prise parmi celles que la morale et la loi

réprouvent également_, ne peut justifier l’empire que la dame veuve

Jeanrenaud a pris sur le marquis d’Espard, qui, d’ailleurs, la voit

très-rarement; ni expliquer son étrange affection pour ledit sieur

baron Jeanrenaud, avec qui ses communications sont peu fréquentes:

cependant leur autorité se trouve être si grande, que chaque fois

qu’ils ont besoin d’argent, fût-ce même pour satisfaire de simples

fantaisies, cette dame ou son fils...»

--Hé! hé! _raison que la morale et la loi réprouvent!_ Que veut nous

insinuer le clerc ou l’avoué? dit Popinot.

Bianchon se mit à rire.

«... cette dame _ou son fils_ obtiennent sans aucune discussion du

marquis d’Espard ce qu’ils demandent, et, à défaut d’argent comptant,

monsieur d’Espard signe des lettres de change négociées par le sieur

Mongenod, lequel a fait offre à l’exposante d’en témoigner;

»Que d’ailleurs, à l’appui de ces faits, il est arrivé récemment, lors

du renouvellement des baux de la terre d’Espard, que les fermiers

ayant donné une somme assez importante pour la continuation de leurs

contrats, le sieur Jeanrenaud s’en est fait faire immédiatement la

délivrance;

»Que la volonté du marquis d’Espard a si peu de concours à l’abandon

de ces sommes, que quand il lui en a été parlé il n’a point paru

s’en souvenir; que, toutes les fois que des personnes graves l’ont

questionné sur son dévouement à ces deux individus, ses réponses ont

indiqué une si entière abnégation de ses idées, de ses intérêts, qu’il

existe nécessairement en cette affaire une cause occulte sur laquelle

l’exposante appelle l’œil de la justice, attendu qu’il est impossible

que cette cause ne soit pas criminelle, abusive et tortionnaire,

ou d’une nature appréciable par la médecine légale, si toutefois

cette obsession n’est pas de celles qui rentrent dans l’abus des

forces morales, et qu’on ne peut qualifier qu’en se servant du terme

extraordinaire de _possession_...»

La Comédie humaine - Volume 10. Scènes de la vie parisienne - Tome 02 · 第 13 / 44 段