cette terrible disette qui coïncida fatalement avec le séjour des
alliés en France, Popinot fut nommé président de la commission
extraordinaire instituée pour distribuer des secours aux indigents
de son quartier au moment où il projetait d’abandonner la rue du
Fouarre, dont l’habitation ne lui déplaisait pas moins qu’à sa
femme. Ce grand jurisconsulte, ce profond criminaliste, de qui la
supériorité paraissait à ses collègues une aberration, avait depuis
cinq ans aperçu les résultats judiciaires sans en voir les causes.
En montant dans les greniers, en apercevant les misères, en étudiant
les nécessités cruelles qui conduisent graduellement les pauvres à
des actions blâmables, en mesurant enfin leurs longues luttes, il fut
saisi de compassion. Ce juge devint alors le saint Vincent-de-Paul
de ces grands enfants, de ces ouvriers souffrants. Sa transformation
ne fut pas tout à coup complète. La bienfaisance a son entraînement
comme les vices ont le leur. La charité dévore la bourse d’un saint
comme la roulette mange les biens du joueur, graduellement. Popinot
alla d’infortune en infortune, d’aumône en aumône; puis, quand il eut
soulevé tous les haillons qui forment à cette misère publique comme un
appareil sous lequel s’envenime une plaie fiévreuse, il devint, au
bout d’un an, la providence de son quartier. Il fut membre du comité
de bienfaisance et du bureau de charité. Partout où des fonctions
gratuites étaient à exercer, il acceptait et agissait sans emphase, à
la manière de l’_homme au petit manteau_ qui passe sa vie à porter des
soupes dans les marchés et dans les endroits où sont les gens affamés.
Popinot avait le bonheur d’agir sur une plus vaste circonférence et
dans une sphère plus élevée: il veillait à tout, il prévenait le crime,
il donnait de l’ouvrage aux ouvriers inoccupés, il faisait placer les
impotents, il distribuait ses secours avec discernement sur tous les
points menacés, se constituant le conseil de la veuve, le protecteur
des enfants sans asile, le commanditaire des petits commerces. Personne
au Palais ni dans Paris ne connaissait cette vie secrète de Popinot.
Il est des vertus si éclatantes qu’elles comportent l’obscurité: les
hommes s’empressent de les mettre sous le boisseau. Quant aux obligés
du magistrat, tous, travaillant pendant le jour et fatigués la nuit,
étaient peu propres à le prôner; ils avaient l’ingratitude des enfants,
qui ne peuvent jamais s’acquitter parce qu’ils doivent trop. Il y a des
ingratitudes forcées; mais quel cœur a pu semer le bien pour récolter
la reconnaissance et se croire grand? Dès la deuxième année de son
apostolat secret, Popinot avait fini par convertir en un parloir le
magasin du rez-de-chaussée de sa maison, qui était éclairé par les
trois croisées à grilles en fer. Les murs et le plafond de cette grande
pièce avaient été blanchis à la chaux, et le mobilier consistait en
bancs de bois semblables à ceux des écoles, en une armoire grossière,
un bureau de noyer et un fauteuil. Dans l’armoire étaient ses registres
de bienfaisance, ses modèles de _bons de pain_, son journal. Il tenait
ses écritures commercialement, afin de ne pas être la dupe de son
cœur. Toutes les misères du quartier étaient chiffrées, casées dans un
livre où chaque malheur avait son compte, comme chez un marchand les
débiteurs divers. Lorsqu’il y avait doute sur une famille, sur un homme
à secourir, le magistrat trouvait à ses ordres les renseignements de
la police de sûreté. Lavienne, domestique fait pour le maître, était
son aide-camp. Il dégageait ou renouvelait les reconnaissances du
Mont-de-Piété, et courait aux endroits les plus menacés pendant que
son maître travaillait au Palais. De quatre à sept heures du matin
en été, de six à neuf heures en hiver, cette salle était pleine de
femmes, d’enfants, d’indigents, auxquels Popinot donnait audience.
Il n’était nullement besoin de poêle en hiver; la foule abondait si
drûment que l’atmosphère devenait chaude: seulement Lavienne mettait de
la paille sur le carreau trop humide. A la longue, les bancs étaient
devenus polis comme de l’acajou verni; puis, à hauteur d’homme, la
muraille avait reçu je ne sais quelle sombre peinture appliquée par les
haillons et les vêtements délabrés de ces pauvres gens. Ces malheureux
aimaient tant Popinot que, quand, avant l’ouverture de sa porte, ils
étaient attroupés vers le matin en hiver, les femmes se chauffant
avec des _gueux_, les hommes se brassant pour s’échauffer, jamais un
murmure n’avait troublé son sommeil. Les chiffonniers, les gens à état
nocturne connaissaient ce logis, et voyaient souvent le cabinet du
magistrat éclairé à des heures indues. Enfin les voleurs disaient en
passant: _Voilà sa maison_, et la respectaient. Le matin appartenait
aux pauvres, le milieu du jour aux criminels, le soir aux travaux
judiciaires.
Le génie d’observation que possédait Popinot était donc nécessairement
_bifrons_: il devinait les vertus de la misère, les bons sentiments
froissés, les belles actions en principe, les dévouements inconnus,
comme il allait chercher au fond des consciences les plus légers
linéaments du crime, les fils les plus ténus des délits, pour en tout
discerner. Le patrimoine de Popinot valait mille écus de rente. Sa
femme, sœur de monsieur Bianchon le père, médecin à Sancerre, lui en
avait apporté deux fois autant. Elle était morte depuis cinq ans,
et avait laissé sa fortune à son mari. Comme les appointements de
juge-suppléant ne sont pas considérables, et que Popinot n’était juge
en pied que depuis quatre ans, il est facile de deviner la cause de
sa parcimonie dans tout ce qui concernait sa personne ou sa vie, en
voyant combien ses revenus étaient médiocres, combien grande était
sa bienfaisance. D’ailleurs l’indifférence en fait de vêtements, qui
signalait en Popinot l’homme préoccupé, n’est-elle pas la marque
distinctive de la haute science, de l’art cultivé follement, de la
pensée perpétuellement active! Pour achever ce portrait, il suffira
d’ajouter que Popinot était du petit nombre des juges du Tribunal de
la Seine auxquels la décoration de la Légion-d’Honneur n’avait pas été
donnée.
Tel était l’homme que le Président de la deuxième Chambre du Tribunal,
à laquelle appartenait Popinot, rentré depuis deux ans parmi les juges
civils, avait commis pour procéder à l’interrogatoire du marquis
d’Espard, sur la requête présentée par sa femme afin d’obtenir une
interdiction.
La rue du Fouarre, où fourmillaient tant de malheureux de si grand
matin, devenait déserte à neuf heures et reprenait son aspect sombre
et misérable. Bianchon pressa donc le trot de son cheval, afin de
surprendre son oncle au milieu de son audience. Il ne pensa pas sans
sourire à l’étrange contraste que produirait le juge auprès de madame
d’Espard; mais il se promit de l’amener à faire une toilette qui ne le
rendît pas trop ridicule.
--Mon oncle a-t-il seulement un habit neuf? se disait Bianchon en
entrant dans la rue du Fouarre, où les croisées du parloir jetaient une
pâle lumière. Je ferai bien, je crois, de m’entendre là-dessus avec
Lavienne.
Au bruit du cabriolet, une dizaine de pauvres surpris sortirent de
dessous le porche et se découvrirent en reconnaissant le médecin; car
Bianchon, qui traitait gratuitement les malades que lui recommandait
le juge, n’était pas moins connu que lui des malheureux assemblés
là. Bianchon aperçut son oncle au milieu du parloir, dont les bancs
étaient en effet garnis d’indigents qui présentaient les grotesques
singularités de costume à l’aspect desquelles s’arrêtent en pleine
rue les passants les moins artistes. Certes, un dessinateur, un
Rembrandt, s’il en existait un de nos jours, aurait conçu là l’une
de ses plus magnifiques compositions en voyant ces misères naïvement
posées et silencieuses. Ici la rugueuse figure d’un austère vieillard
à barbe blanche, au crâne apostolique, offrait un saint Pierre tout
fait. Sa poitrine, découverte en partie, laissait voir des muscles
saillants, indice d’un tempérament de bronze qui lui avait servi de
point d’appui pour soutenir tout un poème de malheurs. Là une jeune
femme donnait à téter à son dernier enfant pour l’empêcher de crier,
en en tenant un autre, âgé de cinq ans environ, entre ses genoux. Ce
sein dont la blancheur éclatait au milieu des haillons, cet enfant à
chairs transparentes, et son frère, dont la pose révélait un avenir
de gamin, attendrissaient l’âme par une sorte d’opposition à demi
gracieuse avec la longue file de figures rougies par le froid, au
milieu de laquelle apparaissait cette famille. Plus loin une vieille
femme, pâle et froide, présentait ce masque repoussant du paupérisme
en révolte, prêt à venger en un jour de sédition toutes ses peines
passées. Il y était aussi l’ouvrier jeune, débile, paresseux, de qui
l’œil plein d’intelligence annonçait de hautes facultés comprimées
par des besoins vainement combattus, se taisant sur ses souffrances,
et près de mourir faute de rencontrer l’occasion de passer entre
les barreaux de l’immense vivier où s’agitent ces misères qui
s’entre-dévorent. Les femmes étaient en majorité; leurs maris, partis
pour leurs ateliers, leur laissaient sans doute le soin de plaider la
cause du ménage avec cet esprit qui caractérise la femme du peuple,
presque toujours la reine dans son taudis. Vous eussiez vu sur toutes
les têtes des foulards déchirés, des robes bordées de boue, des fichus
en lambeaux, des casaquins sales et troués, mais partout des yeux
qui brillaient comme autant de flammes vives. Réunion horrible, dont
l’aspect inspirait d’abord le dégoût, mais qui bientôt causait une
sorte de terreur au moment où l’on apercevait que, purement fortuite,
la résignation de ces âmes, aux prises avec tous les besoins de la vie,
était une spéculation fondée sur la bienfaisance. Les deux chandelles
qui éclairaient le parloir vacillaient dans une espèce de brouillard
causé par la puante atmosphère de ce lieu mal aéré.
Le magistrat n’était pas le personnage le moins pittoresque au milieu
de cette assemblée. Il avait sur la tête un bonnet de coton roussâtre.
Comme il était sans cravate, son cou, rouge de froid et ridé, se
dessinait nettement au-dessus du collet pelé de sa vieille robe de
chambre. Sa figure fatiguée offrait l’expression à demi stupide que
donne la préoccupation. Sa bouche, pareille à celle de tous ceux qui
travaillent, s’était ramassée comme une bourse dont on a serré les
cordons. Son front contracté semblait supporter le fardeau de toutes
les confidences qui lui étaient faites: il sentait, analysait et
jugeait. Attentif autant qu’un prêteur à la petite semaine, ses yeux
quittaient ses livres et ses renseignements pour pénétrer jusqu’au for
intérieur des individus qu’il examinait avec la rapidité de vision par
laquelle les avares expriment leurs inquiétudes. Debout derrière son
maître, prêt à exécuter ses ordres, Lavienne faisait sans doute la
police et accueillait les nouveaux venus en les encourageant contre
leur propre honte. Quand le médecin parut, il se fit un mouvement sur
les bancs. Lavienne tourna la tête et fut étrangement surpris de voir
Bianchon.
--Ah! te voilà, mon garçon, dit Popinot en se détirant les bras. Qui
t’amène à cette heure?
--Je craignais que vous ne fissiez aujourd’hui, sans m’avoir vu,
certaine visite judiciaire au sujet de laquelle je veux vous entretenir.
--Eh! bien, reprit le juge en s’adressant à une grosse petite femme qui
restait debout près de lui, si vous ne me dites pas ce que vous avez,
je ne le devinerai pas, ma fille.
--Dépêchez-vous, lui dit Lavienne, ne prenez pas le temps des autres.
--Monsieur, dit enfin la femme en rougissant et baissant la voix de
manière à n’être entendue que de Popinot et de Lavienne, je suis
_marchande des quatre saisons_, et j’ai mon petit dernier pour lequel
je dois les mois de nourrice. Donc j’avais caché mon pauvre argent...
--Eh! bien, votre homme l’a pris? dit Popinot en devinant le dénoûment
de la confession.
--Oui, monsieur.
--Comment vous nommez-vous?
--La Pomponne.
--Votre mari?
--Toupinet.
--Rue du Petit-Banquier? reprit Popinot en feuilletant son registre. Il
est en prison, dit-il en lisant une observation en marge de la case où
ce ménage était inscrit.
--Pour dettes, mon cher monsieur.
Popinot hocha la tête.
--Mais, monsieur, je n’ai pas de quoi garnir ma brouette, le
propriétaire est venu hier et m’a forcée de le payer, sans quoi j’étais
à la porte.
Lavienne se pencha vers son maître et lui dit quelques mots à l’oreille.
--Eh! bien, que vous faut-il pour acheter votre fruit à la Halle?
--Mais, mon cher monsieur, j’aurais besoin, pour continuer mon
commerce, de... oui, j’aurais bien besoin de dix francs.
Le juge fit un signe à Lavienne, qui tira d’un grand sac dix francs et
les donna à la femme pendant que le juge inscrivait le prêt sur son
registre. A voir le mouvement de joie qui fit tressaillir la marchande,
Bianchon devina les anxiétés par lesquelles cette femme avait été sans
doute agitée en venant de sa maison chez le juge.
--A vous, dit Lavienne au vieillard à barbe blanche.
Bianchon tira le domestique à part, et s’enquit du temps que prendrait
cette audience.
--Monsieur a eu deux cents personnes ce matin, en voici encore
quatre-vingts _à faire_, dit Lavienne; monsieur le docteur aurait le
temps d’aller à ses premières visites.
--Mon garçon, dit le juge en se retournant et saisissant Horace par
le bras, tiens, voici deux adresses ici près, l’une rue de Seine, et
l’autre rue de l’Arbalète. Cours-y. Rue de Seine, une jeune fille vient
de s’asphyxier, et tu trouveras rue de l’Arbalète un homme à faire
entrer à ton hôpital. Je t’attendrai pour déjeuner.
Bianchon revint au bout d’une heure. La rue du Fouarre était déserte,
le jour commençait à poindre, son oncle remontait chez lui, le dernier
pauvre de qui le magistrat venait de panser l’âme s’en allait, le sac
de Lavienne était vide.
--Eh! bien, comment vont-ils? dit le juge au docteur en montant
l’escalier.
--L’homme est mort, répondit Bianchon, la jeune fille s’en tirera.
Depuis que l’œil et la main d’une femme y manquaient, l’appartement où
demeurait Popinot avait pris une physionomie en harmonie avec celle du
maître. L’incurie de l’homme emporté par une pensée dominante imprimait
son cachet bizarre en toutes choses. Partout une poussière invétérée,
partout dans les objets ces changements de destination dont l’industrie
rappelait celle des ménages de garçon. C’était des papiers dans des
vases de fleurs, des bouteilles d’encre vides sur les meubles, des
assiettes oubliées, des briquets phosphoriques convertis en bougeoirs
au moment où il fallait faire une recherche, des déménagements
partiels commencés et oubliés, enfin tous les encombrements et les
vides occasionnés par des pensées de rangement abandonnées. Mais
le cabinet du magistrat, particulièrement remué par ce désordre
incessant, accusait sa marche sans haltes, l’entraînement de l’homme
accablé d’affaires, poursuivi par des nécessités qui se croisent. La
bibliothèque était comme au pillage, les livres traînaient, les uns
empilés le dos dans les pages ouvertes, les autres tombés les feuillets
contre terre; les dossiers de procédure disposés en ligne, le long du
corps de la bibliothèque, encombraient le parquet. Ce parquet n’avait
pas été frotté depuis deux ans. Les tables et les meubles étaient
chargés d’_ex voto_ apportés par la misère reconnaissante. Sur les
cornets en verre bleu qui ornaient la cheminée se trouvaient deux
globes de verre, à l’intérieur desquels étaient répandues diverses
couleurs mêlées, ce qui leur donnait l’apparence d’un curieux produit
de la nature. Des bouquets en fleurs artificielles, des tableaux où le
chiffre de Popinot était entouré de cœurs et d’immortelles décoraient
les murs. Ici des boîtes en ébénisterie prétentieusement faites, et
qui ne pouvaient servir à rien. Là, des serre-papiers travaillés
dans le goût des ouvrages exécutés au bagne par les forçats. Ces
chefs-d’œuvre de patience, ces _rébus_ de gratitude, ces bouquets
desséchés donnaient au cabinet et à la chambre du juge l’air d’une
boutique de jouets d’enfant. Le bonhomme se faisait des _memento_ de
ces ouvrages, il les emplissait de notes, de plumes oubliées et de
menus papiers. Ces sublimes témoignages d’une charité divine étaient
pleins de poussière, sans fraîcheur. Quelques oiseaux parfaitement
empaillés, mais rongés par les mites, se dressaient dans cette forêt
de colifichets où dominait un angora, le chat favori de madame Popinot
à laquelle un naturaliste sans le sou l’avait restitué sans doute avec
toutes les apparences de la vie, payant ainsi par un trésor éternel
une légère aumône. Quelque artiste du quartier, de qui le cœur avait
égaré les pinceaux, avait également fait les portraits de monsieur et
de madame Popinot. Jusque dans l’alcôve de la chambre à coucher se
voyaient des pelotes brodées, des paysages en point de marque, et des
croix en papier plié dont les fioritures décelaient un travail insensé.
Les rideaux de fenêtres étaient noircis par la fumée, et les draperies
n’avaient plus aucune couleur. Entre la cheminée et la longue table
carrée sur laquelle travaillait le magistrat, la cuisinière avait servi
deux tasses de café au lait sur un guéridon. Deux fauteuils d’acajou
garnis en étoffe de crin attendaient l’oncle et le neveu. Comme le
jour intercepté par les croisées n’arrivait pas jusqu’à cette place,
la cuisinière avait laissé deux chandelles dont la mèche démesurément
longue formait champignon, et jetait cette lumière rougeâtre qui fait
durer la chandelle par la lenteur de la combustion; découverte due aux
avares.
--Cher oncle, vous devriez vous vêtir plus chaudement quand vous
descendez à ce parloir.
--Je me fais scrupule de les faire attendre ces pauvres gens! Eh! bien,
que me veux-tu, toi?
--Mais je viens vous inviter à dîner demain chez la marquise d’Espard.
--Une de nos parentes? demanda le juge d’un air si naïvement préoccupé
que Bianchon se mit à rire.
--Non, mon oncle, la marquise d’Espard est une haute et puissante dame,
qui a présenté une requête au tribunal, à l’effet de faire interdire
son mari, et vous avez été commis...
--Et tu veux que j’aille dîner chez elle! Es-tu fou? dit le juge en
saisissant le code de procédure. Tiens, lis donc l’article qui défend
au magistrat de boire et de manger chez l’une des parties qu’il doit
juger. Qu’elle vienne me voir si elle a quelque chose à me dire, ta
marquise. Je devais en effet aller demain interroger son mari, après
avoir examiné l’affaire pendant la nuit prochaine. Il se leva, prit un
dossier qui se trouvait sous un serre-papier à portée de sa vue, et dit
après avoir lu l’intitulé: Voici les pièces. Puisque cette haute et
puissante dame t’intéresse, dit-il, voyons la requête!
Popinot croisa sa robe de chambre dont les pans retombaient toujours
en laissant sa poitrine à nu; il trempa ses mouillettes dans son café
refroidi, et chercha la requête qu’il lut en se permettant quelques
parenthèses et quelques discussions auxquelles son neveu prit part.
«A monsieur le Président du Tribunal civil de Première Instance du
département de la Seine, séant au Palais de Justice.
»Madame Jeanne-Clémentine-Athénaïs de Blamont-Chauvry, épouse de
monsieur Charles-Maurice-Marie Andoche, comte de Nègrepelisse, marquis
d’Espard (Bonne noblesse), propriétaire; ladite dame d’Espard demeurant
rue du Faubourg-Saint-Honoré, nº 104, et ledit sieur d’Espard, rue de
la Montagne-Sainte-Geneviève, nº 22 (Ah! oui, monsieur le président m’a
dit que c’était dans mon quartier!), ayant Mᵉ Desroches pour avoué,»
--Desroches! un petit faiseur d’affaires, un homme mal vu du Tribunal
et de ses confrères, qui nuit à ses clients!
--Pauvre garçon! dit Bianchon, il est malheureusement sans fortune, et
il se démène comme un diable dans un bénitier, voilà tout.
»A l’honneur de vous exposer, monsieur le président, que depuis une
année les facultés morales et intellectuelles de monsieur d’Espard,
son mari, ont subi une altération si profonde, qu’elles constituent
aujourd’hui l’état de démence et d’imbécillité prévu par l’article 486
du Code civil, et appellent au secours de sa fortune, de sa personne,
et dans l’intérêt de ses enfants qu’il garde près de lui, l’application
des dispositions voulues par le même article;
»Qu’en effet l’état moral de monsieur d’Espard, qui, depuis quelques
années, offrait des craintes graves fondées sur le système adopté par
lui pour le gouvernement de ses affaires, a parcouru, pendant cette
dernière année surtout, une déplorable échelle de dépression; que
la volonté, la première, a ressenti les effets du mal, et que son
anéantissement a laissé monsieur le marquis d’Espard livré à tous les
dangers d’une incapacité constatée par les faits suivants:
»Depuis long-temps tous les revenus que procurent les biens du marquis
d’Espard passent, sans causes plausibles et sans avantages, même
temporaires, à une vieille femme de qui la laideur repoussante est
généralement remarquée, et nommée madame Jeanrenaud, demeurant tantôt
à Paris, rue de La Vrillière, numéro 8; tantôt à Villeparisis, près
Claye, département de Seine-et-Marne, et au profit de son fils, âgé de
trente-six ans, officier de l’ex-garde impériale, que, par son crédit,
monsieur le marquis d’Espard a placé dans la garde royale en qualité
de chef d’escadron au premier régiment de cuirassiers. Ces personnes,
réduites en 1814 à la dernière misère, ont successivement acquis des
immeubles d’un prix considérable, entre autres et dernièrement un hôtel
Grande rue Verte, où le sieur Jeanrenaud fait actuellement des dépenses
considérables afin de s’y établir avec la dame Jeanrenaud sa mère, en
vue du mariage qu’il poursuit; lesquelles dépenses s’élèvent déjà à
plus de cent mille francs. Ce mariage est procuré par les démarches du
marquis d’Espard auprès de son banquier, le sieur Mongenod, duquel il a
demandé la nièce en mariage pour ledit sieur Jeanrenaud, en promettant
son crédit pour lui obtenir la dignité de baron. Cette nomination a eu
lieu effectivement par ordonnance de Sa Majesté en date du 29 décembre
dernier, sur les sollicitations du marquis d’Espard, ainsi qu’il peut
en être justifié par Sa Grandeur monseigneur le Garde des Sceaux, si le
tribunal jugeait à propos de recourir à son témoignage;
»Qu’aucune raison, _même prise parmi celles que la morale et la loi
réprouvent également_, ne peut justifier l’empire que la dame veuve
Jeanrenaud a pris sur le marquis d’Espard, qui, d’ailleurs, la voit
très-rarement; ni expliquer son étrange affection pour ledit sieur
baron Jeanrenaud, avec qui ses communications sont peu fréquentes:
cependant leur autorité se trouve être si grande, que chaque fois
qu’ils ont besoin d’argent, fût-ce même pour satisfaire de simples
fantaisies, cette dame ou son fils...»
--Hé! hé! _raison que la morale et la loi réprouvent!_ Que veut nous
insinuer le clerc ou l’avoué? dit Popinot.
Bianchon se mit à rire.
«... cette dame _ou son fils_ obtiennent sans aucune discussion du
marquis d’Espard ce qu’ils demandent, et, à défaut d’argent comptant,
monsieur d’Espard signe des lettres de change négociées par le sieur
Mongenod, lequel a fait offre à l’exposante d’en témoigner;
»Que d’ailleurs, à l’appui de ces faits, il est arrivé récemment, lors
du renouvellement des baux de la terre d’Espard, que les fermiers
ayant donné une somme assez importante pour la continuation de leurs
contrats, le sieur Jeanrenaud s’en est fait faire immédiatement la
délivrance;
»Que la volonté du marquis d’Espard a si peu de concours à l’abandon
de ces sommes, que quand il lui en a été parlé il n’a point paru
s’en souvenir; que, toutes les fois que des personnes graves l’ont
questionné sur son dévouement à ces deux individus, ses réponses ont
indiqué une si entière abnégation de ses idées, de ses intérêts, qu’il
existe nécessairement en cette affaire une cause occulte sur laquelle
l’exposante appelle l’œil de la justice, attendu qu’il est impossible
que cette cause ne soit pas criminelle, abusive et tortionnaire,
ou d’une nature appréciable par la médecine légale, si toutefois
cette obsession n’est pas de celles qui rentrent dans l’abus des
forces morales, et qu’on ne peut qualifier qu’en se servant du terme
extraordinaire de _possession_...»