--La Zambinella, repris-je en souriant, s’était effrontément croisé

les jambes, et agitait en badinant celle qui se trouvait dessus,

attitude de duchesse, qui allait bien à son genre de beauté capricieuse

et pleine d’une certaine mollesse engageante. Elle avait quitté ses

habits de théâtre, et portait un corps qui dessinait une taille svelte

et que faisaient valoir des paniers et une robe de satin brodée

de fleurs bleues. Sa poitrine, dont une dentelle dissimulait les

trésors par un luxe de coquetterie, étincelait de blancheur. Coiffée

à peu près comme se coiffait madame du Barry, sa figure, quoique

surchargée d’un large bonnet, n’en paraissait que plus mignonne, et la

poudre lui seyait bien. La voir ainsi, c’était l’adorer. Elle sourit

gracieusement au sculpteur. Sarrasine, tout mécontent de ne pouvoir

lui parler que devant témoins, s’assit poliment auprès d’elle,

et l’entretint de musique en la louant sur son prodigieux talent;

mais sa voix tremblait d’amour, de crainte et d’espérance.--Que

craignez-vous? lui dit Vitagliani, le chanteur le plus célèbre de la

troupe. Allez, vous n’avez pas un seul rival à craindre ici. Le ténor

sourit silencieusement. Ce sourire se répéta sur les lèvres de tous

les convives, dont l’attention avait une certaine malice cachée dont

ne devait pas s’apercevoir un amoureux. Cette publicité fut comme un

coup de poignard que Sarrasine aurait soudainement reçu dans le cœur.

Quoique doué d’une certaine force de caractère, et bien qu’aucune

circonstance ne dût influer sur son amour, il n’avait peut-être pas

encore songé que Zambinella était presque une courtisane, et qu’il ne

pouvait pas avoir tout à la fois les jouissances pures qui rendent

l’amour d’une jeune fille chose si délicieuse, et les emportements

fougueux par lesquels une femme de théâtre fait acheter les trésors

de sa passion. Il réfléchit et se résigna. Le souper fut servi.

Sarrasine et la Zambinella se mirent sans cérémonie à côté l’un de

l’autre. Pendant la moitié du festin, les artistes gardèrent quelque

mesure, et le sculpteur put causer avec la cantatrice. Il lui trouva de

l’esprit, de la finesse; mais elle était d’une ignorance surprenante,

et se montra faible et superstitieuse. La délicatesse de ses organes

se reproduisait dans son entendement. Quand Vitagliani déboucha la

première bouteille de vin de Champagne, Sarrasine lut dans les yeux

de sa voisine une crainte assez vive de la petite détonation produite

par le dégagement du gaz. Le tressaillement involontaire de cette

organisation féminine fut interprété par l’amoureux artiste comme

l’indice d’une excessive sensibilité. Cette faiblesse charma le

Français. Il entre tant de protection dans l’amour d’un homme!--Vous

disposerez de ma puissance comme d’un bouclier! Cette phrase n’est-elle

pas écrite au fond de toutes les déclarations d’amour? Sarrasine,

trop passionné pour débiter des galanteries à la belle Italienne,

était, comme tous les amants, tour à tour grave, rieur ou recueilli.

Quoiqu’il parût écouter les convives, il n’entendait pas un mot de

ce qu’ils disaient, tant il s’adonnait au plaisir de se trouver près

d’elle, de lui effleurer la main, de la servir. Il nageait dans une

joie secrète. Malgré l’éloquence de quelques regards mutuels, il fut

étonné de la réserve dans laquelle la Zambinella se tint avec lui. Elle

avait bien commencé la première à lui presser le pied et à l’agacer

avec la malice d’une femme libre et amoureuse; mais soudain elle

s’était enveloppée dans une modestie de jeune fille après avoir entendu

raconter par Sarrasine un trait qui peignit l’excessive violence de son

caractère. Quand le souper devint une orgie, les convives se mirent à

chanter, inspirés par le peralta et le pedro ximenès. Ce furent des

duos ravissants, des airs de la Calabre, des seguidilles espagnoles,

des canzonettes napolitaines. L’ivresse était dans tous les yeux,

dans la musique, dans les cœurs et dans les voix. Il déborda tout à

coup une vivacité enchanteresse, un abandon cordial, une bonhomie

italienne dont rien ne peut donner l’idée à ceux qui ne connaissent

que les assemblées de Paris, les raouts de Londres ou les cercles de

Vienne. Les plaisanteries et les mots d’amour se croisaient, comme

des balles dans une bataille, à travers les rires, les impiétés, les

invocations à la sainte Vierge ou _al Bambino_. L’un se coucha sur un

sofa, et se mit à dormir. Une jeune fille écoutait une déclaration

sans savoir qu’elle répandait du xérès sur la nappe. Au milieu de ce

désordre, la Zambinella, comme frappée de terreur, resta pensive. Elle

refusa de boire, mangea peut-être un peu trop; mais la gourmandise

est, dit-on, une grâce chez les femmes. En admirant la pudeur de sa

maîtresse, Sarrasine fit de sérieuses réflexions pour l’avenir.--Elle

veut sans doute être épousée, se dit-il. Alors il s’abandonna aux

délices de ce mariage. Sa vie entière ne lui semblait pas assez

longue pour épuiser la source de bonheur qu’il trouvait au fond de

son âme. Vitagliani, son voisin, lui versa si souvent à boire que,

vers les trois heures du matin, sans être complétement ivre, Sarrasine

se trouva sans force contre son délire. Dans un moment de fougue,

il emporta cette femme en se sauvant dans une espèce de boudoir qui

communiquait au salon, et sur la porte duquel il avait plus d’une

fois tourné les yeux. L’Italienne était armée d’un poignard.--Si tu

approches, dit-elle, je serais forcée de te plonger cette arme dans

le cœur. Va! tu me mépriserais. J’ai conçu trop de respect pour ton

caractère pour me livrer ainsi. Je ne veux pas déchoir du sentiment

que tu m’accordes.--Ah! ah! dit Sarrasine, c’est un mauvais moyen pour

éteindre une passion que de l’exciter. Es-tu donc déjà corrompue à ce

point que, vieille de cœur, tu agirais comme une jeune courtisane, qui

aiguise les émotions dont elle fait commerce?--Mais c’est aujourd’hui

vendredi, répondit-elle effrayée de la violence du Français. Sarrasine,

qui n’était pas dévot, se prit à rire. La Zambinella bondit comme un

jeune chevreuil et s’élança dans la salle du festin. Quand Sarrasine

y apparut courant après elle, il fut accueilli par un rire infernal.

Il vit la Zambinella évanouie sur un sofa. Elle était pâle et comme

épuisée par l’effort extraordinaire qu’elle venait de faire. Quoique

Sarrasine sût peu d’italien, il entendit sa maîtresse disant à voix

basse à Vitagliani:--Mais il me tuera! Cette scène étrange rendit

le sculpteur tout confus. La raison lui revint. Il resta d’abord

immobile; puis il retrouva la parole, s’assit auprès de sa maîtresse

et protesta de son respect. Il trouva la force de donner le change

à sa passion en disant à cette femme les discours les plus exaltés;

et, pour peindre son amour, il déploya les trésors de cette éloquence

magique, officieux interprète que les femmes refusent rarement de

croire. Au moment où les premières lueurs du matin surprirent les

convives, une femme proposa d’aller à Frascati. Tous accueillirent

par de vives acclamations l’idée de passer la journée à la villa

Ludovisi. Vitagliani descendit pour louer des voitures. Sarrasine eut

le bonheur de conduire la Zambinella dans un phaéton. Une fois sortis

de Rome, la gaieté, un moment réprimée par les combats que chacun

avait livrés au sommeil, se réveilla soudain. Hommes et femmes, tous

paraissaient habitués à cette vie étrange, à ces plaisirs continus,

à cet entraînement d’artiste qui fait de la vie une fête perpétuelle

où l’on rit sans arrière-pensées. La compagne du sculpteur était

la seule qui parût abattue.--Êtes-vous malade? lui dit Sarrasine.

Aimeriez-vous mieux rentrer chez vous?--Je ne suis pas assez forte

pour supporter tous ces excès, répondit-elle. J’ai besoin de grands

ménagements; mais, près de vous, je me sens si bien! Sans vous, je ne

serais pas restée à ce souper; une nuit passée me fait perdre toute ma

fraîcheur.--Vous êtes si délicate! reprit Sarrasine en contemplant les

traits mignons de cette charmante créature.--Les orgies m’abîment la

voix.--Maintenant que nous sommes seuls, s’écria l’artiste, et que vous

n’avez plus à craindre l’effervescence de ma passion, dites-moi que

vous m’aimez.--Pourquoi? répliqua-t-elle, à quoi bon? Je vous ai semblé

jolie. Mais vous êtes Français, et votre sentiment passera. Oh! vous

ne m’aimeriez pas comme je voudrais être aimée.--Comment!--Sans but de

passion vulgaire, purement. J’abhorre les hommes encore plus peut-être

que je ne hais les femmes. J’ai besoin de me réfugier dans l’amitié.

Le monde est désert pour moi. Je suis une créature maudite, condamnée

à comprendre le bonheur, à le sentir, à le désirer, et, comme tant

d’autres, forcée à le voir me fuir à toute heure. Souvenez-vous,

seigneur, que je ne vous aurai pas trompé. Je vous défends de m’aimer.

Je puis être un ami dévoué pour vous, car j’admire votre force et

votre caractère. J’ai besoin d’un frère, d’un protecteur. Soyez

tout cela pour moi, mais rien de plus.--Ne pas vous aimer! s’écria

Sarrasine; mais, chère ange, tu es ma vie, mon bonheur!--Si je disais

un mot vous me repousseriez avec horreur.--Coquette! rien ne peut

m’effrayer. Dis-moi que tu me coûteras l’avenir, que dans deux mois

je mourrai, que je serai damné pour t’avoir seulement embrassée. Il

l’embrassa malgré les efforts que fit la Zambinella pour se soustraire

à ce baiser passionné.--Dis-moi que tu es un démon, qu’il te faut

ma fortune, mon nom, toute ma célébrité! Veux-tu que je ne sois pas

sculpteur? Parle.--Si je n’étais pas une femme? demanda timidement

la Zambinella d’une voix argentine et douce.--La bonne plaisanterie!

s’écria Sarrasine. Crois-tu pouvoir tromper l’œil d’un artiste?

N’ai-je pas, depuis dix jours, dévoré, scruté, admiré tes perfections?

Une femme seule peut avoir ce bras rond et moelleux, ces contours

élégants. Ah! tu veux des compliments! Elle sourit tristement, et dit

en murmurant:--Fatale beauté! Elle leva les yeux au ciel. En ce moment

son regard eut je ne sais quelle expression d’horreur si puissante, si

vive, que Sarrasine en tressaillit.--Seigneur Français, reprit-elle,

oubliez à jamais un instant de folie. Je vous estime; mais quant à de

l’amour, ne m’en demandez pas; ce sentiment est étouffé dans mon cœur.

Je n’ai pas de cœur! s’écria-t-elle en pleurant. Le théâtre sur lequel

vous m’avez vue, ces applaudissements, cette musique, cette gloire,

à laquelle on m’a condamnée, voilà ma vie, je n’en ai pas d’autre.

Dans quelques heures vous ne me verrez plus des mêmes yeux, la femme

que vous aimez sera morte. Le sculpteur ne répondit pas. Il était

la proie d’une sourde rage qui lui pressait le cœur. Il ne pouvait

que regarder cette femme extraordinaire avec des yeux enflammés qui

brûlaient. Cette voix empreinte de faiblesse, l’attitude, les manières

et les gestes de Zambinella, marqués de tristesse, de mélancolie et de

découragement, réveillaient dans son âme toutes les richesses de la

passion. Chaque parole était un aiguillon. En ce moment, ils étaient

arrivés à Frascati. Quand l’artiste tendit les bras à sa maîtresse pour

l’aider à descendre, il la sentit toute frissonnante.--Qu’avez-vous?

Vous me feriez mourir, s’écria-t-il en la voyant pâlir, si vous

aviez la moindre douleur dont je fusse la cause même innocente.--Un

serpent! dit-elle en montrant une couleuvre qui se glissait le long

d’un fossé. J’ai peur de ces odieuses bêtes. Sarrasine écrasa la tête

de la couleuvre d’un coup de pied.--Comment avez-vous assez de courage!

reprit la Zambinella en contemplant avec un effroi visible le reptile

mort.--Eh! bien, dit l’artiste en souriant, oseriez-vous bien prétendre

que vous n’êtes pas femme? Ils rejoignirent leurs compagnons et se

promenèrent dans les bois de la villa Ludovisi, qui appartenait alors

au cardinal Cicognara. Cette matinée s’écoula trop vite pour l’amoureux

sculpteur, mais elle fut remplie par une foule d’incidents qui lui

dévoilèrent la coquetterie, la faiblesse, la mignardise de cette âme

molle et sans énergie. C’était la femme avec ses peurs soudaines,

ses caprices sans raison, ses troubles instinctifs, ses audaces sans

cause, ses bravades et sa délicieuse finesse de sentiment. Il y eut un

moment où, s’aventurant dans la campagne, la petite troupe des joyeux

chanteurs vit de loin quelques hommes armés jusqu’aux dents, et dont

le costume n’avait rien de rassurant. A ce mot:--Voici des brigands,

chacun doubla le pas pour se mettre à l’abri dans l’enceinte de la

villa du cardinal. En cet instant critique, Sarrasine s’aperçut à

la pâleur de la Zambinella qu’elle n’avait plus assez de force pour

marcher; il la prit dans ses bras et la porta, pendant quelque temps,

en courant. Quand il se fut rapproché d’une vigne voisine, il mit sa

maîtresse à terre.--Expliquez-moi, lui dit-il, comment cette extrême

faiblesse qui, chez toute autre femme, serait hideuse, me déplairait,

et dont la moindre preuve suffirait presque pour éteindre mon amour,

en vous me plaît, me charme?--Oh! combien je vous aime! reprit-il.

Tous vos défauts, vos terreurs, vos petitesses ajoutent je ne sais

quelle grâce à votre âme. Je sens que je détesterais une femme forte,

une Sapho, courageuse, pleine d’énergie, de passion. O frêle et douce

créature! comment peux-tu être autrement? Cette voix d’ange, cette voix

délicate, eût été un contre-sens si elle fût sortie d’un corps autre

que le tien.--Je ne puis, dit-elle, vous donner aucun espoir. Cessez

de me parler ainsi, car l’on se moquerait de vous. Il m’est impossible

de vous interdire l’entrée du théâtre; mais si vous m’aimez ou si

vous êtes sage, vous n’y viendrez plus. Écoutez, monsieur, dit-elle

d’une voix grave.--Oh! tais-toi, dit l’artiste enivré. Les obstacles

attisent l’amour dans mon cœur. La Zambinella resta dans une attitude

gracieuse et modeste; mais elle se tut, comme si une pensée terrible

lui eût révélé quelque malheur. Quand il fallut revenir à Rome, elle

monta dans une berline à quatre places, en ordonnant au sculpteur,

d’un air impérieusement cruel, d’y retourner seul avec le phaéton.

Pendant le chemin, Sarrasine résolut d’enlever la Zambinella. Il passa

toute la journée occupé à former des plans plus extravagants les

uns que les autres. A la nuit tombante, au moment où il sortit pour

aller demander à quelques personnes où était situé le palais habité

par sa maîtresse, il rencontra l’un de ses camarades sur le seuil de

la porte.--Mon cher, lui dit ce dernier, je suis chargé par notre

ambassadeur de t’inviter à venir ce soir chez lui. Il donne un concert

magnifique, et quand tu sauras que Zambinella y sera...--Zambinella!

s’écria Sarrasine en délire à ce nom, j’en suis fou!--Tu es comme

tout le monde, lui répondit son camarade.--Mais si vous êtes mes

amis, toi, Vien, Lauterbourg et Allegrain, vous me prêterez votre

assistance pour un coup de main après la fête, demanda Sarrasine.--Il

n’y a pas de cardinal à tuer, pas de...--Non, non, dit Sarrasine, je

ne vous demande rien que d’honnêtes gens ne puissent faire. En peu de

temps le sculpteur disposa tout pour le succès de son entreprise. Il

arriva l’un des derniers chez l’ambassadeur, mais il y vint dans une

voiture de voyage attelée de chevaux vigoureux menés par l’un des plus

entreprenants _vetturini_ de Rome. Le palais de l’ambassadeur était

plein de monde, ce ne fut pas sans peine que le sculpteur, inconnu à

tous les assistants, parvint au salon où dans ce moment Zambinella

chantait.--C’est sans doute par égard pour les cardinaux, les évêques

et les abbés qui sont ici, demanda Sarrasine, qu’_elle_ est habillée

en homme, qu’elle a une bourse derrière la tête, les cheveux crêpés

et une épée au côté?--Elle! Qui elle? répondit le vieux seigneur

auquel s’adressait Sarrasine.--La Zambinella.--La Zambinella? reprit

le prince romain. Vous moquez-vous? D’où venez-vous? Est-il jamais

monté de femmes sur les théâtres de Rome? Et ne savez-vous pas par

quelles créatures les rôles de femme sont remplis dans les États du

pape? C’est moi, monsieur, qui ai doté Zambinella de sa voix. J’ai

tout payé à ce drôle-là, même son maître à chanter. Eh! bien, il a si

peu de reconnaissance du service que je lui ai rendu, qu’il n’a jamais

voulu mettre les pieds chez moi. Et cependant, s’il fait fortune, il

me la devra tout entière. Le prince Chigi aurait pu parler, certes,

long-temps, Sarrasine ne l’écoutait pas. Une affreuse vérité avait

pénétré dans son âme. Il était frappé comme d’un coup de foudre. Il

resta immobile, les yeux attachés sur le prétendu chanteur. Son regard

flamboyant eut une sorte d’influence magnétique sur Zambinella, car le

_musico_ finit par détourner subitement la vue vers Sarrasine, et alors

sa voix céleste s’altéra. Il trembla! Un murmure involontaire échappé

à l’assemblée, qu’il tenait comme attachée à ses lèvres, acheva de le

troubler; il s’assit, et discontinua son air. Le cardinal Cicognara,

qui avait épié du coin de l’œil la direction que prit le regard de

son protégé, aperçut alors le Français; il se pencha vers un de ses

aides-de-camp ecclésiastiques, et parut demander le nom du sculpteur.

Quand il eut obtenu la réponse qu’il désirait, il contempla fort

attentivement l’artiste, et donna des ordres à un abbé, qui disparut

avec prestesse. Cependant Zambinella, s’étant remis, recommença le

morceau qu’il avait interrompu si capricieusement; mais il l’exécuta

mal, et refusa, malgré toutes les instances qui lui furent faites,

de chanter autre chose. Ce fut la première fois qu’il exerça cette

tyrannie capricieuse qui, plus tard, ne le rendit pas moins célèbre

que son talent et son immense fortune, due, dit-on, non moins à sa

voix qu’à sa beauté.--C’est une femme, dit Sarrasine en se croyant

seul. Il y a là-dessous quelque intrigue secrète. Le cardinal Cicognara

trompe le pape et toute la ville de Rome! Aussitôt le sculpteur

sortit du salon, rassembla ses amis, et les embusqua dans la cour du

palais. Quand Zambinella se fut assuré du départ de Sarrasine, il

parut recouvrer quelque tranquillité. Vers minuit, après avoir erré

dans les salons, en homme qui cherche un ennemi, le _musico_ quitta

l’Assemblée. Au moment où il franchissait la porte du palais, il fut

adroitement saisi par des hommes qui le bâillonnèrent avec un mouchoir

et le mirent dans la voiture louée par Sarrasine. Glacé d’horreur,

Zambinella resta dans un coin sans oser faire un mouvement. Il voyait

devant lui la figure terrible de l’artiste qui gardait un silence de

mort. Le trajet fut court. Zambinella, enlevé par Sarrasine, se trouva

bientôt dans un atelier sombre et nu. Le chanteur, à moitié mort,

demeura sur une chaise, sans oser regarder une statue de femme, dans

laquelle il reconnut ses traits. Il ne proféra pas une parole, mais

ses dents claquaient. Il était transi de peur. Sarrasine se promenait

à grands pas. Tout à coup il s’arrêta devant Zambinella.--Dis-moi la

vérité, demanda-t-il d’une voix sourde et altérée. Tu es une femme? Le

cardinal Cicognara... Zambinella tomba sur ses genoux, et ne répondit

qu’en baissant la tête.--Ah! tu es une femme, s’écria l’artiste en

délire; car même un... Il n’acheva pas.--Non, reprit-il, _il_ n’aurait

pas tant de bassesse.--Ah! ne me tuez pas, s’écria Zambinella fondant

en larmes. Je n’ai consenti à vous tromper que pour plaire à mes

camarades, qui voulaient rire.--Rire! répondit le sculpteur d’une voix

qui eut un éclat infernal. Rire, rire! Tu as osé te jouer d’une passion

d’homme, toi?--Oh! grâce! répliqua Zambinella.--Je devrais te faire

mourir! cria Sarrasine en tirant son épée par un mouvement de violence.

Mais, reprit-il avec un dédain froid, en fouillant ton être avec un

poignard, y trouverais-je un sentiment à éteindre, une vengeance à

satisfaire? Tu n’es rien. Homme ou femme, je te tuerais! mais...

Sarrasine fit un geste de dégoût, qui l’obligea de détourner sa tête,

et alors il regarda la statue.--Et c’est une illusion! s’écria-t-il.

Puis se tournant vers Zambinella:--Un cœur de femme était pour moi

un asile, une patrie. As-tu des sœurs qui te ressemblent? Non. Eh!

bien, meurs! Mais non, tu vivras. Te laisser la vie n’est-ce pas te

vouer à quelque chose de pire que la mort? Ce n’est ni mon sang ni mon

existence que je regrette, mais l’avenir et ma fortune de cœur. Ta main

débile a renversé mon bonheur. Quelle espérance puis-je te ravir pour

toutes celles que tu as flétries? Tu m’as ravalé jusqu’à toi. _Aimer,

être aimé!_ sont désormais des mots vides de sens pour moi, comme pour

toi. Sans cesse je penserai à cette femme imaginaire en voyant une

femme réelle. Il montra la statue par un geste de désespoir.--J’aurai

toujours dans le souvenir une harpie céleste qui viendra enfoncer

ses griffes dans tous mes sentiments d’homme, et qui signera toutes

les autres femmes d’un cachet d’imperfection! Monstre! toi qui ne

peux donner la vie à rien, tu m’as dépeuplé la terre de toutes ses

femmes. Sarrasine s’assit en face du chanteur épouvanté. Deux grosses

larmes sortirent de ses yeux secs, roulèrent le long de ses joues

mâles et tombèrent à terre: deux larmes de rage, deux larmes âcres et

brûlantes.--Plus d’amour! je suis mort à tout plaisir, à toutes les

émotions humaines. A ces mots, il saisit un marteau et le lança sur la

statue avec une force si extravagante qu’il la manqua. Il crut avoir

détruit ce monument de sa folie, et alors il reprit son épée et la

brandit pour tuer le chanteur. Zambinella jeta des cris perçants. En

ce moment trois hommes entrèrent, et soudain le sculpteur tomba percé

de trois coups de stylet.--De la part du cardinal Cicognara, dit l’un

d’eux.--C’est un bienfait digne d’un chrétien, répondit le Français en

expirant. Ces sombres émissaires apprirent à Zambinella l’inquiétude de

son protecteur, qui attendait à la porte dans une voiture fermée, afin

de pouvoir l’emmener aussitôt qu’il serait délivré.

--Mais, me dit madame de Rochefide, quel rapport existe-t-il entre

cette histoire et le petit vieillard que nous avons vu chez les Lanty?

--Madame, le cardinal Cicognara se rendit maître de la statue de

Zambinella et la fit exécuter en marbre, elle est aujourd’hui dans le

musée Albani. C’est là qu’en 1791 la famille Lanty la retrouva, et

pria Vien de la copier. Le portrait qui vous a montré Zambinella à

vingt ans, un instant après l’avoir vu centenaire, a servi plus tard

pour l’Endymion de Girodet, vous avez pu en reconnaître le type dans

l’Adonis.

--Mais ce ou cette Zambinella?

--Ne saurait être, madame, que le grand-oncle de Marianina. Vous devez

concevoir maintenant l’intérêt que madame de Lanty peut avoir à cacher

la source d’une fortune qui provient...

--Assez! dit-elle en me faisant un geste impérieux.

Nous restâmes pendant un moment plongés dans le plus profond silence.

--Hé! bien, lui dis-je.

--Ah! s’écria-t-elle en se levant et se promenant à grands pas dans la

chambre. Elle vint me regarder, et me dit d’une voix altérée:--Vous

m’avez dégoûtée de la vie et des passions pour long-temps. Au monstre

près, tous les sentiments humains ne se dénouent-ils pas ainsi, par

d’atroces déceptions? Mères, des enfants nous assassinent ou par leur

mauvaise conduite ou par leur froideur. Épouses, nous sommes trahies.

Amantes, nous sommes délaissées, abandonnées. L’amitié! existe-t-elle?

Demain je me ferais dévote si je ne savais pouvoir rester comme un roc

inaccessible au milieu des orages de la vie. Si l’avenir du chrétien

est encore une illusion, au moins elle ne se détruit qu’après la mort.

Laissez moi seule.

--Ah! lui dis-je, vous savez punir.

--Aurais-je tort?

--Oui, répondis-je avec une sorte de courage. En achevant cette

histoire, assez connue en Italie, je puis vous donner une haute idée

des progrès faits par la civilisation actuelle. On n’y fait plus de ces

malheureuses créatures.

--Paris, dit-elle, est une terre bien hospitalière; il accueille tout,

et les fortunes honteuses, et les fortunes ensanglantées. Le crime et

l’infamie y ont droit d’asile, y rencontrent des sympathies; la vertu

seule y est sans autels. Oui, les âmes pures ont une patrie dans le

ciel! Personne ne m’aura connue! J’en suis fière.

Et la marquise resta pensive.

Paris, novembre 1830.

[Illustration: IMP. E. MARTINET.

POPINOT.

Cet homme avait une bouche sur les lèvres de laquelle respirait

une bonté divine.

(L’INTERDICTION.)]

L’INTERDICTION.

DÉDIÉ A MONSIEUR LE CONTRE-AMIRAL BAZOCHE,

Gouverneur de l’île Bourbon,

_par l’auteur reconnaissant_,

DE BALZAC.

En 1828, vers une heure du matin, deux personnes sortaient d’un hôtel

situé dans la rue du Faubourg-Saint-Honoré, près de l’Élysée-Bourbon:

l’une était un médecin célèbre, Horace Bianchon; l’autre un des hommes

les plus élégants de Paris, le baron de Rastignac, tous deux amis

depuis long-temps. Chacun d’eux avait renvoyé sa voiture, il ne s’en

trouva point dans le faubourg; mais la nuit était belle et le pavé sec.

--Allons à pied jusqu’au boulevard, dit Eugène de Rastignac à Bianchon,

tu prendras une voiture au Cercle; il y en a là jusqu’au matin. Tu

m’accompagneras jusque chez moi.

--Volontiers.

--Eh! bien, mon cher, qu’en dis-tu?

--De cette femme? répondit froidement le docteur.

--Je reconnais mon Bianchon, s’écria Rastignac.

--Hé! bien, quoi?

--Mais tu parles, mon cher, de la marquise d’Espard comme d’une malade

à placer dans ton hôpital.

--Veux-tu savoir ce que je pense, Eugène? Si tu quittes madame de

Nucingen pour cette marquise, tu changeras ton cheval borgne contre un

aveugle.

--Madame de Nucingen a trente-six ans, Bianchon.

--Et celle-ci en a trente-trois, répliqua vivement le docteur.

--Ses plus cruelles ennemies ne lui en donnent que vingt-six.

--Mon cher, quand tu auras intérêt à connaître l’âge d’une femme,

regarde ses tempes et le bout de son nez. Quoi que fassent les femmes

avec leurs cosmétiques, elles ne peuvent rien sur ces incorruptibles

témoins de leurs agitations. Là chacune de leurs années a laissé ses

stigmates. Quand les tempes d’une femme sont attendries, rayées,

fanées d’une certaine façon; quand au bout de son nez il se trouve de

ces petits points qui ressemblent aux imperceptibles parcelles noires

que font pleuvoir à Londres les cheminées où l’on brûle du charbon

de terre! votre serviteur! la femme a passé trente ans. Elle sera

belle, elle sera spirituelle, elle sera aimante, elle sera tout ce que

tu voudras; mais elle aura passé trente ans, mais elle arrive à sa

maturité. Je ne blâme pas ceux qui s’attachent à ces sortes de femmes;

seulement, un homme aussi distingué que tu l’es ne doit pas prendre

une reinette de février pour une petite pomme d’api qui sourit sur sa

branche et demande un coup de dent. L’amour ne va jamais consulter les

registres de l’État Civil; personne n’aime une femme parce qu’elle a

tel ou tel âge, parce qu’elle est belle ou laide, bête ou spirituelle:

on aime parce qu’on aime.

--Eh! bien, moi, je l’aime par bien d’autres raisons. Elle est marquise

d’Espard, elle est née Blamont-Chauvry, elle est à la mode, elle

a de l’âme, elle a un pied aussi joli que celui de la duchesse de

Berri, elle a peut-être cent mille livres de rente, et je l’épouserai

peut-être un jour! enfin elle payera mes dettes.

--Je te croyais riche, dit Bianchon en interrompant Rastignac.

--Bah! J’ai quinze mille livres de rente, précisément ce qu’il faut

pour mon écurie. J’ai été roué, mon cher, dans l’affaire de monsieur

de Nucingen, je te raconterai cette histoire-là. J’ai marié mes sœurs,

voilà le plus clair de ce que j’ai gagné depuis que nous nous sommes

vus, et j’aime mieux les avoir établies que de posséder cent mille écus

de rente. Maintenant que veux-tu que je devienne? J’ai de l’ambition.

Où peut me mener madame de Nucingen? Encore un an, je serai chiffré,

casé, comme l’est un homme marié. J’ai tous les désagréments du mariage

et ceux du célibat sans avoir les avantages ni de l’un ni de l’autre,

situation fausse, à laquelle arrivent tous ceux qui restent trop

long-temps attachés à une même jupe.

--Eh! crois-tu donc trouver ici la pie au nid! dit Bianchon. Ta

marquise, mon cher, ne me revient pas du tout.

--Tes opinions libérales te troublent l’œil. Si madame d’Espard était

une madame Rabourdin...

--Écoute, mon cher, noble ou bourgeoise, elle serait toujours sans âme,

elle serait toujours le type le plus achevé de l’égoïsme. Crois-moi,

les médecins sont habitués à juger les hommes et les choses; les plus

habiles d’entre nous confessent l’âme en confessant le corps. Malgré

ce joli boudoir où nous avons passé la soirée, malgré le luxe de cet

hôtel, il serait possible que madame la marquise fût endettée.

--Qui te le fait croire?

--Je n’affirme pas, je suppose. Elle a parlé de son âme comme feu Louis

XVIII parlait de son cœur. Écoute-moi! cette femme frêle, blanche, aux

cheveux châtains, et qui se plaint pour se faire plaindre, jouit d’une

santé de fer, possède un appétit de loup, une force et une lâcheté de

tigre. Jamais ni la gaze, ni la soie, ni la mousseline, n’ont été plus

habilement entortillées autour d’un mensonge! _Ecco._

--Tu m’effraies, Bianchon! tu as donc appris bien des choses depuis

notre séjour à la Maison-Vauquer?

La Comédie humaine - Volume 10. Scènes de la vie parisienne - Tome 02 · 第 11 / 44 段