Franche-Comté, repris-je après une pause. Son père avait assez
loyalement gagné six à huit mille livres de rente, fortune de
praticien qui, jadis, en province, passait pour colossale. Le vieux
maître Sarrasine, n’ayant qu’un enfant, ne voulut rien négliger pour
son éducation, il espérait en faire un magistrat, et vivre assez
long-temps pour voir, dans ses vieux jours, le petit-fils de Mathieu
Sarrasine, laboureur au pays de Saint-Dié, s’asseoir sur les lis et
dormir à l’audience pour la plus grande gloire du Parlement; mais le
ciel ne réservait pas cette joie au procureur. Le jeune Sarrasine,
confié de bonne heure aux Jésuites, donna les preuves d’une turbulence
peu commune. Il eut l’enfance d’un homme de talent. Il ne voulait
étudier qu’à sa guise, se révoltait souvent, et restait parfois des
heures entières plongé dans de confuses méditations, occupé, tantôt à
contempler ses camarades quand ils jouaient, tantôt à se représenter
les héros d’Homère. Puis, s’il lui arrivait de se divertir, il mettait
une ardeur extraordinaire dans ses jeux. Lorsqu’une lutte s’élevait
entre un camarade et lui, rarement le combat finissait sans qu’il y eût
du sang répandu. S’il était le plus faible, il mordait. Tour à tour
agissant ou passif, sans aptitude ou trop intelligent, son caractère
bizarre le fit redouter de ses maîtres autant que de ses camarades. Au
lieu d’apprendre les éléments de la langue grecque, il dessinait le
révérend père qui leur expliquait un passage de Thucydide, croquait
le maître de mathématiques, le préfet, les valets, le correcteur, et
barbouillait tous les murs d’esquisses informes. Au lieu de chanter les
louanges du Seigneur à l’église, il s’amusait, pendant les offices,
à déchiqueter un banc; ou quand il avait volé quelque morceau de
bois, il sculptait quelque figure de sainte. Si le bois, la pierre
ou le crayon lui manquaient, il rendait ses idées avec de la mie de
pain. Soit qu’il copiât les personnages des tableaux qui garnissaient
le chœur, soit qu’il improvisât, il laissait toujours à sa place de
grossières ébauches, dont le caractère licencieux désespérait les plus
jeunes pères; et les médisants prétendaient que les vieux jésuites
en souriaient. Enfin, s’il faut en croire la chronique du collége,
il fut chassé, pour avoir, en attendant son tour au confessionnal,
un vendredi-saint, sculpté une grosse bûche en forme de Christ.
L’impiété gravée sur cette statue était trop forte pour ne pas attirer
un châtiment à l’artiste. N’avait-il pas eu l’audace de placer sur
le haut du tabernacle cette figure passablement cynique! Sarrasine
vint chercher à Paris un refuge contre les menaces de la malédiction
paternelle. Ayant une de ces volontés fortes qui ne connaissent pas
d’obstacles, il obéit aux ordres de son génie et entra dans l’atelier
de Bouchardon. Il travaillait pendant toute la journée, et, le soir,
allait mendier sa subsistance. Bouchardon, émerveillé des progrès et
de l’intelligence du jeune artiste, devina bientôt la misère dans
laquelle se trouvait son élève; il le secourut, le prit en affection,
et le traita comme son enfant. Puis, lorsque le génie de Sarrasine se
fut dévoilé par une de ces œuvres où le talent à venir lutte contre
l’effervescence de la jeunesse, le généreux Bouchardon essaya de le
remettre dans les bonnes grâces du vieux procureur. Devant l’autorité
du sculpteur célèbre le courroux paternel s’apaisa. Besançon tout
entier se félicita d’avoir donné le jour à un grand homme futur.
Dans le premier moment d’extase où le plongea sa vanité flattée, le
praticien avare mit son fils en état de paraître avec avantage dans
le monde. Les longues et laborieuses études exigées par la sculpture
domptèrent pendant long-temps le caractère impétueux et le génie
sauvage de Sarrasine. Bouchardon, prévoyant la violence avec laquelle
les passions se déchaîneraient dans cette jeune âme, peut-être aussi
vigoureusement trempée que celle de Michel-Ange, en étouffa l’énergie
sous des travaux continus. Il réussit à maintenir dans de justes bornes
la fougue extraordinaire de Sarrasine, en lui défendant de travailler,
en lui proposant des distractions quand il le voyait emporté par la
furie de quelque pensée, ou en lui confiant d’importants travaux au
moment où il était prêt à se livrer à la dissipation. Mais, auprès de
cette âme passionnée, la douceur fut toujours la plus puissante de
toutes les armes, et le maître ne prit un grand empire sur son élève
qu’en en excitant la reconnaissance par une bonté paternelle. A l’âge
de vingt-deux ans, Sarrasine fut forcément soustrait à la salutaire
influence que Bouchardon exerçait sur ses mœurs et sur ses habitudes.
Il porta les peines de son génie en gagnant le prix de sculpture fondé
par le marquis de Marigny, le frère de madame de Pompadour, qui fit
tant pour les Arts. Diderot vanta comme un chef-d’œuvre la statue de
l’élève de Bouchardon. Ce ne fut pas sans une profonde douleur que le
sculpteur du roi vit partir pour l’Italie un jeune homme dont, par
principe, il avait entretenu l’ignorance profonde sur les choses de
la vie. Sarrasine était depuis six ans le commensal de Bouchardon.
Fanatique de son art comme Canova le fut depuis, il se levait au
jour, entrait dans l’atelier pour n’en sortir qu’à la nuit, et ne
vivait qu’avec sa muse. S’il allait à la Comédie-Française, il y était
entraîné par son maître. Il se sentait si gêné chez madame Geoffrin et
dans le grand monde où Bouchardon essaya de l’introduire, qu’il préféra
rester seul, et répudia les plaisirs de cette époque licencieuse.
Il n’eut pas d’autre maîtresse que la Sculpture et Clotilde, l’une
des célébrités de l’Opéra. Encore cette intrigue ne dura-t-elle pas.
Sarrasine était assez laid, toujours mal mis, et de sa nature si libre,
si peu régulier dans sa vie privée, que l’illustre nymphe, redoutant
quelque catastrophe, rendit bientôt le sculpteur à l’amour des Arts.
Sophie Arnould a dit je ne sais quel bon mot à ce sujet. Elle s’étonna,
je crois, que sa camarade eût pu l’emporter sur des statues. Sarrasine
partit pour l’Italie en 1758. Pendant le voyage, son imagination
ardente s’enflamma sous un ciel de cuivre et à l’aspect des monuments
merveilleux dont est semée la patrie des Arts. Il admira les statues,
les fresques, les tableaux; et, plein d’émulation, il vint à Rome, en
proie au désir d’inscrire son nom entre les noms de Michel-Ange et de
monsieur Bouchardon. Aussi, pendant les premiers jours, partagea-t-il
son temps entre ses travaux d’atelier et l’examen des œuvres d’art qui
abondent à Rome. Il avait déjà passé quinze jours dans l’état d’extase
qui saisit toutes les jeunes imaginations à l’aspect de la reine des
ruines, quand, un soir, il entra au théâtre d’_Argentina_, devant
lequel se pressait une grande foule. Il s’enquit des causes de cette
affluence, et le monde répondit par deux noms:--Zambinella! Jomelli!
Il entre et s’assied au parterre, pressé par deux _abbati_ notablement
gros; mais il était assez heureusement placé près de la scène. La toile
se leva. Pour la première fois de sa vie il entendit cette musique
dont monsieur Jean-Jacques Rousseau lui avait si éloquemment vanté
les délices, pendant une soirée du baron d’Holbach. Les sens du jeune
sculpteur furent, pour ainsi dire, lubrifiés par les accents de la
sublime harmonie de Jomelli. Les langoureuses originalités de ces voix
italiennes habilement mariées le plongèrent dans une ravissante extase.
Il resta muet, immobile, ne se sentant pas même foulé par deux prêtres.
Son âme passa dans ses oreilles et dans ses yeux. Il crut écouter
par chacun de ses pores. Tout à coup des applaudissements à faire
crouler la salle accueillirent l’entrée en scène de la _prima-donna_.
Elle s’avança par coquetterie sur le devant du théâtre, et salua le
public avec une grâce infinie. Les lumières, l’enthousiasme de tout
un peuple, l’illusion de la scène, les prestiges d’une toilette qui,
à cette époque, était assez engageante, conspirèrent en faveur de
cette femme. Sarrasine poussa des cris de plaisir. Il admirait en ce
moment la beauté idéale de laquelle il avait jusqu’alors cherché çà et
là les perfections dans la nature, en demandant à un modèle, souvent
ignoble, les rondeurs d’une jambe accomplie; à tel autre, les contours
du sein; à celui-là, ses blanches épaules; prenant enfin le cou d’une
jeune fille, et les mains de cette femme, et les genoux polis de cet
enfant, sans rencontrer jamais sous le ciel froid de Paris les riches
et suaves créations de la Grèce antique. La Zambinella lui montrait
réunies, bien vivantes et délicates, ces exquises proportions de la
nature féminine si ardemment désirées, desquelles un sculpteur est,
tout à la fois, le juge le plus sévère et le plus passionné. C’était
une bouche expressive, des yeux d’amour, un teint d’une blancheur
éblouissante. Et joignez à ces détails, qui eussent ravi un peintre,
toutes les merveilles des Vénus révérées et rendues par le ciseau des
Grecs. L’artiste ne se lassait pas d’admirer la grâce inimitable avec
laquelle les bras étaient attachés au buste, la rondeur prestigieuse
du cou, les lignes harmonieusement décrites par les sourcils, par
le nez, puis l’ovale parfait du visage, la pureté de ses contours
vifs, et l’effet de cils fournis, recourbés qui terminaient de
larges et voluptueuses paupières. C’était plus qu’une femme, c’était
un chef-d’œuvre! Il se trouvait dans cette création inespérée, de
l’amour à ravir tous les hommes, et des beautés dignes de satisfaire
un critique. Sarrasine dévorait des yeux la statue de Pygmalion, pour
lui descendue de son piédestal. Quand la Zambinella chanta, ce fut
un délire. L’artiste eut froid; puis, il sentit un foyer qui pétilla
soudain dans les profondeurs de son être intime, de ce que nous nommons
le cœur, faute de mot! Il n’applaudit pas, il ne dit rien, il éprouvait
un mouvement de folie, espèce de frénésie qui ne nous agite qu’à cet
âge où le désir a je ne sais quoi de terrible et d’infernal. Sarrasine
voulait s’élancer sur le théâtre et s’emparer de cette femme. Sa force,
centuplée par une dépression morale impossible à expliquer, puisque
ces phénomènes se passent dans une sphère inaccessible à l’observation
humaine, tendait à se projeter avec une violence douloureuse. A le
voir, on eût dit d’un homme froid et stupide. Gloire, science, avenir,
existence, couronnes, tout s’écroula.--Être aimé d’elle, ou mourir, tel
fut l’arrêt que Sarrasine porta sur lui-même. Il était si complétement
ivre qu’il ne voyait plus ni salle, ni spectateurs, ni acteurs,
n’entendait plus de musique. Bien mieux, il n’existait pas de distance
entre lui et la Zambinella, il la possédait, ses yeux attachés sur elle
s’emparaient d’elle. Une puissance presque diabolique lui permettait
de sentir le vent de cette voix, de respirer la poudre embaumée dont
ces cheveux étaient imprégnés, de voir les méplats de ce visage, d’y
compter les veines bleues qui en nuançaient la peau satinée. Enfin
cette voix agile, fraîche et d’un timbre argenté, souple comme un
fil auquel le moindre souffle d’air donne une forme, qu’il roule et
déroule, développe et disperse, cette voix attaquait si vivement son
âme qu’il laissa plus d’une fois échapper de ces cris involontaires
arrachés par les délices convulsives trop rarement données par les
passions humaines. Bientôt il fut obligé de quitter le théâtre. Ses
jambes tremblantes refusaient presque de le soutenir. Il était abattu,
faible comme un homme nerveux qui s’est livré à quelque effroyable
colère. Il avait eu tant de plaisir, ou peut-être avait-il tant
souffert, que sa vie s’était écoulée comme l’eau d’un vase renversé
par un choc. Il sentait en lui un vide, un anéantissement semblable à
ces atonies qui désespèrent les convalescents au sortir d’une forte
maladie. Envahi par une tristesse inexplicable, il alla s’asseoir sur
les marches d’une église. Là, le dos appuyé contre une colonne, il se
perdit dans une méditation confuse comme un rêve. La passion l’avait
foudroyé. De retour au logis, il tomba dans un de ces paroxysmes
d’activité qui nous révèlent la présence de principes nouveaux dans
notre existence. En proie à cette première fièvre d’amour qui tient
autant au plaisir qu’à la douleur, il voulut tromper son impatience et
son délire en dessinant la Zambinella de mémoire. Ce fut une sorte de
méditation matérielle. Sur telle feuille, la Zambinella se trouvait
dans cette attitude, calme et froide en apparence, affectionnée par
Raphaël, par le Giorgion et par tous les grands peintres. Sur telle
autre, elle tournait la tête avec finesse en achevant une roulade, et
semblait s’écouter elle-même. Sarrasine crayonna sa maîtresse dans
toutes les poses: il la fit sans voile, assise, debout, couchée, ou
chaste ou amoureuse, en réalisant, grâce au délire de ses crayons,
toutes les idées capricieuses qui sollicitent notre imagination quand
nous pensons fortement à une maîtresse. Mais sa pensée furieuse alla
plus loin que le dessin. Il voyait la Zambinella, lui parlait, la
suppliait, épuisait mille années de vie et de bonheur avec elle, en
la plaçant dans toutes les situations imaginables, en essayant, pour
ainsi dire, l’avenir avec elle. Le lendemain, il envoya son laquais
louer, pour toute la saison, une loge voisine de la scène. Puis,
comme tous les jeunes gens dont l’âme est puissante, il s’exagéra les
difficultés de son entreprise, et donna, pour première pâture à sa
passion, le bonheur de pouvoir admirer sa maîtresse sans obstacles.
Cet âge d’or de l’amour, pendant lequel nous jouissons de notre propre
sentiment et où nous nous trouvons heureux presque par nous-mêmes, ne
devait pas durer long-temps chez Sarrasine. Cependant les événements le
surprirent quand il était encore sous le charme de cette printanière
hallucination, aussi naïve que voluptueuse. Pendant une huitaine de
jours, il vécut toute une vie, occupé le matin à pétrir la glaise
à l’aide de laquelle il réussissait à copier la Zambinella, malgré
les voiles, les jupes, les corsets et les nœuds de rubans qui la lui
dérobaient. Le soir, installé de bonne heure dans sa loge, seul, couché
sur un sofa, il se faisait, semblable à un Turc enivré d’opium, un
bonheur aussi fécond, aussi prodigue qu’il le souhaitait. D’abord il se
familiarisa graduellement avec les émotions trop vives que lui donnait
le chant de sa maîtresse; puis il apprivoisa ses yeux à la voir, et
finit par la contempler sans redouter l’explosion de la sourde rage
par laquelle il avait été animé le premier jour. Sa passion devint
plus profonde en devenant plus tranquille. Du reste, le farouche
sculpteur ne souffrait pas que sa solitude, peuplée d’images, parée
des fantaisies de l’espérance et pleine de bonheur, fût troublée par
ses camarades. Il aimait avec tant de force et si naïvement qu’il eut
à subir les innocents scrupules dont nous sommes assaillis quand nous
aimons pour la première fois. En commençant à entrevoir qu’il faudrait
bientôt agir, s’intriguer, demander où demeurait la Zambinella, savoir
si elle avait une mère, un oncle, un tuteur, une famille; en songeant
enfin aux moyens de la voir, de lui parler, il sentait son cœur se
gonfler si fort à des idées si ambitieuses, qu’il remettait ces soins
au lendemain, heureux de ses souffrances physiques autant que de ses
plaisirs intellectuels.
--Mais, me dit madame de Rochefide en m’interrompant, je ne vois encore
ni Marianina ni son petit vieillard.
--Vous ne voyez que lui, m’écriai-je impatienté comme un auteur
auquel on fait manquer l’effet d’un coup de théâtre. Depuis quelques
jours, repris-je après une pause, Sarrasine était si fidèlement venu
s’installer dans sa loge, et ses regards exprimaient tant d’amour,
que sa passion pour la voix de Zambinella aurait été la nouvelle de
tout Paris, si cette aventure s’y fût passée; mais en Italie, madame,
au spectacle, chacun y assiste pour son compte, avec ses passions,
avec un intérêt de cœur qui exclut l’espionnage des lorgnettes.
Cependant la frénésie du sculpteur ne devait pas échapper long-temps
aux regards des chanteurs et des cantatrices. Un soir, le Français
s’aperçut qu’on riait de lui dans les coulisses. Il eût été difficile
de savoir à quelles extrémités il se serait porté, si la Zambinella
n’était pas entrée en scène. Elle jeta sur Sarrasine un des coups
d’œil éloquents qui disent souvent beaucoup plus de choses que les
femmes ne le veulent. Ce regard fut toute une révélation. Sarrasine
était aimé!--Si ce n’est qu’un caprice, pensa-t-il en accusant déjà
sa maîtresse de trop d’ardeur, elle ne connaît pas la domination sous
laquelle elle va tomber. Son caprice durera, j’espère, autant que ma
vie. En ce moment, trois coups légèrement frappés à la porte de sa
loge excitèrent l’attention de l’artiste. Il ouvrit. Une vieille femme
entra mystérieusement.--Jeune homme, dit-elle, si vous voulez être
heureux, ayez de la prudence, enveloppez-vous d’une cape, abaissez sur
vos yeux un grand chapeau; puis, vers dix heures du soir, trouvez-vous
dans la rue du Corso, devant l’hôtel d’Espagne.--J’y serai, répondit-il
en mettant deux louis dans la main ridée de la duègne. Il s’échappa de
sa loge, après avoir fait un signe d’intelligence à la Zambinella, qui
baissa timidement ses voluptueuses paupières comme une femme heureuse
d’être enfin comprise. Puis il courut chez lui, afin d’emprunter à la
toilette toutes les séductions qu’elle pourrait lui prêter. En sortant
du théâtre, un inconnu l’arrêta par le bras.--Prenez garde à vous,
seigneur Français, lui dit-il à l’oreille. Il s’agit de vie et de mort.
Le cardinal Cicognara est son protecteur, et ne badine pas. Quand un
démon aurait mis entre Sarrasine et la Zambinella les profondeurs
de l’enfer, en ce moment il eût tout traversé d’une enjambée.
Semblable aux chevaux des immortels peints par Homère, l’amour du
sculpteur avait franchi en un clin d’œil d’immenses espaces.--La
mort dût-elle m’attendre au sortir de la maison, j’irais encore plus
vite, répondit-il.--_Poverino_! s’écria l’inconnu en disparaissant.
Parler de danger à un amoureux, n’est-ce pas lui vendre des plaisirs?
Jamais le laquais de Sarrasine n’avait vu son maître si minutieux en
fait de toilette. Sa plus belle épée, présent de Bouchardon, le nœud
que Clotilde lui avait donné, son habit pailleté, son gilet de drap
d’argent, sa tabatière d’or, ses montres précieuses, tout fut tiré
des coffres, et il se para comme une jeune fille qui doit se promener
devant son premier amant. A l’heure dite, ivre d’amour et bouillant
d’espérances, Sarrasine, le nez dans son manteau, courut au rendez-vous
donné par la vieille. La duègne attendait.--Vous avez bien tardé! lui
dit-elle. Venez. Elle entraîna le Français dans plusieurs petites rues,
et s’arrêta devant un palais d’assez belle apparence. Elle frappa.
La porte s’ouvrit. Elle conduisit Sarrasine à travers un labyrinthe
d’escaliers, de galeries et d’appartements qui n’étaient éclairés que
par les lueurs incertaines de la lune, et arriva bientôt à une porte,
entre les fentes de laquelle s’échappaient de vives lumières, d’où
partaient de joyeux éclats de plusieurs voix. Tout à coup Sarrasine
fut ébloui, quand, sur un mot de la vieille, il fut admis dans ce
mystérieux appartement, et se trouva dans un salon aussi brillamment
éclairé que somptueusement meublé, au milieu duquel s’élevait une
table bien servie, chargée de sacro-saintes bouteilles, de riants
flacons dont les facettes rougies étincelaient. Il reconnut les
chanteurs et les cantatrices du théâtre, mêlés à des femmes charmantes,
tous prêts à commencer une orgie d’artistes qui n’attendait plus que
lui. Sarrasine réprima un mouvement de dépit, et fit bonne contenance.
Il avait espéré une chambre mal éclairée, sa maîtresse auprès d’un
brasier, un jaloux à deux pas, la mort et l’amour, des confidences
échangées à voix basse, cœur à cœur, des baisers périlleux, et les
visages si voisins, que les cheveux de la Zambinella eussent caressé
son front chargé de désirs, brûlant de bonheur.--Vive la folie!
s’écria-t-il. _Signori e belle donne_, vous me permettrez de prendre
plus tard ma revanche, et de vous témoigner ma reconnaissance pour la
manière dont vous accueillez un pauvre sculpteur. Après avoir reçu les
compliments assez affectueux de la plupart des personnes présentes,
qu’il connaissait de vue, il tâcha de s’approcher de la bergère sur
laquelle la Zambinella était nonchalamment étendue. Oh! comme son cœur
battit quand il aperçut un pied mignon, chaussé de ces mules qui,
permettez-moi de le dire, madame, donnaient jadis au pied des femmes
une expression si coquette, si voluptueuse, que je ne sais pas comment
les hommes y pouvaient résister. Les bas blancs bien tirés et à coins
verts, les jupes courtes, les mules pointues et à talons hauts du règne
de Louis XV ont peut-être un peu contribué à démoraliser l’Europe et le
clergé.
--Un peu! dit la marquise. Vous n’avez donc rien lu?