--Ernest-Jean Sarrasine était le seul fils d’un procureur de la

Franche-Comté, repris-je après une pause. Son père avait assez

loyalement gagné six à huit mille livres de rente, fortune de

praticien qui, jadis, en province, passait pour colossale. Le vieux

maître Sarrasine, n’ayant qu’un enfant, ne voulut rien négliger pour

son éducation, il espérait en faire un magistrat, et vivre assez

long-temps pour voir, dans ses vieux jours, le petit-fils de Mathieu

Sarrasine, laboureur au pays de Saint-Dié, s’asseoir sur les lis et

dormir à l’audience pour la plus grande gloire du Parlement; mais le

ciel ne réservait pas cette joie au procureur. Le jeune Sarrasine,

confié de bonne heure aux Jésuites, donna les preuves d’une turbulence

peu commune. Il eut l’enfance d’un homme de talent. Il ne voulait

étudier qu’à sa guise, se révoltait souvent, et restait parfois des

heures entières plongé dans de confuses méditations, occupé, tantôt à

contempler ses camarades quand ils jouaient, tantôt à se représenter

les héros d’Homère. Puis, s’il lui arrivait de se divertir, il mettait

une ardeur extraordinaire dans ses jeux. Lorsqu’une lutte s’élevait

entre un camarade et lui, rarement le combat finissait sans qu’il y eût

du sang répandu. S’il était le plus faible, il mordait. Tour à tour

agissant ou passif, sans aptitude ou trop intelligent, son caractère

bizarre le fit redouter de ses maîtres autant que de ses camarades. Au

lieu d’apprendre les éléments de la langue grecque, il dessinait le

révérend père qui leur expliquait un passage de Thucydide, croquait

le maître de mathématiques, le préfet, les valets, le correcteur, et

barbouillait tous les murs d’esquisses informes. Au lieu de chanter les

louanges du Seigneur à l’église, il s’amusait, pendant les offices,

à déchiqueter un banc; ou quand il avait volé quelque morceau de

bois, il sculptait quelque figure de sainte. Si le bois, la pierre

ou le crayon lui manquaient, il rendait ses idées avec de la mie de

pain. Soit qu’il copiât les personnages des tableaux qui garnissaient

le chœur, soit qu’il improvisât, il laissait toujours à sa place de

grossières ébauches, dont le caractère licencieux désespérait les plus

jeunes pères; et les médisants prétendaient que les vieux jésuites

en souriaient. Enfin, s’il faut en croire la chronique du collége,

il fut chassé, pour avoir, en attendant son tour au confessionnal,

un vendredi-saint, sculpté une grosse bûche en forme de Christ.

L’impiété gravée sur cette statue était trop forte pour ne pas attirer

un châtiment à l’artiste. N’avait-il pas eu l’audace de placer sur

le haut du tabernacle cette figure passablement cynique! Sarrasine

vint chercher à Paris un refuge contre les menaces de la malédiction

paternelle. Ayant une de ces volontés fortes qui ne connaissent pas

d’obstacles, il obéit aux ordres de son génie et entra dans l’atelier

de Bouchardon. Il travaillait pendant toute la journée, et, le soir,

allait mendier sa subsistance. Bouchardon, émerveillé des progrès et

de l’intelligence du jeune artiste, devina bientôt la misère dans

laquelle se trouvait son élève; il le secourut, le prit en affection,

et le traita comme son enfant. Puis, lorsque le génie de Sarrasine se

fut dévoilé par une de ces œuvres où le talent à venir lutte contre

l’effervescence de la jeunesse, le généreux Bouchardon essaya de le

remettre dans les bonnes grâces du vieux procureur. Devant l’autorité

du sculpteur célèbre le courroux paternel s’apaisa. Besançon tout

entier se félicita d’avoir donné le jour à un grand homme futur.

Dans le premier moment d’extase où le plongea sa vanité flattée, le

praticien avare mit son fils en état de paraître avec avantage dans

le monde. Les longues et laborieuses études exigées par la sculpture

domptèrent pendant long-temps le caractère impétueux et le génie

sauvage de Sarrasine. Bouchardon, prévoyant la violence avec laquelle

les passions se déchaîneraient dans cette jeune âme, peut-être aussi

vigoureusement trempée que celle de Michel-Ange, en étouffa l’énergie

sous des travaux continus. Il réussit à maintenir dans de justes bornes

la fougue extraordinaire de Sarrasine, en lui défendant de travailler,

en lui proposant des distractions quand il le voyait emporté par la

furie de quelque pensée, ou en lui confiant d’importants travaux au

moment où il était prêt à se livrer à la dissipation. Mais, auprès de

cette âme passionnée, la douceur fut toujours la plus puissante de

toutes les armes, et le maître ne prit un grand empire sur son élève

qu’en en excitant la reconnaissance par une bonté paternelle. A l’âge

de vingt-deux ans, Sarrasine fut forcément soustrait à la salutaire

influence que Bouchardon exerçait sur ses mœurs et sur ses habitudes.

Il porta les peines de son génie en gagnant le prix de sculpture fondé

par le marquis de Marigny, le frère de madame de Pompadour, qui fit

tant pour les Arts. Diderot vanta comme un chef-d’œuvre la statue de

l’élève de Bouchardon. Ce ne fut pas sans une profonde douleur que le

sculpteur du roi vit partir pour l’Italie un jeune homme dont, par

principe, il avait entretenu l’ignorance profonde sur les choses de

la vie. Sarrasine était depuis six ans le commensal de Bouchardon.

Fanatique de son art comme Canova le fut depuis, il se levait au

jour, entrait dans l’atelier pour n’en sortir qu’à la nuit, et ne

vivait qu’avec sa muse. S’il allait à la Comédie-Française, il y était

entraîné par son maître. Il se sentait si gêné chez madame Geoffrin et

dans le grand monde où Bouchardon essaya de l’introduire, qu’il préféra

rester seul, et répudia les plaisirs de cette époque licencieuse.

Il n’eut pas d’autre maîtresse que la Sculpture et Clotilde, l’une

des célébrités de l’Opéra. Encore cette intrigue ne dura-t-elle pas.

Sarrasine était assez laid, toujours mal mis, et de sa nature si libre,

si peu régulier dans sa vie privée, que l’illustre nymphe, redoutant

quelque catastrophe, rendit bientôt le sculpteur à l’amour des Arts.

Sophie Arnould a dit je ne sais quel bon mot à ce sujet. Elle s’étonna,

je crois, que sa camarade eût pu l’emporter sur des statues. Sarrasine

partit pour l’Italie en 1758. Pendant le voyage, son imagination

ardente s’enflamma sous un ciel de cuivre et à l’aspect des monuments

merveilleux dont est semée la patrie des Arts. Il admira les statues,

les fresques, les tableaux; et, plein d’émulation, il vint à Rome, en

proie au désir d’inscrire son nom entre les noms de Michel-Ange et de

monsieur Bouchardon. Aussi, pendant les premiers jours, partagea-t-il

son temps entre ses travaux d’atelier et l’examen des œuvres d’art qui

abondent à Rome. Il avait déjà passé quinze jours dans l’état d’extase

qui saisit toutes les jeunes imaginations à l’aspect de la reine des

ruines, quand, un soir, il entra au théâtre d’_Argentina_, devant

lequel se pressait une grande foule. Il s’enquit des causes de cette

affluence, et le monde répondit par deux noms:--Zambinella! Jomelli!

Il entre et s’assied au parterre, pressé par deux _abbati_ notablement

gros; mais il était assez heureusement placé près de la scène. La toile

se leva. Pour la première fois de sa vie il entendit cette musique

dont monsieur Jean-Jacques Rousseau lui avait si éloquemment vanté

les délices, pendant une soirée du baron d’Holbach. Les sens du jeune

sculpteur furent, pour ainsi dire, lubrifiés par les accents de la

sublime harmonie de Jomelli. Les langoureuses originalités de ces voix

italiennes habilement mariées le plongèrent dans une ravissante extase.

Il resta muet, immobile, ne se sentant pas même foulé par deux prêtres.

Son âme passa dans ses oreilles et dans ses yeux. Il crut écouter

par chacun de ses pores. Tout à coup des applaudissements à faire

crouler la salle accueillirent l’entrée en scène de la _prima-donna_.

Elle s’avança par coquetterie sur le devant du théâtre, et salua le

public avec une grâce infinie. Les lumières, l’enthousiasme de tout

un peuple, l’illusion de la scène, les prestiges d’une toilette qui,

à cette époque, était assez engageante, conspirèrent en faveur de

cette femme. Sarrasine poussa des cris de plaisir. Il admirait en ce

moment la beauté idéale de laquelle il avait jusqu’alors cherché çà et

là les perfections dans la nature, en demandant à un modèle, souvent

ignoble, les rondeurs d’une jambe accomplie; à tel autre, les contours

du sein; à celui-là, ses blanches épaules; prenant enfin le cou d’une

jeune fille, et les mains de cette femme, et les genoux polis de cet

enfant, sans rencontrer jamais sous le ciel froid de Paris les riches

et suaves créations de la Grèce antique. La Zambinella lui montrait

réunies, bien vivantes et délicates, ces exquises proportions de la

nature féminine si ardemment désirées, desquelles un sculpteur est,

tout à la fois, le juge le plus sévère et le plus passionné. C’était

une bouche expressive, des yeux d’amour, un teint d’une blancheur

éblouissante. Et joignez à ces détails, qui eussent ravi un peintre,

toutes les merveilles des Vénus révérées et rendues par le ciseau des

Grecs. L’artiste ne se lassait pas d’admirer la grâce inimitable avec

laquelle les bras étaient attachés au buste, la rondeur prestigieuse

du cou, les lignes harmonieusement décrites par les sourcils, par

le nez, puis l’ovale parfait du visage, la pureté de ses contours

vifs, et l’effet de cils fournis, recourbés qui terminaient de

larges et voluptueuses paupières. C’était plus qu’une femme, c’était

un chef-d’œuvre! Il se trouvait dans cette création inespérée, de

l’amour à ravir tous les hommes, et des beautés dignes de satisfaire

un critique. Sarrasine dévorait des yeux la statue de Pygmalion, pour

lui descendue de son piédestal. Quand la Zambinella chanta, ce fut

un délire. L’artiste eut froid; puis, il sentit un foyer qui pétilla

soudain dans les profondeurs de son être intime, de ce que nous nommons

le cœur, faute de mot! Il n’applaudit pas, il ne dit rien, il éprouvait

un mouvement de folie, espèce de frénésie qui ne nous agite qu’à cet

âge où le désir a je ne sais quoi de terrible et d’infernal. Sarrasine

voulait s’élancer sur le théâtre et s’emparer de cette femme. Sa force,

centuplée par une dépression morale impossible à expliquer, puisque

ces phénomènes se passent dans une sphère inaccessible à l’observation

humaine, tendait à se projeter avec une violence douloureuse. A le

voir, on eût dit d’un homme froid et stupide. Gloire, science, avenir,

existence, couronnes, tout s’écroula.--Être aimé d’elle, ou mourir, tel

fut l’arrêt que Sarrasine porta sur lui-même. Il était si complétement

ivre qu’il ne voyait plus ni salle, ni spectateurs, ni acteurs,

n’entendait plus de musique. Bien mieux, il n’existait pas de distance

entre lui et la Zambinella, il la possédait, ses yeux attachés sur elle

s’emparaient d’elle. Une puissance presque diabolique lui permettait

de sentir le vent de cette voix, de respirer la poudre embaumée dont

ces cheveux étaient imprégnés, de voir les méplats de ce visage, d’y

compter les veines bleues qui en nuançaient la peau satinée. Enfin

cette voix agile, fraîche et d’un timbre argenté, souple comme un

fil auquel le moindre souffle d’air donne une forme, qu’il roule et

déroule, développe et disperse, cette voix attaquait si vivement son

âme qu’il laissa plus d’une fois échapper de ces cris involontaires

arrachés par les délices convulsives trop rarement données par les

passions humaines. Bientôt il fut obligé de quitter le théâtre. Ses

jambes tremblantes refusaient presque de le soutenir. Il était abattu,

faible comme un homme nerveux qui s’est livré à quelque effroyable

colère. Il avait eu tant de plaisir, ou peut-être avait-il tant

souffert, que sa vie s’était écoulée comme l’eau d’un vase renversé

par un choc. Il sentait en lui un vide, un anéantissement semblable à

ces atonies qui désespèrent les convalescents au sortir d’une forte

maladie. Envahi par une tristesse inexplicable, il alla s’asseoir sur

les marches d’une église. Là, le dos appuyé contre une colonne, il se

perdit dans une méditation confuse comme un rêve. La passion l’avait

foudroyé. De retour au logis, il tomba dans un de ces paroxysmes

d’activité qui nous révèlent la présence de principes nouveaux dans

notre existence. En proie à cette première fièvre d’amour qui tient

autant au plaisir qu’à la douleur, il voulut tromper son impatience et

son délire en dessinant la Zambinella de mémoire. Ce fut une sorte de

méditation matérielle. Sur telle feuille, la Zambinella se trouvait

dans cette attitude, calme et froide en apparence, affectionnée par

Raphaël, par le Giorgion et par tous les grands peintres. Sur telle

autre, elle tournait la tête avec finesse en achevant une roulade, et

semblait s’écouter elle-même. Sarrasine crayonna sa maîtresse dans

toutes les poses: il la fit sans voile, assise, debout, couchée, ou

chaste ou amoureuse, en réalisant, grâce au délire de ses crayons,

toutes les idées capricieuses qui sollicitent notre imagination quand

nous pensons fortement à une maîtresse. Mais sa pensée furieuse alla

plus loin que le dessin. Il voyait la Zambinella, lui parlait, la

suppliait, épuisait mille années de vie et de bonheur avec elle, en

la plaçant dans toutes les situations imaginables, en essayant, pour

ainsi dire, l’avenir avec elle. Le lendemain, il envoya son laquais

louer, pour toute la saison, une loge voisine de la scène. Puis,

comme tous les jeunes gens dont l’âme est puissante, il s’exagéra les

difficultés de son entreprise, et donna, pour première pâture à sa

passion, le bonheur de pouvoir admirer sa maîtresse sans obstacles.

Cet âge d’or de l’amour, pendant lequel nous jouissons de notre propre

sentiment et où nous nous trouvons heureux presque par nous-mêmes, ne

devait pas durer long-temps chez Sarrasine. Cependant les événements le

surprirent quand il était encore sous le charme de cette printanière

hallucination, aussi naïve que voluptueuse. Pendant une huitaine de

jours, il vécut toute une vie, occupé le matin à pétrir la glaise

à l’aide de laquelle il réussissait à copier la Zambinella, malgré

les voiles, les jupes, les corsets et les nœuds de rubans qui la lui

dérobaient. Le soir, installé de bonne heure dans sa loge, seul, couché

sur un sofa, il se faisait, semblable à un Turc enivré d’opium, un

bonheur aussi fécond, aussi prodigue qu’il le souhaitait. D’abord il se

familiarisa graduellement avec les émotions trop vives que lui donnait

le chant de sa maîtresse; puis il apprivoisa ses yeux à la voir, et

finit par la contempler sans redouter l’explosion de la sourde rage

par laquelle il avait été animé le premier jour. Sa passion devint

plus profonde en devenant plus tranquille. Du reste, le farouche

sculpteur ne souffrait pas que sa solitude, peuplée d’images, parée

des fantaisies de l’espérance et pleine de bonheur, fût troublée par

ses camarades. Il aimait avec tant de force et si naïvement qu’il eut

à subir les innocents scrupules dont nous sommes assaillis quand nous

aimons pour la première fois. En commençant à entrevoir qu’il faudrait

bientôt agir, s’intriguer, demander où demeurait la Zambinella, savoir

si elle avait une mère, un oncle, un tuteur, une famille; en songeant

enfin aux moyens de la voir, de lui parler, il sentait son cœur se

gonfler si fort à des idées si ambitieuses, qu’il remettait ces soins

au lendemain, heureux de ses souffrances physiques autant que de ses

plaisirs intellectuels.

--Mais, me dit madame de Rochefide en m’interrompant, je ne vois encore

ni Marianina ni son petit vieillard.

--Vous ne voyez que lui, m’écriai-je impatienté comme un auteur

auquel on fait manquer l’effet d’un coup de théâtre. Depuis quelques

jours, repris-je après une pause, Sarrasine était si fidèlement venu

s’installer dans sa loge, et ses regards exprimaient tant d’amour,

que sa passion pour la voix de Zambinella aurait été la nouvelle de

tout Paris, si cette aventure s’y fût passée; mais en Italie, madame,

au spectacle, chacun y assiste pour son compte, avec ses passions,

avec un intérêt de cœur qui exclut l’espionnage des lorgnettes.

Cependant la frénésie du sculpteur ne devait pas échapper long-temps

aux regards des chanteurs et des cantatrices. Un soir, le Français

s’aperçut qu’on riait de lui dans les coulisses. Il eût été difficile

de savoir à quelles extrémités il se serait porté, si la Zambinella

n’était pas entrée en scène. Elle jeta sur Sarrasine un des coups

d’œil éloquents qui disent souvent beaucoup plus de choses que les

femmes ne le veulent. Ce regard fut toute une révélation. Sarrasine

était aimé!--Si ce n’est qu’un caprice, pensa-t-il en accusant déjà

sa maîtresse de trop d’ardeur, elle ne connaît pas la domination sous

laquelle elle va tomber. Son caprice durera, j’espère, autant que ma

vie. En ce moment, trois coups légèrement frappés à la porte de sa

loge excitèrent l’attention de l’artiste. Il ouvrit. Une vieille femme

entra mystérieusement.--Jeune homme, dit-elle, si vous voulez être

heureux, ayez de la prudence, enveloppez-vous d’une cape, abaissez sur

vos yeux un grand chapeau; puis, vers dix heures du soir, trouvez-vous

dans la rue du Corso, devant l’hôtel d’Espagne.--J’y serai, répondit-il

en mettant deux louis dans la main ridée de la duègne. Il s’échappa de

sa loge, après avoir fait un signe d’intelligence à la Zambinella, qui

baissa timidement ses voluptueuses paupières comme une femme heureuse

d’être enfin comprise. Puis il courut chez lui, afin d’emprunter à la

toilette toutes les séductions qu’elle pourrait lui prêter. En sortant

du théâtre, un inconnu l’arrêta par le bras.--Prenez garde à vous,

seigneur Français, lui dit-il à l’oreille. Il s’agit de vie et de mort.

Le cardinal Cicognara est son protecteur, et ne badine pas. Quand un

démon aurait mis entre Sarrasine et la Zambinella les profondeurs

de l’enfer, en ce moment il eût tout traversé d’une enjambée.

Semblable aux chevaux des immortels peints par Homère, l’amour du

sculpteur avait franchi en un clin d’œil d’immenses espaces.--La

mort dût-elle m’attendre au sortir de la maison, j’irais encore plus

vite, répondit-il.--_Poverino_! s’écria l’inconnu en disparaissant.

Parler de danger à un amoureux, n’est-ce pas lui vendre des plaisirs?

Jamais le laquais de Sarrasine n’avait vu son maître si minutieux en

fait de toilette. Sa plus belle épée, présent de Bouchardon, le nœud

que Clotilde lui avait donné, son habit pailleté, son gilet de drap

d’argent, sa tabatière d’or, ses montres précieuses, tout fut tiré

des coffres, et il se para comme une jeune fille qui doit se promener

devant son premier amant. A l’heure dite, ivre d’amour et bouillant

d’espérances, Sarrasine, le nez dans son manteau, courut au rendez-vous

donné par la vieille. La duègne attendait.--Vous avez bien tardé! lui

dit-elle. Venez. Elle entraîna le Français dans plusieurs petites rues,

et s’arrêta devant un palais d’assez belle apparence. Elle frappa.

La porte s’ouvrit. Elle conduisit Sarrasine à travers un labyrinthe

d’escaliers, de galeries et d’appartements qui n’étaient éclairés que

par les lueurs incertaines de la lune, et arriva bientôt à une porte,

entre les fentes de laquelle s’échappaient de vives lumières, d’où

partaient de joyeux éclats de plusieurs voix. Tout à coup Sarrasine

fut ébloui, quand, sur un mot de la vieille, il fut admis dans ce

mystérieux appartement, et se trouva dans un salon aussi brillamment

éclairé que somptueusement meublé, au milieu duquel s’élevait une

table bien servie, chargée de sacro-saintes bouteilles, de riants

flacons dont les facettes rougies étincelaient. Il reconnut les

chanteurs et les cantatrices du théâtre, mêlés à des femmes charmantes,

tous prêts à commencer une orgie d’artistes qui n’attendait plus que

lui. Sarrasine réprima un mouvement de dépit, et fit bonne contenance.

Il avait espéré une chambre mal éclairée, sa maîtresse auprès d’un

brasier, un jaloux à deux pas, la mort et l’amour, des confidences

échangées à voix basse, cœur à cœur, des baisers périlleux, et les

visages si voisins, que les cheveux de la Zambinella eussent caressé

son front chargé de désirs, brûlant de bonheur.--Vive la folie!

s’écria-t-il. _Signori e belle donne_, vous me permettrez de prendre

plus tard ma revanche, et de vous témoigner ma reconnaissance pour la

manière dont vous accueillez un pauvre sculpteur. Après avoir reçu les

compliments assez affectueux de la plupart des personnes présentes,

qu’il connaissait de vue, il tâcha de s’approcher de la bergère sur

laquelle la Zambinella était nonchalamment étendue. Oh! comme son cœur

battit quand il aperçut un pied mignon, chaussé de ces mules qui,

permettez-moi de le dire, madame, donnaient jadis au pied des femmes

une expression si coquette, si voluptueuse, que je ne sais pas comment

les hommes y pouvaient résister. Les bas blancs bien tirés et à coins

verts, les jupes courtes, les mules pointues et à talons hauts du règne

de Louis XV ont peut-être un peu contribué à démoraliser l’Europe et le

clergé.

--Un peu! dit la marquise. Vous n’avez donc rien lu?

La Comédie humaine - Volume 10. Scènes de la vie parisienne - Tome 02 · 第 10 / 44 段