La comtesse fondit en larmes. Il y eut entre la comtesse Ferraud et

le colonel Chabert un combat de générosité d’où le soldat sortit

vainqueur. Un soir, en voyant cette mère au milieu de ses enfants, le

soldat fut séduit par les touchantes grâces d’un tableau de famille,

à la campagne, dans l’ombre et le silence; il prit la résolution de

rester mort, et ne s’effrayant plus de l’authenticité d’un acte, il

demanda comment il fallait s’y prendre pour assurer irrévocablement le

bonheur de cette famille.

--Faites comme vous voudrez! lui répondit la comtesse, je vous déclare

que je ne me mêlerai en rien de cette affaire. Je ne le dois pas.

Delbecq était arrivé depuis quelques jours, et, suivant les

instructions verbales de la comtesse, l’intendant avait su gagner la

confiance du vieux militaire. Le lendemain matin donc, le colonel

Chabert partit avec l’ancien avoué pour Saint-Leu-Taverny, où Delbecq

avait fait préparer chez le notaire un acte conçu en termes si crus

que le colonel sortit brusquement de l’Étude après en avoir entendu la

lecture.

--Mille tonnerres! je serais un joli coco! Mais je passerais pour un

faussaire, s’écria-t-il.

--Monsieur, lui dit Delbecq, je ne vous conseille pas de signer trop

vite. A votre place, je tirerais au moins trente mille livres de rente

de ce procès-là, car madame les donnerait.

Après avoir foudroyé ce coquin émérite par le lumineux regard de

l’honnête homme indigné, le colonel s’enfuit emporté par mille

sentiments contraires. Il redevint défiant, s’indigna, se calma tour à

tour. Enfin il entra dans le parc de Groslay par la brèche d’un mur,

et vint à pas lents se reposer et réfléchir à son aise dans un cabinet

pratiqué sous un kiosque d’où l’on découvrait le chemin de Saint-Leu.

L’allée étant sablée avec cette espèce de terre jaunâtre par laquelle

on remplace le gravier de rivière, la comtesse, qui était assise dans

le petit salon de cette espèce de pavillon, n’entendit pas le colonel,

car elle était trop préoccupée du succès de son affaire pour prêter

la moindre attention au léger bruit que fit son mari. Le vieux soldat

n’aperçut pas non plus sa femme au-dessus de lui dans le petit pavillon.

--Hé! bien, monsieur Delbecq, a-t-il signé? demanda la comtesse à son

intendant qu’elle vit seul sur le chemin par-dessus la haie d’un saut

de loup.

--Non, madame. Je ne sais même pas ce que notre homme est devenu. Le

vieux cheval s’est cabré.

--Il faudra donc finir par le mettre à Charenton, dit-elle, puisque

nous le tenons.

Le colonel, qui retrouva l’élasticité de la jeunesse pour franchir

le saut de loup, fut en un clin d’œil devant l’intendant, auquel il

appliqua la plus belle paire de soufflets qui jamais ait été reçue sur

deux joues de procureur.

--Ajoute que les vieux chevaux savent ruer, lui dit-il.

Cette colère dissipée, le colonel ne se sentit plus la force de

sauter le fossé. La vérité s’était montrée dans sa nudité. Le mot de

la comtesse et la réponse de Delbecq avaient dévoilé le complot dont

il allait être la victime. Les soins qui lui avaient été prodigués

étaient une amorce pour le prendre dans un piége. Ce mot fut comme une

goutte de quelque poison subtil qui détermina chez le vieux soldat

le retour de ses douleurs et physiques et morales. Il revint vers le

kiosque par la porte du parc, en marchant lentement, comme un homme

affaissé. Donc, ni paix ni trêve pour lui! Dès ce moment il fallait

commencer avec cette femme la guerre odieuse dont lui avait parlé

Derville, entrer dans une vie de procès, se nourrir de fiel, boire

chaque matin un calice d’amertume. Puis, pensée affreuse, où trouver

l’argent nécessaire pour payer les frais des premières instances? Il

lui prit un si grand dégoût de la vie, que s’il y avait eu de l’eau

près de lui il s’y serait jeté, que s’il avait eu des pistolets il se

serait brûlé la cervelle. Puis il retomba dans l’incertitude d’idées,

qui, depuis sa conversation avec Derville chez le nourrisseur, avait

changé son moral. Enfin, arrivé devant le kiosque, il monta dans le

cabinet aérien dont les rosaces de verre offraient la vue de chacune

des ravissantes perspectives de la vallée, et où il trouva sa femme

assise sur une chaise. La comtesse examinait le paysage et gardait une

contenance pleine de calme en montrant cette impénétrable physionomie

que savent prendre les femmes déterminées à tout. Elle s’essuya les

yeux comme si elle eût versé des pleurs, et joua par un geste distrait

avec le long ruban rose de sa ceinture. Néanmoins, malgré son assurance

apparente, elle ne put s’empêcher de frissonner en voyant devant elle

son vénérable bienfaiteur, debout, les bras croisés, la figure pâle, le

front sévère.

--Madame, dit-il après l’avoir regardée fixement pendant un moment

et l’avoir forcée à rougir, madame, je ne vous maudis pas, je vous

méprise. Maintenant, je remercie le hasard qui nous a désunis. Je ne

sens même pas un désir de vengeance, je ne vous aime plus. Je ne veux

rien de vous. Vivez tranquille sur la foi de ma parole, elle vaut mieux

que les griffonnages de tous les notaires de Paris. Je ne réclamerai

jamais le nom que j’ai peut-être illustré. Je ne suis plus qu’un pauvre

diable nommé Hyacinthe, qui ne demande que sa place au soleil. Adieu...

La comtesse se jeta aux pieds du colonel, et voulut le retenir en lui

prenant les mains, mais il la repoussa avec dégoût, en lui disant:--Ne

me touchez pas.

La comtesse fit un geste intraduisible lorsqu’elle entendit le bruit

des pas de son mari. Puis, avec la profonde perspicacité que donne une

haute scélératesse ou le féroce égoïsme du monde, elle crut pouvoir

vivre en paix sur la promesse et le mépris de ce loyal soldat.

Chabert disparut en effet. Le nourrisseur fit faillite et devint cocher

de cabriolet. Peut-être le colonel s’adonna-t-il d’abord à quelque

industrie du même genre. Peut-être, semblable à une pierre lancée dans

un gouffre, alla-t-il, de cascade en cascade, s’abîmer dans cette boue

de haillons qui foisonne à travers les rues de Paris.

Six mois après cet événement, Derville, qui n’entendait plus parler ni

du colonel Chabert ni de la comtesse Ferraud, pensa qu’il était survenu

sans doute entre eux une transaction, que, par vengeance, la comtesse

avait fait dresser dans une autre Étude. Alors, un matin, il supputa

les sommes avancées audit Chabert, y ajouta les frais, et pria la

comtesse Ferraud de réclamer à monsieur le comte Chabert le montant de

ce mémoire, en présumant qu’elle savait où se trouvait son premier mari.

Le lendemain même l’intendant du comte Ferraud, récemment nommé

Président du Tribunal de Première Instance dans une ville importante,

écrivit à Derville ce mot désolant:

«Monsieur,

«Madame la comtesse Ferraud me charge de vous prévenir que

votre client avait complétement abusé de votre confiance, et

que l’individu qui disait être le comte Chabert a reconnu avoir

indûment pris de fausses qualités.

»Agréez, etc.

»DELBECQ.»

--On rencontre des gens qui sont aussi, ma parole d’honneur, par trop

bêtes. Ils ont volé le baptême, s’écria Derville. Soyez donc humain,

généreux, philanthrope et avoué, vous vous faites enfoncer! Voilà une

affaire qui me coûte plus de deux billets de mille francs.

Deux ans après la réception de cette lettre, Derville cherchait au

Palais un avocat auquel il voulait parler, et qui plaidait à la Police

correctionnelle. Le hasard voulut que Derville entrât à la sixième

Chambre au moment où le Président condamnait comme vagabond le nommé

Hyacinthe à deux mois de prison, et ordonnait qu’il fût ensuite

conduit au dépôt de mendicité de Saint-Denis, sentence qui, d’après

la jurisprudence des préfets de police, équivaut à une détention

perpétuelle. Au nom d’Hyacinthe, Derville regarda le délinquant assis

entre deux gendarmes sur le banc des prévenus, et reconnut, dans la

personne du condamné, son faux colonel Chabert. Le vieux soldat était

calme, immobile, presque distrait. Malgré ses haillons, malgré la

misère empreinte sur sa physionomie, elle déposait d’une noble fierté.

Son regard avait une expression de stoïcisme qu’un magistrat n’aurait

pas dû méconnaître; mais, dès qu’un homme tombe entre les mains de la

justice, il n’est plus qu’un être moral, une question de Droit ou de

Fait, comme aux yeux des statisticiens il devient un chiffre. Quand

le soldat fut reconduit au Greffe pour être emmené plus tard avec

la fournée de vagabonds que l’on jugeait en ce moment, Derville usa

du droit qu’ont les avoués d’entrer partout au Palais, l’accompagna

au Greffe et l’y contempla pendant quelques instants, ainsi que les

curieux mendiants parmi lesquels il se trouvait. L’antichambre du

Greffe offrait alors un de ces spectacles que malheureusement ni les

législateurs, ni les philanthropes, ni les peintres, ni les écrivains

ne viennent étudier. Comme tous les laboratoires de la chicane, cette

antichambre est une pièce obscure et puante, dont les murs sont garnis

d’une banquette en bois noirci par le séjour perpétuel des malheureux

qui viennent à ce rendez-vous de toutes les misères sociales, et

auquel pas un d’eux ne manque. Un poète dirait que le jour a honte

d’éclairer ce terrible égout par lequel passent tant d’infortunes! Il

n’est pas une seule place où ne se soit assis quelque crime en germe

ou consommé; pas un seul endroit où ne se soit rencontré quelque homme

qui, désespéré par la légère flétrissure que la justice avait imprimée

à sa première faute, n’ait commencé une existence au bout de laquelle

devait se dresser la guillotine, ou détoner le pistolet du suicide.

Tous ceux qui tombent sur le pavé de Paris rebondissent contre ces

murailles jaunâtres, sur lesquelles un philanthrope qui ne serait

pas un spéculateur pourrait déchiffrer la justification des nombreux

suicides dont se plaignent des écrivains hypocrites, incapables de

faire un pas pour les prévenir, et qui se trouve écrite dans cette

antichambre, espèce de préface pour les drames de la Morgue ou pour

ceux de la place de Grève. En ce moment le colonel Chabert s’assit au

milieu de ces hommes à faces énergiques, vêtus des horribles livrées

de la misère, silencieux par intervalles, ou causant à voix basse, car

trois gendarmes de faction se promenaient en faisant retentir leurs

sabres sur le plancher.

--Me reconnaissez-vous? dit Derville au vieux soldat en se plaçant

devant lui.

--Oui, monsieur, répondit Chabert en se levant.

--Si vous êtes un honnête homme, reprit Derville à voix basse, comment

avez-vous pu rester mon débiteur?

Le vieux soldat rougit comme aurait pu le faire une jeune fille accusée

par sa mère d’un amour clandestin.

--Quoi! madame Ferraud ne vous a pas payé? s’écria-t-il à haute voix.

--Payé! dit Derville. Elle m’a écrit que vous étiez un intrigant.

Le colonel leva les yeux par un sublime mouvement d’horreur et

d’imprécation, comme pour en appeler au ciel de cette tromperie

nouvelle.

--Monsieur, dit-il d’une voix calme à force d’altération, obtenez des

gendarmes la faveur de me laisser entrer au Greffe, je vais vous signer

un mandat qui sera certainement acquitté.

Sur un mot dit par Derville au brigadier, il lui fut permis d’emmener

son client dans le Greffe, où Hyacinthe écrivit quelques lignes

adressées à la comtesse Ferraud.

--Envoyez cela chez elle, dit le soldat, et vous serez remboursé de vos

frais et de vos avances. Croyez, monsieur, que si je ne vous ai pas

témoigné la reconnaissance que je vous dois pour vos bons offices, elle

n’en est pas moins là, dit-il en se mettant la main sur le cœur. Oui,

elle est là, pleine et entière. Mais que peuvent les malheureux? Ils

aiment, voilà tout.

--Comment, lui dit Derville, n’avez-vous pas stipulé pour vous quelque

rente?

--Ne me parlez pas de cela! répondit le vieux militaire. Vous ne

pouvez pas savoir jusqu’où va mon mépris pour cette vie extérieure à

laquelle tiennent la plupart des hommes. J’ai subitement été pris d’une

maladie, le dégoût de l’humanité. Quand je pense que Napoléon est à

Sainte-Hélène, tout ici-bas m’est indifférent. Je ne puis plus être

soldat, voilà tout mon malheur. Enfin, ajouta-t-il en faisant un geste

plein d’enfantillage, il vaut mieux avoir du luxe dans ses sentiments

que sur ses habits. Je ne crains, moi, le mépris de personne.

Et le colonel alla se remettre sur son banc. Derville sortit. Quand il

revint à son Étude, il envoya Godeschal, alors son second clerc, chez

la comtesse Ferraud, qui, à la lecture du billet, fit immédiatement

payer la somme due à l’avoué du comte Chabert.

En 1832, vers la fin du mois de juin, un jeune avoué allait à Ris, en

compagnie de son prédécesseur. Lorsqu’ils parvinrent à l’avenue qui

conduit de la grande route à Bicêtre, ils aperçurent sous un des ormes

du chemin un de ces vieux pauvres chenus et cassés qui ont obtenu le

bâton de maréchal des mendiants, en vivant à Bicêtre comme les femmes

indigentes vivent à la Salpêtrière. Cet homme, l’un des deux mille

malheureux logés dans l’_Hospice de la Vieillesse_, était assis sur

une borne et paraissait concentrer toute son intelligence dans une

opération bien connue des invalides, et qui consiste à faire sécher

au soleil le tabac de leurs mouchoirs, pour éviter de les blanchir,

peut-être. Ce vieillard avait une physionomie attachante. Il était vêtu

de cette robe de drap rougeâtre que l’Hospice accorde à ses hôtes,

espèce de livrée horrible.

--Tenez, Derville, dit le jeune homme à son compagnon de voyage, voyez

donc ce vieux. Ne ressemble-t-il pas à ces grotesques qui nous viennent

d’Allemagne. Et cela vit, et cela est heureux peut-être!

Derville prit son lorgnon, regarda le pauvre, laissa échapper un

mouvement de surprise et dit:--Ce vieux-là, mon cher, est tout un

poème, ou, comme disent les romantiques, un drame. As-tu rencontré

quelquefois la comtesse Ferraud?

--Oui, c’est une femme d’esprit et très-agréable; mais un peu trop

dévote.

--Ce vieux bicêtrien est son mari légitime, le comte Chabert, l’ancien

colonel, elle l’aura sans doute fait placer là. S’il est dans cet

hospice au lieu d’habiter un hôtel, c’est uniquement pour avoir rappelé

à la jolie comtesse Ferraud qu’il l’avait prise, comme un fiacre, sur

la place. Je me souviens encore du regard de tigre qu’elle lui jeta

dans ce moment-là.

Ce début ayant excité la curiosité du jeune homme auquel Derville

avait récemment vendu sa charge, l’ancien avoué lui raconta l’histoire

qui précède. Deux jours après, le lundi matin, en revenant à Paris,

les deux amis jetèrent un coup d’œil sur Bicêtre, et Derville proposa

d’aller voir le colonel Chabert. A moitié chemin de l’avenue, les

deux gens de loi trouvèrent assis sur la souche d’un arbre abattu le

vieillard qui tenait à la main un bâton et s’amusait à tracer des raies

sur le sable. En le regardant attentivement, ils s’aperçurent qu’il

venait de déjeuner autre part qu’à l’établissement.

--Bonjour, colonel Chabert, lui dit Derville.

--Pas Chabert! pas Chabert! je me nomme Hyacinthe, répondit le

vieillard. Je ne suis plus un homme, je suis le numéro 164, septième

salle, ajouta-t-il en regardant Derville avec une anxiété peureuse,

avec une crainte de vieillard et d’enfant.--Vous allez voir le condamné

à mort! dit-il après un moment de silence. Il n’est pas marié, lui! Il

est bien heureux.

--Pauvre homme, dit Derville. Voulez-vous de l’argent pour acheter du

tabac?

Avec toute la naïveté d’un gamin de Paris, le colonel tendit avidement

la main à chacun des deux inconnus qui lui donnèrent une pièce de vingt

francs; il les remercia par un regard stupide, en disant:--Braves

troupiers! Il se mit au port d’armes, feignit de les coucher en joue,

et s’écria en souriant:--Feu des deux pièces! vive Napoléon! Et il

décrivit en l’air avec sa canne une arabesque imaginaire.

--Le genre de sa blessure l’aura fait tomber en enfance, dit Derville.

--Lui en enfance! s’écria un vieux bicêtrien qui les regardait. Ah!

il y a des jours où il ne faut pas lui marcher sur le pied. C’est un

vieux malin plein de philosophie et d’imagination. Mais aujourd’hui,

que voulez-vous? il a fait le lundi. Monsieur, en 1820 il était déjà

ici. Pour lors, un officier prussien, dont la calèche montait la côte

de Villejuif, vint à passer à pied. Nous étions, nous deux Hyacinthe et

moi, sur le bord de la route. Cet officier causait en marchant avec un

autre, avec un Russe, ou quelque animal de la même espèce, lorsqu’en

voyant l’ancien, le Prussien, histoire de blaguer, lui dit:--Voilà un

vieux voltigeur qui devait être à Rosbach.--J’étais trop jeune pour

y être, lui répondit-il, mais j’ai été assez vieux pour me trouver à

Iéna. Pour lors le Prussien a filé, sans faire d’autres questions.

--Quelle destinée! s’écria Derville. Sorti de l’hospice des _Enfants

trouvés_, il revient mourir à l’hospice de la _Vieillesse_, après

avoir, dans l’intervalle, aidé Napoléon à conquérir l’Égypte et

l’Europe.--Savez-vous, mon cher, reprit Derville après une pause,

qu’il existe dans notre société trois hommes, le Prêtre, le Médecin

et l’Homme de justice, qui ne peuvent pas estimer le monde? Ils ont

des robes noires, peut-être parce qu’ils portent le deuil de toutes

les vertus, de toutes les illusions. Le plus malheureux des trois est

l’avoué. Quand l’homme vient trouver le prêtre, il arrive poussé par le

repentir, par le remords, par des croyances qui le rendent intéressant,

qui le grandissent, et consolent l’âme du médiateur, dont la tâche

ne va pas sans une sorte de jouissance: il purifie, il répare, et

réconcilie. Mais, nous autres avoués, nous voyons se répéter les mêmes

sentiments mauvais, rien ne les corrige, nos Études sont des égouts

qu’on ne peut pas curer. Combien de choses n’ai-je pas apprises en

exerçant ma charge! J’ai vu mourir un père dans un grenier, sans sou ni

maille, abandonné par deux filles auxquelles il avait donné quarante

mille livres de rente! J’ai vu brûler des testaments; j’ai vu des mères

dépouillant leurs enfants, des maris volant leurs femmes, des femmes

tuant leurs maris en se servant de l’amour qu’elles leur inspiraient

pour les rendre fous ou imbéciles, afin de vivre en paix avec un amant.

J’ai vu des femmes donnant à l’enfant d’un premier lit des goûts qui

devaient amener sa mort, afin d’enrichir l’enfant de l’amour. Je ne

puis vous dire tout ce que j’ai vu, car j’ai vu des crimes contre

lesquels la justice est impuissante. Enfin, toutes les horreurs que les

romanciers croient inventer sont toujours au dessous de la vérité. Vous

allez connaître ces jolies choses-là, vous; moi, je vais vivre à la

campagne avec ma femme, Paris me fait horreur.

Paris, février--mars 1832.

FACINO CANE.

A LOUISE,

_Comme un témoignage d’affectueuse reconnaissance_.

Je demeurais alors dans une petite rue que vous ne connaissez

sans doute pas, la rue de Lesdiguières: elle commence à la rue

Saint-Antoine, en face d’une fontaine près de la place de la Bastille

et débouche dans la rue de La Cerisaie. L’amour de la science m’avait

jeté dans une mansarde où je travaillais pendant la nuit, et je

passais le jour dans une bibliothèque voisine, celle de MONSIEUR. Je

vivais frugalement, j’avais accepté toutes les conditions de la vie

monastique, si nécessaire aux travailleurs. Quand il faisait beau,

à peine me promenais-je sur le boulevard Bourdon. Une seule passion

m’entraînait en dehors de mes habitudes studieuses; mais n’était-ce

pas encore de l’étude? j’allais observer les mœurs du faubourg, ses

habitants et leurs caractères. Aussi mal vêtu que les ouvriers,

indifférent au décorum, je ne les mettais point en garde contre

moi; je pouvais me mêler à leurs groupes, les voir concluant leurs

marchés, et se disputant à l’heure où ils quittent le travail. Chez

moi l’observation était déjà devenue intuitive, elle pénétrait l’âme

sans négliger le corps; ou plutôt elle saisissait si bien les détails

extérieurs, qu’elle allait sur-le-champ au delà; elle me donnait la

faculté de vivre de la vie de l’individu sur laquelle elle s’exerçait,

en me permettant de me substituer à lui comme le derviche des Mille et

une Nuits prenait le corps et l’âme des personnes sur lesquelles il

prononçait certaines paroles.

Lorsque, entre onze heures et minuit, je rencontrais un ouvrier et sa

femme revenant ensemble de l’Ambigu-Comique, je m’amusais à les suivre

depuis le boulevard du Pont-aux-Choux jusqu’au boulevard Beaumarchais.

Ces braves gens parlaient d’abord de la pièce qu’ils avaient vue; de

fil en aiguille, ils arrivaient à leurs affaires; la mère tirait son

enfant par la main, sans écouter ni ses plaintes ni ses demandes; les

deux époux comptaient l’argent qui leur serait payé le lendemain, ils

le dépensaient de vingt manières différentes. C’était alors des détails

de ménage, des doléances sur le prix excessif des pommes de terre,

ou sur la longueur de l’hiver et le renchérissement des mottes, des

représentations énergiques sur ce qui était dû au boulanger; enfin

des discussions qui s’envenimaient, et où chacun d’eux déployait son

caractère en mots pittoresques. En entendant ces gens, je pouvais

épouser leur vie, je me sentais leurs guenilles sur le dos, je marchais

les pieds dans leurs souliers percés; leurs désirs, leurs besoins, tout

passait dans mon âme, ou mon âme passait dans la leur. C’était le rêve

d’un homme éveillé. Je m’échauffais avec eux contre les chefs d’atelier

qui les tyrannisaient, ou contre les mauvaises pratiques qui les

faisaient revenir plusieurs fois sans les payer. Quitter ses habitudes,

devenir un autre que soi par l’ivresse des facultés morales, et jouer

ce jeu à volonté, telle était ma distraction. A quoi dois-je ce don?

Est-ce une seconde vue? est-ce une de ces qualités dont l’abus mènerait

à la folie? Je n’ai jamais recherché les causes de cette puissance;

je la possède et m’en sers, voilà tout. Sachez seulement que, dès ce

temps, j’avais décomposé les éléments de cette masse hétérogène nommée

le peuple, que je l’avais analysée de manière à pouvoir évaluer ses

qualités bonnes ou mauvaises. Je savais déjà de quelle utilité pourrait

être ce faubourg, ce séminaire de révolutions qui renferme des héros,

des inventeurs, des savants pratiques, des coquins, des scélérats, des

vertus et des vices, tous comprimés par la misère, étouffés par la

nécessité, noyés dans le vin, usés par les liqueurs fortes. Vous ne

sauriez imaginer combien d’aventures perdues, combien de drames oubliés

dans cette ville de douleur! Combien d’horribles et belles choses!

L’imagination n’atteindra jamais au vrai qui s’y cache et que personne

ne peut aller découvrir; il faut descendre trop bas pour trouver ces

admirables scènes ou tragiques ou comiques, chefs-d’œuvre enfantés par

le hasard. Je ne sais comment j’ai si long-temps gardé sans la dire

l’histoire que je vais vous raconter, elle fait partie de ces récits

curieux restés dans le sac d’où la mémoire les tire capricieusement

comme des numéros de loterie: j’en ai bien d’autres, aussi singuliers

que celui-ci, également enfouis; mais ils auront leur tour, croyez-le.

Un jour ma femme de ménage, la femme d’un ouvrier, vint me prier

d’honorer de ma présence la noce d’une de ses sœurs. Pour vous faire

comprendre ce que pouvait être cette noce il faut vous dire que je

donnais quarante sous par mois à cette pauvre créature, qui venait tous

les matins faire mon lit, nettoyer mes souliers, brosser mes habits,

balayer la chambre et préparer mon déjeuner; elle allait pendant le

reste du temps tourner la manivelle d’une mécanique, et gagnait à ce

dur métier dix sous par jour. Son mari, un ébéniste, gagnait quatre

francs. Mais comme ce ménage avait trois enfants, il pouvait à peine

honnêtement manger du pain. Je n’ai jamais rencontré de probité plus

solide que celle de cet homme et de cette femme. Quand j’eus quitté le

quartier, pendant cinq ans, la mère Vaillant est venue me souhaiter ma

fête en m’apportant un bouquet et des oranges, elle qui n’avait jamais

dix sous d’économie. La misère nous avait rapprochés. Je n’ai jamais

pu lui donner autre chose que dix francs, souvent empruntés pour cette

circonstance. Ceci peut expliquer ma promesse d’aller à la noce, je

comptais me blottir dans la joie de ces pauvres gens.

La Comédie humaine - Volume 10. Scènes de la vie parisienne - Tome 02 · 第 5 / 44 段