de Charenton, au premier étage, dans une grande chambre éclairée par
des lampes à réflecteurs en fer-blanc, tendue d’un papier crasseux
à hauteur des tables, et le long des murs de laquelle il y avait
des bancs de bois. Dans cette chambre, quatre-vingts personnes
endimanchées, flanquées de bouquets et de rubans, toutes animées par
l’esprit de la Courtille, le visage enflammé, dansaient comme si
le monde allait finir. Les mariés s’embrassaient à la satisfaction
générale, et c’étaient des hé! hé! des ha! ha! facétieux mais
réellement moins indécents que ne le sont les timides œillades des
jeunes filles bien élevées. Tout ce monde exprimait un contentement
brutal qui avait je ne sais quoi de communicatif.
Mais ni les physionomies de cette assemblée, ni la noce, ni rien de
ce monde n’a trait à mon histoire. Retenez seulement la bizarrerie du
cadre. Figurez-vous bien la boutique ignoble et peinte en rouge, sentez
l’odeur du vin, écoutez les hurlements de cette joie, restez bien dans
ce faubourg, au milieu de ces ouvriers, de ces vieillards, de ces
pauvres femmes livrés au plaisir d’une nuit!
L’orchestre se composait de trois aveugles des Quinze-Vingts; le
premier était violon, le second clarinette, et le troisième flageolet.
Tous trois étaient payés en bloc sept francs pour la nuit. Sur ce
prix-là, certes, ils ne donnaient ni du Rossini, ni du Beethoven, ils
jouaient ce qu’ils voulaient et ce qu’ils pouvaient; personne ne leur
faisait de reproches, charmante délicatesse! Leur musique attaquait si
brutalement le tympan, qu’après avoir jeté les yeux sur l’assemblée, je
regardai ce trio d’aveugles, et fus tout d’abord disposé à l’indulgence
en reconnaissant leur uniforme. Ces artistes étaient dans l’embrasure
d’une croisée; pour distinguer leurs physionomies, il fallait donc
être près d’eux: je n’y vins pas sur-le-champ; mais quand je m’en
rapprochai, je ne sais pourquoi, tout fut dit, la noce et sa musique
disparut, ma curiosité fut excitée au plus haut degré, car mon âme
passa dans le corps du joueur de clarinette. Le violon et le flageolet
avaient tous deux des figures vulgaires, la figure si connue de
l’aveugle, pleine de contention, attentive et grave; mais celle de la
clarinette était un de ces phénomènes qui arrêtent tout court l’artiste
et le philosophe.
Figurez-vous le masque en plâtre de Dante, éclairé par la lueur rouge
du quinquet, et surmonté d’une forêt de cheveux d’un blanc argenté.
L’expression amère et douloureuse de cette magnifique tête était
agrandie par la cécité, car les yeux morts revivaient par la pensée; il
s’en échappait comme une lueur brûlante, produite par un désir unique,
incessant, énergiquement inscrit sur un front bombé que traversaient
des rides pareilles aux assises d’un vieux mur. Ce vieillard soufflait
au hasard, sans faire la moindre attention à la mesure ni à l’air,
ses doigts se baissaient ou se levaient, agitaient les vieilles clefs
par une habitude machinale, il ne se gênait pas pour faire ce que
l’on nomme des _canards_ en termes d’orchestre, les danseurs ne s’en
apercevaient pas plus que les deux acolytes de mon Italien; car je
voulais que ce fût un Italien, et c’était un Italien. Quelque chose de
grand et de despotique se rencontrait dans ce vieil Homère qui gardait
en lui-même une Odyssée condamnée à l’oubli. C’était une grandeur
si réelle qu’elle triomphait encore de son abjection, c’était un
despotisme si vivace qu’il dominait la pauvreté. Aucune des violentes
passions qui conduisent l’homme au bien comme au mal, en font un forçat
ou un héros, ne manquait à ce visage noblement coupé, lividement
italien, ombragé par des sourcils grisonnants qui projetaient leur
ombre sur des cavités profondes où l’on tremblait de voir reparaître
la lumière de la pensée, comme on craint de voir venir à la bouche
d’une caverne quelques brigands armés de torches et de poignards. Il
existait un lion dans cette cage de chair, un lion dont la rage s’était
inutilement épuisée contre le fer de ses barreaux. L’incendie du
désespoir s’était éteint dans ses cendres, la lave s’était refroidie;
mais les sillons, les bouleversements, un peu de fumée attestaient la
violence de l’éruption, les ravages du feu. Ces idées, réveillées par
l’aspect de cet homme, étaient aussi chaudes dans mon âme qu’elles
étaient froides sur sa figure.
Entre chaque contredanse, le violon et le flageolet, sérieusement
occupés de leur verre et de leur bouteille, suspendaient leur
instrument au bouton de leur redingote rougeâtre, avançaient la main
sur une petite table placée dans l’embrasure de la croisée où était
leur cantine, et offraient toujours à l’Italien un verre plein qu’il
ne pouvait prendre lui-même, car la table se trouvait derrière sa
chaise; chaque fois, la clarinette les remerciait par un signe de tête
amical. Leurs mouvements s’accomplissaient avec cette précision qui
étonne toujours chez les aveugles des Quinze-Vingts, et qui semble
faire croire qu’ils voient. Je m’approchai des trois aveugles pour les
écouter; mais quand je fus près d’eux, ils m’étudièrent, ne reconnurent
sans doute pas la nature ouvrière, et se tinrent cois.
--De quel pays êtes-vous, vous qui jouez de la clarinette?
--De Venise, répondit l’aveugle avec un léger accent italien.
--Êtes-vous né aveugle, ou êtes-vous aveugle par...
--Par accident, répondit-il vivement, une maudite goutte sereine.
--Venise est une belle ville, j’ai toujours eu la fantaisie d’y aller.
La physionomie du vieillard s’anima, ses rides s’agitèrent, il fut
violemment ému.
--Si j’y allais avec vous, vous ne perdriez pas votre temps, me dit-il.
--Ne lui parlez pas de Venise, me dit le violon, ou notre doge va
commencer son train; avec ça qu’il a déjà deux bouteilles dans le
bocal, le prince!
--Allons, en avant, père Canard, dit le flageolet.
Tous trois se mirent à jouer; mais pendant le temps qu’ils mirent à
exécuter les quatre contredanses, le Vénitien me flairait, il devinait
l’excessif intérêt que je lui portais. Sa physionomie quitta sa froide
expression de tristesse; je ne sais quelle espérance égaya tous ses
traits, se coula comme une flamme bleue dans ses rides; il sourit, et
s’essuya le front, ce front audacieux et terrible; enfin il devint gai
comme un homme qui monte sur son dada.
--Quel âge avez-vous? lui demandai-je.
--Quatre-vingt-deux ans!
--Depuis quand êtes-vous aveugle?
--Voici bientôt cinquante ans, répondit-il avec un accent qui annonçait
que ses regrets ne portaient pas seulement sur la perte de sa vue, mais
sur quelque grand pouvoir dont il aurait été dépouillé.
--Pourquoi vous appellent-ils donc le doge? lui demandai-je.
--Ah! une farce, dit-il, je suis patricien de Venise, et j’aurais été
doge tout comme un autre.
--Comment vous nommez-vous donc?
--Ici, me dit-il, le père Canet. Mon nom n’a jamais pu s’écrire
autrement sur les registres; mais, en italien, c’est _Marco Facino
Cane, principe de Varese_.
--Comment? vous descendez du fameux condottiere Facino Cane dont les
conquêtes ont passé aux ducs de Milan?
--_E vero_, me dit-il. Dans ce temps-là, pour n’être pas tué par les
Visconti, le fils de Cane s’est réfugié à Venise et s’est fait inscrire
sur le Livre d’or. Mais il n’y a pas plus de Cane maintenant que de
livre. Et il fit un geste effrayant de patriotisme éteint et de dégoût
pour les choses humaines.
--Mais si vous étiez sénateur de Venise, vous deviez être riche;
comment avez-vous pu perdre votre fortune?
A cette question il leva la tête vers moi, comme pour me contempler par
un mouvement vraiment tragique, et me répondit:--Dans les malheurs!
Il ne songeait plus à boire, il refusa par un geste le verre de vin
que lui tendit en ce moment le vieux flageolet, puis il baissa la
tête. Ces détails n’étaient pas de nature à éteindre ma curiosité.
Pendant la contredanse que jouèrent ces trois machines, je contemplai
le vieux noble vénitien avec les sentiments qui dévorent un homme de
vingt ans. Je voyais Venise et l’Adriatique, je la voyais en ruines
sur cette figure ruinée. Je me promenais dans cette ville si chère
à ses habitants, j’allais du Rialto au grand canal, du quai des
Esclavons au Lido, je revenais à sa cathédrale, si originalement
sublime; je regardais les fenêtres de la _Casa Doro_, dont chacune a
des ornements différents; je contemplais ses vieux palais si riches
de marbre, enfin toutes ces merveilles avec lesquelles le savant
sympathise d’autant plus qu’il les colore à son gré, et ne dépoétise
pas ses rêves par le spectacle de la réalité. Je remontais le cours
de la vie de ce rejeton du plus grand des condottieri, en y cherchant
les traces de ses malheurs et les causes de cette profonde dégradation
physique et morale qui rendait plus belles encore les étincelles de
grandeur et de noblesse ranimées en ce moment. Nos pensées étaient sans
doute communes, car je crois que la cécité rend les communications
intellectuelles beaucoup plus rapides en défendant à l’attention de
s’éparpiller sur les objets extérieurs. La preuve de notre sympathie
ne se fit pas attendre. Facino Cane cessa de jouer, se leva, vint à
moi et me dit un:--Sortons! qui produisit sur moi l’effet d’une douche
électrique. Je lui donnai le bras, et nous nous en allâmes.
Quand nous fûmes dans la rue, il me dit:--Voulez-vous me mener à
Venise, m’y conduire, voulez-vous avoir foi en moi? vous serez plus
riche que ne le sont les dix maisons les plus riches d’Amsterdam ou de
Londres, plus riche que les Rothschild, enfin riche comme les Mille et
une Nuits.
Je pensai que cet homme était fou; mais il y avait dans sa voix une
puissance à laquelle j’obéis. Je me laissai conduire et il me mena vers
les fossés de la Bastille comme s’il avait eu des yeux. Il s’assit
sur une pierre dans un endroit fort solitaire où depuis fut bâti le
pont par lequel le canal Saint-Martin communique avec la Seine. Je me
mis sur une autre pierre devant ce vieillard dont les cheveux blancs
brillèrent comme des fils d’argent à la clarté de la lune. Le silence
que troublait à peine le bruit orageux des boulevards qui arrivait
jusqu’à nous, la pureté de la nuit, tout contribuait à rendre cette
scène vraiment fantastique.
--Vous parlez de millions à un jeune homme, et vous croyez qu’il
hésiterait à endurer mille maux pour les recueillir! Ne vous
moquez-vous pas de moi?
--Que je meure sans confession, me dit-il avec violence, si ce que je
vais vous dire n’est pas vrai. J’ai eu vingt ans comme vous les avez en
ce moment, j’étais riche, j’étais beau, j’étais noble, j’ai commencé
par la première des folies, par l’amour. J’ai aimé comme l’on n’aime
plus, jusqu’à me mettre dans un coffre et risquer d’y être poignardé
sans avoir reçu autre chose que la promesse d’un baiser. Mourir pour
_elle_ me semblait toute une vie. En 1760 je devins amoureux d’une
Vendramini, une femme de dix-huit ans, mariée à un Sagredo, l’un des
plus riches sénateurs, un homme de trente ans, fou de sa femme. Ma
maîtresse et moi nous étions innocents comme deux chérubins, quand le
_sposo_ nous surprit causant d’amour; j’étais sans armes, il me manqua,
je sautai sur lui, je l’étranglai de mes deux mains en lui tordant le
cou comme à un poulet. Je voulus partir avec Bianca, elle ne voulut
pas me suivre. Voilà les femmes! Je m’en allai seul, je fus condamné,
mes biens furent séquestrés au profit de mes héritiers; mais j’avais
emporté mes diamants, cinq tableaux de Titien roulés, et tout mon or.
J’allai à Milan, où je ne fus pas inquiété: mon affaire n’intéressait
point l’État.
--Une petite observation avant de continuer, dit-il après une pause.
Que les fantaisies d’une femme influent ou non sur son enfant pendant
qu’elle le porte ou quand elle le conçoit, il est certain que ma mère
eut une passion pour l’or pendant sa grossesse. J’ai pour l’or une
monomanie dont la satisfaction est si nécessaire à ma vie que, dans
toutes les situations où je me suis trouvé, je n’ai jamais été sans or
sur moi; je manie constamment de l’or; jeune, je portais toujours des
bijoux et j’avais toujours sur moi deux ou trois cents ducats.
En disant ces mots, il tira deux ducats de sa poche et me les montra.
--Je sens l’or. Quoique aveugle, je m’arrête devant les boutiques de
joailliers. Cette passion m’a perdu, je suis devenu joueur pour jouer
de l’or. Je n’étais pas fripon, je fus friponné, je me ruinai. Quand
je n’eus plus de fortune, je fus pris par la rage de voir Bianca: je
revins secrètement à Venise, je la retrouvai, je fus heureux pendant
six mois, caché chez elle, nourri par elle. Je pensais délicieusement à
finir ainsi ma vie. Elle était recherchée par le Provéditeur; celui-ci
devina un rival, en Italie on les sent: il nous espionna, nous surprit
au lit, le lâche! Jugez combien vive fut notre lutte: je ne le tuai
pas, je le blessai grièvement. Cette aventure brisa mon bonheur. Depuis
ce jour je n’ai jamais retrouvé de Bianca. J’ai eu de grands plaisirs,
j’ai vécu à la cour de Louis XV parmi les femmes les plus célèbres;
nulle part je n’ai trouvé les qualités, les grâces, l’amour de ma
chère Vénitienne. Le Provéditeur avait ses gens, il les appela, le
palais fut cerné, envahi; je me défendis pour pouvoir mourir sous les
yeux de Bianca qui m’aidait à tuer le Provéditeur. Jadis cette femme
n’avait pas voulu s’enfuir avec moi; mais après six mois de bonheur
elle voulait mourir de ma mort, et reçut plusieurs coups. Pris dans
un grand manteau que l’on jeta sur moi, je fus roulé, porté dans une
gondole et transporté dans un cachot des puits. J’avais vingt-deux
ans, je tenais si bien le tronçon de mon épée que pour l’avoir il
aurait fallu me couper le poing. Par un singulier hasard, ou plutôt
inspiré par une pensée de précaution, je cachai ce morceau de fer
dans un coin, comme s’il pouvait me servir. Je fus soigné. Aucune de
mes blessures n’était mortelle. A vingt-deux ans, on revient de tout.
Je devais mourir décapité, je fis le malade afin de gagner du temps.
Je croyais être dans un cachot voisin du canal, mon projet était de
m’évader en creusant le mur et traversant le canal à la nage, au risque
de me noyer. Voici sur quels raisonnements s’appuyait mon espérance.
Toutes les fois que le geôlier m’apportait à manger, je lisais des
indications écrites sur les murs, comme: _côté du palais_, _côté du
canal_, _côté du souterrain_, et je finis par apercevoir un plan dont
le sens m’inquiétait peu, mais explicable par l’état actuel du palais
ducal qui n’est pas terminé. Avec le génie que donne le désir de
recouvrer la liberté, je parvins à déchiffrer, en tâtant du bout des
doigts la superficie d’une pierre, une inscription arabe par laquelle
l’auteur de ce travail avertissait ses successeurs qu’il avait détaché
deux pierres de la dernière assise, et creusé onze pieds de souterrain.
Pour continuer son œuvre, il fallait répandre sur le sol même du cachot
les parcelles de pierre et de mortier produites par le travail de
l’excavation. Quand même les gardiens ou les inquisiteurs n’eussent
pas été rassurés par la construction de l’édifice qui n’exigeait
qu’une surveillance extérieure, la disposition des puits, où l’on
descend par quelques marches, permettait d’exhausser graduellement
le sol sans que les gardiens s’en aperçussent. Cet immense travail
avait été superflu, du moins pour celui qui l’avait entrepris, car son
inachèvement annonçait la mort de l’inconnu. Pour que son dévouement
ne fût pas à jamais perdu, il fallait qu’un prisonnier sût l’arabe;
mais j’avais étudié les langues orientales au couvent des Arméniens.
Une phrase écrite derrière la pierre disait le destin de ce malheureux,
mort victime de ses immenses richesses, que Venise avait convoitées
et dont elle s’était emparée. Il me fallut un mois pour arriver à
un résultat. Pendant que je travaillais, et dans les moments où la
fatigue m’anéantissait, j’entendais le son de l’or, je voyais de l’or
devant moi, j’étais ébloui par des diamants! Oh! attendez. Pendant une
nuit, mon acier émoussé trouva du bois. J’aiguisai mon bout d’épée,
et fis un trou dans ce bois. Pour pouvoir travailler, je me roulais
comme un serpent sur le ventre, je me mettais nu pour travailler à la
manière des taupes, en portant mes mains en avant et me faisant de
la pierre même un point d’appui. La surveille du jour où je devais
comparaître devant mes juges, pendant la nuit, je voulus tenter un
dernier effort; je perçai le bois, et mon fer ne rencontra rien au
delà. Jugez de ma surprise quand j’appliquai les yeux sur le trou!
J’étais dans le lambris d’une cave où une faible lumière me permettait
d’apercevoir un monceau d’or. Le doge et l’un des Dix étaient dans
ce caveau, j’entendais leurs voix; leurs discours m’apprirent que là
était le trésor secret de la République, les dons des doges, et les
réserves du butin appelé le denier de Venise, et pris sur le produit
des expéditions. J’étais sauvé! Quand le geôlier vint, je lui proposai
de favoriser ma fuite et de partir avec moi en emportant tout ce que
nous pourrions prendre. Il n’y avait pas à hésiter, il accepta. Un
navire faisait voile pour le Levant, toutes les précautions furent
prises, Bianca favorisa les mesures que je dictais à mon complice.
Pour ne pas donner l’éveil, Bianca devait nous rejoindre à Smyrne.
En une nuit le trou fut agrandi, et nous descendîmes dans le trésor
secret de Venise. Quelle nuit! J’ai vu quatre tonnes pleines d’or. Dans
la pièce précédente, l’argent était également amassé en deux tas qui
laissaient un chemin au milieu pour traverser la chambre où les pièces
relevées en talus garnissaient les murs à cinq pieds de hauteur. Je
crus que le geôlier deviendrait fou; il chantait, il sautait, il riait,
il gambadait dans l’or; je le menaçai de l’étrangler s’il perdait le
temps ou s’il faisait du bruit. Dans sa joie, il ne vit pas d’abord
une table où étaient les diamants. Je me jetai dessus assez habilement
pour emplir ma veste de matelot et les poches de mon pantalon. Mon
Dieu! je n’en pris pas le tiers. Sous cette table étaient des lingots
d’or. Je persuadai à mon compagnon de remplir d’or autant de sacs
que nous pourrions en porter, en lui faisant observer que c’était la
seule manière de n’être pas découverts à l’étranger.--Les perles, les
bijoux, les diamants nous feraient reconnaître, lui dis-je. Quelle que
fût notre avidité, nous ne pûmes prendre que deux mille livres d’or,
qui nécessitèrent six voyages à travers la prison jusqu’à la gondole.
La sentinelle à la porte d’eau avait été gagnée moyennant un sac de
dix livres d’or. Quant aux deux gondoliers, ils croyaient servir la
République. Au jour, nous partîmes. Quand nous fûmes en pleine mer, et
que je me souvins de cette nuit; quand je me rappelai les sensations
que j’avais éprouvées, que je revis cet immense trésor où, suivant mes
évaluations, je laissais trente millions en argent et vingt millions
en or, plusieurs millions en diamants, perles et rubis, il se fit en
moi comme un mouvement de folie. J’eus la fièvre de l’or. Nous nous
fîmes débarquer à Smyrne, et nous nous embarquâmes aussitôt pour la
France. Comme nous montions sur le bâtiment français, Dieu me fit la
grâce de me débarrasser de mon complice. En ce moment je ne pensais pas
à toute la portée de ce méfait du hasard, dont je me réjouis beaucoup.
Nous étions si complétement énervés que nous demeurions hébétés, sans
nous rien dire, attendant que nous fussions en sûreté pour jouir à
notre aise. Il n’est pas étonnant que la tête ait tourné à ce drôle.
Vous verrez combien Dieu m’a puni. Je ne me crus tranquille qu’après
avoir vendu les deux tiers de mes diamants à Londres et à Amsterdam,
et réalisé ma poudre d’or en valeurs commerciales. Pendant cinq ans,
je me cachai dans Madrid; puis, en 1770, je vins à Paris sous un nom
espagnol, et menai le train le plus brillant. Bianca était morte.
Au milieu de mes voluptés, quand je jouissais d’une fortune de six
millions, je fus frappé de cécité. Je ne doute pas que cette infirmité
ne soit le résultat de mon séjour dans le cachot, de mes travaux
dans la pierre, si toutefois ma faculté de voir l’or n’emportait pas
un abus de la puissance visuelle qui me prédestinait à perdre les
yeux. En ce moment, j’aimais une femme à laquelle je comptais lier
mon sort; je lui avais dit le secret de mon nom, elle appartenait à
une famille puissante, j’espérais tout de la faveur que m’accordait
Louis XV; j’avais mis ma confiance en cette femme, qui était l’amie
de madame du Barry; elle me conseilla de consulter un fameux oculiste
de Londres: mais, après quelques mois de séjour dans cette ville, j’y
fus abandonné par cette femme dans Hyde-Park, elle m’avait dépouillé
de toute ma fortune sans me laisser aucune ressource; car, obligé
de cacher mon nom, qui me livrait à la vengeance de Venise, je ne
pouvais invoquer l’assistance de personne, je craignais Venise. Mon
infirmité fut exploitée par les espions que cette femme avait attachés
à ma personne. Je vous fais grâce d’aventures dignes de Gil Blas.
Votre révolution vint. Je fus forcé d’entrer aux Quinze-Vingts, où
cette créature me fit admettre après m’avoir tenu pendant deux ans à
Bicêtre comme fou; je n’ai jamais pu la tuer, je n’y voyais point, et
j’étais trop pauvre pour acheter un bras. Si avant de perdre Benedetto
Carpi, mon geôlier, je l’avais consulté sur la situation de mon
cachot, j’aurais pu reconnaître le trésor et retourner à Venise quand
la république fut anéantie par Napoléon. Cependant, malgré ma cécité,
allons à Venise! Je retrouverai la porte de la prison, je verrai l’or à
travers les murailles, je le sentirai sous les eaux où il est enfoui;
car les événements qui ont renversé la puissance de Venise sont tels
que le secret de ce trésor a dû mourir avec Vendramino, le frère de
Bianca, un doge, qui, je l’espérais, aurait fait ma paix avec les Dix.
J’ai adressé des notes au premier consul, j’ai proposé un traité à
l’empereur d’Autriche, tous m’ont éconduit comme un fou! Venez, partons
pour Venise, partons mendiants, nous reviendrons millionnaires; nous
rachèterons mes biens, et vous serez mon héritier, vous serez prince de
Varese.
Étourdi de cette confidence, qui dans mon imagination prenait les
proportions d’un poème, à l’aspect de cette tête blanchie, et devant
l’eau noire des fossés de la Bastille, eau dormante comme celle des
canaux de Venise, je ne répondis pas. Facino Cane crut sans doute que
je le jugeais comme tous les autres, avec une pitié dédaigneuse, il
fit un geste qui exprima toute la philosophie du désespoir. Ce récit
l’avait reporté peut-être à ses heureux jours, à Venise: il saisit sa
clarinette et joua mélancoliquement une chanson vénitienne, barcarolle
pour laquelle il retrouva son premier talent, son talent de patricien
amoureux. Ce fut quelque chose comme le _Super flumina Babylonis_. Mes
yeux s’emplirent de larmes. Si quelques promeneurs attardés vinrent à
passer le long du Boulevard Bourdon, sans doute ils s’arrêtèrent pour
écouter cette dernière prière du banni, le dernier regret d’un nom
perdu, auquel se mêlait le souvenir de Bianca. Mais l’or reprit bientôt
le dessus, et la fatale passion éteignit cette lueur de jeunesse.
--Ce trésor, me dit-il, je le vois toujours, éveillé comme en rêve;
je m’y promène, les diamants étincellent, je ne suis pas aussi aveugle
que vous le croyez: l’or et les diamants éclairent ma nuit, la nuit
du dernier Facino Cane, car mon titre passe aux Memmi. Mon Dieu! la
punition du meurtrier a commencé de bien bonne heure! _Ave Maria..._
Il récita quelques prières que je n’entendis pas.
--Nous irons à Venise, m’écriai-je quand il se leva.
--J’ai donc trouvé un homme, s’écria-t-il le visage en feu.
Je le reconduisis en lui donnant le bras; il me serra la main à la
porte des Quinze-Vingts, au moment où quelques personnes de la noce
revenaient en criant à tue-tête.
--Partirons-nous demain? dit le vieillard.
--Aussitôt que nous aurons quelque argent.
--Mais nous pouvons aller à pied, je demanderai l’aumône..... Je suis
robuste, et l’on est jeune quand on voit de l’or devant soi.
Facino Cane mourut pendant l’hiver après avoir langui deux mois. Le
pauvre homme avait un catarrhe.
Paris, mars 1836.
[Illustration: IMP. E. MARTINET.
BOURGEAT.
Cet homme avait la foi du charbonnier: il aimait la sainte Vierge
comme il eût aimé sa femme.
(LA MESSE DE L’ATHÉE.)]
LA MESSE DE L’ATHÉE.
CECI EST DÉDIÉ A AUGUSTE BORGET,
_Par son ami_
DE BALZAC.