l’affaire du pauvre colonel est gagnée.--D’ailleurs, madame, reprit-il
à haute voix, il aurait d’autant moins de remords, qu’un homme couvert
de gloire, général, comte, grand-officier de la Légion-d’Honneur, ne
serait pas un pis-aller; et si cet homme lui redemande sa femme...
--Assez! assez! monsieur, dit-elle. Je n’aurai jamais que vous pour
avoué. Que faire?
--Transiger! dit Derville.
--M’aime-t-il encore? dit-elle.
--Mais je ne crois pas qu’il puisse en être autrement.
A ce mot, la comtesse dressa la tête. Un éclair d’espérance brilla dans
ses yeux; elle comptait peut-être spéculer sur la tendresse de son
premier mari pour gagner son procès par quelque ruse de femme.
--J’attendrai vos ordres, madame, pour savoir s’il faut vous signifier
nos actes, ou si vous voulez venir chez moi pour arrêter les bases
d’une transaction, dit Derville en saluant la comtesse.
Huit jours après les deux visites que Derville avait faites, et par
une belle matinée du mois de juin, les époux, désunis par un hasard
presque surnaturel, partirent des deux points les plus opposés de
Paris, pour venir se rencontrer dans l’Étude de leur avoué commun. Les
avances qui furent largement faites par Derville au colonel Chabert
lui avaient permis d’être vêtu selon son rang. Le défunt arriva donc
voituré dans un cabriolet fort propre. Il avait la tête couverte d’une
perruque appropriée à sa physionomie, il était habillé de drap bleu,
avec du linge blanc, et portait sous son gilet le sautoir rouge des
grands-officiers de la Légion-d’Honneur. En reprenant les habitudes
de l’aisance, il avait retrouvé son ancienne élégance martiale. Il se
tenait droit. Sa figure, grave et mystérieuse, où se peignaient le
bonheur et toutes ses espérances, paraissait être rajeunie et plus
grasse, pour emprunter à la peinture une de ses expressions les plus
pittoresques. Il ne ressemblait pas plus au Chabert en vieux carrick,
qu’un gros sou ne ressemble à une pièce de quarante francs nouvellement
frappée. A le voir, les passants eussent facilement reconnu en lui l’un
de ces beaux débris de notre ancienne armée, un de ces hommes héroïques
sur lesquels se reflète notre gloire nationale, et qui la représentent
comme un éclat de glace illuminé par le soleil semble en réfléchir
tous les rayons. Ces vieux soldats sont tout ensemble des tableaux et
des livres. Quand le comte descendit de sa voiture pour monter chez
Derville, il sauta légèrement comme aurait pu faire un jeune homme. A
peine son cabriolet avait-il retourné, qu’un joli coupé tout armorié
arriva. Madame la comtesse Ferraud en sortit dans une toilette simple,
mais habilement calculée pour montrer la jeunesse de sa taille. Elle
avait une jolie capote doublée de rose qui encadrait parfaitement sa
figure, en dissimulait les contours, et la ravivait.
Si les clients s’étaient rajeunis, l’Étude était restée semblable à
elle-même, et offrait alors le tableau par la description duquel cette
histoire a commencé. Simonnin déjeunait, l’épaule appuyée sur la
fenêtre qui alors était ouverte; et il regardait le bleu du ciel par
l’ouverture de cette cour entourée de quatre corps de logis noirs.
--Ha! s’écria le petit clerc, qui veut parier un spectacle que le
colonel Chabert est général, et cordon rouge?
--Le patron est un fameux sorcier, dit Godeschal.
--Il n’y a donc pas de tour à lui jouer cette fois? demanda Desroches.
--C’est sa femme qui s’en charge, la comtesse Ferraud! dit Boucard.
--Allons, dit Godeschal, la comtesse Ferraud serait donc obligée d’être
à deux...
--La voilà! répondit Simonnin.
En ce moment, le colonel entra et demanda Derville.
--Il y est, monsieur le comte, dit Simonnin.
--Tu n’es donc pas sourd, petit drôle? dit Chabert en prenant le
saute-ruisseau par l’oreille et la lui tortillant à la satisfaction des
clercs, qui se mirent à rire et regardèrent le colonel avec la curieuse
considération due à ce singulier personnage.
Le comte Chabert était chez Derville, au moment où sa femme entra par
la porte de l’Étude.
--Dites donc, Boucard, il va se passer une singulière scène dans le
cabinet du patron! Voilà une femme qui peut aller les jours pairs chez
le comte Ferraud et les jours impairs chez le comte Chabert.
--Dans les années bissextiles, dit Godeschal, le comte y sera.
--Taisez-vous donc! messieurs, l’on peut entendre, dit sévèrement
Boucard; je n’ai jamais vu d’Étude où l’on plaisantât, comme vous le
faites, sur les clients.
Derville avait consigné le colonel dans la chambre à coucher, quand la
comtesse se présenta.
--Madame, lui dit-il, ne sachant pas s’il vous serait agréable de
voir monsieur le comte Chabert, je vous ai séparés. Si cependant vous
désiriez...
--Monsieur, c’est une attention dont je vous remercie.
--J’ai préparé la minute d’un acte dont les conditions pourront être
discutées par vous et par monsieur Chabert, séance tenante. J’irai
alternativement de vous à lui, pour vous présenter, à l’un et à
l’autre, vos raisons respectives.
--Voyons, monsieur, dit la comtesse en laissant échapper un geste
d’impatience.
Derville lut.
«Entre les soussignés,
»Monsieur Hyacinthe, _dit Chabert_, comte, maréchal-de-camp et
grand officier de la Légion-d’Honneur, demeurant à Paris, rue du
Petit-Banquier, d’une part;
»Et la dame Rose Chapotel, épouse de monsieur le comte Chabert,
ci-dessus nommée, née...»
--Passez, dit-elle, laissons les préambules, arrivons aux conditions.
--Madame, dit l’avoué, le préambule explique succinctement la position
dans laquelle vous vous trouvez l’un et l’autre. Puis, par l’article
premier, vous reconnaissez en présence de trois témoins, qui sont deux
notaires et le nourrisseur chez lequel a demeuré votre mari, auxquels
j’ai confié sous le secret votre affaire, et qui garderont le plus
profond silence; vous reconnaissez, dis-je, que l’individu désigné dans
les actes joints au sous-seing, mais dont l’état se trouve d’ailleurs
établi par un acte de notoriété préparé chez Alexandre Crottat, votre
notaire, est le comte Chabert, votre premier époux. Par l’article
second, le comte Chabert, dans l’intérêt de votre bonheur, s’engage
à ne faire usage de ses droits que dans les cas prévus par l’acte
lui-même.--Et ces cas, dit Derville en faisant une sorte de parenthèse,
ne sont autres que la non-exécution des clauses de cette convention
secrète. De son côté, reprit-il, monsieur Chabert consent à poursuivre
de gré à gré avec vous un jugement qui annulera son acte de décès et
prononcera la dissolution de son mariage.
--Ça ne me convient pas du tout, dit la comtesse étonnée, je ne veux
pas de procès. Vous savez pourquoi.
--Par l’article trois, dit l’avoué en continuant avec un flegme
imperturbable, vous vous engagez à constituer au nom d’Hyacinthe, comte
Chabert, une rente viagère de vingt-quatre mille francs, inscrite sur
le grand-livre de la dette publique, mais dont le capital vous sera
dévolu à sa mort...
--Mais c’est beaucoup trop cher, dit la comtesse.
--Pouvez-vous transiger à meilleur marché?
--Peut-être.
--Que voulez-vous donc, madame?
--Je veux, je ne veux pas de procès, je veux...
--Qu’il reste mort, dit vivement Derville en l’interrompant.
--Monsieur, dit la comtesse, s’il faut vingt-quatre mille livres de
rente, nous plaiderons...
--Oui, nous plaiderons, s’écria d’une voix sourde le colonel qui ouvrit
la porte et apparut tout à coup devant sa femme, en tenant une main
dans son gilet et l’autre étendue vers le parquet, geste auquel le
souvenir de son aventure donnait une horrible énergie.
--C’est lui, se dit en elle-même la comtesse.
--Trop cher! reprit le vieux soldat. Je vous ai donné près d’un
million, et vous marchandez mon malheur. Hé! bien, je vous veux
maintenant vous et votre fortune. Nous sommes communs en biens, notre
mariage n’a pas cessé...
--Mais monsieur n’est pas le colonel Chabert, s’écria la comtesse en
feignant la surprise.
--Ah! dit le vieillard d’un ton profondément ironique, voulez-vous des
preuves? Je vous ai prise au Palais-Royal.
La comtesse pâlit. En la voyant pâlir sous son rouge, le vieux soldat,
touché de la vive souffrance qu’il imposait à une femme jadis aimée
avec ardeur, s’arrêta; mais il en reçut un regard si venimeux qu’il
reprit tout à coup:--Vous étiez chez la...
--De grâce, monsieur, dit la comtesse à l’avoué, trouvez bon que je
quitte la place. Je ne suis pas venue ici pour entendre de semblables
horreurs.
Elle se leva et sortit. Derville s’élança dans l’Étude. La comtesse
avait trouvé des ailes et s’était comme envolée. En revenant dans son
cabinet, l’avoué trouva le colonel dans un violent accès de rage, et se
promenant à grands pas.
--Dans ce temps-là chacun prenait sa femme où il voulait, disait-il;
mais j’ai eu tort de la mal choisir, de me fier à des apparences. Elle
n’a pas de cœur.
--Eh! bien, colonel, n’avais-je pas raison en vous priant de ne pas
venir. Je suis maintenant certain de votre identité. Quand vous vous
êtes montré, la comtesse a fait un mouvement dont la pensée n’était pas
équivoque. Mais vous avez perdu votre procès, votre femme sait que vous
êtes méconnaissable!
--Je la tuerai...
--Folie! vous serez pris et guillotiné comme un misérable. D’ailleurs
peut-être manquerez-vous votre coup! ce serait impardonnable, on ne
doit jamais manquer sa femme quand on veut la tuer. Laissez-moi réparer
vos sottises, grand enfant! Allez-vous-en. Prenez garde à vous, elle
serait capable de vous faire tomber dans quelque piége et de vous
enfermer à Charenton. Je vais lui signifier nos actes afin de vous
garantir de toute surprise.
Le pauvre colonel obéit à son jeune bienfaiteur, et sortit en lui
balbutiant des excuses. Il descendait lentement les marches de
l’escalier noir, perdu dans de sombres pensées, accablé peut-être par
le coup qu’il venait de recevoir, pour lui le plus cruel, le plus
profondément enfoncé dans son cœur, lorsqu’il entendit, en parvenant au
dernier palier, le frôlement d’une robe, et sa femme apparut.
--Venez, monsieur, lui dit-elle en lui prenant le bras par un mouvement
semblable à ceux qui lui étaient familiers autrefois.
L’action de la comtesse, l’accent de sa voix redevenue gracieuse,
suffirent pour calmer la colère du colonel, qui se laissa mener jusqu’à
la voiture.
--Eh! bien, montez donc! lui dit la comtesse quand le valet eut achevé
de déplier le marchepied.
Et il se trouva, comme par enchantement, assis près de sa femme dans le
coupé.
--Où va madame? demanda le valet.
--A Groslay, dit-elle.
Les chevaux partirent et traversèrent tout Paris.
--Monsieur! dit la comtesse au colonel d’un son de voix qui révélait
une de ces émotions rares dans la vie, et par lesquelles tout en nous
est agité.
En ces moments, cœur, fibres, nerfs, physionomie, âme et corps, tout,
chaque pore même tressaille. La vie semble ne plus être en nous; elle
en sort et jaillit, elle se communique comme une contagion, se transmet
par le regard, par l’accent de la voix, par le geste, en imposant notre
vouloir aux autres. Le vieux soldat tressaillit en entendant ce seul
mot, ce premier, ce terrible: «Monsieur!» Mais aussi était-ce tout à la
fois un reproche, une prière, un pardon, une espérance, un désespoir,
une interrogation, une réponse. Ce mot comprenait tout. Il fallait être
comédienne pour jeter tant d’éloquence, tant de sentiments dans un mot.
Le vrai n’est pas si complet dans son expression, il ne met pas tout en
dehors, il laisse voir tout ce qui est au dedans. Le colonel eut mille
remords de ses soupçons, de ses demandes, de sa colère, et baissa les
yeux pour ne pas laisser deviner son trouble.
--Monsieur, reprit la comtesse après une pause imperceptible, je vous
ai bien reconnu!
--Rosine, dit le vieux soldat, ce mot contient le seul baume qui pût me
faire oublier mes malheurs.
Deux grosses larmes roulèrent toutes chaudes sur les mains de sa femme,
qu’il pressa pour exprimer une tendresse paternelle.
--Monsieur, reprit-elle, comment n’avez-vous pas deviné qu’il me
coûtait horriblement de paraître devant un étranger dans une position
aussi fausse que l’est la mienne! Si j’ai à rougir de ma situation,
que ce ne soit au moins qu’en famille. Ce secret ne devait-il pas
rester enseveli dans nos cœurs? Vous m’absoudrez, j’espère, de mon
indifférence apparente pour les malheurs d’un Chabert à l’existence
duquel je ne devais pas croire. J’ai reçu vos lettres, dit-elle
vivement, en lisant sur les traits de son mari l’objection qui s’y
exprimait, mais elles me parvinrent treize mois après la bataille
d’Eylau; elles étaient ouvertes, salies, l’écriture en était
méconnaissable, et j’ai dû croire, après avoir obtenu la signature de
Napoléon sur mon nouveau contrat de mariage, qu’un adroit intrigant
voulait se jouer de moi. Pour ne pas troubler le repos de monsieur le
comte Ferraud, et ne pas altérer les liens de la famille, j’ai donc dû
prendre des précautions contre un faux Chabert. N’avais-je pas raison,
dites?
--Oui, tu as eu raison, c’est moi qui suis un sot, un animal, une bête,
de n’avoir pas su mieux calculer les conséquences d’une situation
semblable. Mais où allons-nous? dit le colonel en se voyant à la
barrière de La Chapelle.
--A ma campagne, près de Groslay; dans la vallée de Montmorency.
Là, monsieur, nous réfléchirons ensemble au parti que nous devons
prendre. Je connais mes devoirs. Si je suis à vous en droit, je ne vous
appartiens plus en fait. Pouvez-vous désirer que nous devenions la
fable de tout Paris? N’instruisons pas le public de cette situation qui
pour moi présente un côté ridicule, et sachons garder notre dignité.
Vous m’aimez encore, reprit-elle en jetant sur le colonel un regard
triste et doux; mais moi, n’ai-je pas été autorisée à former d’autres
liens? En cette singulière position, une voix secrète me dit d’espérer
en votre bonté qui m’est si connue. Aurais-je donc tort en vous prenant
pour seul et unique arbitre de mon sort? Soyez juge et partie. Je me
confie à la noblesse de votre caractère. Vous aurez la générosité de
me pardonner les résultats de fautes innocentes. Je vous l’avouerai
donc, j’aime monsieur Ferraud. Je me suis crue en droit de l’aimer. Je
ne rougis pas de cet aveu devant vous; s’il vous offense, il ne nous
déshonore point. Je ne puis vous cacher les faits. Quand le hasard m’a
laissée veuve, je n’étais pas mère.
Le colonel fit un signe de main à sa femme, pour lui imposer silence,
et ils restèrent sans proférer un seul mot pendant une demi-lieue.
Chabert croyait voir les deux petits enfants devant lui.
--Rosine!
--Monsieur?
--Les morts ont donc bien tort de revenir?
--Oh! monsieur, non, non! Ne me croyez pas ingrate. Seulement, vous
trouvez une amante, une mère, là où vous aviez laissé une épouse. S’il
n’est plus en mon pouvoir de vous aimer, je sais tout ce que je vous
dois et puis vous offrir encore toutes les affections d’une fille.
--Rosine, reprit le vieillard d’une voix douce, je n’ai plus aucun
ressentiment contre toi. Nous oublierons tout, ajouta-t-il avec un de
ces sourires dont la grâce est toujours le reflet d’une belle âme. Je
ne suis pas assez peu délicat pour exiger les semblants de l’amour chez
une femme qui n’aime plus.
La comtesse lui lança un regard empreint d’une telle reconnaissance,
que le pauvre Chabert aurait voulu rentrer dans sa fosse d’Eylau.
Certains hommes ont une âme assez forte pour de tels dévouements, dont
la récompense se trouve pour eux dans la certitude d’avoir fait le
bonheur d’une personne aimée.
--Mon ami, nous parlerons de tout ceci plus tard et à cœur reposé, dit
la comtesse.
La conversation prit un autre cours, car il était impossible de la
continuer long-temps sur ce sujet. Quoique les deux époux revinssent
souvent à leur situation bizarre, soit par des allusions, soit
sérieusement, ils firent un charmant voyage, se rappelant les
événements de leur union passée et les choses de l’Empire. La comtesse
sut imprimer un charme doux à ces souvenirs, et répandit dans la
conversation une teinte de mélancolie nécessaire pour y maintenir la
gravité. Elle faisait revivre l’amour sans exciter aucun désir, et
laissait entrevoir à son premier époux toutes les richesses morales
qu’elle avait acquises, en tâchant de l’accoutumer à l’idée de
restreindre son bonheur aux seules jouissances que goûte un père près
d’une fille chérie. Le colonel avait connu la comtesse de l’Empire,
il revoyait une comtesse de la Restauration. Enfin les deux époux
arrivèrent par un chemin de traverse à un grand parc situé dans la
petite vallée qui sépare les hauteurs de Margency du joli village de
Groslay. La comtesse possédait là une délicieuse maison où le colonel
vit, en arrivant, tous les apprêts que nécessitaient son séjour et
celui de sa femme. Le malheur est une espèce de talisman dont la
vertu consiste à corroborer notre constitution primitive: il augmente
la défiance et la méchanceté chez certains hommes, comme il accroît
la bonté de ceux qui ont un cœur excellent. L’infortune avait rendu
le colonel encore plus secourable et meilleur qu’il ne l’avait été,
il pouvait donc s’initier au secret des souffrances féminines qui
sont inconnues à la plupart des hommes. Néanmoins, malgré son peu de
défiance, il ne put s’empêcher de dire à sa femme:
--Vous étiez donc bien sûre de m’emmener ici?
--Oui, répondit-elle, si je trouvais le colonel Chabert dans le
plaideur.
L’air de vérité qu’elle sut mettre dans cette réponse dissipa les
légers soupçons que le colonel eut honte d’avoir conçus. Pendant
trois jours la comtesse fut admirable près de son premier mari. Par
de tendres soins et par sa constante douceur elle semblait vouloir
effacer le souvenir des souffrances qu’il avait endurées, se faire
pardonner les malheurs que, suivant ses aveux, elle avait innocemment
causés; elle se plaisait à déployer pour lui, tout en lui faisant
apercevoir une sorte de mélancolie, les charmes auxquels elle le
savait faible; car nous sommes plus particulièrement accessibles à
certaines façons, à des grâces de cœur ou d’esprit auxquelles nous ne
résistons pas; elle voulait l’intéresser à sa situation, et l’attendrir
assez pour s’emparer de son esprit et disposer souverainement de lui.
Décidée à tout pour arriver à ses fins, elle ne savait pas encore ce
qu’elle devait faire de cet homme, mais certes elle voulait l’anéantir
socialement. Le soir du troisième jour elle sentit que, malgré ses
efforts, elle ne pouvait cacher les inquiétudes que lui causait
le résultat de ses manœuvres. Pour se trouver un moment à l’aise,
elle monta chez elle, s’assit à son secrétaire, déposa le masque
de tranquillité qu’elle conservait devant le comte Chabert, comme
une actrice qui, rentrant fatiguée dans sa loge après un cinquième
acte pénible, tombe demi-morte et laisse dans la salle une image
d’elle-même à laquelle elle ne ressemble plus. Elle se mit à finir
une lettre commencée qu’elle écrivait à Delbecq, à qui elle disait
d’aller, en son nom, demander chez Derville communication des actes qui
concernaient le colonel Chabert, de les copier et de venir aussitôt la
trouver à Groslay. A peine avait-elle achevé, qu’elle entendit dans
le corridor le bruit des pas du colonel, qui, tout inquiet, venait la
retrouver.
--Hélas! dit-elle à haute voix, je voudrais être morte! Ma situation
est intolérable...
--Eh! bien, qu’avez-vous donc? demanda le bonhomme.
--Rien, rien, dit-elle.
Elle se leva, laissa le colonel et descendit pour parler sans témoin à
sa femme de chambre, qu’elle fit partir pour Paris, en lui recommandant
de remettre elle-même à Delbecq la lettre qu’elle venait d’écrire, et
de la lui rapporter aussitôt qu’il l’aurait lue. Puis la comtesse alla
s’asseoir sur un banc où elle était assez en vue pour que le colonel
vînt l’y trouver aussitôt qu’il le voudrait. Le colonel, qui déjà
cherchait sa femme, accourut et s’assit près d’elle.
--Rosine, lui dit-il, qu’avez-vous?
Elle ne répondit pas. La soirée était une de ces soirées magnifiques
et calmes dont les secrètes harmonies répandent, au mois de juin, tant
de suavité dans les couchers du soleil. L’air était pur et le silence
profond, en sorte que l’on pouvait entendre dans le lointain du parc
les voix de quelques enfants qui ajoutaient une sorte de mélodie aux
sublimités du paysage.
--Vous ne me répondez pas? demanda le colonel à sa femme.
--Mon mari... dit la comtesse, qui s’arrêta, fit un mouvement, et
s’interrompit pour lui demander en rougissant:--Comment dirai-je en
parlant de monsieur le comte Ferraud?
--Nomme-le ton mari, ma pauvre enfant, répondit le colonel avec un
accent de bonté, n’est-ce pas le père de tes enfants?
--Eh! bien, reprit-elle, si monsieur me demande ce que je suis venue
faire ici, s’il apprend que je m’y suis enfermée avec un inconnu, que
lui dirai-je? Écoutez, monsieur, reprit-elle en prenant une attitude
pleine de dignité, décidez de mon sort, je suis résignée à tout...
--Ma chère, dit le colonel en s’emparant des mains de sa femme, j’ai
résolu de me sacrifier entièrement à votre bonheur...
--Cela est impossible, s’écria-t-elle en laissant échapper un mouvement
convulsif. Songez donc que vous devriez alors renoncer à vous-même et
d’une manière authentique...
--Comment, dit le colonel, ma parole ne vous suffit pas?
Le mot _authentique_ tomba sur le cœur du vieillard et y réveilla des
défiances involontaires. Il jeta sur sa femme un regard qui la fit
rougir, elle baissa les yeux, et il eut peur de se trouver obligé
de la mépriser. La comtesse craignait d’avoir effarouché la sauvage
pudeur, la probité sévère d’un homme dont le caractère généreux,
les vertus primitives lui étaient connus. Quoique ces idées eussent
répandu quelques nuages sur leurs fronts, la bonne harmonie se rétablit
aussitôt entre eux. Voici comment. Un cri d’enfant retentit au loin.
--Jules, laissez votre sœur tranquille, s’écria la comtesse.
--Quoi, vos enfants sont ici? dit le colonel.
--Oui, mais je leur ai défendu de vous importuner.
Le vieux soldat comprit la délicatesse, le tact de femme renfermé dans
ce procédé si gracieux, et prit la main de la comtesse pour la baiser.
--Qu’ils viennent donc, dit-il.
La petite fille accourait pour se plaindre de son frère.
--Maman!
--Maman!
--C’est lui qui...
--C’est elle...
Les mains étaient étendues vers la mère, et les deux voix enfantines se
mêlaient. Ce fut un tableau soudain et délicieux!
--Pauvres enfants! s’écria la comtesse en ne retenant plus ses larmes,
il faudra les quitter; à qui le jugement les donnera-t-il? On ne
partage pas un cœur de mère, je les veux, moi!
--Est-ce vous qui faites pleurer maman! dit Jules en jetant un regard
de colère au colonel.
--Taisez-vous, Jules, s’écria la mère d’un air impérieux.
Les deux enfants restèrent debout et silencieux, examinant leur mère et
l’étranger avec une curiosité qu’il est impossible d’exprimer par des
paroles.
--Oh! oui, reprit-elle, si l’on me sépare du comte, qu’on me laisse les
enfants, et je serai soumise à tout...
Ce fut un mot décisif qui obtint tout le succès qu’elle en avait espéré.
--Oui, s’écria le colonel comme s’il achevait une phrase mentalement
commencée, je dois rentrer sous terre. Je me le suis déjà dit.
--Puis-je accepter un tel sacrifice? répondit la comtesse. Si quelques
hommes sont morts pour sauver l’honneur de leur maîtresse, ils n’ont
donné leur vie qu’une fois. Mais ici vous donneriez votre vie tous
les jours! Non, non, cela est impossible. S’il ne s’agissait que de
votre existence, ce ne serait rien; mais signer que vous n’êtes pas le
colonel Chabert, reconnaître que vous êtes un imposteur, donner votre
honneur, commettre un mensonge à toute heure du jour, le dévouement
humain ne saurait aller jusque-là. Songez donc! Non. Sans mes pauvres
enfants, je me serais déjà enfuie avec vous au bout du monde...
--Mais, reprit Chabert, est-ce que je ne puis pas vivre ici, dans votre
petit pavillon, comme un de vos parents? Je suis usé comme un canon de
rebut, il ne me faut qu’un peu de tabac et _le Constitutionnel_.