--J’irai, s’écria-t-il, au pied de la colonne de la place Vendôme, je

crierai là:--«Je suis le colonel Chabert qui a enfoncé le grand carré

des Russes à Eylau!» Le bronze, lui! me reconnaîtra.

--Et l’on vous mettra sans doute à Charenton.

A ce nom redouté, l’exaltation du militaire tomba.

--N’y aurait-il donc pas pour moi quelques chances favorables au

ministère de la guerre?

--Les bureaux! dit Derville. Allez-y, mais avec un jugement bien en

règle qui déclare nul votre acte de décès. Les bureaux voudraient

pouvoir anéantir les gens de l’Empire.

Le colonel resta pendant un moment interdit, immobile, regardant sans

voir, abîmé dans un désespoir sans bornes. La justice militaire est

franche, rapide, elle décide à la turque, et juge presque toujours

bien; cette justice était la seule que connût Chabert. En apercevant

le dédale de difficultés où il fallait s’engager, en voyant combien

il fallait d’argent pour y voyager, le pauvre soldat reçut un coup

mortel dans cette puissance particulière à l’homme et que l’on nomme la

_volonté_. Il lui parut impossible de vivre en plaidant, il fut pour

lui mille fois plus simple de rester pauvre, mendiant, de s’engager

comme cavalier si quelque régiment voulait de lui. Ses souffrances

physiques et morales lui avaient déjà vicié le corps dans quelques-uns

des organes les plus importants. Il touchait à l’une de ces maladies

pour lesquelles la médecine n’a pas de nom, dont le siége est en

quelque sorte mobile comme l’appareil nerveux qui paraît le plus

attaqué parmi tous ceux de notre machine, affection qu’il faudrait

nommer le _spleen_ du malheur. Quelque grave que fût déjà ce mal

invisible, mais réel, il était encore guérissable par une heureuse

conclusion. Pour ébranler tout à fait cette vigoureuse organisation,

il suffirait d’un obstacle nouveau, de quelque fait imprévu qui en

romprait les ressorts affaiblis et produirait ces hésitations, ces

actes incompris, incomplets, que les physiologistes observent chez les

êtres ruinés par les chagrins.

En reconnaissant alors les symptômes d’un profond abattement chez son

client, Derville lui dit:--Prenez courage, la solution de cette affaire

ne peut que vous être favorable. Seulement, examinez si vous pouvez me

donner toute votre confiance, et accepter aveuglément le résultat que

je croirai le meilleur pour vous.

--Faites comme vous voudrez, dit Chabert.

--Oui, mais vous vous abandonnez à moi comme un homme qui marche à la

mort?

--Ne vais-je pas rester sans état, sans nom? Est-ce tolérable?

--Je ne l’entends pas ainsi, dit l’avoué. Nous poursuivrons à l’amiable

un jugement pour annuler votre acte de décès et votre mariage, afin

que vous repreniez vos droits. Vous serez même, par l’influence du

comte Ferraud, porté sur les cadres de l’armée comme général, et vous

obtiendrez sans doute une pension.

--Allez donc! répondit Chabert, je me fie entièrement à vous.

--Je vous enverrai donc une procuration à signer, dit Derville. Adieu,

bon courage! S’il vous faut de l’argent, comptez sur moi.

Chabert serra chaleureusement la main de Derville, et resta le dos

appuyé contre la muraille, sans avoir la force de le suivre autrement

que des yeux. Comme tous les gens qui comprennent peu les affaires

judiciaires, il s’effrayait de cette lutte imprévue.

Pendant cette conférence, à plusieurs reprises, il s’était avancé,

hors d’un pilastre de la porte cochère, la figure d’un homme posté

dans la rue pour guetter la sortie de Derville, et qui l’accosta quand

il sortit. C’était un vieux homme vêtu d’une veste bleue, d’une cotte

blanche plissée semblable à celle des brasseurs, et qui portait sur la

tête une casquette de loutre. Sa figure était brune, creusée, ridée,

mais rougie sur les pommettes par l’excès du travail et hâlée par le

grand air.

--Excusez, monsieur, dit-il à Derville en l’arrêtant par le bras, si

je prends la liberté de vous parler, mais je me suis douté, en vous

voyant, que vous étiez l’ami de notre général.

--Eh! bien? dit Derville, en quoi vous intéressez-vous à lui? Mais qui

êtes-vous? reprit le défiant avoué.

--Je suis Louis Vergniaud, répondit-il d’abord. Et j’aurais deux mots à

vous dire.

--Et c’est vous qui avez logé le comte Chabert comme il l’est?

--Pardon, excuse, monsieur, il a la plus belle chambre. Je lui aurais

donné la mienne, si je n’en avais eu qu’une. J’aurais couché dans

l’écurie. Un homme qui a souffert comme lui, qui apprend à lire à

mes _mioches_, un général, un égyptien, le premier lieutenant sous

lequel j’ai servi... faudrait voir? Du tout, il est le mieux logé.

J’ai partagé avec lui ce que j’avais. Malheureusement ce n’était pas

grand’chose, du pain, du lait, des œufs; enfin à la guerre comme à la

guerre! C’est de bon cœur. Mais il nous a vexés.

--Lui?

--Oui, monsieur, vexés, là ce qui s’appelle en plein. J’ai pris un

établissement au-dessus de mes forces, il le voyait bien. Ça vous

le contrariait et il pansait le cheval! Je lui dis:--Mais, mon

général?--Bah! qui dit, je ne veux pas être comme un fainéant, et

il y a long-temps que je sais brosser le lapin. J’avais donc fait

des billets pour le prix de ma vacherie à un nommé Grados... Le

connaissez-vous, monsieur?

--Mais, mon cher, je n’ai pas le temps de vous écouter. Seulement

dites-moi comment le colonel vous a vexés!

--Il nous a vexés, monsieur, aussi vrai que je m’appelle Louis

Vergniaud et que ma femme en a pleuré. Il a su par les voisins que nous

n’avions pas le premier sou de notre billet. Le vieux grognard, sans

rien dire, a amassé tout ce que vous lui donniez, a guetté le billet et

l’a payé. C’te malice! Que ma femme et moi nous savions qu’il n’avait

pas de tabac, ce pauvre vieux, et qu’il s’en passait! Oh! maintenant,

tous les matins il a ses cigares! je me vendrais plutôt... Non! nous

sommes vexés. Donc, je voudrais vous proposer de nous prêter, vu

qu’il nous a dit que vous étiez un brave homme, une centaine d’écus

sur notre établissement, afin que nous lui fassions faire des habits,

que nous lui meublions sa chambre. Il a cru nous acquitter, pas vrai?

Eh bien, au contraire, voyez-vous, l’ancien nous a endettés... et

vexés! Il ne devait pas nous faire cette avanie-là. Il nous a vexés!

et des amis, encore? Foi d’honnête homme, aussi vrai que je m’appelle

Louis Vergniaud, je m’engagerais plutôt que de ne pas vous rendre cet

argent-là...

Derville regarda le nourrisseur, et fit quelques pas en arrière pour

revoir la maison, la cour, les fumiers, l’étable, les lapins, les

enfants.

--Par ma foi, je crois qu’un des caractères de la vertu est de ne pas

être propriétaire, se dit-il. Va, tu auras tes cent écus! et plus même.

Mais ce ne sera pas moi qui te les donnerai, le colonel sera bien assez

riche pour t’aider, et je ne veux pas lui en ôter le plaisir.

--Ce sera-t-il bientôt?

--Mais oui.

--Ah! mon Dieu, que mon épouse va-t-être contente!

Et la figure tannée du nourrisseur sembla s’épanouir.

--Maintenant, se dit Derville en remontant dans son cabriolet, allons

chez notre adversaire. Ne laissons pas voir notre jeu, tâchons de

connaître le sien, et gagnons la partie d’un seul coup. Il faudrait

l’effrayer? Elle est femme. De quoi s’effraient le plus les femmes?

Mais les femmes ne s’effraient que de...

Il se mit à étudier la position de la comtesse, et tomba dans une

de ces méditations auxquelles se livrent les grands politiques en

concevant leurs plans, en tâchant de deviner le secret des cabinets

ennemis. Les avoués ne sont-ils pas en quelque sorte des hommes d’État

chargés des affaires privées? Un coup d’œil jeté sur la situation de

monsieur le comte Ferraud et de sa femme est ici nécessaire pour faire

comprendre le génie de l’avoué.

Monsieur le comte Ferraud était le fils d’un ancien Conseiller au

Parlement de Paris, qui avait émigré pendant le temps de la Terreur, et

qui s’il sauva sa tête, perdit sa fortune. Il rentra sous le Consulat

et resta constamment fidèle aux intérêts de Louis XVIII, dans les

entours duquel était son père avant la révolution. Il appartenait donc

à cette partie du faubourg Saint-Germain qui résista noblement aux

séductions de Napoléon. La réputation de capacité que se fit le jeune

comte, alors simplement appelé monsieur Ferraud, le rendit l’objet des

coquetteries de l’Empereur, qui souvent était aussi heureux de ses

conquêtes sur l’aristocratie que du gain d’une bataille. On promit au

comte la restitution de son titre, celle de ses biens non vendus, on

lui montra dans le lointain un ministère, une sénatorerie. L’empereur

échoua. Monsieur Ferraud était, lors de la mort du comte Chabert, un

jeune homme de vingt-six ans, sans fortune, doué de formes agréables,

qui avait des succès et que le faubourg Saint-Germain avait adopté

comme une de ses gloires; mais madame la comtesse Chabert avait su

tirer un si bon parti de la succession de son mari, qu’après dix-huit

mois de veuvage elle possédait environ quarante mille livres de rente.

Son mariage avec le jeune comte ne fut pas accepté comme une nouvelle,

par les coteries du faubourg Saint-Germain. Heureux de ce mariage qui

répondait à ses idées de fusion, Napoléon rendit à madame Chabert la

portion dont héritait le fisc dans la succession du colonel; mais

l’espérance de Napoléon fut encore trompée. Madame Ferraud n’aimait

pas seulement son amant dans le jeune homme, elle avait été séduite

aussi par l’idée d’entrer dans cette société dédaigneuse qui, malgré

son abaissement, dominait la cour impériale. Toutes ses vanités

étaient flattées autant que ses passions dans ce mariage. Elle allait

devenir une _femme comme il faut_. Quand le faubourg Saint-Germain sut

que le mariage du jeune comte n’était pas une défection, les salons

s’ouvrirent à sa femme. La restauration vint. La fortune politique du

comte Ferraud ne fut pas rapide. Il comprenait les exigences de la

position dans laquelle se trouvait Louis XVIII, il était du nombre

des initiés qui attendaient _que l’abîme des révolutions fût fermé_,

car cette phrase royale, dont se moquèrent tant les libéraux, cachait

un sens politique. Néanmoins, l’ordonnance citée dans la longue phase

cléricale qui commence cette histoire lui avait rendu deux forêts

et une terre dont la valeur avait considérablement augmenté pendant

le séquestre. En ce moment, quoique le comte Ferraud fût Conseiller

d’État, Directeur-général, il ne considérait sa position que comme le

début de sa fortune politique. Préoccupé par les soins d’une ambition

dévorante, il s’était attaché comme secrétaire un ancien avoué ruiné

nommé Delbecq, homme plus qu’habile, qui connaissait admirablement

les ressources de la chicane, et auquel il laissait la conduite de

ses affaires privées. Le rusé praticien avait assez bien compris sa

position chez le comte, pour y être probe par spéculation. Il espérait

parvenir à quelque place par le crédit de son patron, dont la fortune

était l’objet de tous ses soins. Sa conduite démentait tellement sa vie

antérieure qu’il passait pour un homme calomnié. Avec le tact et la

finesse dont sont plus ou moins douées toutes les femmes, la comtesse,

qui avait deviné son intendant, le surveillait adroitement, et savait

si bien le manier, qu’elle en avait déjà tiré un très-bon parti pour

l’augmentation de sa fortune particulière. Elle avait su persuader à

Delbecq qu’elle gouvernait monsieur Ferraud, et lui avait promis de le

faire nommer président d’un tribunal de première instance dans l’une

des plus importantes villes de France, s’il se dévouait entièrement à

ses intérêts. La promesse d’une place inamovible qui lui permettrait

de se marier avantageusement et de conquérir plus tard une haute

position dans la carrière politique en devenant député, fit de Delbecq

l’âme damnée de la comtesse. Il ne lui avait laissé manquer aucune

des chances favorables que les mouvements de Bourse et la hausse des

propriétés présentèrent dans Paris aux gens habiles pendant les trois

premières années de la Restauration. Il avait triplé les capitaux de

sa protectrice, avec d’autant plus de facilité que tous les moyens

avaient paru bons à la comtesse afin de rendre promptement sa fortune

énorme. Elle employait les émoluments des places occupées par le comte,

aux dépenses de la maison, afin de pouvoir capitaliser ses revenus,

et Delbecq se prêtait aux calculs de cette avarice sans chercher à

s’en expliquer les motifs. Ces sortes de gens ne s’inquiètent que des

secrets dont la découverte est nécessaire à leurs intérêts. D’ailleurs

il en trouvait si naturellement la raison dans cette soif d’or dont

sont atteintes la plupart des Parisiennes, et il fallait une si grande

fortune pour appuyer les prétentions du comte Ferraud, que l’intendant

croyait parfois entrevoir dans l’avidité de la comtesse un effet de son

dévouement pour l’homme de qui elle était toujours éprise. La comtesse

avait enseveli les secrets de sa conduite au fond de son cœur. Là

étaient des secrets de vie et de mort pour elle, là était précisément

le nœud de cette histoire.

Au commencement de l’année 1818, la Restauration fut assise sur des

bases en apparence inébranlables, ses doctrines gouvernementales,

comprises par les esprits élevés, leur parurent devoir amener pour la

France une ère de prospérité nouvelle, alors la société parisienne

changea de face. Madame la comtesse Ferraud se trouva par hasard avoir

fait tout ensemble un mariage d’amour, de fortune et d’ambition. Encore

jeune et belle, madame Ferraud joua le rôle d’une femme à la mode, et

vécut dans l’atmosphère de la cour. Riche par elle-même, riche par

son mari, qui, prôné comme un des hommes les plus capables du parti

royaliste et l’ami du roi, semblait promis à quelque ministère, elle

appartenait à l’aristocratie, elle en partageait la splendeur. Au

milieu de ce triomphe, elle fut atteinte d’un cancer moral. Il est

de ces sentiments que les femmes devinent malgré le soin avec lequel

les hommes mettent à les enfouir. Au premier retour du roi, le comte

Ferraud avait conçu quelques regrets de son mariage. La veuve du

colonel Chabert ne l’avait allié à personne, il était seul et sans

appui pour se diriger dans une carrière pleine d’écueils et pleine

d’ennemis. Puis, peut-être, quand il avait pu juger froidement sa

femme, avait-il reconnu chez elle quelques vices d’éducation qui la

rendaient impropre à le seconder dans ses projets. Un mot dit par lui

à propos du mariage de Talleyrand éclaira la comtesse, à laquelle il

fut prouvé que si son mariage était à faire, jamais elle n’eût été

madame Ferraud. Ce regret, quelle femme le pardonnerait? Ne contient-il

pas toutes les injures, tous les crimes, toutes les répudiations en

germe? Mais quelle plaie ne devait pas faire ce mot dans le cœur de la

comtesse, si l’on vient à supposer qu’elle craignait de voir revenir

son premier mari! Elle l’avait su vivant, elle l’avait repoussé. Puis,

pendant le temps où elle n’en avait plus entendu parler, elle s’était

plu à le croire mort à Waterloo avec les aigles impériales en compagnie

de Boutin. Néanmoins elle conçut d’attacher le comte à elle par le

plus fort des liens, par la chaîne d’or, et voulut être si riche que

sa fortune rendît son second mariage indissoluble, si par hasard le

comte Chabert reparaissait encore. Et il avait reparu, sans qu’elle

s’expliquât pourquoi la lutte qu’elle redoutait n’avait pas déjà

commencé. Les souffrances, la maladie l’avaient peut-être délivrée de

cet homme. Peut-être était-il à moitié fou, Charenton pouvait encore

lui en faire raison. Elle n’avait pas voulu mettre Delbecq ni la police

dans sa confidence, de peur de se donner un maître, ou de précipiter

la catastrophe. Il existe à Paris beaucoup de femmes qui, semblables à

la comtesse Ferraud, vivent avec un monstre moral inconnu, ou côtoient

un abîme; elles se font un calus à l’endroit de leur mal, et peuvent

encore rire et s’amuser.

--Il y a quelque chose de bien singulier dans la situation de monsieur

le comte Ferraud, se dit Derville en sortant de sa longue rêverie,

au moment où son cabriolet s’arrêtait rue de Varennes, à la porte de

l’hôtel Ferraud. Comment, lui si riche, aimé du roi, n’est-il pas

encore pair de France? Il est vrai qu’il entre peut-être dans la

politique du roi, comme me le disait madame de Grandlieu, de donner une

haute importance à la pairie en ne la prodiguant pas. D’ailleurs, le

fils d’un Conseiller au Parlement n’est ni un Crillon, ni un Rohan. Le

comte Ferraud ne peut entrer que subrepticement dans la chambre haute.

Mais, si son mariage était cassé, ne pourrait-il faire passer sur sa

tête, à la grande satisfaction du roi, la pairie d’un de ces vieux

sénateurs qui n’ont que des filles. Voilà certes une bonne bourde à

mettre en avant pour effrayer notre comtesse, se dit-il en montant le

perron.

Derville avait, sans le savoir, mis le doigt sur la plaie secrète,

enfoncé la main dans le cancer qui dévorait madame Ferraud. Il fut

reçu par elle dans une jolie salle à manger d’hiver, où elle déjeunait

en jouant avec un singe attaché par une chaîne à une espèce de petit

poteau garni de bâtons en fer. La comtesse était enveloppée dans un

élégant peignoir, les boucles de ses cheveux, négligemment rattachés,

s’échappaient d’un bonnet qui lui donnait un air mutin. Elle était

fraîche et rieuse. L’argent, le vermeil, la nacre étincelaient sur

la table, et il y avait autour d’elle des fleurs curieuses plantées

dans de magnifiques vases en porcelaine. En voyant la femme du comte

Chabert, riche de ses dépouilles, au sein du luxe, au faîte de la

société, tandis que le malheureux vivait chez un pauvre nourrisseur

au milieu des bestiaux, l’avoué se dit: «La morale de ceci est qu’une

jolie femme ne voudra jamais reconnaître son mari, ni même son amant

dans un homme en vieux carrick, en perruque de chiendent et en bottes

percées.» Un sourire malicieux et mordant exprima les idées moitié

philosophiques, moitié railleuses qui devaient venir à un homme si bien

placé pour connaître le fond des choses, malgré les mensonges sous

lesquels la plupart des familles parisiennes cachent leur existence.

--Bonjour, monsieur Derville, dit-elle en continuant à faire prendre du

café au singe.

--Madame, dit-il brusquement, car il se choqua du ton léger avec lequel

la comtesse lui avait dit--Bonjour, monsieur Derville, je viens causer

avec vous d’une affaire assez grave.

--J’en suis _désespérée_, monsieur le comte est absent...

--J’en suis enchanté, moi, madame. Il serait _désespérant_ qu’il

assistât à notre conférence. Je sais d’ailleurs, par Delbecq, que vous

aimez à faire vos affaires vous-même sans en ennuyer monsieur le comte.

--Alors, je vais faire appeler Delbecq, dit-elle.

--Il vous serait inutile, malgré son habileté, reprit Derville.

Écoutez, madame, un mot suffira pour vous rendre sérieuse. Le comte

Chabert existe.

--Est-ce en disant de semblables bouffonneries que vous voulez me

rendre sérieuse? dit-elle en partant d’un éclat de rire.

Mais la comtesse fut tout à coup domptée par l’étrange lucidité du

regard fixe par lequel Derville l’interrogeait en paraissant lire au

fond de son âme.

--Madame, répondit-il avec une gravité froide et perçante, vous ignorez

l’étendue des dangers qui vous menacent. Je ne vous parlerai pas de

l’incontestable authenticité des pièces, ni de la certitude des preuves

qui attestent l’existence du comte Chabert. Je ne suis pas homme à

me charger d’une mauvaise cause, vous le savez. Si vous vous opposez

à notre inscription en faux contre l’acte de décès, vous perdrez ce

premier procès, et cette question résolue en notre faveur nous fait

gagner toutes les autres.

--De quoi prétendez-vous donc me parler?

--Ni du colonel, ni de vous. Je ne vous parlerai pas non plus des

mémoires que pourraient faire des avocats spirituels, armés des faits

curieux de cette cause, et du parti qu’ils tireraient des lettres que

vous avez reçues de votre premier mari avant la célébration de votre

mariage avec votre second.

--Cela est faux! dit-elle avec toute la violence d’une

petite-maîtresse. Je n’ai jamais reçu de lettre du comte Chabert; et

si quelqu’un se dit être le colonel, ce ne peut être qu’un intrigant,

quelque forçat libéré, comme Cogniard peut-être. Le frisson prend rien

que d’y penser. Le colonel peut-il ressusciter, monsieur? Bonaparte m’a

fait complimenter sur sa mort par un aide-de-camp, et je touche encore

aujourd’hui trois mille francs de pension accordée à sa veuve par les

Chambres. J’ai eu mille fois raison de repousser tous les Chabert qui

sont venus, comme je repousserai tous ceux qui viendront.

--Heureusement nous sommes seuls, madame. Nous pouvons mentir à notre

aise, dit-il froidement en s’amusant à aiguillonner la colère qui

agitait la comtesse afin de lui arracher quelques indiscrétions, par

une manœuvre familière aux avoués, habitués à rester calmes quand leurs

adversaires ou leurs clients s’emportent.

--Hé bien donc, à nous deux, se dit-il à lui-même en imaginant à

l’instant un piége pour lui démontrer sa faiblesse.--La preuve de la

remise de la première lettre existe, madame, reprit-il à haute voix,

elle contenait des valeurs....

--Oh! pour des valeurs, elle n’en contenait pas.

--Vous avez donc reçu cette première lettre, reprit Derville en

souriant. Vous êtes déjà prise dans le premier piége que vous tend un

avoué, et vous croyez pouvoir lutter avec la justice...

La comtesse rougit, pâlit, se cacha la figure dans les mains. Puis,

elle secoua sa honte, et reprit avec le sang-froid naturel à ces sortes

de femmes:--Puisque vous êtes l’avoué du prétendu Chabert, faites-moi

le plaisir de...

--Madame, dit Derville en l’interrompant, je suis encore en ce moment

votre avoué comme celui du colonel. Croyez-vous que je veuille perdre

une clientèle aussi précieuse que l’est la vôtre? Mais vous ne

m’écoutez pas...

--Parlez, monsieur, dit-elle gracieusement.

--Votre fortune vous venait de monsieur le comte Chabert, et vous

l’avez repoussé. Votre fortune est colossale, et vous le laissez

mendier. Madame, les avocats sont bien éloquents lorsque les causes

sont éloquentes par elles-mêmes, il se rencontre ici des circonstances

capables de soulever contre vous l’opinion publique.

--Mais, monsieur, dit la comtesse impatientée de la manière dont

Derville la tournait et retournait sur le gril, en admettant que

votre monsieur Chabert existe, les tribunaux maintiendront mon second

mariage à cause des enfants, et j’en serai quitte pour rendre deux cent

vingt-cinq mille francs à monsieur Chabert.

--Madame, nous ne savons pas de quel côté les tribunaux verront la

question sentimentale. Si, d’une part, nous avons une mère et ses

enfants, nous avons de l’autre un homme accablé de malheurs, vieilli

par vous, par vos refus. Où trouvera-t-il une femme? Puis, les juges

peuvent-ils heurter la loi? Votre mariage avec le colonel a pour lui

le droit, la priorité. Mais si vous êtes représentée sous d’odieuses

couleurs, vous pourriez avoir un adversaire auquel vous ne vous

attendez pas. Là, madame, est ce danger dont je voudrais vous préserver.

--Un nouvel adversaire! dit-elle, qui?

--Monsieur le comte Ferraud, madame.

--Monsieur Ferraud a pour moi un trop vif attachement, et, pour la mère

de ses enfants, un trop grand respect...

--Ne parlez pas de ces niaiseries-là, dit Derville en l’interrompant,

à des avoués habitués à lire au fond des cœurs. En ce moment monsieur

Ferraud n’a pas la moindre envie de rompre votre mariage et je suis

persuadé qu’il vous adore; mais si quelqu’un venait lui dire que son

mariage peut être annulé, que sa femme sera traduite en criminelle au

banc de l’opinion publique...

--Il me défendrait! monsieur.

--Non, madame.

--Quelle raison aurait-il de m’abandonner, monsieur?

--Mais celle d’épouser la fille unique d’un pair de France, dont la

pairie lui serait transmise par ordonnance du Roi...

La comtesse pâlit.

La Comédie humaine - Volume 10. Scènes de la vie parisienne - Tome 02 · 第 3 / 44 段