crierai là:--«Je suis le colonel Chabert qui a enfoncé le grand carré
des Russes à Eylau!» Le bronze, lui! me reconnaîtra.
--Et l’on vous mettra sans doute à Charenton.
A ce nom redouté, l’exaltation du militaire tomba.
--N’y aurait-il donc pas pour moi quelques chances favorables au
ministère de la guerre?
--Les bureaux! dit Derville. Allez-y, mais avec un jugement bien en
règle qui déclare nul votre acte de décès. Les bureaux voudraient
pouvoir anéantir les gens de l’Empire.
Le colonel resta pendant un moment interdit, immobile, regardant sans
voir, abîmé dans un désespoir sans bornes. La justice militaire est
franche, rapide, elle décide à la turque, et juge presque toujours
bien; cette justice était la seule que connût Chabert. En apercevant
le dédale de difficultés où il fallait s’engager, en voyant combien
il fallait d’argent pour y voyager, le pauvre soldat reçut un coup
mortel dans cette puissance particulière à l’homme et que l’on nomme la
_volonté_. Il lui parut impossible de vivre en plaidant, il fut pour
lui mille fois plus simple de rester pauvre, mendiant, de s’engager
comme cavalier si quelque régiment voulait de lui. Ses souffrances
physiques et morales lui avaient déjà vicié le corps dans quelques-uns
des organes les plus importants. Il touchait à l’une de ces maladies
pour lesquelles la médecine n’a pas de nom, dont le siége est en
quelque sorte mobile comme l’appareil nerveux qui paraît le plus
attaqué parmi tous ceux de notre machine, affection qu’il faudrait
nommer le _spleen_ du malheur. Quelque grave que fût déjà ce mal
invisible, mais réel, il était encore guérissable par une heureuse
conclusion. Pour ébranler tout à fait cette vigoureuse organisation,
il suffirait d’un obstacle nouveau, de quelque fait imprévu qui en
romprait les ressorts affaiblis et produirait ces hésitations, ces
actes incompris, incomplets, que les physiologistes observent chez les
êtres ruinés par les chagrins.
En reconnaissant alors les symptômes d’un profond abattement chez son
client, Derville lui dit:--Prenez courage, la solution de cette affaire
ne peut que vous être favorable. Seulement, examinez si vous pouvez me
donner toute votre confiance, et accepter aveuglément le résultat que
je croirai le meilleur pour vous.
--Faites comme vous voudrez, dit Chabert.
--Oui, mais vous vous abandonnez à moi comme un homme qui marche à la
mort?
--Ne vais-je pas rester sans état, sans nom? Est-ce tolérable?
--Je ne l’entends pas ainsi, dit l’avoué. Nous poursuivrons à l’amiable
un jugement pour annuler votre acte de décès et votre mariage, afin
que vous repreniez vos droits. Vous serez même, par l’influence du
comte Ferraud, porté sur les cadres de l’armée comme général, et vous
obtiendrez sans doute une pension.
--Allez donc! répondit Chabert, je me fie entièrement à vous.
--Je vous enverrai donc une procuration à signer, dit Derville. Adieu,
bon courage! S’il vous faut de l’argent, comptez sur moi.
Chabert serra chaleureusement la main de Derville, et resta le dos
appuyé contre la muraille, sans avoir la force de le suivre autrement
que des yeux. Comme tous les gens qui comprennent peu les affaires
judiciaires, il s’effrayait de cette lutte imprévue.
Pendant cette conférence, à plusieurs reprises, il s’était avancé,
hors d’un pilastre de la porte cochère, la figure d’un homme posté
dans la rue pour guetter la sortie de Derville, et qui l’accosta quand
il sortit. C’était un vieux homme vêtu d’une veste bleue, d’une cotte
blanche plissée semblable à celle des brasseurs, et qui portait sur la
tête une casquette de loutre. Sa figure était brune, creusée, ridée,
mais rougie sur les pommettes par l’excès du travail et hâlée par le
grand air.
--Excusez, monsieur, dit-il à Derville en l’arrêtant par le bras, si
je prends la liberté de vous parler, mais je me suis douté, en vous
voyant, que vous étiez l’ami de notre général.
--Eh! bien? dit Derville, en quoi vous intéressez-vous à lui? Mais qui
êtes-vous? reprit le défiant avoué.
--Je suis Louis Vergniaud, répondit-il d’abord. Et j’aurais deux mots à
vous dire.
--Et c’est vous qui avez logé le comte Chabert comme il l’est?
--Pardon, excuse, monsieur, il a la plus belle chambre. Je lui aurais
donné la mienne, si je n’en avais eu qu’une. J’aurais couché dans
l’écurie. Un homme qui a souffert comme lui, qui apprend à lire à
mes _mioches_, un général, un égyptien, le premier lieutenant sous
lequel j’ai servi... faudrait voir? Du tout, il est le mieux logé.
J’ai partagé avec lui ce que j’avais. Malheureusement ce n’était pas
grand’chose, du pain, du lait, des œufs; enfin à la guerre comme à la
guerre! C’est de bon cœur. Mais il nous a vexés.
--Lui?
--Oui, monsieur, vexés, là ce qui s’appelle en plein. J’ai pris un
établissement au-dessus de mes forces, il le voyait bien. Ça vous
le contrariait et il pansait le cheval! Je lui dis:--Mais, mon
général?--Bah! qui dit, je ne veux pas être comme un fainéant, et
il y a long-temps que je sais brosser le lapin. J’avais donc fait
des billets pour le prix de ma vacherie à un nommé Grados... Le
connaissez-vous, monsieur?
--Mais, mon cher, je n’ai pas le temps de vous écouter. Seulement
dites-moi comment le colonel vous a vexés!
--Il nous a vexés, monsieur, aussi vrai que je m’appelle Louis
Vergniaud et que ma femme en a pleuré. Il a su par les voisins que nous
n’avions pas le premier sou de notre billet. Le vieux grognard, sans
rien dire, a amassé tout ce que vous lui donniez, a guetté le billet et
l’a payé. C’te malice! Que ma femme et moi nous savions qu’il n’avait
pas de tabac, ce pauvre vieux, et qu’il s’en passait! Oh! maintenant,
tous les matins il a ses cigares! je me vendrais plutôt... Non! nous
sommes vexés. Donc, je voudrais vous proposer de nous prêter, vu
qu’il nous a dit que vous étiez un brave homme, une centaine d’écus
sur notre établissement, afin que nous lui fassions faire des habits,
que nous lui meublions sa chambre. Il a cru nous acquitter, pas vrai?
Eh bien, au contraire, voyez-vous, l’ancien nous a endettés... et
vexés! Il ne devait pas nous faire cette avanie-là. Il nous a vexés!
et des amis, encore? Foi d’honnête homme, aussi vrai que je m’appelle
Louis Vergniaud, je m’engagerais plutôt que de ne pas vous rendre cet
argent-là...
Derville regarda le nourrisseur, et fit quelques pas en arrière pour
revoir la maison, la cour, les fumiers, l’étable, les lapins, les
enfants.
--Par ma foi, je crois qu’un des caractères de la vertu est de ne pas
être propriétaire, se dit-il. Va, tu auras tes cent écus! et plus même.
Mais ce ne sera pas moi qui te les donnerai, le colonel sera bien assez
riche pour t’aider, et je ne veux pas lui en ôter le plaisir.
--Ce sera-t-il bientôt?
--Mais oui.
--Ah! mon Dieu, que mon épouse va-t-être contente!
Et la figure tannée du nourrisseur sembla s’épanouir.
--Maintenant, se dit Derville en remontant dans son cabriolet, allons
chez notre adversaire. Ne laissons pas voir notre jeu, tâchons de
connaître le sien, et gagnons la partie d’un seul coup. Il faudrait
l’effrayer? Elle est femme. De quoi s’effraient le plus les femmes?
Mais les femmes ne s’effraient que de...
Il se mit à étudier la position de la comtesse, et tomba dans une
de ces méditations auxquelles se livrent les grands politiques en
concevant leurs plans, en tâchant de deviner le secret des cabinets
ennemis. Les avoués ne sont-ils pas en quelque sorte des hommes d’État
chargés des affaires privées? Un coup d’œil jeté sur la situation de
monsieur le comte Ferraud et de sa femme est ici nécessaire pour faire
comprendre le génie de l’avoué.
Monsieur le comte Ferraud était le fils d’un ancien Conseiller au
Parlement de Paris, qui avait émigré pendant le temps de la Terreur, et
qui s’il sauva sa tête, perdit sa fortune. Il rentra sous le Consulat
et resta constamment fidèle aux intérêts de Louis XVIII, dans les
entours duquel était son père avant la révolution. Il appartenait donc
à cette partie du faubourg Saint-Germain qui résista noblement aux
séductions de Napoléon. La réputation de capacité que se fit le jeune
comte, alors simplement appelé monsieur Ferraud, le rendit l’objet des
coquetteries de l’Empereur, qui souvent était aussi heureux de ses
conquêtes sur l’aristocratie que du gain d’une bataille. On promit au
comte la restitution de son titre, celle de ses biens non vendus, on
lui montra dans le lointain un ministère, une sénatorerie. L’empereur
échoua. Monsieur Ferraud était, lors de la mort du comte Chabert, un
jeune homme de vingt-six ans, sans fortune, doué de formes agréables,
qui avait des succès et que le faubourg Saint-Germain avait adopté
comme une de ses gloires; mais madame la comtesse Chabert avait su
tirer un si bon parti de la succession de son mari, qu’après dix-huit
mois de veuvage elle possédait environ quarante mille livres de rente.
Son mariage avec le jeune comte ne fut pas accepté comme une nouvelle,
par les coteries du faubourg Saint-Germain. Heureux de ce mariage qui
répondait à ses idées de fusion, Napoléon rendit à madame Chabert la
portion dont héritait le fisc dans la succession du colonel; mais
l’espérance de Napoléon fut encore trompée. Madame Ferraud n’aimait
pas seulement son amant dans le jeune homme, elle avait été séduite
aussi par l’idée d’entrer dans cette société dédaigneuse qui, malgré
son abaissement, dominait la cour impériale. Toutes ses vanités
étaient flattées autant que ses passions dans ce mariage. Elle allait
devenir une _femme comme il faut_. Quand le faubourg Saint-Germain sut
que le mariage du jeune comte n’était pas une défection, les salons
s’ouvrirent à sa femme. La restauration vint. La fortune politique du
comte Ferraud ne fut pas rapide. Il comprenait les exigences de la
position dans laquelle se trouvait Louis XVIII, il était du nombre
des initiés qui attendaient _que l’abîme des révolutions fût fermé_,
car cette phrase royale, dont se moquèrent tant les libéraux, cachait
un sens politique. Néanmoins, l’ordonnance citée dans la longue phase
cléricale qui commence cette histoire lui avait rendu deux forêts
et une terre dont la valeur avait considérablement augmenté pendant
le séquestre. En ce moment, quoique le comte Ferraud fût Conseiller
d’État, Directeur-général, il ne considérait sa position que comme le
début de sa fortune politique. Préoccupé par les soins d’une ambition
dévorante, il s’était attaché comme secrétaire un ancien avoué ruiné
nommé Delbecq, homme plus qu’habile, qui connaissait admirablement
les ressources de la chicane, et auquel il laissait la conduite de
ses affaires privées. Le rusé praticien avait assez bien compris sa
position chez le comte, pour y être probe par spéculation. Il espérait
parvenir à quelque place par le crédit de son patron, dont la fortune
était l’objet de tous ses soins. Sa conduite démentait tellement sa vie
antérieure qu’il passait pour un homme calomnié. Avec le tact et la
finesse dont sont plus ou moins douées toutes les femmes, la comtesse,
qui avait deviné son intendant, le surveillait adroitement, et savait
si bien le manier, qu’elle en avait déjà tiré un très-bon parti pour
l’augmentation de sa fortune particulière. Elle avait su persuader à
Delbecq qu’elle gouvernait monsieur Ferraud, et lui avait promis de le
faire nommer président d’un tribunal de première instance dans l’une
des plus importantes villes de France, s’il se dévouait entièrement à
ses intérêts. La promesse d’une place inamovible qui lui permettrait
de se marier avantageusement et de conquérir plus tard une haute
position dans la carrière politique en devenant député, fit de Delbecq
l’âme damnée de la comtesse. Il ne lui avait laissé manquer aucune
des chances favorables que les mouvements de Bourse et la hausse des
propriétés présentèrent dans Paris aux gens habiles pendant les trois
premières années de la Restauration. Il avait triplé les capitaux de
sa protectrice, avec d’autant plus de facilité que tous les moyens
avaient paru bons à la comtesse afin de rendre promptement sa fortune
énorme. Elle employait les émoluments des places occupées par le comte,
aux dépenses de la maison, afin de pouvoir capitaliser ses revenus,
et Delbecq se prêtait aux calculs de cette avarice sans chercher à
s’en expliquer les motifs. Ces sortes de gens ne s’inquiètent que des
secrets dont la découverte est nécessaire à leurs intérêts. D’ailleurs
il en trouvait si naturellement la raison dans cette soif d’or dont
sont atteintes la plupart des Parisiennes, et il fallait une si grande
fortune pour appuyer les prétentions du comte Ferraud, que l’intendant
croyait parfois entrevoir dans l’avidité de la comtesse un effet de son
dévouement pour l’homme de qui elle était toujours éprise. La comtesse
avait enseveli les secrets de sa conduite au fond de son cœur. Là
étaient des secrets de vie et de mort pour elle, là était précisément
le nœud de cette histoire.
Au commencement de l’année 1818, la Restauration fut assise sur des
bases en apparence inébranlables, ses doctrines gouvernementales,
comprises par les esprits élevés, leur parurent devoir amener pour la
France une ère de prospérité nouvelle, alors la société parisienne
changea de face. Madame la comtesse Ferraud se trouva par hasard avoir
fait tout ensemble un mariage d’amour, de fortune et d’ambition. Encore
jeune et belle, madame Ferraud joua le rôle d’une femme à la mode, et
vécut dans l’atmosphère de la cour. Riche par elle-même, riche par
son mari, qui, prôné comme un des hommes les plus capables du parti
royaliste et l’ami du roi, semblait promis à quelque ministère, elle
appartenait à l’aristocratie, elle en partageait la splendeur. Au
milieu de ce triomphe, elle fut atteinte d’un cancer moral. Il est
de ces sentiments que les femmes devinent malgré le soin avec lequel
les hommes mettent à les enfouir. Au premier retour du roi, le comte
Ferraud avait conçu quelques regrets de son mariage. La veuve du
colonel Chabert ne l’avait allié à personne, il était seul et sans
appui pour se diriger dans une carrière pleine d’écueils et pleine
d’ennemis. Puis, peut-être, quand il avait pu juger froidement sa
femme, avait-il reconnu chez elle quelques vices d’éducation qui la
rendaient impropre à le seconder dans ses projets. Un mot dit par lui
à propos du mariage de Talleyrand éclaira la comtesse, à laquelle il
fut prouvé que si son mariage était à faire, jamais elle n’eût été
madame Ferraud. Ce regret, quelle femme le pardonnerait? Ne contient-il
pas toutes les injures, tous les crimes, toutes les répudiations en
germe? Mais quelle plaie ne devait pas faire ce mot dans le cœur de la
comtesse, si l’on vient à supposer qu’elle craignait de voir revenir
son premier mari! Elle l’avait su vivant, elle l’avait repoussé. Puis,
pendant le temps où elle n’en avait plus entendu parler, elle s’était
plu à le croire mort à Waterloo avec les aigles impériales en compagnie
de Boutin. Néanmoins elle conçut d’attacher le comte à elle par le
plus fort des liens, par la chaîne d’or, et voulut être si riche que
sa fortune rendît son second mariage indissoluble, si par hasard le
comte Chabert reparaissait encore. Et il avait reparu, sans qu’elle
s’expliquât pourquoi la lutte qu’elle redoutait n’avait pas déjà
commencé. Les souffrances, la maladie l’avaient peut-être délivrée de
cet homme. Peut-être était-il à moitié fou, Charenton pouvait encore
lui en faire raison. Elle n’avait pas voulu mettre Delbecq ni la police
dans sa confidence, de peur de se donner un maître, ou de précipiter
la catastrophe. Il existe à Paris beaucoup de femmes qui, semblables à
la comtesse Ferraud, vivent avec un monstre moral inconnu, ou côtoient
un abîme; elles se font un calus à l’endroit de leur mal, et peuvent
encore rire et s’amuser.
--Il y a quelque chose de bien singulier dans la situation de monsieur
le comte Ferraud, se dit Derville en sortant de sa longue rêverie,
au moment où son cabriolet s’arrêtait rue de Varennes, à la porte de
l’hôtel Ferraud. Comment, lui si riche, aimé du roi, n’est-il pas
encore pair de France? Il est vrai qu’il entre peut-être dans la
politique du roi, comme me le disait madame de Grandlieu, de donner une
haute importance à la pairie en ne la prodiguant pas. D’ailleurs, le
fils d’un Conseiller au Parlement n’est ni un Crillon, ni un Rohan. Le
comte Ferraud ne peut entrer que subrepticement dans la chambre haute.
Mais, si son mariage était cassé, ne pourrait-il faire passer sur sa
tête, à la grande satisfaction du roi, la pairie d’un de ces vieux
sénateurs qui n’ont que des filles. Voilà certes une bonne bourde à
mettre en avant pour effrayer notre comtesse, se dit-il en montant le
perron.
Derville avait, sans le savoir, mis le doigt sur la plaie secrète,
enfoncé la main dans le cancer qui dévorait madame Ferraud. Il fut
reçu par elle dans une jolie salle à manger d’hiver, où elle déjeunait
en jouant avec un singe attaché par une chaîne à une espèce de petit
poteau garni de bâtons en fer. La comtesse était enveloppée dans un
élégant peignoir, les boucles de ses cheveux, négligemment rattachés,
s’échappaient d’un bonnet qui lui donnait un air mutin. Elle était
fraîche et rieuse. L’argent, le vermeil, la nacre étincelaient sur
la table, et il y avait autour d’elle des fleurs curieuses plantées
dans de magnifiques vases en porcelaine. En voyant la femme du comte
Chabert, riche de ses dépouilles, au sein du luxe, au faîte de la
société, tandis que le malheureux vivait chez un pauvre nourrisseur
au milieu des bestiaux, l’avoué se dit: «La morale de ceci est qu’une
jolie femme ne voudra jamais reconnaître son mari, ni même son amant
dans un homme en vieux carrick, en perruque de chiendent et en bottes
percées.» Un sourire malicieux et mordant exprima les idées moitié
philosophiques, moitié railleuses qui devaient venir à un homme si bien
placé pour connaître le fond des choses, malgré les mensonges sous
lesquels la plupart des familles parisiennes cachent leur existence.
--Bonjour, monsieur Derville, dit-elle en continuant à faire prendre du
café au singe.
--Madame, dit-il brusquement, car il se choqua du ton léger avec lequel
la comtesse lui avait dit--Bonjour, monsieur Derville, je viens causer
avec vous d’une affaire assez grave.
--J’en suis _désespérée_, monsieur le comte est absent...
--J’en suis enchanté, moi, madame. Il serait _désespérant_ qu’il
assistât à notre conférence. Je sais d’ailleurs, par Delbecq, que vous
aimez à faire vos affaires vous-même sans en ennuyer monsieur le comte.
--Alors, je vais faire appeler Delbecq, dit-elle.
--Il vous serait inutile, malgré son habileté, reprit Derville.
Écoutez, madame, un mot suffira pour vous rendre sérieuse. Le comte
Chabert existe.
--Est-ce en disant de semblables bouffonneries que vous voulez me
rendre sérieuse? dit-elle en partant d’un éclat de rire.
Mais la comtesse fut tout à coup domptée par l’étrange lucidité du
regard fixe par lequel Derville l’interrogeait en paraissant lire au
fond de son âme.
--Madame, répondit-il avec une gravité froide et perçante, vous ignorez
l’étendue des dangers qui vous menacent. Je ne vous parlerai pas de
l’incontestable authenticité des pièces, ni de la certitude des preuves
qui attestent l’existence du comte Chabert. Je ne suis pas homme à
me charger d’une mauvaise cause, vous le savez. Si vous vous opposez
à notre inscription en faux contre l’acte de décès, vous perdrez ce
premier procès, et cette question résolue en notre faveur nous fait
gagner toutes les autres.
--De quoi prétendez-vous donc me parler?
--Ni du colonel, ni de vous. Je ne vous parlerai pas non plus des
mémoires que pourraient faire des avocats spirituels, armés des faits
curieux de cette cause, et du parti qu’ils tireraient des lettres que
vous avez reçues de votre premier mari avant la célébration de votre
mariage avec votre second.
--Cela est faux! dit-elle avec toute la violence d’une
petite-maîtresse. Je n’ai jamais reçu de lettre du comte Chabert; et
si quelqu’un se dit être le colonel, ce ne peut être qu’un intrigant,
quelque forçat libéré, comme Cogniard peut-être. Le frisson prend rien
que d’y penser. Le colonel peut-il ressusciter, monsieur? Bonaparte m’a
fait complimenter sur sa mort par un aide-de-camp, et je touche encore
aujourd’hui trois mille francs de pension accordée à sa veuve par les
Chambres. J’ai eu mille fois raison de repousser tous les Chabert qui
sont venus, comme je repousserai tous ceux qui viendront.
--Heureusement nous sommes seuls, madame. Nous pouvons mentir à notre
aise, dit-il froidement en s’amusant à aiguillonner la colère qui
agitait la comtesse afin de lui arracher quelques indiscrétions, par
une manœuvre familière aux avoués, habitués à rester calmes quand leurs
adversaires ou leurs clients s’emportent.
--Hé bien donc, à nous deux, se dit-il à lui-même en imaginant à
l’instant un piége pour lui démontrer sa faiblesse.--La preuve de la
remise de la première lettre existe, madame, reprit-il à haute voix,
elle contenait des valeurs....
--Oh! pour des valeurs, elle n’en contenait pas.
--Vous avez donc reçu cette première lettre, reprit Derville en
souriant. Vous êtes déjà prise dans le premier piége que vous tend un
avoué, et vous croyez pouvoir lutter avec la justice...
La comtesse rougit, pâlit, se cacha la figure dans les mains. Puis,
elle secoua sa honte, et reprit avec le sang-froid naturel à ces sortes
de femmes:--Puisque vous êtes l’avoué du prétendu Chabert, faites-moi
le plaisir de...
--Madame, dit Derville en l’interrompant, je suis encore en ce moment
votre avoué comme celui du colonel. Croyez-vous que je veuille perdre
une clientèle aussi précieuse que l’est la vôtre? Mais vous ne
m’écoutez pas...
--Parlez, monsieur, dit-elle gracieusement.
--Votre fortune vous venait de monsieur le comte Chabert, et vous
l’avez repoussé. Votre fortune est colossale, et vous le laissez
mendier. Madame, les avocats sont bien éloquents lorsque les causes
sont éloquentes par elles-mêmes, il se rencontre ici des circonstances
capables de soulever contre vous l’opinion publique.
--Mais, monsieur, dit la comtesse impatientée de la manière dont
Derville la tournait et retournait sur le gril, en admettant que
votre monsieur Chabert existe, les tribunaux maintiendront mon second
mariage à cause des enfants, et j’en serai quitte pour rendre deux cent
vingt-cinq mille francs à monsieur Chabert.
--Madame, nous ne savons pas de quel côté les tribunaux verront la
question sentimentale. Si, d’une part, nous avons une mère et ses
enfants, nous avons de l’autre un homme accablé de malheurs, vieilli
par vous, par vos refus. Où trouvera-t-il une femme? Puis, les juges
peuvent-ils heurter la loi? Votre mariage avec le colonel a pour lui
le droit, la priorité. Mais si vous êtes représentée sous d’odieuses
couleurs, vous pourriez avoir un adversaire auquel vous ne vous
attendez pas. Là, madame, est ce danger dont je voudrais vous préserver.
--Un nouvel adversaire! dit-elle, qui?
--Monsieur le comte Ferraud, madame.
--Monsieur Ferraud a pour moi un trop vif attachement, et, pour la mère
de ses enfants, un trop grand respect...
--Ne parlez pas de ces niaiseries-là, dit Derville en l’interrompant,
à des avoués habitués à lire au fond des cœurs. En ce moment monsieur
Ferraud n’a pas la moindre envie de rompre votre mariage et je suis
persuadé qu’il vous adore; mais si quelqu’un venait lui dire que son
mariage peut être annulé, que sa femme sera traduite en criminelle au
banc de l’opinion publique...
--Il me défendrait! monsieur.
--Non, madame.
--Quelle raison aurait-il de m’abandonner, monsieur?
--Mais celle d’épouser la fille unique d’un pair de France, dont la
pairie lui serait transmise par ordonnance du Roi...
La comtesse pâlit.