--Monsieur, dit-il avec une sorte de gaieté; car il respirait, ce

pauvre colonel, il sortait une seconde fois de la tombe, il venait de

fondre une couche de neige moins soluble que celle qui jadis lui avait

glacé la tête, et il aspirait l’air comme s’il quittait un cachot.

Monsieur, dit-il, si j’avais été joli garçon, aucun de mes malheurs

ne me serait arrivé. Les femmes croient les gens quand ils farcissent

leurs phrases du mot amour. Alors elles trottent, elles vont, elles

se mettent en quatre, elles intriguent, elles affirment les faits,

elles font le diable pour celui qui leur plaît. Comment aurais-je pu

intéresser une femme? j’avais une face de _requiem_, j’étais vêtu comme

un sans-culotte, je ressemblais plutôt à un Esquimau qu’à un Français,

moi qui jadis passais pour le plus joli des muscadins, en 1799! moi,

Chabert, comte de l’Empire! Enfin, le jour même où l’on me jeta sur

le pavé comme un chien, je rencontrai le maréchal-des-logis de qui je

vous ai déjà parlé. Le camarade se nommait Boutin. Le pauvre diable et

moi faisions la plus belle paire de rosses que j’aie jamais vue; je

l’aperçus à la promenade, si je le reconnus, il lui fut impossible de

deviner qui j’étais. Nous allâmes ensemble dans un cabaret. Là, quand

je me nommai, la bouche de Boutin se fendit en éclats de rire comme un

mortier qui crève. Cette gaieté, monsieur, me causa l’un de mes plus

vifs chagrins! Elle me révélait sans fard tous les changements qui

étaient survenus en moi! J’étais donc méconnaissable, même pour l’œil

du plus humble et du plus reconnaissant de mes amis! jadis j’avais

sauvé la vie à Boutin, mais c’était une revanche que je lui devais. Je

ne vous dirai pas comment il me rendit ce service. La scène eut lieu

en Italie, à Ravenne. La maison où Boutin m’empêcha d’être poignardé

n’était pas une maison fort décente. A cette époque je n’étais pas

colonel, j’étais simple cavalier, comme Boutin. Heureusement cette

histoire comportait les détails qui ne pouvaient être connus que de

nous seuls; et, quand je les lui rappelai, son incrédulité diminua.

Puis je lui contai les accidents de ma bizarre existence. Quoique

mes yeux, ma voix fussent, me dit-il, singulièrement altérés, que je

n’eusse plus ni cheveux, ni dents, ni sourcils, que je fusse blanc

comme un Albinos, il finit par retrouver son colonel dans le mendiant,

après mille interrogations auxquelles je répondis victorieusement. Il

me raconta ses aventures, elles n’étaient pas moins extraordinaires

que les miennes: il revenait des confins de la Chine, où il avait

voulu pénétrer après s’être échappé de la Sibérie. Il m’apprit les

désastres de la campagne de Russie et la première abdication de

Napoléon. Cette nouvelle est une des choses qui m’ont fait le plus de

mal! Nous étions deux débris curieux après avoir ainsi roulé sur le

globe comme roulent dans l’Océan les cailloux emportés d’un rivage

à l’autre par les tempêtes. A nous deux nous avions vu l’Égypte, la

Syrie, l’Espagne, la Russie, la Hollande, l’Allemagne, l’Italie, la

Dalmatie, l’Angleterre, la Chine, la Tartarie, la Sibérie; il ne nous

manquait que d’être allés dans les Indes et en Amérique! Enfin, plus

ingambe que je ne l’étais, Boutin se chargea d’aller à Paris le plus

lestement possible afin d’instruire ma femme de l’état dans lequel je

me trouvais. J’écrivis à madame Chabert une lettre bien détaillée.

C’était la quatrième, monsieur! si j’avais eu des parents, tout cela

ne serait peut-être pas arrivé; mais, il faut vous l’avouer, je suis

un enfant d’hôpital, un soldat qui pour patrimoine avait son courage,

pour famille tout le monde, pour patrie la France, pour tout protecteur

le bon Dieu. Je me trompe! j’avais un père, l’Empereur! Ah! s’il était

debout, le cher homme! et qu’il vît _son Chabert_, comme il me nommait,

dans l’état où je suis, mais il se mettrait en colère. Que voulez-vous!

notre soleil s’est couché, nous avons tous froid maintenant. Après

tout, les événements politiques pouvaient justifier le silence de ma

femme! Boutin partit. Il était bien heureux, lui! Il avait deux ours

blancs supérieurement dressés qui le faisaient vivre. Je ne pouvais

l’accompagner; mes douleurs ne me permettaient pas de faire de longues

étapes. Je pleurai, monsieur, quand nous nous séparâmes, après avoir

marché aussi long-temps que mon état put me le permettre en compagnie

de ses ours et de lui. A Carlsruhe j’eus un accès de névralgie à la

tête, et restai six semaines sur la paille dans une auberge! Je ne

finirais pas, monsieur, s’il fallait vous raconter tous les malheurs

de ma vie de mendiant. Les souffrances morales, auprès desquelles

pâlissent les douleurs physiques, excitent cependant moins de pitié,

parce qu’on ne les voit point. Je me souviens d’avoir pleuré devant un

hôtel de Strasbourg où j’avais donné jadis une fête, et où je n’obtins

rien, pas même un morceau de pain. Ayant déterminé de concert avec

Boutin l’itinéraire que je devais suivre, j’allais à chaque bureau

de poste demander s’il y avait une lettre et de l’argent pour moi.

Je vins jusqu’à Paris sans avoir rien trouvé. Combien de désespoirs

ne m’a-t-il pas fallu dévorer!--Boutin sera mort, me disais-je. En

effet, le pauvre diable avait succombé à Waterloo. J’appris sa mort

plus tard et par hasard. Sa mission auprès de ma femme fut sans doute

infructueuse. Enfin j’entrai dans Paris en même temps que les Cosaques.

Pour moi c’était douleur sur douleur. En voyant les Russes en France,

je ne pensais plus que je n’avais ni souliers aux pieds ni argent dans

ma poche. Oui, monsieur, mes vêtements étaient en lambeaux. La veille

de mon arrivée je fus forcé de bivouaquer dans les bois de Claye. La

fraîcheur de la nuit me causa sans doute un accès de ne je sais quelle

maladie, qui me prit quand je traversai le faubourg Saint-Martin. Je

tombai presque évanoui à la porte d’un marchand de fer. Quand je me

réveillai j’étais dans un lit à l’Hôtel-Dieu. Là je restai pendant

un mois assez heureux. Je fus bientôt renvoyé, j’étais sans argent,

mais bien portant et sur le bon pavé de Paris. Avec quelle joie et

quelle promptitude j’allai rue du Mont-Blanc, où ma femme devait être

logée dans un hôtel à moi! Bah! la rue du Mont-Blanc était devenue la

rue de la Chaussée-d’Antin. Je n’y vis plus mon hôtel, il avait été

vendu, démoli. Des spéculateurs avaient bâti plusieurs maisons dans

mes jardins. Ignorant que ma femme fût mariée à monsieur Ferraud,

je ne pouvais obtenir aucun renseignement. Enfin je me rendis chez

un vieil avocat qui jadis était chargé de mes affaires. Le bonhomme

était mort après avoir cédé sa clientèle à un jeune homme. Celui-ci

m’apprit, à mon grand étonnement, l’ouverture de ma succession, sa

liquidation, le mariage de ma femme et la naissance de ses deux

enfants. Quand je lui dis être le colonel Chabert, il se mit à rire si

franchement que je le quittai sans lui faire la moindre observation.

Ma détention de Stuttgard me fit songer à Charenton, et je résolus

d’agir avec prudence. Alors, monsieur, sachant où demeurait ma femme,

je m’acheminai vers son hôtel, le cœur plein d’espoir. Eh! bien, dit

le colonel avec un mouvement de rage concentrée, je n’ai pas été reçu

lorsque je me fis annoncer sous un nom d’emprunt, et le jour où je pris

le mien je fus consigné à sa porte. Pour voir la comtesse rentrant du

bal ou du spectacle, au matin, je suis resté pendant des nuits entières

collé contre la borne de sa porte cochère. Mon regard plongeait dans

cette voiture qui passait devant mes yeux avec la rapidité de l’éclair,

et où j’entrevoyais à peine cette femme qui est mienne et qui n’est

plus à moi! Oh! dès ce jour j’ai vécu pour la vengeance, s’écria le

vieillard d’une voix sourde en se dressant tout à coup devant Derville.

Elle sait que j’existe; elle a reçu de moi, depuis mon retour, deux

lettres écrites par moi-même. Elle ne m’aime plus! Moi, j’ignore si je

l’aime ou si je la déteste! je la désire et la maudis tour à tour. Elle

me doit sa fortune, son bonheur; eh! bien, elle ne m’a pas seulement

fait parvenir le plus léger secours! Par moments je ne sais plus que

devenir!

A ces mots, le vieux soldat retomba sur sa chaise, et redevint

immobile. Derville resta silencieux, occupé à contempler son client.

--L’affaire est grave, dit-il enfin machinalement. Même en admettant

l’authenticité des pièces qui doivent se trouver à Heilsberg, il ne

m’est pas prouvé que nous puissions triompher tout d’abord. Le procès

ira successivement devant trois tribunaux. Il faut réfléchir à tête

reposée sur une semblable cause, elle est tout exceptionnelle.

--Oh! répondit froidement le colonel en relevant la tête par un

mouvement de fierté, si je succombe, je saurai mourir, mais en

compagnie.

Là, le vieillard avait disparu. Les yeux de l’homme énergique

brillaient rallumés aux feux du désir et de la vengeance.

--Il faudra peut-être transiger, dit l’avoué.

--Transiger, répéta le colonel Chabert. Suis-je mort ou suis-je vivant?

--Monsieur, reprit l’avoué, vous suivrez, je l’espère, mes conseils.

Votre cause sera ma cause. Vous vous apercevrez bientôt de l’intérêt

que je prends à votre situation, presque sans exemple dans les fastes

judiciaires. En attendant, je vais vous donner un mot pour mon notaire,

qui vous remettra, sur votre quittance, cinquante francs tous les dix

jours. Il ne serait pas convenable que vous vinssiez chercher ici des

secours. Si vous êtes le colonel Chabert, vous ne devez être à la merci

de personne. Je donnerai à ces avances la forme d’un prêt. Vous avez

des biens à recouvrer, vous êtes riche.

Cette dernière délicatesse arracha des larmes au vieillard. Derville se

leva brusquement, car il n’était peut-être pas de coutume qu’un avoué

parût s’émouvoir; il passa dans son cabinet, d’où il revint avec une

lettre non cachetée qu’il remit au comte Chabert. Lorsque le pauvre

homme la tint entre ses doigts, il sentit deux pièces d’or à travers le

papier.

--Voulez-vous me désigner les actes, me donner le nom de la ville, du

royaume? dit l’avoué.

Le colonel dicta les renseignements en vérifiant l’orthographe des

noms de lieux; puis, il prit son chapeau d’une main, regarda Derville,

lui tendit l’autre main, une main calleuse, et lui dit d’une voix

simple:--Ma foi, monsieur, après l’Empereur, vous êtes l’homme auquel

je devrai le plus! Vous êtes _un brave_.

L’avoué frappa dans la main du colonel, le reconduisit jusque sur

l’escalier et l’éclaira.

--Boucard, dit Derville à son premier clerc, je viens d’entendre une

histoire qui me coûtera peut-être vingt-cinq louis. Si je suis volé, je

ne regretterai pas mon argent, j’aurai vu le plus habile comédien de

notre époque.

Quand le colonel se trouva dans la rue et devant un réverbère, il

retira de la lettre les deux pièces de vingt francs que l’avoué lui

avait données, et les regarda pendant un moment à la lumière. Il

revoyait de l’or pour la première fois depuis neuf ans.

--Je vais donc pouvoir fumer des cigares, se dit-il.

Environ trois mois après cette consultation nuitamment faite par le

colonel Chabert chez Derville, le notaire chargé de payer la demi-solde

que l’avoué faisait à son singulier client, vint le voir pour conférer

sur une affaire grave, et commença par lui réclamer six cents francs

donnés au vieux militaire.

--Tu t’amuses donc à entretenir l’ancienne armée? lui dit en riant ce

notaire, nommé Crottat, jeune homme qui venait d’acheter l’étude où il

était Maître clerc, et dont le patron venait de prendre la fuite en

faisant une épouvantable faillite.

--Je te remercie, mon cher maître, répondit Derville, de me rappeler

cette affaire-là. Ma philanthropie n’ira pas au delà de vingt-cinq

louis, je crains déjà d’avoir été la dupe de mon patriotisme.

Au moment où Derville achevait sa phrase, il vit sur son bureau les

paquets que son Maître clerc y avait mis. Ses yeux furent frappés à

l’aspect des timbres oblongs, carrés, triangulaires, rouges, bleus,

apposés sur une lettre par les postes prussienne, autrichienne,

bavaroise et française.

--Ah! dit-il en riant, voici le dénoûment de la comédie, nous allons

voir si je suis attrapé. Il prit la lettre et l’ouvrit, mais il n’y put

rien lire, elle était écrite en allemand.--Boucard, allez vous-même

faire traduire cette lettre, et revenez promptement, dit Derville en

entr’ouvrant la porte de son cabinet et tendant la lettre à son Maître

clerc.

Le notaire de Berlin auquel s’était adressé l’avoué, lui annonçait que

les actes dont les expéditions étaient demandées lui parviendraient

quelques jours après cette lettre d’avis. Les pièces étaient,

disait-il, parfaitement en règle, et revêtues des légalisations

nécessaires pour faire foi en justice. En outre, il lui mandait que

presque tous les témoins des faits consacrés par les procès-verbaux

existaient à Prussich-Eylau; et que la femme à laquelle monsieur le

comte Chabert devait la vie, vivait encore dans un des faubourgs

d’Heilsberg.

--Ceci devient sérieux, s’écria Derville quand Boucard eut fini de lui

donner la substance de la lettre.--Mais, dis donc, mon petit, reprit-il

en s’adressant au notaire, je vais avoir besoin de renseignements

qui doivent être en ton étude. N’est-ce pas chez ce vieux fripon de

Roguin...

--Nous disons l’infortuné, le malheureux Roguin, reprit maître

Alexandre Crottat en riant et interrompant Derville.

--N’est-ce pas chez cet infortuné qui vient d’emporter huit cent mille

francs à ses clients et de réduire plusieurs familles au désespoir, que

s’est faite la liquidation de la succession Chabert? Il me semble que

j’ai vu cela dans nos pièces Ferraud.

--Oui, répondit Crottat, j’étais alors troisième clerc, je l’ai copiée

et bien étudiée, cette liquidation. Rose Chapotel, épouse et veuve

de Hyacinthe, dit Chabert, comte de l’empire, grand-officier de la

Légion d’Honneur; ils s’étaient mariés sans contrat, ils étaient donc

communs en biens. Autant que je puis m’en souvenir, l’actif s’élevait

à six cent mille francs. Avant son mariage, le comte Chabert avait

fait un testament en faveur des hospices de Paris, par lequel il leur

attribuait le quart de la fortune qu’il posséderait au moment de son

décès, le domaine héritait de l’autre quart. Il y a eu licitation,

vente et partage, parce que les avoués sont allés bon train. Lors de la

liquidation, le monstre qui gouvernait alors la France a rendu par un

décret la portion du fisc à la veuve du colonel.

--Ainsi la fortune personnelle du comte Chabert ne se monterait donc

qu’à trois cent mille francs.

--Par conséquent, mon vieux! répondit Crottat. Vous avez parfois

l’esprit juste, vous autres avoués, quoiqu’on vous accuse de vous

fausser en plaidant aussi bien le Pour que le Contre.

Le comte Chabert, dont l’adresse se lisait au bas de la première

quittance que lui avait remise le notaire, demeurait dans le faubourg

Saint-Marceau, rue du Petit-Banquier, chez un vieux maréchal-des-Logis

de la garde impériale, devenu nourrisseur, et nommé Vergniaud. Arrivé

là, Derville fut forcé d’aller à pied à la recherche de son client;

car son cocher refusa de s’engager dans une rue non pavée et dont les

ornières étaient un peu trop profondes pour les roues d’un cabriolet.

En regardant de tous les côtés, l’avoué finit par trouver, dans la

partie de cette rue qui avoisine le boulevard, entre deux murs bâtis

avec des ossements et de la terre, deux mauvais pilastres en moellons,

que le passage des voitures avait ébréchés, malgré deux morceaux de

bois placés en forme de bornes. Ces pilastres soutenaient une poutre

couverte d’un chaperon en tuiles, sur laquelle ces mots étaient écrits

en rouge: VERGNIAUD, NOURICEURE. A droite de ce nom, se voyaient des

œufs, et à gauche une vache, le tout peint en blanc. La porte était

ouverte et restait sans doute ainsi pendant toute la journée. Au fond

d’une cour assez spacieuse, s’élevait, en face de la porte, une maison,

si toutefois ce nom convient à l’une de ces masures bâties dans les

faubourgs de Paris, et qui ne sont comparables à rien, pas même aux

plus chétives habitations de la campagne, dont elles ont la misère

sans en avoir la poésie. En effet, au milieu des champs, les cabanes

ont encore une grâce que leur donnent la pureté de l’air, la verdure,

l’aspect des champs, une colline, un chemin tortueux, des vignes, une

haie vive, la mousse des chaumes, et les ustensiles champêtres; mais à

Paris la misère ne se grandit que par son horreur. Quoique récemment

construite, cette maison semblait près de tomber en ruine. Aucun des

matériaux n’y avait eu sa vraie destination, ils provenaient tous des

démolitions qui se font journellement dans Paris. Derville lut sur un

volet fait avec les planches d’une enseigne: _Magasin de nouveautés_.

Les fenêtres ne se ressemblaient point entre elles et se trouvaient

bizarrement placées. Le rez-de-chaussée, qui paraissait être la partie

habitable, était exhaussé d’un côté, tandis que de l’autre les chambres

étaient enterrées par une éminence. Entre la porte et la maison

s’étendait une mare pleine de fumier où coulaient les eaux pluviales

et ménagères. Le mur sur lequel s’appuyait ce chétif logis, et qui

paraissait être plus solide que les autres, était garni de cabanes

grillagées où de vrais lapins faisaient leurs nombreuses familles.

A droite de la porte cochère se trouvait la vacherie surmontée d’un

grenier à fourrages, et qui communiquait à la maison par une laiterie.

A gauche étaient une basse-cour, une écurie et un toit à cochons qui

avait été fini, comme celui de la maison, en mauvaises planches de bois

blanc clouées les unes sur les autres, et mal recouvertes avec du jonc.

Comme presque tous les endroits où se cuisinent les éléments du grand

repas que Paris dévore chaque jour, la cour dans laquelle Derville mit

le pied offrait les traces de la précipitation voulue par la nécessité

d’arriver à heure fixe. Ces grands vases de fer-blanc bossués dans

lesquels se transporte le lait, et les pots qui contiennent la crème,

étaient jetés pêle-mêle devant la laiterie, avec leurs bouchons de

linge. Les loques trouées qui servaient à les essuyer flottaient au

soleil étendues sur des ficelles attachées à des piquets. Ce cheval

pacifique, dont la race ne se trouve que chez les laitières, avait fait

quelques pas en avant de sa charrette et restait devant l’écurie, dont

la porte était fermée. Une chèvre broutait le pampre de la vigne grêle

et poudreuse qui garnissait le mur jaune et lézardé de la maison. Un

chat était accroupi sur les pots à crème et les léchait. Les poules,

effarouchées à l’approche de Derville, s’envolèrent en criant, et le

chien de garde aboya.

--L’homme qui a décidé le gain de la bataille d’Eylau serait là! se dit

Derville en saisissant d’un seul coup d’œil l’ensemble de ce spectacle

ignoble.

La maison était restée sous la protection de trois gamins. L’un,

grimpé sur le faîte d’une charrette chargée de fourrage vert, jetait

des pierres dans un tuyau de cheminée de la maison voisine, espérant

qu’elles y tomberaient dans la marmite. L’autre essayait d’amener un

cochon sur le plancher de la charrette qui touchait à terre, tandis

que le troisième pendu à l’autre bout attendait que le cochon y fût

placé pour l’enlever en faisant faire la bascule à la charrette.

Quand Derville leur demanda si c’était bien là que demeurait monsieur

Chabert, aucun ne répondit, et tous trois le regardèrent avec une

stupidité spirituelle, s’il est permis d’allier ces deux mots. Derville

réitéra ses questions sans succès. Impatienté par l’air narquois des

trois drôles, il leur dit de ces injures plaisantes que les jeunes

gens se croient le droit d’adresser aux enfants, et les gamins

rompirent le silence par un rire brutal. Derville se fâcha. Le colonel

qui l’entendit, sortit d’une petite chambre basse située près de la

laiterie et apparut sur le seuil de sa porte avec un flegme militaire

inexprimable. Il avait à la bouche une de ces pipes notablement

_culottées_ (expression technique des fumeurs), une de ces humbles

pipes de terre blanche nommées des _brûle-gueules_. Il leva la visière

d’une casquette horriblement crasseuse, aperçut Derville et traversa le

fumier, pour venir plus promptement à son bienfaiteur, en criant d’une

voix amicale aux gamins:--Silence dans les rangs! Les enfants gardèrent

aussitôt un silence respectueux qui annonçait l’empire exercé sur eux

par le vieux soldat.

--Pourquoi ne m’avez-vous pas écrit? dit-il à Derville. Allez le

long de la vacherie! Tenez, là, le chemin est pavé, s’écria-t-il en

remarquant l’indécision de l’avoué qui ne voulait pas se mouiller les

pieds dans le fumier.

En sautant de place en place, Derville arriva sur le seuil de la porte

par où le colonel était sorti. Chabert parut désagréablement affecté

d’être obligé de le recevoir dans la chambre qu’il occupait. En effet,

Derville n’y aperçut qu’une seule chaise. Le lit du colonel consistait

en quelques bottes de paille sur lesquelles son hôtesse avait étendu

deux ou trois lambeaux de ces vieilles tapisseries, ramassées je

ne sais où, qui servent aux laitières à garnir les bancs de leurs

charrettes. Le plancher était tout simplement en terre battue. Les

murs salpêtrés, verdâtres et fendus répandaient une si forte humidité,

que le mur contre lequel couchait le colonel était tapissé d’une natte

en jonc. Le fameux carrick pendait à un clou. Deux mauvaises paires

de bottes gisaient dans un coin. Nul vestige de linge. Sur la table

vermoulue, les Bulletins de la Grande-Armée réimprimés par Plancher

étaient ouverts, et paraissaient être la lecture du colonel, dont la

physionomie était calme et sereine au milieu de cette misère. Sa visite

chez Derville semblait avoir changé le caractère de ses traits, où

l’avoué trouva les traces d’une pensée heureuse, une lueur particulière

qu’y avait jetée l’espérance.

--La fumée de la pipe vous incommode-t-elle? dit-il en tendant à son

avoué la chaise à moitié dépaillée.

--Mais, colonel, vous êtes horriblement mal ici.

Cette phrase fut arrachée à Derville par la défiance naturelle aux

avoués, et par la déplorable expérience que leur donnent de bonne heure

les épouvantables drames inconnus auxquels ils assistent.

--Voilà, se dit-il, un homme qui aura certainement employé mon argent à

satisfaire les trois vertus théologales du troupier: le jeu, le vin et

les femmes!

--C’est vrai, monsieur, nous ne brillons pas ici par le luxe. C’est un

bivouac tempéré par l’amitié, mais... Ici le soldat lança un regard

profond à l’homme de loi. Mais, je n’ai fait de tort à personne, je

n’ai jamais repoussé personne, et je dors tranquille.

L’avoué songea qu’il y aurait peu de délicatesse à demander compte à

son client des sommes qu’il lui avait avancées, et il se contenta de

lui dire:--Pourquoi n’avez-vous donc pas voulu venir dans Paris où vous

auriez pu vivre aussi peu chèrement que vous vivez ici, mais où vous

auriez été mieux?

--Mais, répondit le colonel, les braves gens chez lesquels je suis

m’avaient recueilli, nourri _gratis_ depuis un an! comment les quitter

au moment où j’avais un peu d’argent? Puis le père de ces trois gamins

est un vieux _égyptien_.....

--Comment, un égyptien?

--Nous appelons ainsi les troupiers qui sont revenus de l’expédition

d’Égypte de laquelle j’ai fait partie. Non-seulement tous ceux qui en

sont revenus sont un peu frères, mais Vergniaud était alors dans mon

régiment, nous avions partagé de l’eau dans le désert. Enfin, je n’ai

pas encore fini d’apprendre à lire à ses marmots.

--Il aurait bien pu vous mieux loger, pour votre argent, lui.

--Bah! dit le colonel, ses enfants couchent comme moi sur la paille!

Sa femme et lui n’ont pas un lit meilleur, ils sont bien pauvres,

voyez-vous? ils ont pris un établissement au-dessus de leurs forces.

Mais si je recouvre ma fortune!... Enfin, suffit!

--Colonel, je dois recevoir demain ou après vos actes d’Heilsberg.

Votre libératrice vit encore!

--Sacré argent! Dire que je n’en ai pas! s’écria-t-il en jetant par

terre sa pipe.

Une pipe _culottée_ est une pipe précieuse pour un fumeur; mais ce fut

par un geste si naturel, par un mouvement si généreux, que tous les

fumeurs et même la Régie lui eussent pardonné ce crime de lèse-tabac.

Les anges auraient peut-être ramassé les morceaux.

--Colonel, votre affaire est excessivement compliquée, lui dit Derville

en sortant de la chambre pour s’aller promener au soleil le long de la

maison.

--Elle me paraît, dit le soldat, parfaitement simple. L’on m’a cru

mort, me voilà! rendez-moi ma femme et ma fortune; donnez-moi le grade

de général auquel j’ai droit, car j’ai passé colonel dans la garde

impériale, la veille de la bataille d’Eylau.

--Les choses ne vont pas ainsi dans le monde judiciaire, reprit

Derville. Écoutez-moi. Vous êtes le comte Chabert, je le veux bien,

mais il s’agit de le prouver judiciairement à des gens qui vont avoir

intérêt à nier votre existence. Ainsi, vos actes seront discutés. Cette

discussion entraînera dix ou douze questions préliminaires. Toutes

iront contradictoirement jusqu’à la cour suprême, et constitueront

autant de procès coûteux, qui traîneront en longueur, quelle que soit

l’activité que j’y mette. Vos adversaires demanderont une enquête

à laquelle nous ne pourrons pas nous refuser, et qui nécessitera

peut-être une commission rogatoire en Prusse. Mais supposons tout au

mieux: admettons qu’il soit reconnu promptement par la justice que vous

êtes le colonel Chabert. Savons-nous comment sera jugée la question

soulevée par la bigamie fort innocente de la comtesse Ferraud? Dans

votre cause, le point de droit est en dehors du code, et ne peut être

jugé par les juges que suivant les lois de la conscience, comme fait

le jury dans les questions délicates que présentent les bizarreries

sociales de quelques procès criminels. Or, vous n’avez pas eu d’enfants

de votre mariage, et monsieur le comte Ferraud en a deux du sien, les

juges peuvent déclarer nul le mariage où se rencontrent les liens les

plus faibles, au profit du mariage qui en comporte de plus forts, du

moment où il y a eu bonne foi chez les contractants. Serez-vous dans

une position morale bien belle, en voulant _mordicus_ avoir à votre

âge et dans les circonstances où vous vous trouvez, une femme qui ne

vous aime plus? Vous aurez contre vous votre femme et son mari, deux

personnes puissantes qui pourront influencer les tribunaux. Le procès

a donc des éléments de durée. Vous aurez le temps de vieillir dans les

chagrins les plus cuisants.

--Et ma fortune?

--Vous vous croyez donc une grande fortune?

--N’avais-je pas trente mille livres de rente?

--Mon cher colonel, vous aviez fait, en 1799, avant votre mariage, un

testament qui léguait le quart de vos biens aux hospices.

--C’est vrai.

--Eh! bien, vous censé mort, n’a-t-il pas fallu procéder à un

inventaire, à une liquidation afin de donner ce quart aux hospices?

Votre femme ne s’est pas fait scrupule de tromper les pauvres.

L’inventaire, où sans doute elle s’est bien gardée de mentionner

l’argent comptant, les pierreries, où elle aura produit peu

d’argenterie, et où le mobilier a été estimé à deux tiers au-dessous du

prix réel, soit pour la favoriser, soit pour payer moins de droits au

fisc, et aussi parce que les commissaires-priseurs sont responsables

de leurs estimations, l’inventaire ainsi fait a établi six cent mille

francs de valeurs. Pour sa part, votre veuve avait droit à la moitié.

Tout a été vendu, racheté par elle, elle a bénéficié sur tout, et les

hospices ont eu leurs soixante-quinze mille francs. Puis, comme le fisc

héritait de vous, attendu que vous n’aviez pas fait mention de votre

femme dans votre testament, l’Empereur a rendu par un décret à votre

veuve la portion qui revenait au domaine public. Maintenant, à quoi

avez-vous droit? à trois cent mille francs seulement, moins les frais.

--Et vous appelez cela la justice? dit le colonel ébahi.

--Mais, certainement...

--Elle est belle.

--Elle est ainsi, mon pauvre colonel. Vous voyez que ce que vous avez

cru facile ne l’est pas. Madame Ferraud peut même vouloir garder la

portion qui lui a été donnée par l’Empereur.

--Mais elle n’était pas veuve, le décret est nul...

--D’accord. Mais tout se plaide. Écoutez-moi. Dans ces circonstances,

je crois qu’une transaction serait, et pour vous et pour elle,

le meilleur dénoûment du procès. Vous y gagnerez une fortune plus

considérable que celle à laquelle vous auriez droit.

--Ce serait vendre ma femme?

--Avec vingt-quatre mille francs de rente, vous aurez, dans la position

où vous vous trouvez, des femmes qui vous conviendront mieux que

la vôtre, et qui vous rendront plus heureux. Je compte aller voir

aujourd’hui même madame la comtesse Ferraud afin de sonder le terrain;

mais je n’ai pas voulu faire cette démarche sans vous en prévenir.

--Allons ensemble chez elle...

--Fait comme vous êtes? dit l’avoué. Non, non, colonel, non. Vous

pourriez y perdre tout à fait votre procès...

--Mon procès est-il gagnable?

--Sur tous les chefs, répondit Derville. Mais, mon cher colonel

Chabert, vous ne faites pas attention à une chose. Je ne suis pas

riche, ma charge n’est pas entièrement payée. Si les tribunaux vous

accordent une _provision_, c’est-à-dire une somme à prendre par avance

sur votre fortune, ils ne l’accorderont qu’après avoir reconnu vos

qualités de comte Chabert, grand-officier de la Légion-d’Honneur.

--Tiens, je suis grand-officier de la Légion, je n’y pensais plus,

dit-il naïvement.

--Eh! bien, jusque-là, reprit Derville, ne faut-il pas plaider,

payer des avocats, lever et solder les jugements, faire marcher

des huissiers, et vivre? les frais des instances préparatoires se

monteront, à vue de nez, à plus de douze ou quinze mille francs. Je

ne les ai pas, moi qui suis écrasé par les intérêts énormes que je

paye à celui qui m’a prêté l’argent de ma charge. Et vous! où les

trouverez-vous?

De grosses larmes tombèrent des yeux flétris du pauvre soldat et

roulèrent sur ses joues ridées. A l’aspect de ces difficultés, il fut

découragé. Le monde social et judiciaire lui pesait sur la poitrine

comme un cauchemar.

La Comédie humaine - Volume 10. Scènes de la vie parisienne - Tome 02 · 第 2 / 44 段