En entendant cette explication, le vieillard resta silencieu

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ŒUVRES COMPLÈTES

DE

H. DE BALZAC

LA

COMÉDIE HUMAINE

DIXIÈME VOLUME

PREMIÈRE PARTIE

ÉTUDES DE MŒURS

TROISIÈME LIVRE

PARIS.--IMPRIMERIE E. MARTINET, RUE MIGNON, 2

SCÈNES

DE LA

VIE PARISIENNE

TOME II

LE COLONEL CHABERT--FACINO CANE--LA MESSE DE L’ATHÉE

SARRASINE--L’INTERDICTION

GRANDEUR ET DÉCADENCE DE CÉSAR BIROTTEAU

[Logo: AH]

PARIS

V{E} A{DRE} HOUSSIAUX, ÉDITEUR

HÉBERT ET Cie, SUCCESSEURS

7, RUE PERRONET, 7

1877

[Illustration: IMP. E. MARTINET.

LE COLONEL CHABERT.

... Sur la table vermoulue, les Bulletins de la Grande-Armée

étaient ouverts et paraissaient être la lecture du colonel.

(LE COLONEL CHABERT.)]

TROISIÈME LIVRE,

SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE.

LE COLONEL CHABERT.

A MADAME LA COMTESSE IDA DE BOCARMÉ, NÉE DU CHASTELER.

--Allons! encore notre vieux carrick!

Cette exclamation échappait à un clerc appartenant au genre de ceux

qu’on appelle dans les Études des _saute-ruisseaux_, et qui mordait

en ce moment de fort bon appétit dans un morceau de pain; il arracha

un peu de mie pour faire une boulette qu’il lança railleusement par

le vasistas d’une fenêtre sur laquelle il s’appuyait. Bien dirigée,

la boulette rebondit presque à la hauteur de la croisée, après avoir

frappé le chapeau d’un inconnu qui traversait la cour d’une maison

située rue Vivienne, où demeurait maître Derville, avoué.

--Allons, Simonnin, ne faites donc pas de sottises aux gens, ou je vous

mets à la porte. Quelque pauvre que soit un client, c’est toujours un

homme, que diable! dit le premier clerc en interrompant l’addition d’un

mémoire de frais.

Le saute-ruisseau est généralement, comme était Simonnin, un garçon de

treize à quatorze ans, qui dans toutes les Études se trouve sous la

domination spéciale du principal clerc dont les commissions et les

billets doux l’occupent tout en allant porter des exploits chez les

huissiers et des placets au Palais. Il tient au gamin de Paris par

ses mœurs, et à la Chicane par sa destinée. Cet enfant est presque

toujours sans pitié, sans frein, indisciplinable, faiseur de couplets,

goguenard, avide et paresseux. Néanmoins presque tous les petits clercs

ont une vieille mère logée à un cinquième étage avec laquelle ils

partagent les trente ou quarante francs qui leur sont alloués par mois.

--Si c’est un homme, pourquoi l’appelez-vous _vieux carrick_? dit

Simonnin de l’air de l’écolier qui prend son maître en faute.

Et il se remit à manger son pain et son fromage en accotant son épaule

sur le montant de la fenêtre, car il se reposait debout, ainsi que

les chevaux de coucou, l’une de ses jambes relevée et appuyée contre

l’autre, sur le bout du soulier.

--Quel tour pourrions-nous jouer à ce chinois-là? dit à voix basse

le troisième clerc nommé Godeschal en s’arrêtant au milieu d’un

raisonnement qu’il engendrait dans une requête grossoyée par le

quatrième clerc, et dont les copies étaient faites par deux néophytes

venus de province. Puis il continua son improvisation: ..... _Mais,

dans sa noble et bienveillante sagesse, Sa Majesté Louis Dix-Huit_

(mettez en toutes lettres, hé! monsieur le savant qui faites la

Grosse!), _au moment où Elle reprit les rênes de son royaume,

comprit_... (qu’est-ce qu’il comprit, ce gros farceur-là?) _la haute

mission à laquelle Elle était appelée par la divine Providence!......_

(point admiratif et six points: on est assez religieux au Palais

pour nous les passer), _et sa première pensée fut, ainsi que le

prouve la date de l’ordonnance ci-dessous désignée, de réparer les

infortunes causées par les affreux et tristes désastres de nos temps

révolutionnaires, en restituant à ses fidèles et nombreux serviteurs_

(nombreux est une flatterie qui doit plaire au tribunal) _tous leurs

biens non vendus, soit qu’ils se trouvassent dans le domaine public,

soit qu’ils se trouvassent dans le domaine ordinaire ou extraordinaire

de la couronne, soit enfin qu’ils se trouvassent dans les dotations

d’établissements publics, car nous sommes et nous nous prétendons

habiles à soutenir que tel est l’esprit et le sens de la fameuse et si

loyale ordonnance rendue en_...--Attendez, dit Godeschal aux trois

clercs, cette scélérate de phrase a rempli la fin de ma page.--Eh!

bien, reprit-il en mouillant de sa langue le dos du cahier afin de

pouvoir tourner la page épaisse de son papier timbré, eh! bien, si

vous voulez lui faire une farce, il faut lui dire que le patron ne

peut parler à ses clients qu’entre deux et trois heures du matin: nous

verrons s’il viendra, le vieux malfaiteur! Et Godeschal reprit la

phrase commencée:--_rendue en_... Y êtes-vous? demanda-t-il.

--Oui, crièrent les trois copistes.

Tout marchait à la fois, la requête, la causerie et la conspiration.

--_Rendue en_... Hein? papa Boucard, quelle est la date de

l’ordonnance? il faut mettre les points sur les i, saquerlotte! Cela

fait des pages.

--_Saquerlotte!_ répéta l’un des copistes avant que Boucard le Maître

clerc n’eût répondu.

--Comment, vous avez écrit _saquerlotte_? s’écria Godeschal en

regardant l’un des nouveaux venus d’un air à la fois sévère et

goguenard.

--Mais oui, dit le quatrième clerc en se penchant sur la copie de

son voisin, il a écrit: _Il faut mettre les points sur les i_, et

_sakerlotte_ avec un k.

Tous les clercs partirent d’un grand éclat de rire.

--Comment, monsieur Huré, vous prenez _saquerlotte_ pour un terme de

Droit, et vous dites que vous êtes de Mortagne! s’écria Simonnin.

--Effacez-bien ça! dit le principal clerc. Si le juge chargé de taxer

le dossier voyait des choses pareilles, il dirait qu’_on se moque de

la barbouillée_! Vous causeriez des désagréments au patron. Allons,

ne faites plus de ces bêtises-là, monsieur Huré! Un Normand ne doit

pas écrire insouciamment une requête. C’est le:--_Portez arme!_ de la

Bazoche.

--_Rendue en..._ en, demanda Godeschal. Dites-moi donc, quand, Boucard?

--Juin 1814, répondit le premier clerc sans quitter son travail.

Un coup frappé à la porte de l’Étude interrompit la phrase de la

prolixe requête. Cinq clercs bien endentés, aux yeux vifs et railleurs,

aux têtes crépues, levèrent le nez vers la porte, après avoir tous crié

d’une voix de chantre:--Entrez. Boucard resta la face ensevelie dans

un monceau d’actes, nommés _broutille_ en style de Palais, et continua

de dresser le mémoire de frais auquel il travaillait.

L’Étude était une grande pièce ornée du poêle classique qui garnit

tous les antres de la chicane. Les tuyaux traversaient diagonalement

la chambre et rejoignaient une cheminée condamnée sur le marbre de

laquelle se voyaient divers morceaux de pain, des triangles de fromage

de Brie, des côtelettes de porc frais, des verres, des bouteilles,

et la tasse de chocolat du Maître clerc. L’odeur de ces comestibles

s’amalgamait si bien avec la puanteur du poêle chauffé sans mesure,

avec le parfum particulier aux bureaux et aux paperasses, que la

puanteur d’un renard n’y aurait pas été sensible. Le plancher était

déjà couvert de fange et de neige apportée par les clercs. Près de

la fenêtre se trouvait le secrétaire à cylindre du Principal, et

auquel était adossée la petite table destinée au second clerc. Le

second _faisait_ en ce moment _le palais_. Il pouvait être de huit à

neuf heures du matin. L’Étude avait pour tout ornement ces grandes

affiches jaunes qui annoncent des saisies immobilières, des ventes, des

licitations entre majeurs et mineurs, des adjudications définitives ou

préparatoires, la gloire des Études! Derrière le Maître clerc était

un énorme casier qui garnissait le mur du haut en bas, et dont chaque

compartiment était bourré de liasses d’où pendaient un nombre infini

d’étiquettes et de bouts de fil rouge qui donnent une physionomie

spéciale aux dossiers de procédure. Les rangs inférieurs du casier

étaient pleins de cartons jaunis par l’usage, bordés de papier bleu, et

sur lesquels se lisaient les noms des gros clients dont les affaires

juteuses se cuisinaient en ce moment. Les sales vitres de la croisée

laissaient passer peu de jour. D’ailleurs, au mois de février, il

existe à Paris très-peu d’Études où l’on puisse écrire sans le secours

d’une lampe avant dix heures, car elles sont toutes l’objet d’une

négligence assez concevable: tout le monde y va, personne n’y reste,

aucun intérêt personnel ne s’attache à ce qui est si banal; ni l’avoué,

ni les plaideurs, ni les clercs ne tiennent à l’élégance d’un endroit

qui pour les uns est une classe, pour les autres un passage, pour le

maître un laboratoire. Le mobilier crasseux se transmet d’avoués en

avoués avec un scrupule si religieux que certaines Études possèdent

encore des boîtes à _résidus_, des moules à _tirets_, des sacs

provenant des procureurs au _Chlet_, abréviation du mot CHATELET,

juridiction qui représentait dans l’ancien ordre de choses le Tribunal

de Première Instance actuel. Cette Étude obscure, grasse de poussière,

avait donc, comme toutes les autres, quelque chose de repoussant pour

les plaideurs, et qui en faisait une des plus hideuses monstruosités

parisiennes. Certes, si les sacristies humides où les prières se

pèsent et se payent comme des épices, si les magasins des revendeuses

où flottent des guenilles qui flétrissent toutes les illusions de la

vie en nous montrant où aboutissent nos fêtes, si ces deux cloaques

de la poésie n’existaient pas, une Étude d’avoué serait de toutes les

boutiques sociales la plus horrible. Mais il en est ainsi de la maison

de jeu, du tribunal, du bureau de loterie et du mauvais lieu. Pourquoi?

Peut-être dans ces endroits le drame, en se jouant dans l’âme de

l’homme, lui rend-il les accessoires indifférents, ce qui expliquerait

aussi la simplicité du grand penseur et des grands ambitieux.

--Où est mon canif?

--Je déjeune!

--Va te faire lanlaire, voilà un pâté sur la requête!

--Chît! messieurs.

Ces diverses exclamations partirent à la fois au moment où le vieux

plaideur ferma la porte avec cette sorte d’humilité qui dénature les

mouvements de l’homme malheureux. L’inconnu essaya de sourire, mais les

muscles de son visage se détendirent quand il eut vainement cherché

quelques symptômes d’aménité sur les visages inexorablement insouciants

des six clercs. Accoutumé sans doute à juger les hommes, il s’adressa

fort poliment au saute-ruisseau, en espérant que ce Pâtiras lui

répondrait avec douceur.

--Monsieur, votre patron est-il visible?

Le malicieux saute-ruisseau ne répondit au pauvre homme qu’en se

donnant avec les doigts de la main gauche de petits coups répétés sur

l’oreille, comme pour dire:--Je suis sourd.

--Que souhaitez-vous, monsieur? demanda Godeschal qui tout en faisant

cette question avalait une bouchée de pain avec laquelle on eût pu

charger une pièce de quatre, brandissait son couteau, et se croisait

les jambes en mettant à la hauteur de son œil celui de ses pieds qui se

trouvait en l’air.

--Je viens ici, monsieur, pour la cinquième fois, répondit le patient.

Je souhaite parler à monsieur Derville.

--Est-ce pour affaire?

--Oui, mais je ne puis l’expliquer qu’à monsieur...

--Le patron dort, si vous désirez le consulter sur quelques

difficultés, il ne travaille sérieusement qu’à minuit. Mais si vous

vouliez nous dire votre cause, nous pourrions, tout aussi bien que lui,

vous...

L’inconnu resta impassible. Il se mit à regarder modestement autour de

lui, comme un chien qui, en se glissant dans une cuisine étrangère,

craint d’y recevoir des coups. Par une grâce de leur état, les clercs

n’ont jamais peur des voleurs, ils ne soupçonnèrent donc point l’homme

au carrick et lui laissèrent observer le local, où il cherchait

vainement un siége pour se reposer, car il était visiblement fatigué.

Par système, les avoués laissent peu de chaises dans leurs Études. Le

client vulgaire, lassé d’attendre sur ses jambes, s’en va grognant,

mais il ne prend pas un temps qui, suivant le mot d’un vieux procureur,

n’est pas admis en _taxe_.

--Monsieur, répondit-il, j’ai déjà eu l’honneur de vous prévenir que

je ne pouvais expliquer mon affaire qu’à monsieur Derville, je vais

attendre son lever.

Boucard avait fini son addition. Il sentit l’odeur de son chocolat,

quitta son fauteuil de canne, vint à la cheminée, toisa le vieil

homme, regarda le carrick et fit une grimace indescriptible. Il pensa

probablement que, de quelque manière que l’on tordît ce client, il

serait impossible d’en tirer un centime; il intervint alors par une

parole brève, dans l’intention de débarrasser l’Étude d’une mauvaise

pratique.

--Ils vous disent la vérité, monsieur. Le patron ne travaille que

pendant la nuit. Si votre affaire est grave, je vous conseille de

revenir à une heure du matin.

Le plaideur regarda le Maître clerc d’un air stupide, et demeura

pendant un moment immobile. Habitués à tous les changements de

physionomie et aux singuliers caprices produits par l’indécision ou

par la rêverie qui caractérisent les gens processifs, les clercs

continuèrent à manger, en faisant autant de bruit avec leurs mâchoires

que doivent en faire des chevaux au râtelier, et ne s’inquiétèrent plus

du vieillard.

--Monsieur, je viendrai ce soir, dit enfin le vieux qui par une

ténacité particulière aux gens malheureux voulait prendre en défaut

l’humanité.

La seule épigramme permise à la misère est d’obliger la Justice et la

Bienfaisance à des dénis injustes. Quand les malheureux ont convaincu

la Société de mensonge, ils se rejettent plus vivement dans le sein de

Dieu.

--Ne voilà-t-il pas un fameux _crâne_? dit Simonnin sans attendre que

le vieillard eût fermé la porte.

--Il a l’air d’un déterré, reprit le clerc.

--C’est quelque colonel qui réclame un arriéré, dit le premier clerc.

--Non, c’est un ancien concierge, dit Godeschal.

--Parions qu’il est noble, s’écria Boucard.

--Je parie qu’il a été portier, répliqua Godeschal. Les portiers sont

seuls doués par la nature de carricks usés, huileux et déchiquetés par

le bas comme l’est celui de ce vieux bonhomme. Vous n’avez donc vu ni

ses bottes éculées qui prennent l’eau, ni sa cravate qui lui sert de

chemise? Il a couché sous les ponts.

--Il pourrait être noble et avoir tiré le cordon, s’écria le quatrième

clerc. Ça s’est vu!

--Non, reprit Boucard au milieu des rires, je soutiens qu’il a été

brasseur en 1789, et colonel sous la République.

--Ah! je parie un spectacle pour tout le monde qu’il n’a pas été

soldat, dit Godeschal.

--Ça va, répliqua Boucard.

--Monsieur! monsieur? cria le petit clerc en ouvrant la fenêtre.

--Que fais-tu, Simonnin? demanda Boucard.

--Je l’appelle pour lui demander s’il est colonel ou portier, il doit

le savoir, lui.

Tous les clercs se mirent à rire. Quant au vieillard, il remontait déjà

l’escalier.

--Qu’allons-nous lui dire? s’écria Godeschal.

--Laissez-moi faire! répondit Boucard.

Le pauvre homme rentra timidement en baissant les yeux, peut-être pour

ne pas révéler sa faim en regardant avec trop d’avidité les comestibles.

--Monsieur, lui dit Boucard, voulez-vous avoir la complaisance de nous

donner votre nom afin que le patron sache si...

--Chabert.

--Est-ce le colonel mort à Eylau? demanda Huré qui n’ayant encore rien

dit était jaloux d’ajouter une raillerie à toutes les autres.

--Lui-même, monsieur, répondit le bonhomme avec une simplicité antique.

Et il se retira.

--Chouit!

--Dégommé!

--Puff!

--Oh!

--Ah!

--Bâoum!

--Ah! le vieux drôle!

--Trinn, la, la, trinn, trinn!

--Enfoncé!

--Monsieur Desroches, vous irez au spectacle sans payer, dit Huré, le

quatrième clerc, à un nouveau venu en lui donnant sur l’épaule une tape

à tuer un rhinocéros.

Ce fut un torrent de cris, de rires et d’exclamations, à la peinture

duquel on userait toutes les onomatopées de la langue.

--A quel théâtre irons-nous?

--A l’Opéra! s’écria le principal.

--D’abord, reprit Godeschal, le théâtre n’a pas été désigné. Je puis,

si je veux, vous mener chez madame Saqui.

--Madame Saqui n’est pas un spectacle.

--Qu’est-ce qu’un spectacle? reprit Godeschal. Établissons d’abord le

_point de fait_. Qu’ai-je parié, messieurs? un spectacle. Qu’est-ce

qu’un spectacle? une chose qu’on voit...

--Mais dans ce système-là, vous vous acquitteriez donc en nous menant

voir l’eau couler sous le Pont-Neuf? s’écria Simonnin en interrompant.

--Qu’on voit pour de l’argent, disait Godeschal en continuant.

--Mais on voit pour de l’argent bien des choses qui ne sont pas un

spectacle. La définition n’est pas exacte, dit Huré.

--Mais, écoutez-moi donc?

--Vous déraisonnez, mon cher, dit Boucard.

--Curtius est-il un spectacle? dit Godeschal.

--Non, répondit le premier clerc, c’est un cabinet de figures.

--Je parie cent francs contre un sou, reprit Godeschal, que le cabinet

de Curtius constitue l’ensemble de choses auquel est dévolu le nom de

spectacle. Il comporte une chose à voir à différents prix, suivant les

différentes places où l’on veut se mettre.

--Et _berlik berlok_, dit Simonnin.

--Prends garde que je ne te gifle, toi! dit Godeschal.

Les clercs haussèrent les épaules.

--D’ailleurs, il n’est pas prouvé que ce vieux singe ne se soit pas

moqué de nous, dit-il en cessant son argumentation étouffée par le rire

des autres clercs. En conscience le colonel Chabert est bien mort, sa

femme est remariée au comte Ferraud, Conseiller d’État. Madame Ferraud

est une des clientes de l’Étude!

--La cause est remise à demain, dit Boucard. A l’ouvrage, messieurs!

Sac-à-papier! l’on ne fait rien ici. Finissez donc votre requête, elle

doit être signifiée avant l’audience de la quatrième Chambre. L’affaire

se juge aujourd’hui. Allons, à cheval.

--Si c’eût été le colonel Chabert, est-ce qu’il n’aurait pas chaussé

le bout de son pied dans le postérieur de ce farceur de Simonnin quand

il a fait le sourd? dit Huré en regardant cette observation comme plus

concluante que celle de Godeschal.

--Puisque rien n’est décidé, reprit Boucard, convenons d’aller aux

secondes loges des Français voir Talma dans Néron. Simonnin ira au

parterre.

Là-dessus, le premier clerc s’assit à son bureau, et chacun l’imita.

--_Rendue en juin mil huit cent quatorze_ (en toutes lettres), dit

Godeschal, y êtes-vous?

--Oui, répondirent les deux copistes et le grossoyeur dont les plumes

commencèrent à crier sur le papier timbré en faisant dans l’Étude le

bruit de cent hannetons enfermés par des écoliers dans des cornets de

papier.

--_Et nous espérons que Messieurs composant le tribunal_, dit

l’improvisateur. Halte! il faut que je relise ma phrase, je ne me

comprends plus moi-même.

--Quarante-six... Ça doit arriver souvent!... et trois quarante-neuf,

dit Boucard.

--_Nous espérons_, reprit Godeschal après avoir tout relu, _que

Messieurs composant le tribunal ne seront pas moins grands que ne

l’est l’auguste auteur de l’ordonnance, et qu’ils feront justice des

misérables prétentions de l’administration de la grande chancellerie de

la Légion-d’Honneur en fixant la jurisprudence dans le sens large que

nous établissons ici_.....

--Monsieur Godeschal, voulez-vous un verre d’eau? dit le petit clerc.

--Ce farceur de Simonnin! dit Boucard. Tiens, apprête tes chevaux à

double semelle, prends ce paquet, et valse jusqu’aux Invalides.

--_Que nous établissons ici_, reprit Godeschal. Ajoutez: _dans

l’intérêt de madame_... (en toutes lettres) _la vicomtesse de

Grandlieu_...

--Comment! s’écria le Maître clerc, vous vous avisez de faire

des requêtes dans l’affaire Vicomtesse de Grandlieu contre

Légion-d’Honneur, une affaire pour compte d’Étude, entreprise à

forfait? Ah! vous êtes un fier nigaud! Voulez-vous bien me mettre

de côté vos copies et votre minute, gardez-moi cela pour l’affaire

Navarreins contre les Hospices. Il est tard, je vais faire un bout de

placet, avec des _attendu_, et j’irai moi-même au Palais...

Cette scène représente un des mille plaisirs qui, plus tard font dire

en pensant à la jeunesse:--C’était le bon temps!

Vers une heure du matin, le prétendu colonel Chabert vint frapper à la

porte de maître Derville, avoué près le tribunal de Première Instance

du département de la Seine. Le portier lui répondit que monsieur

Derville n’était pas rentré. Le vieillard allégua le rendez-vous et

monta chez ce célèbre légiste, qui, malgré sa jeunesse, passait pour

être une des plus fortes têtes du Palais. Après avoir sonné, le défiant

solliciteur ne fut pas médiocrement étonné de voir le premier clerc

occupé à ranger sur la table de la salle à manger de son patron les

nombreux dossiers des affaires qui _venaient_ le lendemain en ordre

utile. Le clerc, non moins étonné, salua le colonel en le priant de

s’asseoir: ce que fit le plaideur.

--Ma foi, monsieur, j’ai cru que vous plaisantiez hier en m’indiquant

une heure si matinale pour une consultation, dit le vieillard avec une

fausse gaieté d’un homme ruiné qui s’efforce de sourire.

--Les clercs plaisantaient et disaient vrai tout ensemble, reprit le

Principal en continuant son travail. Monsieur Derville a choisi cette

heure pour examiner ses causes, en résumer les moyens, en ordonner

la conduite, en disposer les _défenses_. Sa prodigieuse intelligence

est plus libre en ce moment, le seul où il obtienne le silence et

la tranquillité nécessaires à la conception des bonnes idées. Vous

êtes, depuis qu’il est avoué, le troisième exemple d’une consultation

donnée à cette heure nocturne. Après être rentré, le patron discutera

chaque affaire, lira tout, passera peut-être quatre ou cinq heures

à sa besogne; puis, il me sonnera et m’expliquera ses intentions.

Le matin, de dix heures à deux heures, il écoute ses clients, puis

il emploie le reste de la journée à ses rendez-vous. Le soir, il va

dans le monde pour y entretenir ses relations. Il n’a donc que la

nuit pour creuser ses procès, fouiller les arsenaux du Code et faire

ses plans de bataille. Il ne veut pas perdre une seule cause, il a

l’amour de son art. Il ne se charge pas, comme ses confrères, de toute

espèce d’affaire. Voilà sa vie, qui est singulièrement active. Aussi

gagne-t-il beaucoup d’argent.

En entendant cette explication, le vieillard resta silencieux, et sa

bizarre figure prit une expression si dépourvue d’intelligence, que

le clerc, après l’avoir regardé, ne s’occupa plus de lui. Quelques

instants après, Derville rentra, mis en costume de bal; son Maître

clerc lui ouvrit la porte, et se remit à achever le classement des

dossiers. Le jeune avoué demeura pendant un moment stupéfait en

entrevoyant dans le clair-obscur le singulier client qui l’attendait.

Le colonel Chabert était aussi parfaitement immobile que peut l’être

une figure en cire de ce cabinet de Curtius où Godeschal avait voulu

mener ses camarades. Cette immobilité n’aurait peut-être pas été un

sujet d’étonnement, si elle n’eût complété le spectacle surnaturel

que présentait l’ensemble du personnage. Le vieux soldat était sec

et maigre. Son front, volontairement caché sous les cheveux de sa

perruque lisse, lui donnait quelque chose de mystérieux. Ses yeux

paraissaient couverts d’une taie transparente: vous eussiez dit de

la nacre sale dont les reflets bleuâtres chatoyaient à la lueur des

bougies. Le visage pâle, livide, et en lame de couteau, s’il est

permis d’emprunter cette expression vulgaire, semblait mort. Le cou

était serré par une mauvaise cravate de soie noire. L’ombre cachait

si bien le corps à partir de la ligne brune que décrivait ce haillon,

qu’un homme d’imagination aurait pu prendre cette vieille tête pour

quelque silhouette due au hasard, ou pour un portrait de Rembrandt,

sans cadre. Les bords du chapeau qui couvrait le front du vieillard

projetaient un sillon noir sur le haut du visage. Cet effet bizarre,

quoique naturel, faisait ressortir, par la brusquerie du contraste,

les rides blanches, les sinuosités froides, le sentiment décoloré

de cette physionomie cadavéreuse. Enfin l’absence de tout mouvement

dans le corps, de toute chaleur dans le regard, s’accordait avec une

certaine expression de démence triste, avec les dégradants symptômes

par lesquels se caractérise l’idiotisme, pour faire de cette figure je

ne sais quoi de funeste qu’aucune parole humaine ne pourrait exprimer.

Mais un observateur, et surtout un avoué, aurait trouvé de plus en cet

homme foudroyé les signes d’une douleur profonde, les indices d’une

misère qui avait dégradé ce visage, comme les gouttes d’eau tombées

du ciel sur un beau marbre l’ont à la longue défiguré. Un médecin, un

auteur, un magistrat eussent pressenti tout un drame à l’aspect de

cette sublime horreur dont le moindre mérite était de ressembler à

ces fantaisies que les peintres s’amusent à dessiner au bas de leurs

pierres lithographiques en causant avec leurs amis.

En voyant l’avoué, l’inconnu tressaillit par un mouvement convulsif

semblable à celui qui échappe aux poètes quand un bruit inattendu

vient les détourner d’une féconde rêverie, au milieu du silence et de

la nuit. Le vieillard se découvrit promptement et se leva pour saluer

le jeune homme; le cuir qui garnissait l’intérieur de son chapeau

étant sans doute fort gras, sa perruque y resta collée sans qu’il s’en

aperçût, et laissa voir à nu son crâne horriblement mutilé par une

cicatrice transversale qui prenait à l’occiput et venait mourir à l’œil

droit, en formant partout une grosse couture saillante. L’enlèvement

soudain de cette perruque sale, que le pauvre homme portait pour cacher

sa blessure, ne donna nulle envie de rire aux deux gens de loi, tant

ce crâne fendu était épouvantable à voir. La première pensée que

suggérait l’aspect de cette blessure était celle-ci:--Par là s’est

enfuie l’intelligence!

--Si ce n’est pas le colonel Chabert, ce doit être un fier troupier!

pensa Boucard.

--Monsieur, lui dit Derville, à qui ai-je l’honneur de parler?

--Au colonel Chabert.

--Lequel?

--Celui qui est mort à Eylau, répondit le vieillard.

En entendant cette singulière phrase, le clerc et l’avoué se jetèrent

un regard qui signifiait:--C’est un fou!

--Monsieur, reprit le colonel, je désirerais ne confier qu’à vous le

secret de ma situation.

Une chose digne de remarque est l’intrépidité naturelle aux avoués.

Soit l’habitude de recevoir un grand nombre de personnes, soit le

profond sentiment de la protection que les lois leur accordent, soit

confiance en leur ministère, ils entrent partout sans rien craindre,

comme les prêtres et les médecins. Derville fit un signe à Boucard, qui

disparut.

--Monsieur, reprit l’avoué, pendant le jour je ne suis pas trop avare

de mon temps; mais au milieu de la nuit les minutes me sont précieuses.

Ainsi, soyez bref et concis. Allez au fait sans digression. Je vous

demanderai moi-même les éclaircissements qui me sembleront nécessaires.

Parlez.

Après avoir fait asseoir son singulier client, le jeune homme s’assit

lui-même devant la table; mais, tout en prêtant son attention au

discours du feu colonel, il feuilleta ses dossiers.

--Monsieur, dit le défunt, peut-être savez-vous que je commandais un

régiment de cavalerie à Eylau. J’ai été pour beaucoup dans le succès de

la célèbre charge que fit Murat, et qui décida le gain de la victoire.

Malheureusement pour moi, ma mort est un fait historique consigné

dans les _Victoires et Conquêtes_, où elle est rapportée en détail.

Nous fendîmes en deux les trois lignes russes, qui, s’étant aussitôt

reformées, nous obligèrent à les retraverser en sens contraire. Au

moment où nous revenions vers l’Empereur, après avoir dispersé les

Russes, je rencontrai un gros de cavalerie ennemie. Je me précipitai

sur ces entêtés-là. Deux officiers russes, deux vrais géants,

m’attaquèrent à la fois. L’un d’eux m’appliqua sur la tête un coup

de sabre qui fendit tout jusqu’à un bonnet de soie noire que j’avais

sur la tête, et m’ouvrit profondément le crâne. Je tombai de cheval.

Murat vint à mon secours, il me passa sur le corps, lui et tout son

monde, quinze cents hommes, excusez du peu! Ma mort fut annoncée à

l’Empereur, qui, par prudence (il m’aimait un peu, le patron!), voulut

savoir s’il n’y aurait pas quelque chance de sauver l’homme auquel

il était redevable de cette vigoureuse attaque. Il envoya, pour me

reconnaître et me rapporter aux ambulances, deux chirurgiens en leur

disant, peut-être trop négligemment, car il avait de l’ouvrage:--Allez

donc voir si, par hasard, mon pauvre Chabert vit encore? Ces sacrés

carabins, qui venaient de me voir foulé aux pieds par les chevaux de

deux régiments, se dispensèrent sans doute de me tâter le pouls et

dirent que j’étais bien mort. L’acte de mon décès fut donc probablement

dressé d’après les règles établies par la jurisprudence militaire.

En entendant son client s’exprimer avec une lucidité parfaite et

raconter des faits si vraisemblables, quoique étranges, le jeune avoué

laissa ses dossiers, posa son coude gauche sur la table, se mit la tête

dans la main, et regarda le colonel fixement.

--Savez-vous, monsieur, lui dit-il en l’interrompant, que je suis

l’avoué de la comtesse Ferraud, veuve du colonel Chabert?

--Ma femme! Oui, monsieur. Aussi, après cent démarches infructueuses

chez des gens de loi qui m’ont tous pris pour un fou, me suis-je

déterminé à venir vous trouver. Je vous parlerai de mes malheurs plus

tard. Laissez-moi d’abord vous établir les faits, vous expliquer plutôt

comme ils ont dû se passer, que comme ils sont arrivés. Certaines

circonstances, qui ne doivent être connues que du Père éternel,

m’obligent à en présenter plusieurs comme des hypothèses. Donc,

monsieur, les blessures que j’ai reçues auront probablement produit

un tétanos, ou m’auront mis dans une crise analogue à une maladie

nommée, je crois, catalepsie. Autrement comment concevoir que j’aie

été, suivant l’usage de la guerre, dépouillé de mes vêtements, et jeté

dans la fosse aux soldats par les gens chargés d’enterrer les morts?

Ici, permettez-moi de placer un détail que je n’ai pu connaître que

postérieurement à l’événement qu’il faut bien appeler ma mort. J’ai

rencontré, en 1814, à Stuttgard un ancien maréchal-des-logis de mon

régiment. Ce cher homme, le seul qui ait voulu me reconnaître, et de

qui je vous parlerai tout à l’heure, m’expliqua le phénomène de ma

conservation, en me disant que mon cheval avait reçu un boulet dans

le flanc au moment où je fus blessé moi-même. La bête et le cavalier

s’étaient donc abattus comme des capucins de cartes. En me renversant,

soit à droite, soit à gauche, j’avais été sans doute couvert par le

corps de mon cheval qui m’empêcha d’être écrasé par les chevaux, ou

atteint par des boulets. Lorsque je revins à moi, monsieur, j’étais

dans une position et dans une atmosphère dont je ne vous donnerais pas

une idée en vous en entretenant jusqu’à demain. Le peu d’air que je

respirais était méphitique. Je voulus me mouvoir, et ne trouvai point

d’espace. En ouvrant les yeux, je ne vis rien. La rareté de l’air fut

l’accident le plus menaçant, et qui m’éclaira le plus vivement sur ma

position. Je compris que là où j’étais l’air ne se renouvelait point,

et que j’allais mourir. Cette pensée m’ôta le sentiment de la douleur

inexprimable par laquelle j’avais été réveillé. Mes oreilles tintèrent

violemment. J’entendis, ou crus entendre, je ne veux rien affirmer,

des gémissements poussés par le monde de cadavres au milieu duquel

je gisais. Quoique la mémoire de ces moments soit bien ténébreuse,

quoique mes souvenirs soient bien confus, malgré les impressions de

souffrances encore plus profondes que je devais éprouver et qui ont

brouillé mes idées, il y a des nuits où je crois encore entendre ces

soupirs étouffés! Mais il y a eu quelque chose de plus horrible que

les cris, un silence que je n’ai jamais retrouvé nulle part, le vrai

silence du tombeau. Enfin, en levant les mains, en tâtant les morts,

je reconnus un vide entre ma tête et le fumier humain supérieur. Je

pus donc mesurer l’espace qui m’avait été laissé par un hasard dont

la cause m’était inconnue. Il paraît, grâce à l’insouciance ou à la

précipitation avec laquelle on nous avait jetés pêle-mêle, que deux

morts s’étaient croisés au-dessus de moi de manière à décrire un

angle semblable à celui de deux cartes mises l’une contre l’autre

par un enfant qui pose les fondements d’un château. En furetant

avec promptitude, car il ne fallait pas flâner, je rencontrai fort

heureusement un bras qui ne tenait à rien, le bras d’un Hercule! un bon

os auquel je dus mon salut. Sans ce secours inespéré, je périssais!

Mais, avec une rage que vous devez concevoir, je me mis à travailler

les cadavres qui me séparaient de la couche de terre sans doute

jetée sur nous, je dis nous, comme s’il y eût eu des vivants! J’y

allais ferme, monsieur, car me voici! Mais je ne sais pas aujourd’hui

comment j’ai pu parvenir à percer la couverture de chair qui mettait

une barrière entre la vie et moi. Vous me direz que j’avais trois

bras! Ce levier, dont je me servais avec habileté, me procurait

toujours un peu de l’air qui se trouvait entre les cadavres que je

déplaçais, et je ménageais mes aspirations. Enfin je vis le jour, mais

à travers la neige, monsieur! En ce moment, je m’aperçus que j’avais

la tête ouverte. Par bonheur, mon sang, celui de mes camarades ou la

peau meurtrie de mon cheval peut-être, que sais-je! m’avait, en se

coagulant, comme enduit d’un emplâtre naturel. Malgré cette croûte, je

m’évanouis quand mon crâne fut en contact avec la neige. Cependant,

le peu de chaleur qui me restait ayant fait fondre la neige autour

de moi, je me trouvai, quand je repris connaissance, au centre d’une

petite ouverture par laquelle je criai aussi long-temps que je pus. Mais

alors le soleil se levait, j’avais donc bien peu de chances pour être

entendu. Y avait-il déjà du monde aux champs? Je me haussais en faisant

de mes pieds un ressort dont le point d’appui était sur les défunts qui

avaient les reins solides. Vous sentez que ce n’était pas le moment de

leur dire:--_Respect au courage malheureux!_ Bref, monsieur, après

avoir eu la douleur, si le mot peut rendre ma rage, de voir pendant

long-temps, oh! oui, long-temps! ces sacrés Allemands se sauvant en

entendant une voix là où ils n’apercevaient point d’homme, je fus enfin

dégagé par une femme assez hardie ou assez curieuse pour s’approcher de

ma tête qui semblait avoir poussé hors de terre comme un champignon.

Cette femme alla chercher son mari, et tous deux me transportèrent dans

leur pauvre baraque. Il paraît que j’eus une rechute de catalepsie,

passez-moi cette expression pour vous peindre un état duquel je n’ai

nulle idée, mais que j’ai jugé, sur les dires de mes hôtes, devoir être

un effet de cette maladie. Je suis resté pendant six mois entre la vie

et la mort, ne parlant pas, ou déraisonnant quand je parlais. Enfin

mes hôtes me firent admettre à l’hôpital d’Heilsberg. Vous comprenez,

monsieur, que j’étais sorti du ventre de la fosse aussi nu que de celui

de ma mère; en sorte que, six mois après, quand, un beau matin, je me

souvins d’avoir été le colonel Chabert, et qu’en recouvrant ma raison

je voulus obtenir de ma garde plus de respect qu’elle n’en accordait

à un pauvre diable, tous mes camarades de chambrée se mirent à rire.

Heureusement pour moi, le chirurgien avait répondu, par amour-propre,

de ma guérison, et s’était naturellement intéressé à son malade.

Lorsque je lui parlai d’une manière suivie de mon ancienne existence,

ce brave homme, nommé Sparchmann, fit constater, dans les formes

juridiques voulues par le droit du pays, la manière miraculeuse dont

j’étais sorti de la fosse des morts, le jour et l’heure où j’avais

été trouvé par ma bienfaitrice et par son mari; le genre, la position

exacte de mes blessures, en joignant à ces différents procès-verbaux

une description de ma personne. Eh! bien, monsieur, je n’ai ni ces

pièces importantes, ni la déclaration que j’ai faite chez un notaire

d’Heilsberg, en vue d’établir mon identité! Depuis le jour où je fus

chassé de cette ville par les événements de la guerre, j’ai constamment

erré comme un vagabond, mendiant mon pain, traité de fou lorsque je

racontais mon aventure, et sans avoir ni trouvé, ni gagné un sou pour

me procurer les actes qui pouvaient prouver mes dires, et me rendre

à la vie sociale. Souvent, mes douleurs me retenaient durant des

semestres entiers dans de petites villes où l’on prodiguait des soins

au Français malade, mais où l’on riait au nez de cet homme dès qu’il

prétendait être le colonel Chabert. Pendant long-temps ces rires, ces

doutes me mettaient dans une fureur qui me nuisit et me fit même

enfermer comme fou à Stuttgard. A la vérité, vous pouvez juger, d’après

mon récit, qu’il y avait des raisons suffisantes pour faire coffrer

un homme! Après deux ans de détention que je fus obligé de subir,

après avoir entendu mille fois mes gardiens disant:--«Voilà un pauvre

homme qui croit être le colonel Chabert!» à des gens qui répondaient:

«Le pauvre homme!» je fus convaincu de l’impossibilité de ma propre

aventure, je devins triste, résigné, tranquille, et renonçai à me dire

le colonel Chabert, afin de pouvoir sortir de prison et revoir la

France. Oh! monsieur, revoir Paris! c’était un délire que je ne...

A cette phrase inachevée, le colonel Chabert tomba dans une rêverie

profonde que Derville respecta.

--Monsieur, un beau jour, reprit le client, un jour de printemps, on me

donna la clef des champs et dix thalers, sous prétexte que je parlais

très-sensément sur toutes sortes de sujets et que je ne me disais plus

le colonel Chabert. Ma foi, vers cette époque, et encore aujourd’hui,

par moments, mon nom m’est désagréable. Je voudrais n’être pas moi. Le

sentiment de mes droits me tue. Si ma maladie m’avait ôté tout souvenir

de mon existence passée, j’aurais été heureux! J’eusse repris du

service sous un nom quelconque, et qui sait? je serais peut-être devenu

feld-maréchal en Autriche ou en Russie.

--Monsieur, dit l’avoué, vous brouillez toutes mes idées. Je crois

rêver en vous écoutant. De grâce, arrêtons-nous pendant un moment.

--Vous êtes, dit le colonel d’un air mélancolique, la seule personne

qui m’ait si patiemment écouté. Aucun homme de loi n’a voulu m’avancer

dix napoléons afin de faire venir d’Allemagne les pièces nécessaires

pour commencer mon procès...

--Quel procès? dit l’avoué, qui oubliait la situation douloureuse de

son client en entendant le récit de ses misères passées.

--Mais, monsieur, la comtesse Ferraud n’est-elle pas ma femme! Elle

possède trente mille livres de rente qui m’appartiennent, et ne veut

pas me donner deux liards. Quand je dis ces choses à des avoués, à

des hommes de bon sens; quand je propose, moi, mendiant, de plaider

contre un comte et une comtesse; quand je m’élève, moi, mort, contre

un acte de décès, un acte de mariage et des actes de naissance, ils

m’éconduisent, suivant leur caractère, soit avec cet air froidement

poli que vous savez prendre pour vous débarrasser d’un malheureux,

soit brutalement, en gens qui croient rencontrer un intrigant ou un

fou. J’ai été enterré sous des morts, mais maintenant je suis enterré

sous des vivants, sous des actes, sous des faits, sous la société tout

entière, qui veut me faire rentrer sous terre!

--Monsieur, veuillez poursuivre maintenant, dit l’avoué.

--_Veuillez_, s’écria le malheureux vieillard en prenant la main du

jeune homme, voilà le premier mot de politesse que j’entends depuis...

Le colonel pleura. La reconnaissance étouffa sa voix. Cette pénétrante

et indicible éloquence qui est dans le regard, dans le geste, dans le

silence même, acheva de convaincre Derville et le toucha vivement.

--Écoutez, monsieur, dit-il à son client, j’ai gagné ce soir trois

cents francs au jeu; je puis bien employer la moitié de cette somme

à faire le bonheur d’un homme. Je commencerai les poursuites et

diligences nécessaires pour vous procurer les pièces dont vous me

parlez, et jusqu’à leur arrivée je vous remettrai cent sous par jour.

Si vous êtes le colonel Chabert, vous saurez pardonner la modicité du

prêt à un jeune homme qui a sa fortune à faire. Poursuivez.

Le prétendu colonel resta pendant un moment immobile et stupéfait:

son extrême malheur avait sans doute détruit ses croyances. S’il

courait après son illustration militaire, après sa fortune, après

lui-même, peut-être était-ce pour obéir à ce sentiment inexplicable,

en germe dans le cœur de tous les hommes, et auquel nous devons les

recherches des alchimistes, la passion de la gloire, les découvertes de

l’astronomie, de la physique, tout ce qui pousse l’homme à se grandir

en se multipliant par les faits ou par les idées. L’_ego_, dans sa

pensée, n’était plus qu’un objet secondaire, de même que la vanité du

triomphe ou le plaisir du gain deviennent plus chers au parieur que ne

l’est l’objet du pari. Les paroles du jeune avoué furent donc comme un

miracle pour cet homme rebuté pendant dix années par sa femme, par la

justice, par la création sociale entière. Trouver chez un avoué ces dix

pièces d’or qui lui avaient été refusées pendant si long-temps, par tant

de personnes et de tant de manières! Le colonel ressemblait à cette

dame qui, ayant eu la fièvre durant quinze années, crut avoir changé

de maladie le jour où elle fut guérie. Il est des félicités auxquelles

on ne croit plus; elles arrivent, c’est la foudre, elles consument.

Aussi la reconnaissance du pauvre homme était-elle trop vive pour qu’il

pût l’exprimer. Il eût paru froid aux gens superficiels, mais Derville

devina toute une probité dans cette stupeur. Un fripon aurait eu de la

voix.

Où en étais-je? dit le colonel avec la naïveté d’un enfant ou d’un

soldat, car il y a souvent de l’enfant dans le vrai soldat, et presque

toujours du soldat chez l’enfant, surtout en France.

--A Stuttgard. Vous sortiez de prison, répondit l’avoué.

--Vous connaissez ma femme? demanda le colonel.

--Oui, répliqua Derville en inclinant la tête.

--Comment est-elle?

--Toujours ravissante.

Le vieillard fit un signe de main, et parut dévorer quelque secrète

douleur avec cette résignation grave et solennelle qui caractérise les

hommes éprouvés dans le sang et le feu des champs de bataille.

La Comédie humaine - Volume 10. Scènes de la vie parisienne - Tome 02 · 第 1 / 44 段