Le grand frère était revenu, en permission de quelques jours. Dès le

premier soir, il s'aperçut qu'il y avait, dans l'atmosphère

familiale, quelque chose de changé. Quoi? Il n'eût su le dire, mais

il était contrarié. L'esprit a des antennes qui perçoivent à

distance, avant que la conscience ait pu palper l'objet. Et les plus

fines antennes sont celles de l'amour-propre. Celles de Philippe

s'agitaient, cherchaient et s'étonnaient: il leur manquait quelque

chose... N'avait-il pas son cercle d'affections, qui lui rendait le

tribut d'hommages habituel,--l'auditoire attentif, auquel il

mesurait avarement ses récits,--ses parents qui le couvaient de leur

admiration attendrie,--le jeune frère?... Halte-là! C'était lui,

justement, qui manquait à l'appel.

Il était bien présent, mais il ne s'empressait pas auprès du grand

frère; il ne quêtait pas, comme à l'ordinaire, ses confidences, que

l'autre se plaisait à lui refuser. Pitoyable amour-propre! Philippe

qui, les autres fois, affectait à l'égard des questions ardentes de

son cadet, une sorte de lassitude protectrice et railleuse, était

froissé qu'il ne lui en fît pas, cette fois. Et ce fut lui qui

essaya de les provoquer: il devint plus loquace, et il regardait Pierre

comme pour lui faire sentir que ses discours étaient pour lui. En

d'autres temps, Pierre eût tressailli de joie et saisi au vol le

mouchoir qu'on lui jetait. Mais il laissa tranquillement Philippe le

ramasser tout seul, s'il en avait envie. Philippe, piqué, essaya de

l'ironie. Pierre, au lieu de se troubler, répliqua posément, sur le

même ton dégagé. Philippe voulut discuter, s'agita, pérora. Après

quelques minutes, il s'aperçut qu'il pérorait seul. Pierre le

regardait faire, ayant l'air de lui dire:

--Va donc, mon bon ami! Si cela te fait plaisir! Continue! Je

t'écoute...

L'insolent petit sourire!... Les rôles étaient renversés.

Philippe se tut, mortifié, et, plus attentivement, il observa le jeune

frère, qui ne s'occupait plus de lui. Comme il était changé! Les

parents, qui le voyaient tous les jours, n'avaient rien remarqué;

mais les yeux pénétrants et, par surcroît, jaloux, de Philippe,

après quelques mois d'absence, ne retrouvaient plus l'expression

connue. Pierre avait l'air heureux, langoureux, étourdi, engourdi,

indifférent aux gens, inattentif aux choses, flottant dans une

atmosphère de rêve voluptueux, comme une jeune fille. Et Philippe

sentit qu'il n'était plus rien dans la pensée du petit frère.

Comme il n'était pas moins expert à s'analyser qu'à observer

les autres, il eut vite fait de prendre conscience de son dépit et de

s'en moquer. L'amour-propre mis de côté, il s'intéressa à

Pierre et chercha le secret de sa métamorphose. Il eût bien voulu

solliciter ses confidences; mais c'était un emploi auquel il

n'était pas habitué; et d'ailleurs, le petit frère ne semblait

avoir nul besoin de se confier; avec une désinvolture nonchalante et

narquoise, il regardait Philippe gauchement s'évertuer à lui tendre

la perche; et, les mains dans les poches, souriant, l'esprit ailleurs,

sifflotant un petit air, il répondait vaguement, sans trop bien

écouter ce qu'on lui demandait,--puis tout de suite, repartait dans

ses propriétés. Bonsoir! Il n'était plus là. On ne tenait que son

reflet dans l'eau, qui fuyait entre les doigts.--Et Philippe, comme un

amant dédaigné, sentait maintenant le prix et subissait l'attrait du

mystère de ce cœur qu'il avait perdu.

La clef de l'énigme lui vint, par hasard. Comme il rentrait, le soir,

par le boulevard Montparnasse, dans l'ombre il croisa Pierre et Luce.

Il craignit qu'ils ne l'eussent remarqué. Mais ils ne se souciaient

guère de ce qui les entourait. Étroitement serrés, Pierre appuyant

son bras sur le bras de Luce et lui tenant la main, entrelaçant leurs

doigts, ils marchaient à petits pas, avec cette tendresse avide et

goulue d'Éros et de Psyché étendus sur la couche nuptiale de la

Farnésine. L'étreinte de leurs regards les fondait en un seul, comme

une cire. Philippe, appuyé à un arbre, les regarda passer,

s'arrêter, continuer, s'effacer dans la nuit. Et son cœur était

plein de pitié pour les deux enfants. Il pensait:

--Ma vie est sacrifiée. Soit! Mais il n'est pas juste de prendre

aussi celles-là. Si je pouvais au moins payer pour leur bonheur!

Le lendemain, Pierre, malgré son inattention polie, remarqua vaguement,

à vrai dire non pas sur-le-champ, mais après réflexion, le ton

affectueux de son frère avec lui. Et, s'éveillant à demi, il lui

vit ses bons yeux qu'il ne lui connaissait plus. Philippe le regardait

si clairement que Pierre eut l'impression que ce regard le scrutait;

et il se hâta maladroitement de pousser le volet sur son secret. Mais

Philippe sourit, se leva, et lui mettant la main sur l'épaule, lui

proposa de faire un tour de promenade. Il ne put résister à la

confiance nouvelle qui lui était rendue; et ils allèrent ensemble, au

Luxembourg voisin. Le grand frère avait laissé sa main appuyée sur

l'épaule du cadet; et lui, se sentait fier de l'union rétablie. Sa

langue s'était déliée. Ils parlaient avec animation des choses de

l'esprit, de leurs lectures, de leurs réflexions sur les hommes, de

leur expérience nouvelle, de tout--sauf du sujet auquel ils pensaient

tous deux. C'était comme une convention tacite. Ils étaient heureux

de se sentir intimes, avec un secret entre eux. Tout en causant, Pierre

se demandait:

--Sait-il?... Mais comment saurait-il?...

Philippe le regardait bavarder, en souriant. Pierre finit par

s'arrêter, au milieu d'une phrase...

--Qu'as-tu?

--Rien. Je te regarde. Je suis content.

Ils se serrèrent la main. En revenant, Philippe dit:

--Tu es heureux?

Pierre, sans parler, fit oui, avec la tête.

--Tu as raison, mon petit. C'est beau, le bonheur. Prends ma part...

Pour ne pas le troubler, Philippe évita, pendant son séjour, de faire

allusion à l'incorporation prochaine de la classe de Pierre. Mais le

jour de son départ, il ne put s'empêcher d'exprimer son souci de

voir le jeune frère bientôt exposé aux épreuves qu'il connaissait

trop. À peine si une ombre passa sur le front du petit amoureux. Il

fronça légèrement les sourcils, cligna des yeux, comme pour chasser

une vision importune, et dit:

--Baste!... Plus tard!... _Chi lo sa?_

--On ne le sait que trop, dit Philippe.

--Ce que je sais, en tout cas, dit Pierre, vexé qu'il insistât,

c'est que quand je serai là-bas, moi, je ne tuerai pas.

Et Philippe, sans le contredire, sourit tristement, sachant ce que la

force implacable du troupeau faisait des âmes débiles et de leur

volonté.

[Figure 13]

Mars était de retour, et la lumière plus longue, et les premiers

chants d'oiseaux. Mais avec les jours grandissaient les flammes

sinistres de la guerre. L'air était fiévreux de l'attente du

printemps et de celle du cataclysme. On entendait grossir le monstrueux

grondement, s'entre-choquer les armes des millions d'ennemis,

amoncelés depuis des mois contre la digue des tranchées et prêts à

déborder, comme un raz de marée, sur l'Ile-de-France et la nef de la

Cité. L'ombre de bruits effrayants précédait le fléau: une rumeur

fantastique de gaz empoisonnés, de venin répandu dans l'air, qui

devait, disait-on, s'abattre sur des provinces et tout anéantir,

comme la chape asphyxiante de la Montagne Pelée. Enfin, les visites des

Gothas, de plus en plus rapprochées, entretenaient savamment la

nervosité de Paris.

Pierre et Luce continuaient de ne rien vouloir connaître de ce qui les

entourait; mais la petite fièvre qu'ils respiraient à leur insu,

dans l'air lourd de menaces, attisait le désir qui couvait en leurs

jeunes corps. Trois ans de guerre avaient propagé dans les âmes

d'Europe une liberté morale qui pénétrait les plus honnêtes. Et

les deux enfants n'avaient, ni l'un ni l'autre, de croyances

religieuses. Mais ils étaient protégés par leur délicatesse de

cœur, leur pudeur instinctive. Seulement, ils avaient secrètement

décidé de se donner l'un à l'autre, avant que l'aveugle

cruauté des hommes ne les séparât. Ils ne se l'étaient point dit.

Ils se le dirent, ce soir-là.

Une ou deux fois par semaine, la mère de Luce était retenue à son

usine par le travail de nuit. Ces nuits, Luce, pour ne pas rester seule

dans le quartier désert, couchait, à Paris, chez une amie. On ne la

surveillait pas. Les deux amoureux profitaient de cette liberté pour

passer une partie de la soirée ensemble; et parfois, ils prenaient un

modeste dîner dans un petit restaurant. Au sortir du repas, ce soir de

la mi-mars, ils entendirent sonner l'alerte. Ils s'abritèrent au

refuge le plus proche, comme contre une ondée, et s'amusèrent

quelque temps à observer leurs compagnons de hasard. Mais le danger

semblant lointain ou écarté, sans que rien vînt annoncer la fin de

l'alerte, Luce et Pierre, qui ne voulaient pas rentrer trop tard, se

remirent en route, en bavardant gaiement. Ils suivaient une vieille rue

obscure et étroite, près de Saint-Sulpice. Ils venaient de dépasser,

près d'une porte cochère, un fiacre qui stationnait, le cheval et le

cocher dormants. Ils se trouvaient à vingt pas et sur l'autre

trottoir, quand tout trembla autour: un éblouissement rouge, un

écroulement de tonnerre, une pluie de tuiles arrachées et de vitres

brisées. Au renfoncement d'une maison qui faisait un coude brusque

dans la rue, ils se collèrent contre le mur et leurs corps

s'enlacèrent. À la lueur de l'éclair, ils avaient vu leurs yeux

d'amour et d'épouvante. Et, dans la nuit retombée, la voix de Luce

suppliait:

--Non! Je ne veux pas encore!...

Et Pierre sentit sur ses lèvres les lèvres et les dents passionnées.

Ils restèrent palpitants dans le noir de la rue. À quelques pas, au

milieu des décombres du fiacre éventré, des hommes sortis des maisons

relevaient le cocher moribond; ils passèrent tout près d'eux, avec

le malheureux dont le sang s'égouttait. Luce et Pierre demeuraient

pétrifiés, si étroitement serrés que, lorsque la conscience se

ranima en eux, il leur sembla que leurs corps étaient nus sous

l'étreinte. Ils desserrèrent leurs mains et leurs lèvres

incrustées qui, comme des racines, buvaient l'être aimé. Et tous

deux, ils se mirent à trembler.

--Rentrons! dit Luce, envahie par une terreur sacrée.

Elle l'entraîna.

--Luce, tu ne me laisseras pas m'en aller de cette vie, avant...?

--Ô Dieu! dit Luce, en lui serrant le bras, cette pensée serait pire

que la mort!

--Mon amour! dirent-ils.

Ils s'étaient de nouveau arrêtés.

--Quand serai-je à toi? dit Pierre.

(Il n'eût pas osé demander: «Quand seras-tu à moi?»)

Luce le remarqua, et elle en fut touchée.

--Adoré, lui dit-elle... Bientôt! Ne nous presse pas! Tu ne peux pas

le vouloir plus que je ne le veux!... Restons encore ainsi, un peu de

temps... C'est beau!... Ce mois encore, jusqu'à la fin!...

--Jusqu'à Pâques? dit-il.

(Pâques était, cette année, le dernier jour de mars.)

--Oui, la Résurrection.

--Ah! fit-il, il y a la mort avant la résurrection.

--Chut! dit-elle, en lui scellant la bouche avec la sienne.

Ils se dégagèrent.

--Ce soir, ce sont nos fiançailles, dit Pierre.

Appuyés l'un sur l'autre, en marchant, dans l'ombre, doucement

ils pleuraient de tendresse. Le sol, sous leurs pas, crissait de vitres

brisées, et le pavé saignait. Autour de leur amour, la mort et la nuit

étaient tapies. Mais au-dessus de leurs têtes, comme d'un cercle

magique, au haut de l'embrasure des deux noires murailles de la rue

resserrée, telle une cheminée, dans la pulpe du ciel battait le cœur

d'une étoile...

Et voici! Les voix des cloches chantent, les lumières se rallument, et

les rues se raniment! L'air est libre d'ennemis. Paris respire. La

mort a fui.

[Figure 14]

Ils étaient arrivés à la veille du dimanche des Rameaux. Chaque jour,

pendant des heures, ils se voyaient; et ils ne cherchaient même plus à

se cacher. Ils n'avaient plus de comptes à rendre au monde. Par de si

minces fils, si près de se rompre, ils y étaient attachés!--Deux

jours avant, la grande offensive allemande venait de commencer. Sur

près de cent kilomètres, la vague déferlait. De continuelles

émotions faisaient vibrer la ville:--l'explosion de la Courneuve, qui

avait secoué Paris, comme un tremblement de terre; les incessantes

alertes, qui brisaient le sommeil et qui usaient les nerfs. Et

ce matin du samedi, après une nuit troublée, tous ceux qui n'avaient

pu fermer l'œil que très tard se réveillaient sous le grondement

du mystérieux canon tapi dans le lointain, qui, au delà de la

Somme, ainsi que d'une autre planète, lançait la mort, en

tâtonnant.--Pendant les premiers coups qu'on attribuait à un retour

des Gothas, on s'était docilement réfugié dans les caves; mais un

danger qui dure devient une habitude, dont la vie s'accommode; et

même, elle n'est pas loin d'y trouver un attrait, quand le risque

est partagé et qu'il n'est pas trop grand. D'ailleurs, il faisait

trop beau, c'était pitié de se terrer vivant: avant midi, tout le

monde était dehors; et les rues, les jardins, les terrasses des cafés,

par cette après-midi radieuse et brûlante, avaient un air de fête.

[Figure 15]

Ce fut cette après-midi que Pierre et Luce avaient choisie pour aller,

loin de la foule, dans les bois de Chaville. Ils vivaient depuis dix

jours dans un calme exalté, une paix profonde au cœur, et les nerfs

frémissants. On a le sentiment d'être sur un îlot, autour duquel

tourne un courant frénétique: le vertige de la vue et de l'ouïe

vous emporte. Mais, les paupières baissées, les mains sur les

oreilles, quand le verrou est poussé sur la porte, au fond de soi

soudain c'est le silence, silence éblouissant, le jour d'été

immobile, où la Joie invisible, tel un oiseau caché, chante son chant,

liquide et frais, comme un ruisseau. Ô Joie! chanteur magique, ramage

du bonheur! Je sais trop qu'il suffit d'une fente entre mes

paupières, ou que mon doigt un moment cesse de peser sur l'oreille,

pour que rentre l'écume et le bruit du courant. Frêle écluse! De la

savoir si frêle exalte encore la Joie, que je sais menacée. La paix et

le silence même prennent un visage passionné!...

Arrivés dans les bois, ils se tinrent par la main. Les premiers jours

de printemps sont un vin nouveau qui monte à la tête. Le jeune soleil

enivre du jus de sa vigne tout pur. Sur les bois dépouillés encore,

plane la lumière; et à travers les branches nues, l'œil bleu du

ciel fascine et endort la raison... À peine s'ils tentèrent

d'échanger quelques mots. Leur langue se refusait à continuer la

phrase commencée. Leurs jambes étaient molles et marchaient à regret.

Sous le soleil et le silence des bois, ils chancelaient. La terre les

attirait. Se coucher sur la route. Se laisser emporter sur la jante de

la grande roue des mondes...

Ils grimpèrent sur le talus de la route, entrèrent dans un taillis et,

sur les feuilles mortes où pointaient les violettes, côte à côte,

ils s'étendirent. Les premiers chants d'oiseaux et l'ébrouement

lointain du canon se mêlaient aux cloches des villages qui annonçaient

la fête du lendemain. L'air lumineux vibrait d'espoir, de foi,

d'amour, de mort. Malgré la solitude, ils parlaient à mi-voix. Leur

cœur était oppressé: de bonheur? ou de peine? Ils n'auraient su le

dire. Ils étaient submergés par le rêve. Luce, immobile, allongée,

les bras le long du corps, les yeux ouverts, absorbés et regardant le

ciel, sentait monter en elle une souffrance cachée que, depuis le

matin, afin de ne pas troubler la joie de la journée, elle

s'efforçait de chasser. Pierre posa la tête sur les genoux de Luce,

dans le creux de sa robe, comme un enfant qui dort, la figure blottie

contre la chaleur du ventre. Et Luce, sans parler, de ses mains

caressait les oreilles, les yeux, le nez, les lèvres du bien-aimé.

Chères mains spirituelles, qui, comme dans le conte de fées,

semblaient avoir de petites bouches au bout des doigts! Et Pierre,

clavier intelligent, devinait, aux petites ondes qui couraient sous les

doigts, les émotions qui passaient dans l'âme de l'amie. Il

l'entendit soupirer, avant qu'elle eût soupiré. Luce s'était

soulevée, le corps penché en avant, et, le souffle oppressé, elle

gémit à mi-voix:

--Ô Pierre!

Pierre, saisi, la regardait.

--Ô Pierre! Qu'est-ce que nous sommes?... Qu'est-ce qu'on veut

de nous?... Qu'est-ce que nous voulons?... Qu'est-ce qui se passe en

nous?... Ce canon, ces oiseaux, cette guerre, cet amour... ces mains, ce

corps, ces yeux... Où est-ce que je suis?... et qu'est-ce que je

suis?...

Pierre, qui ne lui connaissait pas cette expression d'égarement,

voulut la prendre dans ses bras. Mais elle le repoussa:

--Non! Non!...

Et, se cachant la figure dans les mains, elle s'enfonça la figure et

les mains dans l'herbe. Pierre, bouleversé, suppliait:

--Luce!...

Il approcha la tête, tout près de celle de Luce.

--Luce! répéta-t-il. Qu'as-tu?... C'est contre moi?...

Elle souleva la tête:

--Non!

Et il vit des larmes dans ses yeux.

--Tu as du chagrin?

--Oui.

--Pourquoi?

--Je ne sais pas.

--Dis-moi...

--Ah! dit-elle, j'ai honte...

--Honte de quoi?

--De tout.

Elle se tut.

Elle était, depuis le matin, hantée par une triste vision, pénible et

dégradante: sa mère, affolée par le poison qui fermentait dans la

promiscuité des usines de luxure et de meurtre, dans ces cuves

humaines, ne gardait plus de retenue. Elle avait eu, chez elle, une

scène de jalousie furieuse avec son amant, sans se soucier que sa fille

l'entendît; et Luce avait appris que sa mère était enceinte.

Ç'avait été pour elle comme une flétrissure, dont elle était

atteinte, dont l'amour tout entier, dont son amour pour Pierre était

entaché. C'est pourquoi, lorsque Pierre s'était approché

d'elle, elle l'avait repoussé; elle avait honte d'elle et de

lui... Honte de lui? Pauvre Pierre!...

Il restait là, humilié et n'osant plus bouger. Elle fut prise de

remords, sourit au milieu de ses larmes, et appuyant sa tête sur les

genoux de Pierre, elle dit:

--À mon tour!

Pierre, inquiet encore, lui pressait les cheveux, comme on caresse un

chat. Il murmura:

--Luce, qu'est-ce que c'était? Dis-moi!...

--Rien, dit-elle, j'ai vu des choses tristes.

Il était trop respectueux de ses secrets pour insister. Mais Luce

reprit, un moment après:

--Ah! il y a des instants... On a honte d'être des hommes...

Pierre tressaillit.

--Oui, dit-il.

Et après un silence, en se penchant, il dit tout bas:

--Pardon!

Luce se releva impétueusement, se jeta au cou de Pierre, en répétant:

--Pardon!

Et leurs bouches se prirent.

Les deux enfants avaient besoin de se consoler tous deux. Sans le dire

tout haut, ils pensaient:

--Heureusement qu'on va mourir!... Le plus affreux serait de devenir

un de ces hommes qui sont si fiers d'être hommes, de détruire,

d'avilir...

Les lèvres touchant les lèvres, les cils frôlant les cils, ils

plongeaient leur regard l'un dans l'autre, souriant, avec une tendre

pitié. Et ils ne se lassaient pas de ce divin sentiment, qui est la

forme la plus pure de l'amour. Enfin, ils s'arrachèrent à leur

contemplation; et Luce, avec des yeux rassérénés, revit la douceur du

ciel, des arbres renaissants et du souffle des fleurs.

--Comme c'est beau! dit-elle.

Elle pensait:

--Pourquoi les choses sont-elles si belles? Et nous, si pauvres, si

médiocres, si laids!... (Si ce n'est toi, mon amour, si ce n'est

toi!...)

Elle regarda de nouveau Pierre:

--Eh! que me font les autres?

Et, avec le magnifique illogisme de l'amour, elle éclata de rire, se

releva d'un bond, courut dans le bois, et cria:

--Attrape-moi!

Ils jouèrent comme des enfants, tout le reste du jour. Et quand ils

furent bien las, ils revinrent, à petits pas, vers la vallée pleine

comme une corbeille des gerbes du soleil couchant. Tout leur paraissait

neuf de ce qu'ils savouraient, avec un cœur pour deux, avec deux

corps pour un.

[Figure 16]

Ils étaient cinq amis du même âge, réunis chez un d'eux, cinq

jeunes camarades d'études, qu'une certaine conformité d'esprit,

un premier tri de pensées, avait groupés, à part des autres. Et

cependant, pas deux qui pensassent de même. Sous l'unanimité

prétendue de quarante millions de Français, ils sont quarante millions

de cerveaux qui restent chacun chez soi. La pensée de la France est

pareille à sa terre, un pays de petites propriétés. De l'un à

l'autre lopin, les cinq amis tentaient, par-dessus la haie,

d'échanger leurs idées. Mais ils ne faisaient ainsi que se les

affirmer plus impérativement, chacun pour soi. Tous, d'ailleurs,

d'esprit libre, et sinon tous républicains, tous ennemis de la

réaction intellectuelle ou sociale, du retour en arrière.

Jacques Sée était le plus enflammé pour la guerre. Ce jeune Juif

généreux avait épousé toutes les passions d'esprit de la France.

Par toute l'Europe, ses cousins en Israël épousaient, comme lui, la

cause et les idées de leur patrie d'adoption. Même, ils avaient

tendance, selon leur habitude en tout ce qu'ils adoptent, à

l'exagération. Ce beau garçon, à la voix et au regard ardents et un

peu lourds, aux traits réguliers, comme marqués d'un contour

appuyé, était, dans ses convictions, plus affirmatif qu'il

n'était nécessaire, et violent dans la contradiction. D'après

lui, il s'agissait d'une croisade des démocraties pour délivrer

les peuples et pour tuer la guerre. Quatre ans d'abattoir

philanthropique ne l'avaient pas convaincu. Il était de ceux qui

n'acceptent jamais le démenti des faits. Il avait un double orgueil,

l'orgueil caché de sa race qu'il voulait réhabiliter, et son

orgueil personnel qui voulait avoir raison. Il le voulait d'autant

plus qu'il n'en était pas sûr. Son sincère idéalisme servait de

paravent à d'exigeants instincts, trop longtemps comprimés, à un

besoin d'action et d'aventures, qui n'était pas moins sincère.

Antoine Naudé, lui aussi, était pour la guerre. Mais c'était parce

qu'il ne pouvait pas faire autrement. Ce bon gros jeune bourgeois, aux

joues roses, placide et fin, qui avait le souffle court et qui roulait

ses _r_ avec la grâce mignarde des provinces du Centre, contemplait,

d'un tranquille sourire, l'enthousiasme éloquent de l'ami Sée;

ou, d'un mot négligent, il savait, à l'occasion, le faire monter

à l'arbre;--mais le gros paresseux se gardait bien de l'y suivre!

À quoi bon s'emballer pour ou contre ce qui ne dépend pas de nous?

Ce n'est que dans les tragédies qu'on voit le conflit héroïque et

bavard du devoir et du bon plaisir. Quand on n'a pas le choix, on fait

son devoir, sans phrases. Il n'en est pas plus égayant! Naudé

n'admirait, ni ne récriminait. Le bon sens lui disait qu'une fois

le train lancé et la guerre en mouvement, il fallait rouler avec: il

n'y a pas d'autre parti. Quant à rechercher les responsabilités,

c'était du temps perdu. Lorsque je suis obligé de me battre, cela me

fait belle jambe de savoir que j'aurais pu ne pas me battre, si les

choses avaient été... ce qu'elles n'ont pas été!

Les responsabilités! Pour Bernard Saisset, elles étaient justement la

question primordiale; il s'acharnait à désenchevêtrer ce nœud de

serpents; ou plutôt, comme une petite Furie, il les brandissait

au-dessus de sa tête. Frêle garçon, distingué, passionné, très

nerveux, brûlé par une sensibilité cérébrale trop vive, de riche

bourgeoisie, de vieille famille républicaine et qui avait eu part aux

plus hautes charges de l'État, il professait, par réaction, des

passions ultra-révolutionnaires. Il avait vu de trop près les maîtres

du jour et leur séquelle. Il incriminait tous les gouvernements,--le

sien, de préférence. Il ne parlait plus que de syndicalistes et de

bolcheviki; il venait de les découvrir et il fraternisait avec eux,

comme s'il les eût connus depuis l'enfance. Sans trop savoir

lequel, il ne voyait de remède que dans un bouleversement total de la

société. Il haïssait la guerre; mais il se fût sacrifié avec

jouissance dans une guerre de classes,--une guerre contre sa classe, une

guerre contre lui-même.

Pierre et Luce · 第 3 / 4 段