Le quatrième du groupe, Claude Puget, assistait à ces joûtes de

paroles, avec une attention froide et un peu dédaigneuse. De très

petite bourgeoisie, pauvre, déraciné de sa province par un inspecteur

de passage, qui avait remarqué son intelligence, privé prématurément

de l'intimité de famille, ce boursier de lycée, habitué à ne

compter que sur soi, à ne vivre qu'avec soi, ne vivait que de

soi et pour soi. Philosophe égotiste, adonné aux analyses de

l'âme, voluptueusement enfoncé dans son introspection, comme

un gros chat roulé en boule, il ne s'émouvait pas de l'agitation

des autres. Ces trois amis qui ne parvenaient pas à s'entendre, il

les mettait dans le même sac,--avec le «populaire». Tous trois ne

dérogeaient-ils pas, en voulant partager les aspirations de la foule?

À vrai dire, pour chacun, la foule était différente. Mais la foule,

quelle qu'elle fût, pour Puget, avait toujours tort. La foule était

l'ennemi. L'esprit doit rester seul et suivre ses seules lois, et

fonder, à l'écart du vulgaire et de l'État, le petit royaume

fermé de la pensée.

Et Pierre, assis près de la fenêtre, regardait distraitement au

dehors, et rêvait. D'ordinaire, il se mêlait avec passion à ces

assauts juvéniles. Mais aujourd'hui, c'était pour lui un

bourdonnement de paroles oiseuses, qu'il écoutait de si loin, de si

loin! dans un demi-engourdissement ennuyé et moqueur. Les autres, tout

à leurs discussions, furent assez longtemps à remarquer son mutisme.

Mais à la fin, Saisset, habitué à trouver en Pierre un écho de son

bolchévisme verbal, s'étonna de ne l'entendre plus résonner, et

il l'interpella.

Pierre, réveillé en sursaut, rougit, sourit, et dit:

--De quoi parlez-vous?

Ils furent indignés.

--Mais tu n'as rien écouté?

--À quoi pensais-tu donc? lui demanda Naudé.

Pierre, un peu confus, un peu impertinent, répondit:

--Au printemps. Il est bien revenu sans votre permission. Il s'en ira

sans nous.

Tous l'écrasèrent de leur dédain. Naudé le traita de «poète».

Et Jacques Sée, de «poseur».

Seul, Puget le fixait avec curiosité et ironie, de ses yeux plissés

aux prunelles froides. Et il dit:

--Fourmi volante!

--Quoi? fit Pierre, amusé.

--Gare aux ailes! dit Puget. C'est le vol nuptial. Il ne dure qu'une

heure.

--La vie ne dure pas plus, dit Pierre.

En cette semaine de la Passion, ils se virent tous les jours. Pierre

allait trouver Luce dans sa maison isolée. Le maigre jardin

s'éveillait. Ils y passaient les après-midi. Ils avaient maintenant

une antipathie pour Paris, pour la foule, pour la vie. Même, à

certains moments, une paralysie morale les tenait en silence,

immobiles, l'un près de l'autre, sans désir de bouger. Un sentiment

étrange les travaillait tous deux. Ils avaient peur. Peur, à

mesure que se rapprochait le jour où ils devaient se donner l'un à

l'autre,--peur, par excès d'amour, par un épurement de l'âme,

que les laideurs, les cruautés, les hontes de la vie effrayaient, et

qui, dans une ivresse de passion et de mélancolie, rêvait d'en être

délivrée. Ils ne s'en disaient rien.

La plupart de leur temps se passait à bavarder doucement de

leur futur logis, de leurs travaux ensemble, de leur petit ménage.

Ils arrangeaient d'avance, jusqu'au moindre détail de leur

installation, les meubles, les papiers, la place de chaque objet. En

vraie femme, l'évocation de ces tendres riens, des images intimes et

familiales de la vie quotidienne, émouvait Luce quelquefois jusqu'aux

larmes. Ils savouraient les exquises petites joies du foyer à venir...

Ils savaient que rien de tout cela ne serait,--Pierre, par pressentiment

de pessimisme natif,--Luce, par clairvoyance d'affection qui savait

l'impossibilité pratique du mariage... C'est pourquoi ils se

hâtaient de le goûter, en rêve. Et chacun cachait à l'autre sa

certitude que ce ne serait qu'un rêve. Chacun croyait en avoir le

secret, et veillait, attendri, sur l'illusion de l'autre.

Quand ils avaient épuisé les délices douloureuses de l'avenir

impossible, ils étaient pris d'une fatigue, comme d'avoir vécu.

Alors, ils se reposaient, assis sous la tonnelle aux lianes

desséchées, dont le soleil fondait la sève gelée; et, la tête de

Pierre sur l'épaule de Luce, ils écoutaient en rêvant le

bourdonnement de la terre. Sous les nuages qui passaient le jeune soleil

de mars jouait à cache-cache, riait et disparaissait. Rayons clairs,

sombres ombres sur la plaine couraient, comme en l'âme joie et peine.

--Luce, dit Pierre brusquement, est-ce que tu ne te rappelles pas?... Il

y a longtemps, longtemps... Déjà, on a été ainsi...

--Oui, dit Luce, c'est vrai. Tout, je reconnais tout... Mais où donc

étions-nous?

Ils s'amusèrent à chercher sous quelles formes ils s'étaient

déjà connus. Hommes déjà? Peut-être. Mais sûrement alors, la

fille, c'était Pierre, et Luce était l'amant... Oiseaux dans

l'air? Quand elle était enfant, sa mère disait à Luce qu'elle

était une petite oie sauvage, tombée par la cheminée: ah! elle

s'était bien cassé les ailes!... Mais où il leur plaisait surtout

de se retrouver, c'était dans les fluides formes élémentaires, qui

se pénètrent, s'enroulent, se déroulent, comme les volutes d'un

rêve ou bien d'une fumée: nuages blancs qui se fondent dans le

gouffre du ciel, petites vagues qui jouent, pluie sur la terre,

rosée dans l'herbe, graines de pissenlit qui voguent au fil de

l'air... Mais le vent les emporte. Pourvu qu'il ne se mette pas

de nouveau à souffler, et que nous ne nous perdions plus pour toute

l'éternité!...

Mais il dit:

--Moi, je crois qu'on ne s'est jamais quittés; nous étions

ensemble, ainsi qu'on est maintenant, couchés l'un contre

l'autre: seulement, on dormait et on avait des rêves. Par instant, on

s'éveille... À peine... Je sens ton souffle, ta joue contre la

mienne... On fait un gros effort, nous rapprochons nos bouches... On

retombe endormis... Chérie, chérie, je suis là, je tiens ta main, ne

me lâche pas!... Maintenant, ce n'est pas tout à fait l'heure

encore, le printemps montre à peine le bout de son nez glacé...

--Comme le tien, dit Luce.

--Bientôt, on se réveillera dans un beau jour d'été...

--On sera le beau jour d'été, dit Luce.

--... L'ombre chaude des tilleuls, le soleil entre les branches, les

abeilles qui chantent...

--... La pêche à l'espalier et sa chair parfumée...

--... La sieste des moissonneurs et leurs gerbes dorées...

--... Les troupeaux paresseux qui ruminent leur pré...

--... Et le soir, au couchant, comme un étang fleuri, la lumière

liquide qui court, au ras des champs...

--... On sera tout, dit Luce, tout ce qui sera bon et doux à voir et à

avoir, à baiser, à manger, à toucher, à respirer... Le reste, on le

leur laisse, fit-elle, en désignant la ville et ses fumées.

Elle rit, puis embrassant son ami, elle dit:

--Nous avons bien chanté notre petit duo. Dis, mon ami Pierrot?

--Oui, Jessica, fit-il.

--Mon pauvre Pierrot, reprit-elle, nous n'étions pas trop bien faits

pour ce monde, où on ne sait plus chanter que la _Marseillaise!_...

--Encore, si on savait la chanter! dit Pierre.

--Nous nous sommes trompés de station, nous sommes descendus trop tôt.

--J'ai peur, dit Pierre, que la station suivante n'eût été encore

pire. Nous vois-tu, ma chérie, dans la société de l'avenir, la

ruche qu'on nous promet, où nul n'aura plus le droit de vivre que

pour la reine-abeille, ou pour la république?

--Pondre du matin au soir, comme une mitrailleuse, ou, du matin au soir,

lécher les œufs des autres... Merci du choix! dit Luce.

--Oh! Luce, petite vilaine, comme tu parles laid! dit Pierre qui riait.

--Oui, c'est très mal, je le sais. Je ne suis bonne à rien. Ni toi

non plus, m'ami. Tu es aussi mal fait pour tuer ou estropier des

hommes, à la guerre, que moi pour les recoudre, comme ces pauvres

chevaux, quand ils sont éventrés aux courses de taureaux, afin

qu'ils puissent servir à la prochaine échauffourée. Nous sommes des

êtres inutiles, dangereux, qui ont la prétention ridicule, criminelle,

de ne vivre que pour aimer ceux que nous aimons, mon petit amoureux, mes

amis, les bonnes gens et les petits enfants, la bonne lumière du jour,

aussi le bon pain blanc, et tout ce qui est beau et bon à me mettre

sous la dent. C'est honteux, c'est honteux! Rougis pour moi,

Pierrot!... Mais nous serons bien punis! Il n'y aura pas de place pour

nous dans l'usine d'État, sans repos et sans trêve, que sera

bientôt la terre... Heureusement que nous ne serons plus là!

--Oui, quel bonheur! dit Pierre...

«Si je trespasse entre tes bras, ma Dame,

Je suis content: aussi ne veux-je avoir

Plus grand honneur au monde que me voir

En te baisant, dans ton sein rendre l'âme...»

--Eh bien, chéri mignon, en voilà une façon!

--Elle est pourtant à la bonne françoise. C'est de Ronsard, dit

Pierre:

«...Je ne requiers sinon,

Après cent ans, sans gloire et sans renom,

Mourir oisif, en ton giron, Cassandre...»

--Cent ans! soupira Luce, il n'est pas difficile!...

«Car je me trompe, ou c'est plus de bonheur

D'ainsi mourir que d'avoir tout l'honneur

D'un grand César, ou d'un foudre Alexandre.»

--Méchant, méchant, méchant petit polisson, est-ce que tu n'as pas

honte! En ce temps de héros!

--Ils sont trop, dit Pierre. J'aime mieux être un petit garçon qui

aime, un petit d'homme.

--Un petit de femme, qui a encore aux lèvres le lait de mon sein, dit

Luce, l'étreignant. Mon petit à moi!

[Figure 17]

Les survivants de ces jours qui ont, depuis, assisté au revirement

éclatant de la fortune, auront sans doute oublié le lourd vol

menaçant de l'aile sombre qui, dans cette semaine, couvrit

l'Ile-de-France et frôla Paris de son ombre. La joie ne tient plus

compte des épreuves passées.--La ruée allemande atteignit la ligne de

faîte, entre le Lundi Saint et le Mercredi Saint. La Somme traversée,

Bapaume, Nesle, Guiscard, Roye, Noyon, Albert, enlevés. Onze cents

canons conquis. Soixante mille prisonniers... Symbole de la terre de

grâce piétinée, le Mardi Saint mourut l'harmonieux Debussy. La lyre

qui se brise... «Pauvre petite Grèce expirante!...» Que resterait-il

de lui? Quelques vases ciselés, quelques stèles parfaites, que

l'herbe envahira de la Voie des Tombeaux. Vestiges immortels de

l'Athènes ruinée...

Pierre et Luce voyaient, comme du haut d'une colline, l'ombre qui

venait sur la ville. Encore enveloppés des rayons de leur amour, ils

attendaient sans peur la fin de la brève journée. Ils seraient deux

maintenant, dans la nuit. Tel l'Angelus du soir, montait vers eux,

évoquée, la voluptueuse mélancolie des beaux accords de Debussy,

qu'ils avaient tant aimé. Plus qu'elle ne l'avait fait en aucun

autre temps, la musique répondait au besoin de leurs cœurs. Elle

était le seul art qui fût la voix de l'âme délivrée, derrière le

rideau des formes.

Le Jeudi Saint, ils allaient, Luce au bras de Pierre et lui tenant la

main, par les chemins de banlieue, trempés par la pluie. Des coups de

vent passaient sur la plaine mouillée. Ils ne remarquaient ni la pluie,

ni le vent, ni la laideur des champs, ni la route boueuse. Sur le mur

bas d'un parc, dont un pan s'était récemment éboulé, ils

s'assirent. Sous le parapluie de Pierre, qui protégeait à peine la

tête et les épaules, Luce, les jambes pendantes, les mains mouillées,

son caoutchouc trempé, regardait l'eau s'égoutter. Quand le vent

remuait les branches, une petite mitraille de gouttes faisait: «clop!

clop!». Luce était silencieuse, souriante, tranquillement illuminée.

Une joie profonde les baignait.

--Pourquoi est-ce qu'on s'aime tant? dit Pierre.

--Ah! Pierre, tu ne m'aimes pas tant, si tu demandes pourquoi.

--Je te le demande, dit Pierre, afin de te faire dire ce que je sais

aussi bien que toi.

--Tu veux que je te fasse des compliments, dit Luce. Mais tu seras bien

attrapé. Car si tu sais pourquoi je t'aime, moi, je ne le sais pas.

--Tu ne le sais pas? fit Pierre, consterné.

--Mais non! (Elle riait sous cape.) Et je n'ai pas besoin du tout de

le savoir. Quand on se demande pourquoi une chose, c'est qu'on

n'en est pas sûr, c'est qu'elle n'est pas bonne. Maintenant que

j'aime, plus de pourquoi! Plus de où, de quand, de car, ni de

comment! Mon amour est, mon amour est. Le reste existe, s'il lui

plaît.

Leurs visages se baisèrent. La pluie en profita, se glissant sous le

parapluie maladroit, pour frôler de ses doigts leurs cheveux et leurs

joues; ils burent entre leurs lèvres une petite goutte froide.

Pierre dit:

--Mais les autres?

--Quels autres? dit Luce.

--Les pauvres, répondit Pierre. Tous ceux qui ne sont pas nous?

--Qu'ils fassent comme nous! Qu'ils aiment!

--Et être aimés! Luce, tout le monde ne le peut pas.

--Mais si!

--Mais non. Tu ne sais pas le prix du don que tu m'as fait.

--Donner son cœur à l'amour, ses lèvres à l'aimé, c'est

donner ses yeux à la lumière: ce n'est pas donner, c'est prendre.

--Il y a des aveugles.

--Nous ne les guérirons pas, Pierrot. Voyons, pour eux!

Pierre restait silencieux.

--À quoi penses-tu? dit Luce.

--Je pense qu'en ce jour, bien loin de nous, bien près, souffrit la

Passion Celui qui vint sur terre pour guérir les aveugles.

Luce lui prit la main:

--Est-ce que tu crois en Lui?

--Non, Luce, je ne crois plus. Mais il reste un ami toujours pour ceux

qu'il a reçus, une fois à sa table. Et toi, le connais-tu?

--À peine, répondit Luce. On ne m'en parlait jamais. Mais, sans le

connaître, je l'aime... Car je sais qu'il aimait.

--Pas comme nous.

--Pourquoi pas? Nous, nous avons un pauvre petit cœur, qui ne sait

aimer que toi, mon amour. Lui, il nous aimait tous. Mais c'est

toujours le même amour.

--Veux-tu que nous allions demain, demanda Pierre ému, pour sa mort?...

On m'a dit qu'à Saint-Gervais on fera de belle musique!...

--Oui, j'aimerais bien aller avec toi, à l'église, en ce jour. Il

nous fera bon accueil, je suis sûre. En étant plus près de lui, on

est plus près l'un de l'autre.

Ils se taisent... Pluie. Pluie. Pluie. La pluie tombe. Le soir tombe.

--À cette heure, demain, dit-elle, nous serons là-bas.

Le brouillard pénétrait. Elle eut un petit frisson.

--Chérie, tu n'as pas froid? demanda-t-il, inquiet.

Elle se leva:

--Non, non. Tout m'est amour. J'aime tout, et tout m'aime. La

pluie m'aime, le vent m'aime, le ciel gris et le froid,--et mon

petit bien-aimé.

[Figure 18]

Le ciel resta tendu, pour le Vendredi Saint, de ses longs voiles gris;

mais l'air était doux et calme. Dans les rues on voyait des fleurs,

jonquilles, giroflées. Pierre en prit quelques-unes, qu'elle garda à

la main. Ils suivirent le paisible quai des Orfèvres et passèrent au

pied de la pure Notre-Dame. Le charme de la Cité, vêtue de lumière

discrète, les entourait de sa noble douceur. Sur la place

Saint-Gervais, des pigeons s'envolèrent sous leurs pieds. Ils les

suivirent des yeux, autour de la façade; sur la tête d'une statue,

un des oiseaux se posa. Au haut des marches du parvis, comme ils

allaient entrer, Luce se retourna, et vit, à quelques pas, au milieu de

la foule, une fillette rousse, d'une douzaine d'années, adossée au

portail, les deux bras levés au-dessus de la tête, et qui la

regardait. Elle avait une figure fine et un peu archaïque de petite

statue de cathédrale, avec un sourire d'énigme, mignard, spirituel

et tendre. Luce lui sourit aussi, en la montrant à Pierre. Mais le

regard de la fillette passait par-dessus elle, et soudain s'effara. Et

l'enfant, se cachant le visage dans les mains, disparut:

--Qu'a-t-elle? demanda Luce.

Mais Pierre ne regardait pas.

Ils entrèrent. Au-dessus de leurs têtes, le pigeon roucoulait. Dernier

bruit du dehors. Les voix de Paris s'éteignirent. L'air libre

s'effaça. Les nappes d'orgue, les grandes voûtes, le rideau de

pierres et de sons, les séparèrent du monde.

Ils s'installèrent dans un des bas-côtés, entre la seconde et la

troisième chapelle, à gauche en entrant. Dans l'encoignure d'un

pilier, tous deux ils se blottirent, assis sur des marches, cachés au

reste de la foule. Tournant le dos au chœur, ils voyaient, en levant

les yeux, le faîte de l'autel, la croix et les vitraux d'une

chapelle latérale. Les beaux chants anciens pleuraient leur pieuse

mélancolie. Ils se tenaient la main, les deux petits païens, devant le

grand Ami, dans l'église en deuil. Et tous deux, en même temps, à

voix basse, murmuraient:

--Grand Ami, devant toi, je le prends, je la prends. Unis-nous! Tu vois

nos cœurs.

Et leurs doigts restèrent joints, entrelacés ensemble, comme les

pailles d'une corbeille. Ils étaient une seule chair, que les ondes

de musique parcouraient de leurs frissons. Ils se mirent à rêver,

ainsi que dans le même lit.

Luce revoyait en pensée la fillette rousse. Et voici qu'il lui sembla

se rappeler qu'elle l'avait déjà vue en rêve, la nuit dernière.

Elle ne parvenait pas à savoir si c'était vraiment vrai, ou si elle

projetait sa vision d'à présent dans le sommeil passé. Puis, lasse

de cet effort, sa pensée se laissa flotter.

[Figure 19]

Pierre songeait aux jours de sa vie brève écoulée. L'alouette qui

s'élève de la plaine embrumée, pour chercher le soleil... Qu'il

est loin! Qu'il est haut! L'atteindra-t-on jamais?... Le brouillard

s'épaissit. Il n'y a plus de terre, il n'y a plus de cieux. Et

les forces se brisent... Soudain, comme ruisselait sous la voûte du

chœur une vocalise grégorienne, jaillit le chant jubilant, et des

ombres émerge le petit corps transi de l'alouette, qui vogue sur la

mer du soleil sans rivages...

Une pression de leurs doigts leur rappela qu'ils voguaient ensemble.

Et ils se retrouvèrent dans l'ombre de l'église, étroitement

serrés, écoutant les beaux chants; leurs cœurs, fondus d'amour,

touchaient aux cimes de la joie la plus pure. Et tous deux, ardemment,

ils souhaitèrent--ils prièrent--de n'en plus jamais descendre.

À ce moment, Luce, qui venait de baiser d'un regard passionné son

cher petit compagnon,--(les yeux à demi clos et les lèvres

entr'ouvertes, il paraissait perdu dans une extase de bonheur, et il

levait la tête, par un élan de joie reconnaissante, vers cette Force

suprême qu'on cherche instinctivement en haut)--Luce, avec

saisissement, vit, dans le vitrail rouge et doré de la chapelle, la

figure de l'enfant rousse du parvis qui souriait. Et comme elle

restait muette, glacée d'étonnement, elle vit, de nouveau, sur

l'étrange visage, la même expression d'effroi et de pitié.

Et dans le même instant, le gros pilier auquel ils étaient adossés

remua; et, jusque dans sa base, l'église entière trembla. Et Luce,

dont les battements de cœur étouffaient en elle le bruit de

l'explosion et les cris de la foule, se jeta, sans avoir le temps de

craindre ou de souffrir, se jeta, pour le couvrir de son corps, comme

une poule ses petits, sur Pierre qui, les yeux fermés, souriait de

bonheur. D'un mouvement maternel, elle serra de toutes ses forces la

chère tête contre son sein; et, repliée sur lui, la bouche sur sa

nuque, ils se faisaient tout petits.

Et le pilier massif, sur eux d'un coup, croula.

_Août 1918_

[Figure 20]

[Figure 03]

Pierre et Luce · 第 4 / 4 段