--Non, juste de la taille.
--Si on les achetait, alors?
Elle lui serra le bras et le tira en avant, pour s'arracher à la
contemplation.
--Il faut être des riches. (Fredonnant l'air: _Dansons la
capucine..._) Mais ce n'est pas pour nous!
--Pourquoi pas? Cendrillon a bien mis la pantoufle!
--En ce temps-là, il y avait encore des fées.
--En ce temps-ci, il y a toujours des amoureux.
Elle chantonna:
--Non, non, nenni, mon petit ami!
--Pourquoi, puisque nous sommes amis?
--C'est justement pour cela.
--Pour cela?
--Oui, car on ne peut pas accepter d'un ami.
--D'un ennemi, alors?
--D'un étranger plutôt, mon marchand par exemple, s'il voulait
m'avancer un acompte, le ladre!
--Mais, Luce, j'ai bien le droit de vous commander, si je veux, une
peinture!
Elle s'arrêta, pour pouffer.
--Vous, une peinture de moi? Mon pauvre ami, qu'est-ce que vous en
feriez? Vous avez eu du mérite, déjà, à les regarder. Je sais bien
que ce sont des croûtes. Elles vous resteraient dans le gosier.
--Pas du tout! Il y en a de très mignonnes. Et puis, si c'est mon
goût?
--Il a bien changé depuis hier!
--Ce n'est pas permis de changer?
--Non, pas quand on est amis.
--Luce, faites mon portrait!
--Allons bon, son portrait, maintenant!
--Mais, c'est très sérieux. Je vaux bien ces idiots...
Elle lui serra le bras, d'un élan irréfléchi:
--Chéri!
--Qu'est-ce que vous avez dit?
--Je n'ai rien dit.
--J'ai très bien entendu.
--Alors, gardez-le pour vous!
--Non, je ne le garde pas. Je vous rendrai le double... Chérie!...
Chérie!... Vous faites mon portrait, n'est-ce pas? C'est entendu?
--Avez-vous une photo?
--Non, je n'en ai pas.
--Comment voulez-vous, alors? Je ne peux pourtant pas vous peindre dans
la rue.
--Vous m'avez dit que chez vous, vous êtes seule, presque tous les
jours.
--Oui, les jours où maman travaille à l'usine... Mais je n'ose
pas...
--Vous craignez qu'on nous voie?
--Non, ce n'est pas pour cela. Nous n'avons pas de voisins.
--Alors, qu'est-ce que vous craignez?
Elle ne répondit pas.
Ils étaient arrivés sur la place du tram. Quoiqu'il y eût autour
d'eux d'autres gens qui attendaient, on les voyait à peine, le
brouillard continuait d'isoler le petit couple. Elle évitait ses
yeux. Il lui prit les deux mains, et lui dit tendrement:
--Ma chérie, ne craignez pas...
Elle releva les yeux, et ils se regardèrent. Leurs yeux étaient si
loyaux!
--J'ai confiance, dit-elle.
Et elle ferma les yeux. Elle sentait qu'elle lui était sacrée.
Ils se lâchèrent les mains. Le tram allait partir. Le regard de Pierre
interrogeait Luce.
--Quel jour? demanda-t-il.
--Mercredi, répondit-elle. Venez vers les deux heures...
Au moment de partir, elle retrouva son sourire malicieux; elle lui dit
à l'oreille:
--Et vous m'apporterez votre photo, tout de même. Je ne suis pas
assez forte pour peindre sans photo... Oui, oui, je sais que vous en
avez, méchant petit farceur!
[Figure 10]
Au delà de Malakoff. Des rues brèche-dents, coupées de terrains
vagues qui se perdent dans une campagne douteuse, où fleurissent, entre
des clôtures de planches, des cabanes de chiffonniers. Le ciel gris et
terne est couché tout de son long sur la terre incolore, dont les
flancs maigres fument de brume. L'air est transi. La maison, facile à
trouver: elles ne sont que trois, de ce côté de la rue. La dernière
des trois; elle n'a pas de vis-à-vis. Elle est à un étage, avec une
petite cour, qu'entoure une palissade, deux ou trois arbustes
chétifs, un carré de jardin potager, sous la neige.
Pierre n'a fait aucun bruit, en entrant: la neige amortit ses pas.
Mais les rideaux du rez-de-chaussée remuent; et quand il arrive à la
porte, la porte s'ouvre, et Luce est sur le seuil. Dans le demi-jour
de l'entrée, ils se disent bonjour, d'une voix étranglée; et elle
l'introduit dans la première pièce qui sert de salle à manger.
C'est là qu'elle travaille; elle a son chevalet installé près de
la fenêtre. D'abord, ils ne savent que dire: ils ont beaucoup trop
pensé d'avance à cette rencontre; des phrases qu'ils ont
préparées, aucune ne veut sortir; et ils parlent à mi-voix,
quoiqu'il n'y ait personne à la maison.--C'est justement pour
cela. Ils restent assis, à quelques pas l'un de l'autre, les bras
raides; et il n'a même pas baissé le col de son manteau. Ils causent
du temps froid et de l'heure des trams. Ils sont malheureux de se
sentir si bêtes.
Enfin elle fait effort pour lui demander s'il a apporté les
photographies; et à peine les a-t-il sorties de sa poche qu'ils se
raniment tous deux. Ces images sont des intermédiaires, par-dessus la
tête desquels on cause; on n'est plus tout à fait seuls, il y a des
yeux qui vous regardent, et ils ne sont pas gênants. Pierre a eu la
bonne idée (il n'y a pas mis de malice) de prendre toutes ses photos,
depuis l'âge de trois ans; il y en a une qui le représente en petite
jupe. Luce rit de plaisir; elle dit à la photo des mots mignards et
comiques. Y a-t-il rien de plus doux pour une femme que de voir
l'image de celui qui lui est cher, quand il était tout petit? Elle le
berce en pensée, elle lui donne le sein; et même, elle n'est pas
loin de rêver qu'elle l'a porté! Et puis (elle n'est point
dupe), c'est un prétexte bien commode pour dire au tout petit ce
qu'on ne peut pas dire au grand. Quand il demande laquelle des photos
elle préfère, elle dit, sans hésiter:
--Le cher petit bonhomme...
Qu'il est sérieux, déjà! Presque plus qu'aujourd'hui. Certes,
si Luce osait (et justement, elle ose) regarder pour comparer le Pierre
d'aujourd'hui, elle verrait dans ses yeux une expression d'abandon
et de joie enfantine qui n'est pas chez l'enfant: car les yeux de
l'enfant, ce petit bourgeois sous cloche, sont des oiseaux en cage,
qui manquent de lumière; et la lumière est venue, n'est-ce pas,
Luce?... Il demande, à son tour, à voir les photos de Luce. Elle
montre une fillette de six ans, avec une grosse natte, qui serre dans
bras un petit chien; et en se revoyant, elle pense avec malice qu'elle
n'aimait pas moins alors, ni très différemment; tout ce qu'elle
avait de cœur, elle le donnait déjà à son Pierre, à son chien:
c'était à Pierre déjà, en attendant qu'il vînt. Elle montra
aussi une jeune demoiselle de treize à quatorze ans, qui tortillait son
cou avec des airs coquets et un peu prétentieux; par bonheur, il y
avait là, toujours, au coin des lèvres, le petit sourire malin, qui
avait l'air de dire:
--Vous savez, je m'amuse; je ne me prends pas au sérieux...
Ils avaient tout à fait oublié leur gêne, maintenant.
Elle se mit à esquisser le portrait. Comme il ne devait plus bouger, ni
parler que du bout des lèvres, elle fit presque toute la conversation,
à elle seule. Son instinct lui faisait peur du silence. Et, comme il
arrive aux êtres sincères qui parlent un peu longtemps, elle en vint
rapidement à confier des choses intimes de sa vie et de celle des
siens, qu'elle n'avait nullement l'intention de raconter. Elle
s'entendait parler, avec étonnement; mais il n'y avait plus moyen
de reprendre pied: le silence même de Pierre était comme une pente où
le courant coulait...
Elle faisait le récit de son enfance en province. Elle était de la
Touraine. Sa mère, de famille aisée, de bonne bourgeoisie, s'était
éprise d'un instituteur, fils de fermier. La famille bourgeoise
s'opposa au mariage; mais les deux amoureux s'étaient obstinés; la
jeune fille avait attendu jusqu'à l'âge légal, pour adresser les
sommations. Les siens ne voulaient plus la connaître, depuis le
mariage. Le jeune ménage avait vécu des années d'affection et de
gêne. Le mari s'exténua à la tâche; et la maladie vint. La femme,
courageusement, accepta cette charge de plus; elle travaillait pour
deux. Ses parents, s'entêtant dans leur orgueil blessé, se
refusaient à rien faire pour lui venir en aide. Le malade était mort,
quelques mois avant le début de la guerre. Et les deux femmes
n'avaient pas cherché à renouer avec la famille maternelle. Celle-ci
eût accueilli la jeune fille, si elle avait fait des avances, qui
auraient été reçues comme un _mea culpa_ pour la conduite de la
mère. Mais la famille pouvait attendre! On mangerait des pierres,
plutôt, à belles dents!
Pierre s'étonnait de la dureté de cœur de ces parents bourgeois.
Luce ne le trouvait pas extraordinaire.
--Est-ce que vous ne croyez pas qu'il y a beaucoup de gens comme cela?
Pas méchants. Non, je suis sûre que mes grands-parents ne le sont pas,
et même qu'ils avaient de la peine à ne pas nous dire: «Revenez!»
Mais leur amour-propre avait été trop humilié! Et l'amour-propre,
chez les gens, il n'y a que cela de grand. C'est plus fort que tout
le reste. Quand on leur a fait du tort, il n'y a pas seulement le tort
qu'on leur a fait, il y a _le Tort_: Les autres ont tort, et eux ils
ont raison. Et, sans être méchants--(non, vraiment, ils ne le sont
pas)--ils vous laisseraient mourir près d'eux, à petit feu, plutôt
que de convenir qu'ils n'ont peut-être pas raison. Oh! ils ne sont
pas les seuls! On en a vu bien d'autres!... Dites, est-ce que je me
trompe? Est-ce qu'ils ne sont pas comme cela?
Et Pierre réfléchissait. Et il était saisi. Car il pensait:
--Mais oui. Ils sont comme cela...
Il voyait brusquement, par les yeux de la petite fille, la pauvreté de
cœur, l'aridité désertique de cette classe bourgeoise, dont il
faisait partie. Terre sèche et usée, qui a bu peu à peu tous les sucs
de la vie et ne les renouvelle plus, comme ces contrées d'Asie où
les fleuves féconds, goutte à goutte, ont fui sous le sable vitreux.
Même ceux qu'ils croient aimer, ils les aiment en propriétaires; ils
les sacrifient à leur égoïsme, à leur orgueil buté, à leur
intelligence étroite et entêtée. Pierre faisait un retour attristé
sur ses parents et sur lui-même. Il se taisait. Les vitres de la
chambre vibraient d'une canonnade lointaine. Et Pierre, qui pensa à
ceux qui succombaient, dit avec amertume:
--Et cela aussi est leur œuvre.
Oui, l'aboiement enroué de ces canons là-bas, la guerre universelle,
la grande catastrophe,--la sécheresse de cœur et l'inhumanité de
cette bourgeoisie vaniteuse et bornée en avait largement sa part de
responsabilité. Et maintenant (c'était justice), le monstre
déchaîné ne s'arrêterait plus qu'il ne l'eût dévorée.
Et Luce dit:
--C'est juste.
Car, sans qu'elle s'en doutât, elle suivait la pensée de Pierre.
Pierre tressaillit de l'écho:
--Oui, c'est juste, dit-il, juste, tout ce qui arrive. Ce monde était
trop vieux, il devait, il doit mourir.
Et Luce, baissant la tête, tristement résignée, redit:
--Oui.
Graves figures d'enfants, penchées sous le Destin, et dont le jeune
front, froissé par le souci, portait ces pensées désolées!...
L'ombre montait dans la chambre. Il ne faisait pas très chaud. Luce,
les mains glacées, laissa son travail, qu'il ne fut pas permis à
Pierre de regarder. Ils allèrent à la fenêtre et contemplèrent le
soir sur les champs tristes et les collines boisées. Les forêts
violettes formaient un hémicycle sur le ciel vert poudré d'une
poussière d'or pâle. Un peu de l'âme de Puvis de Chavannes
flottait. Une simple parole de Luce montra qu'elle savait lire cette
secrète harmonie. Il s'en étonna presque. Elle n'en fut pas
froissée, et dit qu'on pouvait sentir ce qu'on n'était pas
capable d'exprimer. Si elle peignait bien mal, ce n'était pas sa
faute tout à fait. Par une économie peut-être mal entendue, elle
n'avait pas achevé son instruction aux Arts Décoratifs.
D'ailleurs, la pauvreté seule l'avait conduite à peindre. Pourquoi
peindre sans besoin? Et Pierre ne trouvait-il pas que presque tous ceux
qui font de l'art le font sans vraie nécessité, par vanité, pour
s'occuper, ou bien parce qu'ils croient d'abord en avoir besoin,
et ne veulent plus ensuite convenir qu'ils se sont trompés? On ne
devrait être artiste que lorsqu'on ne peut absolument pas garder pour
soi ce que l'on sent, lorsqu'on en a trop. Mais elle, disait Luce,
en avait juste assez pour un. Elle reprit:
--Non, pour deux.
(Parce qu'il faisait la moue.)
Les belles teintes d'or du ciel se brunissaient. La plaine déserte
revêtait un masque désolé. Pierre demanda à Luce si elle n'avait
pas peur, dans cette solitude.
--Non.
--Lorsque vous rentrez tard?
--Il n'y a pas de danger. Les Apaches ne viennent pas ici. Ils ont
leurs habitudes. Ce sont aussi des bourgeois. Et puis nous avons là un
vieux voisin chiffonnier et son chien. Et puis, je n'ai pas peur. Oh!
je ne m'en vante pas! Je n'y ai aucun mérite. Je ne suis pas
courageuse. Seulement, je n'ai pas encore eu l'occasion de
rencontrer la vraie peur. Le jour où je la verrai, peut-être que je
serai plus poltronne qu'une autre. Sait-on jamais ce qu'on est?
--Moi, je sais ce que vous êtes, dit Pierre.
--Ah! c'est bien plus facile. Moi aussi, je sais... pour vous. On sait
toujours mieux, pour l'autre.
L'humide gel du soir entrait par les vitres fermées. Pierre eut un
petit frisson. Luce, qui le perçut aussitôt sur sa nuque, courut lui
préparer une tasse de chocolat, qu'elle fit chauffer sur sa lampe à
esprit de vin. Ils prirent un goûter. Luce, maternellement, avait jeté
son châle sur les épaules de Pierre; et il se laissait faire, comme un
chat, qui jouit de la tiédeur de l'étoffe. Le cours de leur pensée
de nouveau les ramena à l'histoire que Luce avait interrompue. Pierre
dit:
--Toutes deux seules, si seules, votre mère et vous, vous devez être
profondément unies?
--Oui, dit Luce. On était bien unies.
--_Était?_ répéta Pierre.
--Oh! on s'aime bien toujours! dit Luce, un peu gênée du mot
échappé par surprise. (Pourquoi lui disait-elle toujours plus
qu'elle ne voulait? Et cependant, il ne demandait pas, il n'osait
lui demander. Mais elle voyait que son cœur la questionnait. Et c'est
bon de se confier, quand on ne l'a jamais pu! Le silence de la maison,
la demi-ombre de la chambre engageait à se livrer.) Elle dit:
--On ne sait pas ce qui se passe depuis quatre ans. Tout le monde est
changé.
--Vous voulez dire que votre mère, ou vous, avez changé!
--Tout le monde, répéta Luce.
--En quoi?
--On ne peut pas dire. On sent que partout, entre gens qui se
connaissaient, même dans la famille, les rapports ne sont plus les
mêmes. On n'est plus sûr de rien, on se dit, le matin: «Qu'est-ce
que je vais voir, le soir? Est-ce que je vais le reconnaître?» On est
comme sur une planche, dans l'eau, près de chavirer.
--Qu'est-ce qui s'est donc passé?
--Je ne sais pas, dit Luce, je ne puis pas expliquer. Mais c'est
depuis la guerre. Il y a quelque chose dans l'air. Tout le monde est
troublé. On voit dans les familles ceux qui ne pouvaient pas se passer
l'un de l'autre, s'en aller maintenant, chacun de son côté. Et
chacun, comme grisé, court, le nez sur la piste.
--Où donc?
--Je ne sais pas. Et eux non plus, je crois. Où le hasard et le désir
les poussent. Les femmes prennent des amants. Les hommes oublient leurs
femmes. Et de bonnes gens, qui paraissaient si calmes et si rangés, à
l'ordinaire! Partout, on entend parler de ménages désorganisés.
C'est de même entre parents et enfants. Ma mère...
Elle s'arrêta, puis reprit:
--Ma mère a sa vie.
Elle s'arrêta encore:
--Oh! c'est bien naturel! Elle est encore jeune, et la pauvre maman
n'a pas eu beaucoup de bonheur; elle n'a pas dépensé son comptant
d'affection. Elle a le droit de vouloir se refaire une vie.
Pierre demanda:
--Elle veut se remarier?
Luce hocha la tête. On ne savait pas très bien... Pierre n'osa
insister.
--Elle m'aime bien toujours. Mais ce n'est plus comme avant. On peut
se passer de moi, à présent... Pauvre maman! Elle serait si contrite
de savoir que son affection pour moi n'est plus dans son cœur, la
première! Elle n'en conviendrait jamais...
Comme c'est drôle, la vie!
Elle avait un sourire doux, triste et malicieux. Sur ses mains appuyées
sur la table, Pierre posa tendrement la main, et resta immobile.
--On est de pauvres êtres, dit-il.
Luce, après un moment:
--Nous, comme on est tranquilles!... Les autres, ils ont la fièvre. La
guerre. Les usines. On se hâte. On se hâte. Travailler, vivre,
jouir...
--Oui, dit Pierre, l'heure est brève.
--Raison de plus pour ne pas courir! dit Luce. On est trop tôt au bout.
Marchons à petits pas.
--Mais c'est elle qui court, dit Pierre. Tenons-la bien.
--Je la tiens, je la tiens, dit Luce, lui tenant la main.
Ainsi, tour à tour, tendrement, gravement, ils causaient, comme de bons
vieux amis. Mais ils prenaient bien garde que la table fût toujours
entre eux.
Et voici qu'ils s'aperçurent que la nuit était dans la chambre.
Pierre se leva précipitamment. Luce ne fit rien pour le retenir.
L'heure brève était passée. Ils avaient peur de celle qui pouvait
venir. Ils se dirent au revoir, avec la même contrainte, de la même
voix basse et étranglée que lorsqu'il était entré. Sur le seuil,
leurs mains osèrent à peine s'étreindre.
Mais, la porte fermée, près de sortir du jardin, comme il retournait
la tête vers la fenêtre du rez-de-chaussée, il vit dans un dernier
reflet cuivré du crépuscule sur la vitre la silhouette de Luce qui,
dans l'incertitude de l'obscure lueur, le suivait d'un visage
passionné. Et revenant vers la fenêtre, il appliqua sa bouche contre
la vitre fermée. Leurs lèvres à travers le mur de verre se
baisèrent. Puis Luce recula dans l'ombre de la chambre, et le rideau
retomba.
[Figure 11]
Depuis une quinzaine, ils ne savaient plus rien de ce qui se passait
dans le monde. À Paris, on pouvait bien arrêter et condamner, à tour
de bras. L'Allemagne pouvait faire et défaire les traités qu'elle
avait signés. Les gouvernements pouvaient mentir, la presse injurier,
et les armées tuer. Ils ne lisaient pas les journaux. Ils savaient
qu'il y avait la guerre, quelque part, tout autour, comme il y a le
typhus, ou bien l'influenza; mais cela ne les touchait pas; ils ne
voulaient pas y penser.
Elle se rappela à eux, cette nuit. Ils étaient déjà couchés (ils
donnaient tant de leur cœur dans ces journées que, quand le soir
venait, ils étaient épuisés). Ils entendirent l'alarme, chacun dans
son quartier, et refusèrent de se lever. Ils s'enfoncèrent la tête
dans leur lit, sous leurs draps, comme un enfant, pendant
l'orage,--non pas du tout par peur (ils étaient sûrs que rien ne
pouvait leur arriver),--pour rêver. Luce, dans la nuit, écoutant
l'air gronder, pensait:
--Ce serait bon, dans ses bras, d'entendre passer l'orage!
Pierre se bouchait les oreilles. Que rien ne troublât ses pensées! Il
s'obstinait à retrouver sur le clavier du souvenir le chant de la
journée, le fil mélodieux des heures, depuis la première minute où
il était entré dans la maison de Luce, les moindres inflexions de sa
voix et de ses gestes, les images successives que le regard avait
hâtivement happées,--une ombre des paupières, une onde d'émotion
qui passait sous la peau, comme un frisson sur l'eau, un sourire
affleurant aux lèvres, comme un rayon, et sa paume appuyée, couchée
contre la douceur nue des deux mains étendues,--ces précieux
fragments, que tâchait de rejoindre en une étreinte unique la
fantaisie magique de l'amour. Il ne permettait pas que les bruits du
dehors entrassent. Le dehors lui était un visiteur importun... La
guerre? Je sais, je sais. Elle est là? Qu'elle attende!... Et la
guerre attendait à la porte, patiente. Elle savait qu'elle aurait son
tour. Il le savait aussi, c'est pourquoi il n'avait pas honte de son
égoïsme. La vague de mort allait le prendre. Il ne lui devait donc
rien d'avance. Rien. Que la mort repassât au terme de sa créance
Jusque-là, qu'elle se tût! Ah! jusque-là du moins, il ne voulait
rien perdre de ce temps merveilleux; chaque seconde était un grain
d'or, et il était l'avare qui palpe son trésor. C'est à moi,
c'est mon bien. Ne touchez pas à ma paix, à mon amour! C'est à
moi, jusqu'à l'heure... Et quand l'heure viendra?--Peut-être
qu'elle ne viendra pas! Un miracle?...--Pourquoi pas...?
En attendant, le fleuve des heures et des jours continuait de couler. À
chaque nouveau tournant, se rapprochait le grondement des rapides. Dans
la barque, étendus, Pierre et Luce entendaient. Mais ils n'avaient
plus peur. Même cette grande voix, comme une basse d'orgue, berçait
leur songe amoureux. Quand le gouffre serait là, on fermerait les yeux,
on se serrerait plus fort, tout serait fini, d'un coup. Le gouffre
épargnait la peine de penser à la vie qui serait, qui aurait pu être
après, à l'avenir sans issue. Car Luce pressentait les obstacles que
Pierre eût rencontrés en voulant l'épouser; et Pierre, moins
clairement (il aimait moins la clarté), les redoutait aussi. Ne
regardons pas si loin! La vie d'après le gouffre, c'était comme
cette «autre vie», dont on parle, à l'église. On dit qu'on s'y
retrouvera; mais on n'est pas bien sûr. Une seule chose est sûre: le
présent. Notre présent. Versons-y, sans compter, toute notre part
d'éternel!
Moins encore que Pierre, Luce s'informait des nouvelles. La guerre ne
l'intéressait pas. C'est une misère de plus, parmi toutes les
misères dont est tissue la vie sociale. Il n'y a, pour s'en
étonner, que ceux qui sont à l'abri des réalités nues. Et la
petite fille, à l'expérience précoce, qui connaissait le combat
pour le pain quotidien--_panem quotidianum_... (Dieu ne le donne pas
pour rien!)--révélait à son ami bourgeois la guerre meurtrière qui,
pour les pauvres gens, et surtout pour les femmes, règne sournoise et
sans trêve, sous le mensonge de la paix. Elle n'en disait pas trop
pourtant, de peur de l'attrister: en voyant le saisissement où le
jetaient ses récits, elle avait le sentiment affectueux de sa
supériorité. Comme la plupart des femmes, elle n'éprouvait pas pour
certaines laideurs de la vie les dégoûts physiques et moraux qui
bouleversaient le jeune garçon. Elle n'avait rien d'une révoltée.
En des circonstances pires, elle eût pu, sans répugnance, accepter des
tâches répugnantes, et en sortir, toute calme et proprette, sans une
salissure. Elle ne le pouvait plus aujourd'hui, car depuis qu'elle
connaissait Pierre, son amour lui avait infiltré les goûts et les
dégoûts de son ami; mais telle n'était pas sa nature foncière. De
race calme et riante, pas du tout pessimiste. La mélancolie, les grands
airs détachés de la vie n'étaient pas son affaire. La vie est comme
elle est. Prenons-la comme elle est! Elle aurait pu être plus mal! Les
aléas d'une existence, que Luce avait toujours connue précaire, en
quête d'expédients, et surtout depuis la guerre, lui avaient appris
l'insouciance du lendemain. Ajoutez qu'à cette libre petite
Française toute préoccupation de l'au-delà était étrangère. La
vie lui suffisait. Luce la trouvait jolie; mais cela tient à un fil, et
il s'en faut de si peu que le fil casse que ce n'est vraiment pas la
peine de se tourmenter pour ce qui arrivera demain. Mes yeux, buvez le
jour qui vous baigne en passant! Et quant à ce qui viendra après, mon
cœur, abandonne-toi, confiant, au courant!... Puisqu'on ne peut faire
autrement!... Et maintenant qu'on s'aime, n'est-ce pas délicieux?
Luce savait bien qu'il n'y en aurait pas pour longtemps. Mais, sa
vie, elle non plus, ne serait pas pour longtemps...
Elle ne ressemblait guère à ce petit garçon qui l'aimait, qu'elle
aimait, tendre, ardent et nerveux, heureux et malheureux, qui jouissait,
qui souffrait toujours avec excès, qui se donnait, qui se cabrait,
toujours avec passion, et qui lui était cher, justement parce qu'il
ne lui ressemblait guère. Mais tous deux s'accordaient en une
volonté muette de ne pas voir l'avenir: l'une, par insouciance de
ruisseau résigné qui chante; l'autre, par négation exaltée qui se
plonge dans le gouffre du présent et n'en veut plus ressortir.
[Figure 12]