Ne la revît-il plus jamais, il savait qu'elle était, elle ét

ROMAIN ROLLAND

PIERRE

ET LUCE

ÉDITION ORNÉE DE BOIS

DESSINÉS ET GRAVÉS PAR

GABRIEL BELOT

ALBIN MICHEL, ÉDITEUR

PARIS--22, RUE HUYGHENS, 22.--PARIS

AMORI

_Pacis Amor Deus_

(PROPERCE)

Durée du récit:

_Du mercredi soir 30 janvier au Vendredi Saint 29 mars 1918._

[Figure 01]

[Figure 02]

[Figure 03]

[Figure 04]

Pierre s'engouffra dans le Métro. Foule brutale et fiévreuse. Debout,

près de l'entrée, serré dans un banc de corps humains et partageant

l'air lourd qui passait par leurs bouches, il regardait sans les voir

les voûtes noires et grondantes sur lesquelles glissaient les prunelles

luisantes du train. En son esprit étaient les mêmes ombres, les mêmes

lueurs, dures et trépidantes. Étouffant dans le collet de son

pardessus relevé, les bras collés au corps et les lèvres serrées, le

front moite de sueur et, par moments, glacé par une bouffée du dehors

quand la portière s'ouvrait, il tâchait de ne pas voir, il tâchait de

ne pas respirer, il tâchait de ne pas penser, il tâchait de ne pas

vivre. Le cœur de ce jeune garçon de dix-huit ans, presque un enfant

encore, était plein d'un obscur désespoir. Au-dessus de lui, au-dessus

des ténèbres de ces voûtes, de ce trou de rat où filait le monstre

métallique, grouillant de larves humaines,--était Paris, la neige, la

nuit froide de janvier, le cauchemar de la vie et de la mort,--la

guerre.

La guerre. Il y avait quatre ans qu'elle s'était installée. Elle avait

pesé sur son adolescence. Elle l'avait surpris dans cette crise morale,

où l'éphèbe, inquiet de l'éveil de ses sens, découvre avec

saisissement les forces bestiales, aveugles, écrasantes de la vie dont

il est la proie, sans avoir demandé à vivre. Et s'il est de nature

délicate, de cœur tendre, de corps frôle, comme Pierre, il éprouve

un dégoût, une horreur, qu'il n'ose confier aux autres, pour ces

brutalités, ces saletés, ces non-sens de la nature féconde et

dévorante,--cette truie en gésine, qui mange sa ventrée.--Dans tout

adolescent, de seize à dix-huit ans, est un peu de l'âme d'Hamlet. Ne

lui demandez pas de comprendre la guerre! (Bon pour vous, hommes

rassis!) Il a bien assez à faire de comprendre la vie et de lui

pardonner. D'habitude, il se terre dans le rêve et dans l'art, jusqu'à

ce qu'il soit habitué à son incarnation et que la nymphe ait achevé,

de la larve à l'insecte, son angoissant passage. Qu'il a besoin de paix

et de recueillement en ces jours d'avril trouble de la vie mûrissante!

Mais on vient le chercher au fond de sa retraite, on l'arrache de

l'ombre, tout tendre en sa peau nouvelle, on le jette à l'air cru, dans

la dure espèce humaine, dont il doit, sur-le-champ, épouser sans

comprendre, sans comprendre expier les folies et les haines.

Pierre était appelé avec ceux de sa classe, les enfants de dix-huit

ans. Dans six mois la patrie avait besoin de sa chair. La guerre la

réclamait. Six mois de répit. Six mois! Si du moins, d'ici là, on

pouvait ne pas penser! Rester dans ce souterrain! Ne plus revoir le jour

cruel!...

Il s'enfonça dans l'ombre, avec le train qui fuyait, et il ferma les

yeux...

Lorsqu'il les rouvrit,--à quelques pas de lui, séparée par deux corps

étrangers, était une jeune fille, qui venait de monter. D'abord, il ne

vit d'elle que le délicat profil, sous l'ombre du chapeau, une boucle

blonde sur la joue un peu maigre, une lumière posée sur la suave

pommette, la ligne fine du nez et de la lèvre retroussée, et la bouche

entr'ouverte qui palpitait encore de la course pressée. Par la porte de

ses yeux, en son cœur elle entra, elle entra tout entière; et la porte

se referma. Les bruits du dehors se turent. Le silence. La paix. Elle

était là.

Elle ne le regardait pas. Elle ne savait même pas encore qu'il

existât. Et elle était en lui! Il tenait son image, muette, blottie en

ses bras, et n'osait respirer, de peur que son souffle ne

l'effleurât...

À la station suivante, une bousculade. Les gens se ruaient en criant

dans le wagon déjà plein. Pierre se trouva poussé, porté par la

vague humaine. Au-dessus de la voûte, sur la Ville, là-haut, des

détonations sourdes. Le train repartit. À cet instant, un homme

affolé, qui se couvrait le visage de ses mains, descendait l'escalier

de la station et vint rouler en bas. On eut encore le temps de voir le

sang qui coulait au travers de ses doigts... Le tunnel et la nuit, de

nouveau... Dans le wagon, des cris d'effroi: «Les Gothas sont

venus!...» Dans l'émotion commune qui fondait en un seul ces corps

entassés, sa main avait saisi la main qui le frôlait. Et quand il leva

les yeux, il vit que c'était Elle.

Elle ne se dégagea point. À la pression de ses doigts, les doigts

répondaient émus, un peu crispés, et puis s'abandonnèrent doux,

brûlants, sans bouger. Ils restèrent ainsi, dans l'ombre

protectrice, leurs mains comme deux oiseaux blottis dans le même nid;

et le sang de leur cœur coulait, en un seul flot, par la chaleur des

paumes. Ils ne se dirent pas un mot. Ils ne firent pas un geste. Sa

bouche effleurait presque la boucle sur la joue et le bout de

l'oreille. Elle ne le regardait pas. À deux stations de là, elle se

délia de lui qui ne la retenait pas, glissa entre les corps, partit

sans l'avoir vu.

Quand elle eut disparu, il pensa à la suivre... Trop tard. Le train

roulait. À l'arrêt qui suivit, il remonta à la surface. Il retrouva

l'air nocturne, le frôlement invisible de quelques plumes de neige,

et la Ville, effrayée, amusée de sa peur, sur laquelle très haut,

planaient les oiseaux guerriers. Mais il ne voyait rien que celle qui

était en lui; et il rentra, tenant la main de l'inconnue.

[Figure 05]

Pierre Aubier habitait chez ses parents, près du square de Cluny. Son

père était magistrat; son frère, plus âgé de six ans, s'était

engagé, au début de la guerre. Bonne famille bourgeoise, bien

française, braves gens affectueux et humains, n'ayant jamais osé

penser par eux-mêmes, et, très probablement, ne se doutant même pas

de ce que cela pouvait être. Profondément honnête, ayant une haute

idée des devoirs de sa charge, le président Aubier eût rejeté,

indigné, comme la suprême injure, le soupçon que ses jugements

pussent être dictés par d'autres considérations que celles de

l'équité et la voix de sa conscience. Mais la voix de sa conscience

n'avait jamais parlé (disons mieux: chuchoté) contre le

gouvernement. Elle était née fonctionnaire. Elle pensait en fonction

de l'État, variable, mais infaillible. Les pouvoirs établis se

revêtaient pour lui d'une évidence sacrée. Il admirait sincèrement

les âmes de bronze, les grands magistrats libres et inflexibles du

passé; et peut-être secrètement se croyait-il de leur lignée.

C'était un tout petit Michel de l'Hospital, sur qui avait passé un

siècle de servitude républicaine.--Quant à Madame Aubier, elle était

aussi bonne chrétienne que son mari était bon républicain. Aussi

sincèrement, honnêtement qu'il se faisait l'instrument docile du

pouvoir contre toute liberté qui ne fût pas officielle, elle mêlait

ses prières, en toute pureté de cœur, aux vœux homicides que

formaient pour la guerre, en chaque pays d'Europe, les prêtres

catholiques, les pasteurs protestants, les rabbins et les popes, les

feuilles et les gens bien pensants de ce temps.--Et tous deux, père et

mère, adoraient leurs enfants, n'avaient, en vrais Français, que

pour eux d'affection profonde, essentielle, leur eussent tout

sacrifié, et, pour faire comme les autres, les sacrifiaient sans

hésiter. À qui? Au dieu inconnu. En tous temps, Abraham a mené Isaac

au bûcher. Et sa glorieuse folie reste encore un exemple pour la pauvre

humanité.

À ce foyer de famille, comme c'est le cas souvent, l'affection était

grande, et l'intimité nulle. Comment les pensées pourraient-elles se

communiquer librement de l'un à l'autre, lorsque chacun évite de voir

au fond de la sienne? Quoi qu'on sente, on sait qu'il faut réserver

certains dogmes; et si c'est une gêne déjà quand les dogmes sont

assez discrets pour rester dans leurs limites tracées (c'était le cas,

en somme, pour ceux de l'au-delà), que dire lorsqu'ils prétendent se

mêler à la vie, la régir tout entière, ainsi que font nos dogmes

laïques et obligatoires! Allez donc oublier le dogme de la Patrie! La

nouvelle religion faisait rétrograder à l'Ancien Testament. Elle ne se

contentait pas de dévotions des lèvres et d'innocentes pratiques,

hygiéniques, ridicules, comme la confession, le maigre du vendredi, le

repos du dimanche, qui avaient excité la verve de nos «philosophes»,

aux temps où le peuple était libre,--sous les rois. Elle voulait tout,

elle ne se satisfaisait pas de moins: l'homme tout entier, son corps,

son sang, sa vie et sa pensée. Son sang surtout. Depuis les Aztèques

du Mexique, jamais la divinité ne s'était ainsi gorgée. Il serait

profondément injuste de dire que les croyants n'en souffraient pas. Ils

souffraient, mais croyaient. Ô mes pauvres frères hommes, pour qui la

souffrance même est une preuve du divin!... M. et Mme Aubier

souffraient comme les autres, et, comme les autres, adoraient. Mais on

ne pouvait demander à un adolescent cette abnégation du cœur, des

sens et du bon sens. Pierre eût voulu comprendre au moins ce qui

l'opprimait. Que de questions le brûlaient, qu'il ne pouvait pas dire!

Car le premier mot de toutes était: «Mais si je n'y crois pas!»--Un

blasphème déjà.--Non, il ne pouvait parler. Ils l'eussent regardé,

avec une stupeur effrayée, indignée, avec peine, avec honte. Et comme

il était à cet âge plastique, où l'âme, d'écorce trop tendre, se

ride aux moindres souffles qui viennent du dehors et, sous leurs doigts

furtifs, se modèle en frémissant, il se sentait d'avance, lui-même,

triste et honteux. Ah! comme ils croyaient tous! (Mais est-ce qu'ils

croyaient, tous?) Comment faisaient-ils donc?--On n'osait le demander.

À ne pas croire, seul, au milieu de tous qui croient, on est comme

quelqu'un à qui manque un organe, peut-être superflu, mais que tous

les autres ont; et rougissant, on cache aux yeux sa nudité.

Le seul qui pût comprendre les angoisses du jeune garçon était son

frère aîné. Pierre avait pour Philippe cette adoration, qu'ont

souvent les petits (mais qu'ils cachent jalousement) pour l'aîné,

frère ou sœur, compagnon étranger, parfois même vision d'une

heure, disparue,--qui réalise, à leurs yeux, le rêve tout ensemble de

ce qu'ils voudraient être et de ce qu'ils voudraient aimer: ardeurs

chastes et troubles de l'avenir aux courants mêlés. Le grand frère

s'était aperçu de ce naïf hommage, et il en était flatté.

Naguère, il tâchait de lire dans le cœur du petit et le lui

expliquait, avec des ménagements: car, bien que plus robuste, il

était, comme lui, de cette pâte fine qui, chez les meilleurs hommes,

garde un peu de la femme, et qui n'en rougit pas. Mais la guerre

était venue et l'avait arraché à sa vie de travail, à ses études

de sciences, à ses rêves de vingt ans, et à l'intimité avec le

jeune frère. Il avait tout laissé, dans l'idéalisme enivré du

début, comme un grand oiseau fou, qui se lance dans l'espace, avec

l'illusion héroïque et absurde que son bec et ses serres mettront

fin à la guerre et restaureront sur terre le règne de la paix. Depuis,

le grand oiseau était, deux ou trois fois, rentré au nid; à chaque

fois, hélas, un peu plus déplumé. Il était revenu de bien des

illusions, mais il s'en trouvait trop mortifié pour le dire. Il avait

honte d'y avoir cru. Sottise de n'avoir pas su voir la vie comme

elle est! Il s'acharnait maintenant à la désenchanter, et, quelle

qu'elle fût, stoïque, à l'accepter. Il ne se châtiait pas

seulement lui-même; une souffrance mauvaise le poussait à châtier ses

illusions dans le cœur du jeune frère, où il les retrouvait. Au

premier retour, quand Pierre était accouru, brûlant de son âme

emmurée, tout de suite il fut glacé par l'accueil de l'aîné,

certes affectueux toujours, mais, avec, dans le ton, je ne sais quelle

âpre ironie. Les questions qui se pressaient sur ses lèvres furent, à

l'instant, refoulées. Philippe les voyait venir, et d'un mot,

d'un regard, les fauchait. Après deux ou trois tentatives, Pierre, le

cœur serré, se replia. Il ne reconnaissait plus son frère.

L'autre le reconnaissait trop. Il reconnaissait en lui ce que naguère

il était et ce qu'il ne pouvait plus être. Il le lui faisait payer.

Il en avait regret, après, mais il n'en montrait rien, et il

recommençait. Tous deux souffraient; et, par un malentendu trop

fréquent, leur souffrance si proche, qui aurait dû les unir, les

éloignait. La seule différence entre eux était que l'aîné la

savait proche, et que Pierre se croyait seul avec elle, sans nul à qui

s'ouvrir.

Que ne se tournait-il donc vers ceux de son âge, ses compagnons

d'école? Il eût semblé que ces adolescents auraient dû se

resserrer et s'être mutuellement un appui. Mais il n'en était

rien. Une triste fatalité les tenait au contraire épars, disséminés

en petits groupes, et, même à l'intérieur de ces groupes

minuscules, distants et réservés. Les plus vulgaires avaient, les yeux

fermés, plongé, tête la première, dans le courant guerrier. Le plus

grand nombre s'en écartaient, et ils ne se sentaient aucune attache

avec les générations qui les avaient précédés; ils ne partageaient

en rien leurs passions, leurs espoirs et leurs haines; ils assistaient

à l'action frénétique, comme des hommes à jeun regardent ceux qui

ont bu. Mais que pouvaient-ils contre elle? Beaucoup avaient fondé de

petites revues, dont la vie éphémère s'éteignait, aux premiers

numéros, faute d'air; la censure faisait le vide; toute la pensée de

France était sous la cloche pneumatique. Les plus distingués d'entre

ces jeunes gens, trop faibles pour se révolter et trop fiers pour se

plaindre, se savaient livrés d'avance au couteau de la guerre. En

attendant leur tour à l'abattoir, ils regardaient et jugeaient en

silence, chacun pour soi, avec un peu de mépris et beaucoup d'ironie.

Par réaction dédaigneuse contre la mentalité du troupeau, ils

s'étaient rejetés dans une sorte d'égotisme intellectuel et

artistique, un sensualisme idéaliste, où le moi pourchassé

revendiquait ses droits contre la communion humaine. Dérisoire

communion, qui ne se manifestait à ces adolescents que sous les

espèces du meurtre accompli et subi en commun! Une expérience précoce

avait flétri leurs illusions: ils avaient vu ce que valaient ces

illusions chez leurs aînés, et qu'eux qui n'y croyaient pas, ils

les payaient de leur vie. Leur confiance était atteinte en ceux même

de leur âge, dans l'homme en général. Au reste, il en coûtait de

se confier, en ce temps! Chaque jour apprenait quelque dénonciation de

pensées, d'entretiens intimes, par un mouchard patriotique, dont le

pouvoir honorait et stimulait le zèle. Aussi, ces jeunes gens, par

découragement, par dédain, par prudence, par sentiment stoïque de

leur solitude d'esprit, se livraient peu les uns aux autres.

Pierre ne pouvait trouver chez eux l'Horatio, que cherchent les petits

Hamlets de dix-huit ans. S'il avait horreur d'aliéner sa pensée à

l'opinion publique (cette fille publique), il avait besoin de l'unir

librement à des âmes de son choix. Il était trop tendre pour pouvoir

se contenter de soi. Il souffrait de la souffrance universelle. Elle

l'écrasait par sa somme de douleur, qu'il s'exagérait:--car si

l'humanité la supporte, malgré tout, c'est qu'elle a le cuir

plus dur que n'est la peau nouvelle d'un frêle adolescent.--Mais ce

qu'il ne s'exagérait pas, et ce qui l'accablait encore plus que

la souffrance du monde, c'en était l'imbécillité.

Ce n'est rien de souffrir, ce n'est rien de mourir, si l'on en

voit le sens. Le sacrifice est bien, quand on comprend pourquoi. Mais

quel est le sens du monde et de ses déchirements, pour un adolescent?

En quoi, s'il est sincère et sain, peut-il s'intéresser à la

grossière mêlée des nations affrontées, comme des béliers stupides,

au-dessus d'un abîme où ils vont tous rouler? La route était

pourtant assez large pour tous. Pourquoi donc cette rage de se détruire

soi-même? Pourquoi ces patries d'orgueil, ces États de rapines, ces

peuples auxquels on apprend le meurtre, comme un devoir! Mais pourquoi

la tuerie, partout entre les êtres? Ce monde qui s'entremange?

Pourquoi le cauchemar de cette chaîne monstrueuse et sans fin de la

vie, dont chacun des anneaux enfonce la mâchoire dans la nuque de

l'autre, se repaît de sa chair, jouit de sa douleur, et vit de sa

mort? Pourquoi la lutte et pourquoi la douleur? Pourquoi la mort?

Pourquoi la vie? Pourquoi? Pourquoi?...

Ce soir, quand l'enfant rentra, le pourquoi s'était tu.

[Figure 06]

Rien n'avait changé, pourtant. Il était dans sa chambre, encombrée

de papiers et de livres. Autour, les bruits familiers. Dans la rue, le

clairon qui sonnait la fin de l'alerte. Dans l'escalier, le

bavardage satisfait des locataires, remontant de la cave. À l'étage

au-dessus, la promenade maniaque du vieux voisin, qui attendait depuis

des mois son fils disparu.--Mais dans sa chambre n'étaient plus ses

soucis embusqués, qu'il y avait laissés.

Il arrive parfois qu'un accord incomplet sonne, d'une façon rauque;

il laisse l'esprit inquiet, jusqu'au moment où une note s'y

ajoute qui opère la fusion des éléments hostiles ou froidement

étrangers, comme des visiteurs qui ne se connaissent point et attendent

d'être présentés. Aussitôt, la glace est rompue, et l'harmonie

coule d'un membre à l'autre. Cette chimie morale, un tiède et

furtif contact venait de l'opérer. Pierre n'avait pas conscience de

la cause du changement; il ne songeait pas à l'analyser. Mais il

sentait que l'hostilité habituelle des choses s'était brusquement

amortie. Une douleur lancinante à la tête vous habite depuis des

heures: soudain, on s'aperçoit qu'elle n'est plus là; comment

est-elle partie? À peine si les tempes bourdonnent encore du

souvenir... Pierre restait en défiance devant ce calme nouveau. Il le

soupçonnait de cacher, sous une trève passagère, un retour plus cruel

du mal qui reprend haleine. Il connaissait déjà les répits que

l'art procure. Quand pénètre en nos yeux la divine proportion des

lignes et des couleurs, ou dans le creux voluptueux de la coquille

sonore les beaux jeux variés des accords qui s'égrènent et se

nouent, selon les lois des nombres harmonieux, la paix se fait en nous

et la joie nous inonde. Mais c'est un rayonnement qui nous vient du

dehors; on dirait d'un soleil dont les feux lointains nous tiennent

suspendus, fascinés, au-dessus de notre vie. Il ne dure qu'un temps;

et ensuite on retombe. L'art n'est jamais qu'un oubli passager du

réel. Pierre, craintif, s'attendait à la même déception.--Mais le

rayonnement, cette fois, venait du dedans. Rien de la vie n'était

oublié. Mais tout s'harmonisait. Les souvenirs, les pensées

nouvelles. Jusqu'aux objets, aux livres, aux papiers dans la chambre,

s'animaient, reprenaient un intérêt qu'ils avaient perdu.

Depuis des mois, sa croissance intellectuelle était comprimée, comme

un jeune arbre qui, en pleine floraison, est flétri par les «Saints de

glace». Il n'était pas de ces garçons pratiques qui profitaient des

facilités universitaires accordées aux jeunes classes sur le point

d'être appelées, pour décrocher hâtivement un diplôme sous le

regard indulgent des examinateurs. Pas davantage, il n'éprouvait

l'avidité désespérée du jeune homme qui, voyant la mort prochaine,

fait les bouchées doubles et dévore les connaissances, qu'il ne

pourra jamais vérifier, dans la vie. Le sentiment perpétuel du vide

qui était au bout, du vide qui était dessous, partout caché sous

l'illusion cruelle et absurde du monde--coupait tous ses élans. Il se

jetait sur un livre, sur une pensée,--puis s'arrêtait, découragé.

À quoi cela mène-t-il? À quoi bon apprendre? À quoi bon

s'enrichir, s'il faut tout perdre, tout laisser, si rien ne vous

appartient? Pour que l'activité, pour que la science ait un sens, il

faut que la vie en ait un. Ce sens, nul effort de l'esprit, nulle

supplication du cœur n'avait pu l'obtenir.--Et voici que, de

soi-même, ce sens était venu... La vie avait un sens...

Quoi donc?--Et cherchant d'où venait ce sourire intérieur, il vit la

bouche entr'ouverte, sur laquelle sa bouche brûlait de se poser.

En temps ordinaire, cette muette fascination n'eût pas sans doute

persisté. À cette heure de l'adolescence où l'on est amoureux de

l'amour, on le voit dans tous les yeux; le cœur avide et incertain le

butine des uns aux autres; et rien ne le presse de se fixer: il est au

début de sa journée.

Mais la journée d'aujourd'hui serait brève: il fallait se presser.

Le cœur du jeune homme se hâtait d'autant plus qu'il était en

retard. Les grandes villes qui, de loin, paraissent des solfatares

fumantes de sensualité, abritent de fraîches âmes et des corps

ingénus. Combien de jeunes hommes, de jeunes filles, qui respectent

l'amour et gardent leurs sens vierges jusqu'au mariage! Même dans

les milieux raffinés, où la curiosité cérébrale est précocement

excitée, que d'étranges ignorances se dissimulent sous les libres

propos d'une jeune mondaine, ou de tel étudiant, qui connaît tout et

ne sait rien! Il y a dans le cœur de Paris des provinces naïves, de

petits jardins de cloîtres, des puretés de sources. Paris se laisse

trahir par sa littérature. Ceux qui parlent en son nom, ce sont les

plus souillés. Et l'on sait trop, d'ailleurs, qu'un faux respect

humain empêche souvent les purs d'avouer leur innocence.--Pierre ne

connaissait pas encore l'amour; et il était livré au premier de ses

appels.

À l'enchantement de sa pensée, ceci s'ajoutait encore: que

l'amour était né, sous l'aile de la mort. En cette minute

d'émoi, où ils sentaient passer au-dessus de leurs têtes la menace

des bombes, où la vision sanglante de l'homme mutilé leur saisissait

le cœur, leurs doigts s'étaient cherchés; et tous deux y avaient

lu, en même temps que le frisson de la chair qui a peur, l'affectueux

réconfort de l'ami inconnu. Fugitive pression! L'une des mains,

celle de l'homme, dit: «Appuie-toi sur moi!»--Et l'autre,

maternelle, refoule sa propre crainte, pour dire: «Mon petit!»

Rien de tout cela n'était parlé, ni ouï. Mais ce murmure intérieur

remplit l'âme, bien mieux que les paroles, ce rideau de feuillage qui

masque la pensée. Pierre se laissait bercer par ce bourdonnement. Tel

le chant d'une guêpe dorée, qui flotte dans le clair obscur de

l'être. Ses jours s'engourdissaient dans sa langueur nouvelle. Le

cœur solitaire et nu rêvait la chaleur du nid.

En ces premières semaines de février, Paris comptait ses ruines du

dernier raid et léchait ses blessures. La presse, enfermée au chenil,

aboyait aux représailles. Et, selon la parole de «l'Homme qui

enchaînait», le pouvoir faisait la guerre aux Français. La saison des

procès de trahison s'ouvrait. Le spectacle d'un misérable qui

défendait sa tête, âprement réclamée par l'accusateur public,

amusait le Tout-Paris, dont l'appétit de théâtre n'était pas

rassasié par quatre années de guerre et dix millions de morts croulant

dans la coulisse.

Mais l'adolescent restait uniquement absorbé par l'hôte

mystérieux qui était venu le visiter. Étrange intensité de ces

visions d'amour, imprimées au fond de la pensée, et cependant

dénuées de contour! Pierre eût été incapable de dire la forme des

traits, ou la couleur des yeux, ou le dessin des lèvres. Il n'en

pouvait retrouver que l'émotion en lui. Toutes ses tentatives pour

préciser l'image n'aboutissaient qu'à la déformer. Il ne

réussit pas mieux, lorsqu'il se mit à sa recherche dans les rues de

Paris. À tout instant, il croyait la voir. C'était un sourire, une

jeune nuque blanche, une lueur en des yeux. Et le sang lui battait au

cœur. Il n'existait aucune, aucune ressemblance entre ces images

fuyantes et l'image réelle qu'il cherchait et qu'il croyait

aimer. Ne l'aimait-il donc pas? Justement, il l'aimait; et c'est

pourquoi il la voyait partout, et sous toutes les formes. Car elle est

tout sourire, toute lumière, toute vie. Et le dessin exact serait une

limite.--Mais on veut cette limite, pour étreindre l'amour et pour le

posséder.

Ne la revît-il plus jamais, il savait qu'elle était, elle était, et

qu'elle était le nid. Dans l'ouragan, le port. Le phare dans la

nuit. _Stella Maris, Amor_. Amour, veille sur nous, à l'heure de la

mort!...

[Figure 07]

Sur le quai de la Seine, le long de l'Institut, il passait, regardant

distraitement l'étalage d'un des rares bouquinistes restés

fidèles au poste. Il se trouvait au bas des marches du pont des Arts.

Levant les yeux, il vit celle qu'il attendait. Un carton à dessin

sous le bras, elle descendait les marches, comme une petite

biche. Il ne réfléchit pas, l'ombre d'une seconde; il s'élança à sa

rencontre, et, tandis qu'il montait vers elle qui descendait, pour la

première fois leurs regards se posèrent l'un sur l'autre et

entrèrent. Et arrivé devant elle, s'arrêtant, il rougit. Et

surprise, le voyant rougir, elle rougit. Avant qu'il eût repris

souffle, le petit pas de biche avait déjà passé. Quand la force lui

revint et qu'il put se tourner, sa robe disparaissait au tournant de

l'arcade qui donne sur la rue de Seine. Il ne chercha pas à la

suivre. Appuyé sur la rampe du pont, il voyait son regard dans le

fleuve qui coulait. Pour quelque temps son cœur avait une pâture

nouvelle... (Ô chers stupides adolescents!)...

Une semaine après, il flânait au jardin du Luxembourg, que remplissait

le soleil de sa douceur dorée. En cette funèbre année, le radieux

février! Rêvant, les yeux ouverts, et ne sachant plus bien s'il

rêvait ce qu'il voyait, ou voyait ce qu'il rêvait, dans une

langueur avide, obscurément heureux, malheureux, amoureux, imbibé de

tendresse autant que de soleil, il souriait en marchant, avec les yeux

distraits, et ses lèvres remuaient sans qu'il le sût, disant des

mots sans suite, un chant. Il regardait le sable; et, comme le

frôlement du vol d'un pigeon qui passe, il eut l'impression qu'un

sourire venait de passer. Il se retourna, et vit qu'il venait de la

croiser. Et juste à ce moment, sans cesser de marcher, elle retournait

la tête, souriante, pour l'observer. Alors, il n'hésita plus, il

vint à elle, les mains presque tendues, d'un élan si juvénile et

naïf que naïvement elle attendit. Il ne s'excusa point. Ils

n'avaient aucune gêne. Il leur semblait poursuivre un entretien

commencé.

--Vous vous moquez de moi, dit-il; vous avez bien raison!

--Je ne me moque pas.--(Sa voix, comme son pas, était vive et

souple.)--Vous riiez tout seul; j'ai ri, en vous voyant.

--Est-ce que je riais, vraiment?

--Vous riez encore maintenant.

--Maintenant, je sais pourquoi.

Elle ne le lui demanda pas. Ils marchèrent ensemble. Ils étaient

heureux.

--Le beau petit soleil! dit-elle.

--Le printemps nouveau-né!

--C'est à lui, tout à l'heure, que vous faisiez risette?

--Pas à lui seulement. Peut-être bien à vous.

--Petit menteur! Vilain! Vous ne me connaissez pas.

--Si l'on peut dire! Nous nous sommes déjà vus, je ne sais combien

de fois!

--Trois, en comptant celle-ci.

--Ah! Vous vous souvenez!... Vous voyez que nous sommes de vieilles

connaissances!

--Parlons-en!

--Je veux bien. C'est tout ce que je veux... Oh! asseyons-nous là! Un

instant, voulez-vous? Il fait si bon, au bord de l'eau!

(Ils étaient près de la fontaine de Galatée, que des maçons

couvraient de bâches pour l'abriter contre les bombes.)

--Je ne peux pas, je vais manquer mon tram...

Elle dit l'heure. Il montra qu'elle avait plus de vingt-cinq

minutes.

Oui, mais elle voulait d'abord acheter son goûter, au coin de la rue

Racine, où il y a de bons petits pains. Il en sortit un de sa poche.

--Pas meilleurs que celui-ci... Est-ce que vous ne voulez pas?...

Elle rit et hésita. Il le lui mit dans la main, et lui garda la main.

--Vous me ferez tant plaisir!... Venez, venez vous asseoir...

Il la mena à un banc au milieu de l'allée qui borde le bassin.

--J'ai encore autre chose...

Il tira de sa poche une tablette de chocolat.

--Gourmand!... Et quoi encore?...

--Seulement, je suis honteux... il n'est pas enveloppé.

--Donnez, donnez!... C'est la guerre.

Il la regardait croquer.

--C'est bien la première fois, dit-il, que je pense que la guerre a

du bon.

--Oh! ne parlons pas d'elle! C'est si tellement rasant!

--Oui, fit-il, enthousiaste, nous n'en parlerons jamais.

(L'air, subitement, venait de s'alléger).

--Regardez ces pierrots, dit-elle, qui prennent leur tub.

(Elle montrait les moineaux qui faisaient leur toilette sur le bord du

bassin.)

--Mais alors, l'autre soir (il suivait sa pensée), l'autre soir,

dans le métro, dites, vous m'avez donc vu?

--Bien sûr.

--Mais jamais vous n'avez regardé de mon côté... Vous êtes restée

tout le temps tournée vers l'autre côté!... Tenez, comme à

présent...

(Il la voyait de profil, qui grignotait son pain, en regardant devant

elle, avec des yeux malins.)

--... Regardez-moi un peu!... Qu'est-ce que vous regardez là-bas?

Elle ne tourna pas la tête: Il lui prit la main droite, dont le gant,

déchiré à l'index, montrait le bout du doigt.

--Qu'est-ce que vous regardez?

--Vous qui regardez mon gant... Voulez-vous bien ne pas le déchirer

davantage!

(Il était en train d'élargir distraitement l'ouverture.)

--Oh! pardon!... Mais comment pouvez-vous voir?

Elle ne répondit pas; mais dans le profil moqueur, il vit le coin de

l'œil qui riait.

--Ah! rusée!

--C'est tout simple. Tout le monde fait ainsi.

--Moi, je ne pourrais pas.

--Essayez!--Vous louchez.

--Je ne pourrais jamais. Pour voir, il faut que je regarde, droit en

face, bêtement.

--Mais non, pas si bêtement!

--Enfin! Je vois vos yeux.

Ils se regardèrent, en riant doucement.

--Comment est votre nom?

--Luce.

--Qu'il est joli, joli comme ce jour!

--Et le vôtre?

--Pierre... Bien usagé.

--Un brave nom, qui a des yeux honnêtes et clairs.

--Comme les miens.

--Pour clairs, oui, ils le sont.

--C'est qu'ils regardent Luce.

--Luce!... On dit: «Mademoiselle».

--Non.

--Non?

(Il secoua la tête.)

--Vous n'êtes pas «Mademoiselle». Vous êtes Luce, et je suis

Pierre.

Ils se tenaient la main; et, sans se regarder, les yeux dans le bleu

tendre du ciel entre les branches des arbres dépouillés, ils se

turent. Le flot de leurs pensées, par leurs mains, se mêlait.

Elle dit:

--L'autre soir, on avait peur tous deux.

--Oui, dit-il, c'était bon.

(Plus tard, seulement, ils sourirent d'avoir exprimé, chacun, ce que

l'autre songeait.)

Elle arracha sa main et se leva soudain, en entendant l'horloge.

--Oh! je n'ai plus que le temps...

Ils allèrent ensemble de ce petit pas de course que les Parisiennes

prennent si joliment, sans qu'à les voir trotter on pense à sa

vitesse, tant il paraît aisé.

--Vous passez souvent ici?

--Tous les jours. Mais plutôt de l'autre côté de la terrasse. (Elle

montrait le jardin, les arbres de Watteau.) Je reviens du Musée.

(Il regarda le carton qu'elle portait.)

--Peintre? demanda-t-il.

--Non, fit-elle, c'est un bien trop gros mot. Une petite

barbouillotte.

--Pourquoi? Pour le plaisir?

--Oh! mais non! Pour l'argent.

--Pour l'argent!

--C'est vilain, n'est-ce pas? de faire de l'art pour de

l'argent?

--C'est étonnant surtout de gagner de l'argent, si l'on ne sait

pas peindre.

--C'est justement pour cela. Je vous expliquerai, une autre fois.

--Une autre fois, à la fontaine, on goûtera encore.

--On verra. S'il fait beau.

--Mais vous viendrez plus tôt? N'est-ce pas?... Dites... Luce...

(Ils étaient à la station. Elle sauta sur le marchepied du tram.)

--Répondez, dites, petite lumière...

Elle ne répondit pas; mais quand le tram partit, elle fit «oui» des

paupières, et sur sa bouche, il lut, sans qu'elle parlât:

--Oui, Pierre.

Tous deux, en s'en allant, pensaient:

--C'est drôle, comme les gens ont l'air content, ce soir.

Et ils souriaient, sans vouloir se rendre compte de ce qui s'était

passé. Ils savaient seulement qu'ils l'avaient, qu'ils _le_

tenaient, et que _c'était_ à eux. Quoi? Rien. On est riche, ce

soir!... En rentrant, ils se regardèrent dans la glace, comme on

regarde un ami, avec des yeux affectueux. Ils se disaient: «Son regard

était sur toi.» Ils se couchèrent de bonne heure, accablés, pourquoi

donc? d'une fatigue délicieuse. En se déshabillant, ils pensaient:

--Ce qui est bon maintenant, c'est qu'il y a demain.

[Figure 08]

Demain!... Ceux qui viendront après nous auront peine à se

représenter ce que ce mot évoquait de désespoir muet et d'ennui

sans fond, dans la quatrième année de guerre... Une telle lassitude!

Tant de fois les espoirs avaient été déçus! Les centaines de demains

se succédaient pareils à hier et aujourd'hui, tous également voués

au néant et à l'attente, à l'attente du néant. Le temps

n'avait plus de cours. L'année était comme un Styx, qui enserre la

vie de son cercle aux eaux noires et grasses, avec de sombres moires,

qui ne semblent plus couler. Demain? Demain est mort.

Dans le cœur des deux enfants, Demain était ressuscité.

Demain les vit de nouveau assis auprès de la fontaine. Et les demains

qui suivirent. Le beau temps favorisait ces très brèves rencontres, un

peu moins brèves chaque jour. Chacun apportait son goûter, afin

d'avoir le plaisir de l'échanger. Pierre attendait maintenant, à

la porte du Musée. Il voulut voir ses œuvres. Bien qu'elle n'en

fût pas fière, elle ne se fit nullement prier pour les montrer.

C'étaient des reproductions en miniature de tableaux célèbres, ou

de fragments de tableaux, un groupe, une figure, un buste. Pas trop

désagréable, au premier regard, mais extrêmement lâché. Çà et

là, des touches assez justes et jolies; mais à côté, des

incorrections d'écolier, étalant non seulement une ignorance

élémentaire, mais une désinvolture parfaitement insouciante de ce

qu'on pourrait penser.--«Baste! Assez bon comme cela!...»--Luce

disait le nom des tableaux reproduits. Pierre les connaissait trop. Sa

figure se crispait, de déconvenue. Luce sentait qu'il n'était pas

content; mais elle mettait une bravoure à lui montrer tout,--et encore

celui-là... Pan!... ce qu'elle avait de plus laid! Elle gardait un

sourire moqueur, qui était aussi bien à son adresse qu'à celle de

Pierre; mais elle ne s'avouait pas une pinçure de dépit. Pierre

serrait les lèvres, pour ne pas parler. Mais à la fin, ce fut trop

fort. Elle lui montra la copie d'un Raphaël de Florence.

--Mais ce ne sont pas les couleurs! dit-il.

--Oh! ce serait étonnant! dit-elle. Je n'y ai pas été voir. J'ai

pris une photo.

--Et est-ce qu'on ne vous dit rien?

--Qui? Les clients? Ils n'y ont pas été voir, non plus... Et puis,

quand ils auraient vu, ils n'y regardent pas de si près! Le rouge, le

vert, le bleu, ils n'y voient que du feu. Quelquefois, j'ai le

modèle en couleur, mais je change les couleurs... Tenez, par exemple,

ceci... (Un ange de Murillo.)

--Vous trouvez que c'est mieux?

--Non, mais cela m'amusait... Et puis, c'était plus commode... Et

puis, cela m'est égal. L'essentiel, c'est que ça se vende...

Sur cette dernière forfanterie, elle s'arrêta, lui reprit les

coloriages, et éclata de rire.

--Hein! C'est encore plus laid que vous ne vous figuriez?

Il dit, avec chagrin:

--Mais pourquoi, pourquoi faites-vous des choses pareilles?

Elle regarda son visage consterné, avec un bon sourire d'ironie

maternelle: ce cher petit bourgeois, pour qui tout avait été si aisé,

et qui ne concevait pas qu'on fît des concessions pour...

Il redemandait:

--Pourquoi? Dites pourquoi?

(Il était tout penaud, comme si c'était lui, le peinturlureur!...

Bon petit garçon! Elle eût voulu l'embrasser... bien sagement, sur

le front.)

Elle répondit doucement:

--Mais pour vivre.

Il en fut tout saisi. Il n'y avait pas songé.

--C'est compliqué, la vie, reprit-elle sur un ton léger et moqueur.

Il faut d'abord manger, et manger tous les jours. On a dîné, le

soir. Il faut recommencer le lendemain. Et il faut s'habiller.

S'habiller tout, le corps, la tête, les mains, les pieds. Cela en

fait de la vêture! Et puis, payer pour tout. La vie, c'est de payer.

Pour la première fois, il vit ce qui avait échappé à la myopie de

son amour: la fourrure modeste et, par endroits, déplumée, les

bottines un peu usagées, les traces de gêne, que l'élégance

naturelle d'une petite Parisienne fait oublier. Et son cœur se serra.

--Ah! est-ce que je ne pourrais pas, est-ce que je ne pourrais pas vous

aider?

Elle s'écarta un peu et rougit:

--Non, non, fit-elle, contrariée; il n'est pas question... Jamais...

Je n'ai pas besoin...

--Mais je serais si heureux!

--Non... On ne parle plus de cela. Ou on ne serait plus amis...

--Nous le sommes, alors?

--Oui. C'est-à-dire, si vous l'êtes encore, après que vous avez

vu ces horreurs?

--Bien sûr! Ce n'est pas de votre faute.

--Mais ça vous fait de la peine?

--Oh! oui.

Elle rit, de contentement.

--Cela vous fait rire, méchante!

--Non, ce n'est pas méchant. Vous ne comprenez pas.

--Pourquoi riez-vous alors?

--Je ne vous le dirai pas.

(Elle pensait: «Amour! Que tu es gentil d'avoir de la peine, parce

que j'ai fait quelque chose de laid!»)

Elle dit:

--Vous êtes bon. Merci.

(Il la regardait avec des yeux étonnés.)

--Ne cherchez pas à comprendre, dit-elle, en lui tapant doucement sur

la main... Là, causons d'autre chose...

--Oui... Un mot encore... Je voudrais pourtant savoir... Dites-moi (ne

soyez pas blessée!)... Est-ce que vous êtes, en ce moment, un peu

gênée?

--Non, non, j'ai dit cela tout à l'heure, parce qu'il y a eu,

quelquefois, de mauvais moments. Mais, maintenant, c'est mieux. Maman

a trouvé une place, où elle est bien payée.

--Votre mère travaille?

--Oui, dans une usine de munitions. On touche douze francs par jour.

C'est la fortune.

--Dans une usine! Une usine de guerre!

--Oui.

--Mais c'est affreux!

--Dame! On prend ce qui s'offre!

--Luce, mais si vous, vous, on vous offrait?...

--Moi, vous voyez bien, je barbouille... Ah! vous voyez que j'ai

raison de faire mes barbouillis!

--Mais s'il fallait gagner et qu'il n'y eût pas d'autre moyen

que de travailler dans une de ces usines qui fabriquent des obus, est-ce

que vous iriez?

--S'il fallait gagner, et pas d'autre moyen?... Mais bien sûr!

J'y courrais!

--Luce! Pensez-vous à ce qu'on fait, là-dedans?

--Non, je n'y pense pas.

--Tout ce qui fera souffrir, mourir, qui déchire, qui brûle, qui

torture des êtres comme vous, comme moi...

Elle se mit la main sur la bouche, pour lui faire signe de se taire.

--Je sais, je sais tout cela, mais je ne veux pas y penser.

--Vous ne voulez pas y penser?

--Non, dit-elle.

Et après un moment:

--Il faut vivre... Si on pense, on ne vit plus... Moi, je veux vivre, je

veux vivre. Si on me force, pour vivre, à faire ceci, cela, est-ce que

je vais me tourmenter pour ceci, pour cela? Cela ne me regarde pas, ce

n'est pas moi qui le veux. Si c'est mal, ce n'est pas ma faute à

moi. Moi, ce que je veux n'est pas mal.

--Qu'est-ce que vous voulez?

--Je veux vivre, d'abord.

--Vous aimez la vie?

--Mais oui. Est-ce que j'ai tort?

--Oh! non, c'est si bon que vous viviez!

--Et vous, vous ne l'aimez pas?

--Je ne l'aimais pas, jusqu'à...

--Jusqu'à?

(La question ne demandait pas de réponse. Ils la connaissaient tous

deux.)

Pierre, suivant sa pensée:

--Vous avez dit: «d'abord»... «Je veux vivre d'abord»... Et

quoi, ensuite? Qu'est-ce que vous voulez?

--Je ne sais pas.

--Si, vous savez...

--Vous êtes très indiscret.

--Oui, très.

--Cela me gêne, de vous dire...

---Dites-le-moi, dans l'oreille. On ne l'entendra pas.

Elle sourit:

--Je voudrais... (elle hésita). Je voudrais _un petit peu_ de

bonheur...

(Ils étaient tout près l'un de l'autre.)

Elle continua:

--Est-ce que c'est trop demander?... On m'a dit souvent que

c'était égoïste; et moi, je me dis quelquefois: «À quoi est-ce

qu'on a droit?...» Quand on voit tant de misères, tant de peines,

autour de soi, on n'ose pas réclamer... Mais, malgré tout, mon cœur

réclame et crie: «Si, j'ai droit, j'ai droit à un peu, à un

petit peu de bonheur...» Dites-moi bien franchement: est-ce que c'est

égoïste? Vous trouvez cela mal?

Il fut saisi d'une pitié infinie. Ce cri du cœur, ce pauvre petit

cri naïf, le remua jusqu'à l'âme. Les larmes lui vinrent aux

yeux. Côte à côte sur le banc, appuyés l'un sur l'autre, ils

sentaient la chaleur de leurs jambes. Il eût voulu se tourner, la

prendre dans ses bras. Il n'osait pas remuer, de peur de ne plus être

maître de son émotion. Ils regardaient, immobiles, devant eux, à

leurs pieds. Très vite, à voix ardente et basse, sans presque remuer

les lèvres, il dit:

--Ô mon cher petit corps! Ô mon cœur! Je voudrais tenir vos petits

pieds dans mes mains, sur ma bouche, je voudrais vous manger toute...

Sans bouger, et très vite et tout bas, comme lui, elle dit, pleine de

trouble:

--Fou! Petit fou!... Silence!... Je vous supplie...

Un promeneur âgé passa lentement devant eux. Ils sentaient leurs deux

corps se fondre de tendresse...

Plus personne dans l'allée. Un moineau ébouriffé s'ébrouait dans

le sable. La fontaine égrenait ses claires gouttelettes. Timidement,

leurs visages se tournèrent l'un vers l'autre; et à peine leurs

regards se furent-ils touchés que, d'un élan d'oiseaux, leurs

bouches se joignirent, peureuses et pressées, et puis elles

s'envolèrent. Luce se leva, partit. Il s'était levé aussi. Elle

lui dit: «Restez.»

Ils n'osaient plus se regarder. Il murmura:

--Luce... Ce petit peu... Ce petit peu de bonheur... dites, maintenant,

on l'a!

Le temps interrompit les goûters de la fontaine aux moineaux. Le

brouillard vint voiler le soleil de février. Mais il ne pouvait

éteindre celui qu'ils portaient dans le cœur. Ah! il pouvait bien

faire tous les temps qu'on voudrait: froid, chaud, pluie, vent, neige,

ou soleil! Ce serait toujours très bien. Et même ce serait mieux. Car

lorsque le bonheur est à l'âge de croissance, le plus beau de tous

les jours est toujours aujourd'hui.

Le brouillard leur fut un bienveillant prétexte à ne plus se quitter,

d'une partie de la journée. On risquait moins d'être vus.--Il

allait, le matin, l'attendre à l'arrivée du tram, et il

l'accompagnait dans ses courses à travers Paris. Il avait le collet

de son pardessus relevé. Elle avait une toque de fourrure, son boa

frileusement roulé jusqu'au menton, une voilette bien serrée, où

ses lèvres qui bombaient faisaient un petit rond. Mais la meilleure

voilette était l'humide réseau de la brume protectrice. Elle était

comme une cendre, dense, grise, avec des phosphorescences jaunes. On ne

voyait point à dix pas. Elle devenait plus épaisse, à mesure qu'on

descendait les vieilles rues perpendiculaires à la Seine. Ami

brouillard, où le rêve s'étire entre des draps glacés et frissonne

de plaisir! Ils étaient comme l'amande dans la gaine du fruit, comme

la flamme enfermée dans la lanterne sourde. Pierre tenait serré le

bras gauche de Luce; ils allaient du même pas, à peu près de la même

taille, elle un peu plus grande, pépiant à mi-voix, leurs figures

toutes proches: il eût voulu baiser le petit rond humide de la

voilette.

Elle allait vendre chez le marchand de «faux-vieux» qui les lui

commandait, «ses navets», ses «petites raves», comme elle disait.

Ils n'étaient jamais très pressés d'arriver, et, sans le faire

exprès (au moins, ils l'assuraient), prenaient par le plus long, en

mettant leur erreur sur le compte du brouillard. Quand, à la fin

pourtant, le but venait à eux, malgré tous les efforts faits pour le

dépister, Pierre restait à distance. Elle entrait dans la boutique. Il

attendait au coin de la rue. Il attendait longtemps, et il n'avait pas

chaud. Mais il était content d'attendre, de n'avoir pas chaud, et

même de s'ennuyer, parce que c'était pour elle. Enfin, elle

ressortait, et vite elle accourait, souriante, attendrie,

s'inquiétant s'il n'était pas glacé. Il voyait à ses yeux

quand elle avait réussi, et il s'en réjouissait, comme si c'était

lui qui avait gagné. Mais le plus souvent, elle revenait, les mains

vides; il fallait retourner deux ou trois jours de suite, pour obtenir

d'être payée. Bien heureuse, quand on ne lui rendait pas la commande

avec des rebuffades! Aujourd'hui, par exemple, on lui avait fait une

scène pour une miniature peinte d'après la photo d'un brave homme

décédé, qu'elle n'avait jamais vu. La famille s'indignait

qu'elle n'eût pas mis la teinte exacte des yeux et des cheveux. Il

fallait recommencer. Comme elle était disposée à voir plutôt le

côté comique de ses mésaventures, elle en riait bravement. Mais

Pierre ne riait pas. Il était furieux.

--Crétins! Triples crétins!

Quand Luce lui montrait les photos qu'elle devait recopier en couleur,

il fulminait de mépris--(Ah! comme elle s'amusait de sa fureur

comique!)--contre ces têtes d'imbéciles, figées en des sourires

solennels. Que les chers yeux de Luce s'appliquassent à refléter,

ses mains à retracer l'image de ces mufles, lui semblait une

profanation. Non, c'était révoltant! Les copies des musées valaient

encore mieux. Mais il n'y fallait plus compter. Les derniers musées

fermaient, et n'intéressaient plus le client. L'heure n'était

plus aux Vierges et aux anges, mais aux poilus. Chaque famille avait le

sien, mort ou vivant, plus souvent mort, et voulait éterniser ses

traits. Les plus riches, en couleurs; ouvrage assez bien payé, mais qui

devenait rare; il ne fallait pas faire la difficile. À défaut, il ne

restait plus, pour le moment, que l'agrandissement de photos, à des

prix dérisoires.

Le plus clair de ceci, c'est qu'elle n'avait plus de raisons de

s'attarder à Paris: plus de copies au musée; il ne s'agissait que

de venir au magasin prendre et rapporter les commandes tous les deux ou

trois jours; le travail pouvait s'exécuter chez soi. Cela ne faisait

pas trop l'affaire des deux enfants. Ils continuaient d'errer dans

les rues, ne pouvant se décider à reprendre le chemin de la station.

[Figure 09]

Comme ils se sentaient las et que la brume glacée les pénétrait, ils

entrèrent dans une église; et là, bien sagement, assis dans le coin

d'une chapelle, ils parlaient à voix basse des petites choses banales

de leur vie, en regardant les vitraux. De temps en temps, le silence se

faisait; et leur âme, délivrée des paroles (ce n'était pas le sens

des mots qui les intéressait, mais leur souffle de vie, comme les

furtifs contacts d'antennes frémissantes), leur âme poursuivait un

autre dialogue plus grave et plus profond. Le rêve des vitraux,

l'ombre des piliers, le bourdonnement des psalmodies, se mêlaient à

leur songe, évoquaient les tristesses de la vie qu'ils voulaient

oublier, et la nostalgie consolatrice de l'infini. Bien qu'il fût

près de onze heures, un crépuscule jaunâtre remplissait le vaisseau,

comme l'huile d'une burette sainte. D'en haut, de très loin,

venaient d'étranges lueurs, la sombre pourpre d'une verrière,

rouge flaque sur les violettes, des figures indistinctes, encerclées

par les noires ferrures. Dans le haut mur de nuit, le sang de la

lumière faisait une blessure...

Brusquement, Luce dit:

--Est-ce que vous devez être _pris_?

Il comprit tout de suite, car son esprit avait suivi, dans le silence,

la même piste obscure.

--Oui, dit-il. Il ne faut pas en parler.

--Une seule chose seulement. Dites-moi quand?

Il le dit:

--Dans six mois.

Elle soupira.

Il dit:

--Il ne faut plus y penser. À quoi cela servirait-il?

Elle dit:

--Oui, à quoi?

Ils reprirent haleine, pour refouler l'idée. Puis, courageusement (ou

bien devrait-on dire au contraire, «peureusement»? Décide qui saura

où est le vrai courage!) ils se forcèrent tous deux à parler

d'autre chose. Des étoiles de cierges tremblants, dans une buée. De

l'orgue qui préludait. Du bedeau qui passait. De la boîte à

surprises qu'était son sac à main, où les doigts indiscrets de

Pierre se promenaient. Ils mettaient une passion à s'amuser de riens.

Ni l'un ni l'autre des pauvres petits n'envisageait l'ombre

même de l'idée d'échapper au destin, qui devait les séparer.

Résister à la guerre, braver le courant d'un peuple: autant soulever

l'église, qui les couvrait de sa carapace! Le seul recours était

d'oublier, oublier, jusqu'à la dernière seconde, en espérant au

fond que cette dernière seconde ne viendrait jamais. Jusque-là, être

heureux.

Au sortir, en causant, elle le tira par le bras, pour jeter un coup

d'œil sur une devanture qu'ils venaient de dépasser. Un magasin de

chaussures. Il vit son regard tendrement caresser une paire de fines

bottines de cuir, hautes et lacées.

--Jolies! dit-il.

Elle fit:

--Un amour!

Il rit de l'expression, et elle rit aussi.

Pierre et Luce · 第 1 / 4 段