Tout à coup des jappements retentirent, d'abord lointains, bientôt

violents, joyeux et sauvages; puis le cor du vieux chasseur s'y mêla

brusquement et se mit à exécuter, avec une splendeur triomphale, un

admirable hallali parfaitement étrange et nouveau, qui, retrouvé

plusieurs siècles plus tard par Roland de Lattre dans une inspiration

nocturne, valut à ce grand musicien, le 6 avril 1574, l'honneur d'être

créé par le pape Grégoire XIII chevalier de Saint-Pierre à l'éperon

d'or _de numero participantium_.

A ce bruit, Nemrod leva la tête, l'abbé Fardulfus se détourna à demi,

et Cyrus, qui s'appuyait sur le coude droit, s'appuya sur le coude

gauche.

XIV

Nouvelle manière de tomber de cheval.

Les aboiements et le cor se rapprochèrent; une grande porte, faisant

face à celle par où Pécopin était entré, s'ouvrit à deux battants, et

le chevalier vit venir dans une longue galerie obscure les deux cents

valets porte-flambeaux soutenant sur leurs épaules un immense plat

d'or vert dans lequel gisait, au milieu d'une vaste sauce, le cerf aux

seize andouillers, rôti, noirâtre et fumant.

En avant des valets, dont les deux cents torches étaient rouges comme

braise, marchait le vieux chasseur, son cor de buffle à la main, à

cheval sur le coureur tartare inondé d'écume. Il ne soufflait plus

dans sa trompe; mais il souriait courtoisement au milieu des

hurlements inouïs de la meute qui escortait le cerf, toujours conduite

par le piqueur masqué.

Au moment où ce cortége déboucha de la galerie et rentra dans la

salle, les torches des valets devinrent bleues et les chiens se turent

subitement. Ces effroyables dogues aux gueules de lions et aux

rugissements de tigres s'avancèrent à la suite de leur maître, à pas

lents, la tête basse, la queue serrée entre les jambes, les reins

frissonnants d'une profonde terreur, les yeux suppliants, vers la

table où siégeaient les mystérieux convives toujours blêmes,

impassibles et mornes comme des faces de marbre.

Arrivé près de la table, le vieux regarda en face les lugubres

soupeurs et éclata de rire: «Hombres y mugeres, or çà, vosotros, belle

signore, domini et dominæ, amigos mios, comment va la besogne?

--Tu viens bien tard, dit l'homme d'airain.

--C'est que j'avais un ami à qui je voulais faire voir la chasse,

répondit le vieillard.

--Oui, répliqua Nemrod, mais regarde.»

En même temps, étendant le pouce de sa main droite par-dessus son

épaule de bronze, il désignait derrière lui le fond de la salle.

L'œil de Pécopin suivit machinalement l'indication du géant, et il

vit au loin se dessiner sur les murailles noires des ogives

blanchâtres, comme s'il y eût eu là des fenêtres vaguement frappées

par les premières lueurs de l'aube.

«Eh bien! reprit le chasseur, il faut dépêcher.»

Et, sur un signe qu'il leur fit, les deux cents porte-flambeaux, aidés

par les nègres, se disposèrent à placer le cerf rôti sur la table, au

pied du chandelier à sept branches.

Alors, Pécopin enfonça les éperons dans les flancs du genet, qui lui

obéit, chose étrange, peut-être à cause de l'approche du jour, qui

affaiblit les sortiléges; il poussa son cheval entre les valets et la

table, se dressa debout sur les étriers, mit l'épée à la main, regarda

fixement tour à tour les sinistres visages de la grande table et le

vieux chasseur et s'écria d'une voix tonnante: «Pardieu! qui que vous

soyez, spectres, larves, apparences et visions, empereurs ou démons,

je vous défends de faire un pas, ou, par la mort et que Dieu m'aide!

je vous apprendrai à tous, même à toi, l'homme de bronze, ce que pèse

sur la tête d'un fantôme le soulier de fer d'un chevalier vivant! Je

suis dans la caverne des ombres, mais je prétends y faire à ma

fantaisie et à ma guise des choses réelles et terribles! ne vous en

mêlez pas, mes maîtres! Et toi qui m'as menti, vieux misérable, tu

peux bien dégainer en jeune homme, puisque tu souffles dans ta trompe

avec plus de rage qu'un taureau. Mets-toi donc en garde, ou, par la

messe! je te coupe les reins à travers le ventre, fusses-tu le roi

Pluto en personne!

--Ah! vous voilà, mon cher! dit le vieux. Eh bien! vous allez souper

avec nous.»

Le sourire qui accompagnait cette gracieuse invitation exaspéra

Pécopin: «En garde, vieux drôle! Ah! tu m'avais fait une promesse et

tu m'as trompé!

--Hijo! attends la fin! qu'en sais-tu?

--En garde, te dis-je!

--Ouais! mon bon ami, vous prenez mal les choses.

--Rends-moi Bauldour, tu me l'as promis!

--Qui vous dit que je ne vous la rendrai pas? Mais qu'en ferez-vous

quand vous la reverrez?

--Elle est ma fiancée, tu le sais bien, misérable, et je l'épouserai,

dit Pécopin.

--Et ce sera probablement avant peu un triste et malheureux couple de

plus, répondit le vieux chasseur en hochant la tête. Après tout, bah!

qu'est-ce que cela me fait? Il faut que les choses soient ainsi. Le

mauvais exemple est donné aux mâles et aux femelles d'ici-bas par le

mâle et la femelle de là-haut, le soleil et la lune, qui font un

détestable ménage et ne sont jamais ensemble.

--Holà! trêve à la raillerie, cria le chevalier, ou je t'extermine, et

j'extermine ces démons et leurs déesses, et j'en purge cette caverne.»

Le vieux répondit avec un rire de bateleur: «Purge, mon ami! voici la

formule: séné, rhubarbe, sel d'Epsom. Le séné balaye l'estomac, la

rhubarbe nettoie le duodénum, le sel d'Epsom ramone les intestins.»

Pécopin furieux s'élança sur lui l'épée haute; mais à peine son cheval

avait-il fait un pas qu'il le sentit trembler et s'affaisser. Il

regarda. Un froid et blanc rayon de jour pénétrait dans l'antre et

glissait sur les dalles bleuies. Excepté le vieux chasseur toujours

souriant et immobile, tous les assistants commençaient à s'effacer. Le

chandelier et les torches se mouraient; la prunelle des spectres, que

la brusque incartade de Pécopin avait un moment ranimée, n'avait plus

de regard; et à travers l'énorme torse d'airain du géant Nemrod, comme

à travers une jarre de verre, Pécopin distinguait nettement les

piliers du fond de la salle.

Son cheval devenait impalpable et fondait lentement sous lui. Les

pieds de Pécopin étaient près de toucher la terre.

Tout à coup un coq chanta. Il y avait je ne sais quoi de terrible dans

ce chant clair, métallique et vibrant, qui traversa l'oreille de

Pécopin comme une lame d'acier. Au même instant un vent frais passa,

son cheval s'évanouit sous lui, il chancela et faillit tomber. Quand

il se redressa, tout avait disparu.

Il se trouvait seul, debout sur le sol, l'épée à la main, dans un

ravin obstrué de bruyères, à quelques pas d'une eau qui écumait dans

des rochers, à la porte d'un vieux château. Le jour naissait. Il leva

les yeux et poussa un cri de joie. Ce château, c'était le Falkenburg.

XV

Où l'on voit quelle est la figure de rhétorique dont le bon Dieu use

le plus volontiers.

Le coq chanta une seconde fois. Son chant partait de la basse-cour du

château. Ce coq, dont la voix venait de faire écrouler autour de

Pécopin le palais plein de vertiges des chasseurs nocturnes, avait

peut-être cette nuit même becqueté les miettes qui tombaient chaque

soir des mains bénies de Bauldour.

O puissance de l'amour! force généreuse du cœur! chaud rayonnement

des belles passions et des belles années! A peine Pécopin eut-il revu

ces tours bien-aimées que la fraîche et éblouissante image de sa

fiancée lui apparut et le remplit de lumière, et qu'il sentit se

dissoudre en lui comme une fumée toutes les misères du passé, et les

ambassades, et les rois, et les voyages, et les spectres, et

l'effrayant gouffre de visions dont il sortait.

Certes, ce n'est pas ainsi, avec la tête haute et le regard enflammé,

que le prêtre couronné dont parle le _Speculum historiale_ émergea du

milieu des fantômes après qu'il eut visité le sombre et splendide

intérieur du dragon d'airain. Et puisque cette figure redoutable vient

d'apparaître à celui qui raconte ces histoires, il convient de lui

jeter une malédiction et d'imposer ici un stigmate à ce faux sage qui

avait deux faces, tournées l'une vers la clarté, l'autre vers l'ombre,

et qui était à la fois pour Dieu le pape Sylvestre II et pour le

diable le magicien Gerbert.

Vis-à-vis les traîtres et les personnages doubles la haine est devoir.

Tout Parisien doit en passant une pierre à Périnet Leclerq, tout

Espagnol au comte Julien, tout chrétien à Judas, et tout homme à

Satan.

Du reste, ne l'oublions pas, Dieu met invariablement le jour à côté de

la nuit, le bien auprès du mal, l'ange en face du démon.

L'enseignement austère de la Providence résulte de cette éternelle et

sublime antithèse. Il semble que Dieu dise sans cesse: Choisissez. Au

onzième siècle, en regard du prêtre cabaliste Gerbert, il plaça le

chaste et savant Emuldus. Le magicien fut pape, le saint docteur fut

médecin. En sorte que les hommes purent voir sous le même ciel, parmi

les mêmes événements et à la même époque, la science blanche dans la

robe noire et la science noire dans la robe blanche.

Pécopin avait remis son épée au fourreau et marchait à grands pas vers

le manoir dont les fenêtres, déjà égayées d'un rayon de soleil,

semblaient rendre à l'aube son sourire. Comme il approchait du pont,

duquel il ne reste qu'une arche aujourd'hui, il entendit derrière lui

une voix qui disait: «Eh bien, chevalier de Sonneck, ai-je tenu ma

promesse?»

XVI

Où est traitée la question de savoir si l'on peut reconnaître

quelqu'un qu'on ne connaît pas.

Il se retourna. Deux hommes étaient debout dans la bruyère. L'un était

le piqueur masqué, et Pécopin frissonna en l'apercevant. Il portait

sous son bras un grand portefeuille rouge. L'autre était un vieux

petit homme bossu, boiteux et fort laid. C'était lui qui avait parlé à

Pécopin, et Pécopin cherchait à se rappeler où il avait vu ce visage.

--Mon gentilhomme, reprit le bossu, tu ne me reconnais donc pas?

--Si fait, dit Pécopin.

--A la bonne heure!

--Vous êtes l'esclave des bords de la mer Rouge.

--Je suis le chasseur du bois des Pas-Perdus, répondit le petit homme.

C'était le diable.

--Sur ma foi, repartit Pécopin, soyez ce qu'il vous plaît d'être;

mais, puisqu'en somme vous m'avez tenu parole, puisque me voilà à

Falkenburg, puisque je vais revoir Bauldour, je suis vôtre, messire,

et en toute loyauté je vous remercie.

--Cette nuit tu m'accusais. Que t'ai-je dit?

--Vous m'avez dit: Attends la fin.

--Eh bien, maintenant tu me remercies; et je te dis encore: Attends la

fin! Tu te pressais peut-être trop de m'accuser, tu te hâtes peut-être

trop de me remercier.

En parlant ainsi, le petit bossu avait un air inexprimable. L'ironie,

c'est le visage même du diable. Pécopin tressaillit.

--Que voulez-vous dire?

Le diable lui montra le piqueur masqué:--Reconnais-tu cet homme?

--Oui.

--Le connais-tu?

--Non.

Le piqueur se démasqua: c'était Erilangus. Pécopin se sentit trembler.

Le diable continua:

--Pécopin, tu étais mon créancier. Je te devais deux choses: cette

bosse et ce pied-bot. Or je suis bon débiteur. Je suis allé trouver

ton ancien valet Erilangus pour m'informer de tes goûts. Il m'a conté

que tu aimais la chasse. Alors j'ai dit: Ce serait dommage de ne pas

faire chasser la chasse noire à ce beau chasseur. Comme le soleil

baissait je t'ai rencontré dans une clairière. Tu étais dans le bois

des Pas-Perdus. J'arrivais à temps; le nain Roulon t'allait prendre

pour lui, je t'ai pris pour moi. Voilà.

Pécopin frémissait involontairement. Le diable ajouta:

--Si tu n'avais eu ton talisman, je t'aurais gardé. Mais j'aime autant

que les choses soient comme elles sont. La vengeance se doit

assaisonner à diverses sauces.

--Mais enfin que veux-tu dire, démon? reprit Pécopin avec effort.

Le diable poursuivit:

--Pour récompenser Erilangus de ses renseignements, je l'ai fait mon

portefeuille. Il a de bons bénéfices.

--Mauvais drôle, me diras-tu enfin ce que cela signifie? répéta

Pécopin.

--Que t'avais-je promis?

--Qu'après cette nuit passée en chasse avec toi, au soleil levant, tu

me ramènerais au Falkenburg.

--T'y voici.

--Dis-moi donc, démon, est-ce que Bauldour est morte?

--Non.

--Est-ce qu'elle est mariée?

--Non.

--Est-ce qu'elle a pris le voile?

--Non.

--Est-ce qu'elle n'est plus au Falkenburg?

--Si.

--Est-ce qu'elle ne m'aime plus?

--Toujours.

--En ce cas et si tu dis vrai, s'écria Pécopin respirant comme s'il

eût été délivré du poids d'une montagne, qui que tu sois et quoi qu'il

arrive, je te remercie.

--Va donc! dit le diable, tu es content et moi aussi.

Cela dit, il saisit Erilangus dans ses bras, quoiqu'il fût petit et

qu'Erilangus fut grand; puis, tordant sa jambe difforme autour de

l'autre et se dressant sur la pointe du pied, il fit une pirouette, et

Pécopin le vit s'enfoncer en terre comme une vrille. Une seconde après

il avait disparu.

La terre, en se refermant sur le diable, laissa échapper une jolie

petite lueur violette semée d'étincelles vertes, qui s'en alla

gaiement, avec force gambades et cabrioles, jusqu'à la forêt, où elle

resta quelque temps arrêtée et comme accrochée dans les arbres, les

colorant de mille nuances lumineuses, ainsi que fait l'arc-en-ciel

lorsqu'il se mêle à des feuillages.

XVII

Les bagatelles de la porte.

Pécopin haussa les épaules.--Bauldour est vivante, Bauldour est libre,

pensa-t-il, et Bauldour m'aime! Que puis-je craindre? Il y avait hier

au soir, avant que je rencontrasse ce démon, cinq ans précisément que

je l'avais quittée. Eh bien, il y aura cinq ans et un jour! je vais la

revoir plus belle que jamais. La femme, c'est le beau sexe; et vingt

ans, c'est le bel âge.

Dans ces temps de fidélités robustes, on ne s'étonnait pas de cinq

ans.

Tout en monologuant de la sorte, il approchait du château et il

reconnaissait avec joie chaque bossage du portail, chaque dent de la

herse et chaque clou du pont-levis. Il se sentait heureux et bienvenu.

Le seuil de la maison qui nous a vus enfants sourit en nous revoyant

hommes comme le visage satisfait d'une mère.

Comme il traversait le pont, il remarqua près de la troisième arche un

fort beau chêne dont la tête dépassait de très-haut le parapet.--C'est

singulier! se dit-il, il n'y avait point d'arbre là. Puis il se

souvint que deux ou trois semaines avant le jour où il avait rencontré

la chasse du palatin il avait joué avec Bauldour au jeu des glands et

des osselets, en s'accoudant au parapet du pont, et que, précisément

à cet endroit, il avait laissé tomber un gland dans le fossé.--Diable!

pensa-t-il, le gland s'est fait chêne en cinq ans. Voilà un bon

terrain.

Quatre oiseaux perchés dans ce chêne y jasaient à qui mieux mieux;

c'étaient un geai, un merle, une pie et un corbeau. Pécopin y fit à

peine attention, non plus qu'à un pigeon qui roucoulait dans un

colombier et à une poule qui gloussait dans la basse-cour. Il ne

songeait qu'à Bauldour et il se hâtait.

Le soleil étant sur l'horizon, les valets de conciergerie venaient de

baisser le pont-levis. Au moment où Pécopin entra sous la porte, il

entendit derrière lui un éclat de rire qui semblait venir de

très-loin, quoique parfaitement distinct et fort prolongé. Il regarda

partout au dehors et ne vit personne. C'était le diable qui riait dans

sa caverne.

Il y avait sous la voûte un réservoir d'eau que l'ombre et la

réverbération changeaient en miroir. Le chevalier s'y pencha. Après

les fatigues de ce long voyage qui lui avait à peine laissé sur le

corps quelques haillons, surtout après les secousses de cette nuit de

chasse surnaturelle, il s'attendait à avoir effroi de lui-même. Pas du

tout. Etait-ce vertu du talisman que lui avait donné la sultane,

était-ce effet de l'élixir que le diable lui avait fait boire, il

était plus charmant, plus frais, plus jeune et plus reposé que jamais.

Ce qui l'étonna surtout, ce fut de se voir couvert de vêtements tout

neufs et très-magnifiques. Les idées étaient tellement brouillées dans

son cerveau, qu'il ne put se rappeler à quel instant de la nuit on

l'avait équipé de la sorte. Il était fort beau ainsi. Il avait l'habit

d'un prince et l'air d'un génie.

Tandis qu'il se mirait, un peu surpris, mais fort satisfait et se

trouvant à son goût, il entendit un second éclat de rire plus joyeux

encore que le premier. Il se retourna et ne vit personne. C'était le

diable qui riait dans sa caverne.

Il traversa la cour d'honneur. Les hommes d'armes se penchèrent aux

créneaux des murailles; aucun ne le reconnut, et il n'en reconnut

aucun. Les servantes à jupons courts qui battaient le linge au bord

des lavoirs se retournèrent; aucune ne le reconnut, et il n'en

reconnut aucune. Mais il avait si bonne figure, qu'on le laissa

passer. Grande mine suppose grand nom.

Il savait son chemin et se dirigea vers la petite tourelle-escalier

qui conduisait à la chambre de Bauldour. Tout en franchissant la cour,

il lui sembla que les façades du château étaient un peu bien

assombries et ridées, et que les lierres qui étaient aux murailles du

nord s'étaient démesurément épaissis, et que les vignes qui étaient

aux murailles du midi avaient singulièrement grossi. Mais un cœur

amoureux s'émerveille-t-il pour quelques pierres noires et quelques

feuilles de plus ou de moins?

Quand il arriva à la tourelle, il eut quelque peine à en reconnaître

la porte. La voûte de cet escalier était une voûte-quartier de vis

suspendue en tour ronde, et au moment où Pécopin était parti du pays,

le père de Bauldour venait d'en faire reconstruire l'entrée à neuf

avec du beau grès blanc de Heidelberg. Or cette entrée, qui, selon le

calcul de Pécopin, était bâtie depuis cinq ans à peine, était

maintenant fort brunie et toute refendue et rongée par les herbes, et

elle abritait sous sa voussure trois ou quatre nids d'hirondelles.

Mais un cœur amoureux s'étonne-t-il pour quelques nids d'hirondelles?

Si les éclairs avaient coutume de monter les escaliers, je leur

comparerais Pécopin. En un clin d'œil il fut au cinquième étage,

devant la porte du retrait de Bauldour. Cette porte-là du moins

n'était ni noircie ni changée; elle était toujours propre, gaie, nette

et sans tache, avec ses ferrures luisantes comme l'argent, avec les

nœuds de son bois clairs comme la prunelle d'une belle fille, et l'on

voyait que c'était bien cette même porte virginale que la jeune

châtelaine n'avait jamais manqué de faire laver par ses femmes chaque

matin. La clef était à la serrure, comme si Bauldour eût attendu

Pécopin.

Il n'avait qu'à poser la main sur cette clef et à entrer. Il s'arrêta.

Il était haletant de joie, de tendresse et de bonheur, et un peu aussi

d'avoir monté cinq étages. De grandes flammes roses passaient devant

ses yeux, et il lui semblait qu'elles rafraîchissaient son front. Un

bourdonnement lui remplissait la tête, son cœur battait dans ses

tempes.

Quand ce premier moment fut calmé, quand le silence commença à se

faire en lui, il écouta. Comment dire ce qui s'émut dans cette pauvre

âme ivre d'amour? Il entendit à travers la porte le bruit d'un rouet

dans la chambre.

XVIII

Où les esprits graves apprendront quelle est la plus impertinente des

métaphores.

A la rigueur, ce pouvait bien ne pas être le rouet de Bauldour; ce

n'était peut-être que le rouet d'une de ses femmes: car auprès de sa

chambre Bauldour avait son oratoire, où souvent elle passait ses

journées. Si elle filait beaucoup, elle priait plus encore. Pécopin se

dit bien un peu tout cela; mais il n'en écouta pas moins le rouet avec

ravissement. Ce sont là de ces bêtises d'homme qui aime, qu'on fait

surtout quand on a un grand esprit et un grand cœur.

Les moments comme celui où se trouvait Pécopin se composent d'extase

qui veut attendre et d'impatience qui veut entrer; l'équilibre dure

quelques minutes, puis il vient un instant où l'impatience l'emporte.

Pécopin tremblant posa enfin la main sur la clef, elle tourna dans la

serrure; le pêne céda, la porte s'ouvrit; il entra.

--Ah! pensa-t-il, je me suis trompé, ce n'était pas le rouet de

Bauldour.

En effet, il y avait bien dans la chambre quelqu'un qui filait, mais

c'était une vieille femme. Une vieille femme, c'est trop peu dire;

c'était une vieille fée, car les fées seules atteignent à ces âges

fabuleux et à ces décrépitudes séculaires. Or cette duègne paraissait

avoir et avait nécessairement plus de cent ans. Figurez-vous, si vous

pouvez, une pauvre petite créature humaine ou surhumaine courbée,

pliée, cassée, tannée, rouillée, éraillée, écaillée, renfrognée,

ratatinée et rechignée; blanche de sourcils et de cheveux, noire de

dents et de lèvres, jaune du reste, maigre, chauve, glabre, terreuse,

branlante et hideuse. Et si vous voulez avoir quelque idée de ce

visage, où mille rides venaient aboutir à la bouche comme les raies

d'une roue au moyeu, imaginez que vous voyez vivre l'insolente

métaphore des Latins, _anus_. Cet être vénérable et horrible était

assis ou accroupi près de la fenêtre, les yeux baissés sur son rouet

et le fuseau à la main comme une Parque.

La bonne dame était probablement fort sourde; car au bruit que firent

la porte en s'ouvrant et Pécopin en entrant elle ne bougea pas.

Cependant le chevalier ôta son infule et son bicoquet, comme il sied

devant des personnes d'un si grand âge, et dit en faisant un

pas:--Madame la duègne, où est Bauldour?

La dame centenaire leva les yeux, laissa tomber son fil, trembla de

tous ses petits membres, poussa un petit cri, se souleva à demi sur sa

chaise, étendit vers Pécopin ses longues mains de squelette, fixa sur

lui son œil de larve, et dit avec une voix faible et osseuse qui

semblait sortir d'un sépulcre:--O ciel! chevalier Pécopin, que

voulez-vous? vous faut-il des messes? O mon Dieu Seigneur! Chevalier

Pécopin, vous êtes donc mort, que voilà votre ombre qui revient?

--Pardieu! ma bonne dame,--répondit Pécopin éclatant de rire et

parlant très-haut pour que Bauldour l'entendit si elle était dans son

oratoire, un peu surpris pourtant que cette duègne sût son nom,--je ne

suis pas mort. Ce n'est pas mon ombre qui apparaît; c'est moi qui

reviens, s'il vous plaît, moi Pécopin, un bon revenant de chair et

d'os. Et je ne veux pas de messes, je veux un baiser de ma fiancée, de

Bauldour, que j'aime plus que jamais. Entendez-vous, ma bonne dame!

Comme il achevait ces mots, la vieille se jeta à son cou.

C'était Bauldour.

Hélas, la nuit de chasse du diable avait duré cent ans.

Bauldour n'était pas morte, grâce à Dieu ou au démon; mais, au moment

où Pécopin, aussi jeune et plus beau peut-être qu'autrefois, la

retrouvait et la revoyait, la pauvre fille avait cent vingt ans et un

jour.

XIX

Belles et sages paroles de quatre philosophes à deux pieds ornés de

plumes.

Pécopin éperdu s'enfuit. Il se précipita au bas de l'escalier,

traversa la cour, poussa la porte, passa le pont, gravit

l'escarpement, franchit le ravin, sauta le torrent, troua la

broussaille, escalada la montagne et se réfugia dans la forêt de

Sonneck. Il courut tout le jour, effaré, épouvanté, désespéré, fou. Il

aimait toujours Bauldour, mais il avait horreur de ce spectre. Il ne

savait plus où en était son esprit, où en était sa mémoire, où en

était son cœur. Le soir venu, voyant qu'il approchait des tours de

son château natal, il déchira ses riches vêtements ironiques qui lui

venaient du diable, et les jeta dans le profond torrent de Sonneck.

Puis il s'arracha les cheveux, et tout à coup il s'aperçut qu'il

tenait à la main une poignée de cheveux blancs. Puis voilà que

subitement ses genoux tremblèrent, ses reins fléchirent; il fut obligé

de s'appuyer à un arbre, ses mains étaient affreusement ridées. Dans

l'égarement de sa douleur, n'ayant plus conscience de ce qu'il

faisait, il avait saisi le talisman suspendu à son cou, en avait brisé

la chaîne et l'avait jeté au torrent avec ses habits.

Et les paroles de l'esclave de la sultane s'étaient sur-le-champ

accomplies. Il venait de vieillir de cent ans en une minute. Le matin

il avait perdu ses amours, le soir il perdait sa jeunesse. En ce

moment-là, pour la troisième fois dans cette fatale journée, quelqu'un

éclata de rire quelque part derrière lui. Il se retourna et ne vit

personne. Le diable riait dans sa caverne.

Le Rhin, Tome II · 第 8 / 10 段