--Je dis, mon beau sire, que, pour suivre de si terribles chiens, il

faudrait de terribles chevaux.

Le vieux, sans répondre, porta à sa bouche un sifflet d'argent, qui

était fixé au petit doigt de sa main gauche, précaution d'homme de

goût qui est exposé à voir des tragédies, et il siffla.

Au coup de sifflet, un bruit se fit dans les arbres, les assistants se

rangèrent, et quatre palefreniers en livrée écarlate surgirent, menant

deux chevaux magnifiques. L'un était un beau genet d'Espagne, à

l'allure magistrale, à la corne lisse, noirâtre, haute, arrondie,

bien creusée, aux paturons courts, entre-droits et lunés, aux bras

secs et nerveux, aux genoux décharnés et bien emboîtés. Il avait la

jambe d'un beau cerf, la poitrine large et bien ouverte, l'échine

grasse, double et tremblante. L'autre était un coureur tartare à la

croupe énorme, au corsage long, aux flancs bien unis, au manteau

bayardant. Son cou, d'une moyenne arcade, mais pas trop voûté, était

revêtu d'une vaste perruque flottante et crépelue; sa queue bien

épaisse pendait jusqu'à terre. Il avait la peau du front cousue sur

ses yeux gros et étincelants, la bouche grande, les oreilles

inquiètes, les naseaux ouverts, l'étoile au front, deux balzans aux

jambes, son courage en fleur et l'âge de sept ans. Le premier avait la

tête coiffée d'un chanfrein, le poitrail d'armes et la selle de

guerre. Le second était moins fièrement, mais plus splendidement

harnaché; il portait le mors d'argent, les roses dorées, la bride

brodée d'or, la selle royale, la housse de brocart, les houppes

pendantes et le panache branlant. L'un trépignait, bravait, ronflait,

rongeait son frein, brisait les cailloux et demandait la guerre.

L'autre regardait ça et là, cherchait les applaudissements, hennissait

gaiement, ne touchait la terre que du bout de l'ongle, faisait le

roi et piaffait à merveille. Tous deux étaient noirs comme

l'ébène.--Pécopin, les yeux presque effarés d'admiration, contemplait

ces deux merveilleuses bêtes.

--Eh bien, dit le seigneur clopinant et toussant, et souriant

toujours, lequel prends-tu?

Pécopin n'hésita plus, et sauta sur le genet.

--Es-tu bien en selle? lui cria le vieillard.

--Oui, dit Pécopin.

Alors le vieux éclata de rire, arracha d'une main le harnais, le

panache, la selle et le caparaçon du cheval tartare, le saisit de

l'autre à la crinière, bondit comme un tigre et enfourcha à cru la

superbe bête qui tremblait de tous ses membres; puis, saisissant sa

trompe à sa ceinture, il se mit à sonner une fanfare tellement

formidable, que Pécopin assourdi crut que cet effrayant vieillard

avait le tonnerre dans la poitrine.

XI

A quoi l'on s'expose en montant un cheval qu'on ne connaît pas.

Au bruit de ce cor, la forêt s'éclaira dans ses profondeurs de mille

lueurs extraordinaires, des ombres passèrent dans les futaies, des

voix lointaines crièrent:--En chasse! La meute aboya, les chevaux

reniflèrent et les arbres frissonnèrent comme par un grand vent.

En ce moment-là une cloche fêlée, qui semblait bêler dans les

ténèbres, sonna minuit.

Au douzième coup le vieux seigneur emboucha son cor d'ivoire une

seconde fois, les valets délièrent la meute, les chiens lâchés

partirent comme la poignée de pierres que lance la baliste, les cris

et les hurlements redoublèrent, et tous les chasseurs, et tous les

piqueurs, et tous les veneurs, et le vieillard, et Pécopin,

s'élancèrent au galop.

Galop rude, violent, rapide, étincelant, vertigineux, surnaturel, qui

saisit Pécopin, qui l'entraîna, qui l'emporta, qui faisait résonner

dans son cerveau tous les pas du cheval comme si son crâne eût été le

pavé du chemin, qui l'éblouissait comme un éclair, qui l'enivrait

comme une orgie, qui l'exaspérait comme une bataille; galop qui par

moments devenait tourbillon, tourbillon qui parfois devenait ouragan.

La forêt était immense, les chasseurs étaient innombrables, les

clairières succédaient aux clairières, le vent se lamentait, les

broussailles sifflaient, les chiens aboyaient, la colossale silhouette

noire d'un énorme cerf à seize andouillers apparaissait par instants à

travers les branchages et fuyait dans les pénombres et dans les

clartés, le cheval de Pécopin soufflait d'une façon terrible, les

arbres se penchaient pour voir passer cette chasse et se renversaient

en arrière après l'avoir vue, des fanfares épouvantables éclataient

par intervalles, puis elles se taisaient tout à coup, et l'on

entendait au loin le cor du vieux chasseur.

Pécopin ne savait où il était. En galopant près d'une ruine ombragée

de sapins, parmi lesquels une cascade se précipitait du haut d'un

grand mur de porphyre, il crut retrouver le château de Nideck. Puis il

vit courir rapidement à sa gauche des montagnes qui lui parurent être

les Basses-Vosges; il reconnut successivement à la forme de leurs

quatre sommets le Ban-de-la-Roche, le Champ-du-Feu, le Climont et

l'Ungersberg. Un moment après il était dans les Hautes-Vosges. En

moins d'un quart d'heure son cheval eut traversé le Giromagny, le

Rotabac, le Sultz, le Barenkopf, le Graisson, le Bressoir, le

Haut-de-Honce, le mont de Lure, la Tête-de-l'Ours, le grand Donon et

le grand Ventron. Ces vastes cimes lui apparaissaient pêle-mêle dans

les ténèbres, sans ordre et sans lien; on eût dit qu'un géant avait

bouleversé la grande chaîne d'Alsace. Il lui semblait par moment

distinguer au-dessous de lui les lacs que les Vosges portent sur leurs

sommets, comme si ces montagnes eussent passé sous le ventre de son

cheval. C'est ainsi qu'il vit son ombre se réfléchir dans le

Bain-des-Païens et dans le Saut-des-Cuves, dans le lac Blanc et dans

le lac Noir. Mais il la vit comme les hirondelles voient la leur en

rasant le miroir des étangs, aussitôt disparue qu'apparue. Cependant,

si étrange et si effrénée que fût cette course, il se rassurait en

portant la main à son talisman et en songeant qu'après tout il ne

s'éloignait pas du Rhin.

Tout à coup une brume épaisse l'enveloppa, les arbres s'y effacèrent,

puis s'y perdirent; le bruit de la chasse redoubla dans cette ombre,

et son genet d'Espagne se mit à galoper avec une nouvelle furie. Le

brouillard était si épais, que Pécopin y distinguait à peine les

oreilles de son cheval dressées devant lui. Dans des moments si

terribles, ce doit être un grand effort, et c'est à coup sûr un grand

mérite que de jeter son âme jusqu'à Dieu et son cœur jusqu'à sa

maîtresse. C'est ce que faisait dévotement le brave chevalier. Il

songeait donc au bon Dieu et à Bauldour, plus encore peut-être à

Bauldour qu'au bon Dieu, quand il lui sembla que la lamentation du

vent devenait comme une voix et prononçait distinctement ce mot:

_Heimburg_; en ce moment une grosse torche portée par quelque piqueur

traversa le brouillard, et, à la clarté de cette torche, Pécopin vit

passer au-dessus de sa tête un milan qui était percé d'une flèche et

qui volait pourtant. Il voulut regarder cet oiseau, mais son cheval

fit un bond, le milan donna un coup d'aile, la torche s'enfonça dans

le bois et Pécopin retomba dans la nuit. Quelques instants après le

vent parla encore et dit: _Vaugtsberg_; une nouvelle lueur illumina le

brouillard, et Pécopin aperçut dans l'ombre un vautour dont l'aile

était traversée par un javelot et qui volait pourtant. Il ouvrit les

yeux pour voir, il ouvrit la bouche pour crier; mais avant qu'il eût

lancé son regard, avant qu'il eût jeté son cri, la lueur, le vautour

et le javelot avaient disparu. Son cheval ne s'était pas ralenti une

minute et donnait tête baissée dans tous ces fantômes, comme s'il eût

été le cheval aveugle du démon Paphos ou le cheval sourd du roi

Sisymordachus. Le vent cria une troisième fois, et Pécopin entendit

cette voix lugubre de l'air qui disait: _Rheinstein_; un troisième

éclair empourpra les arbres dans la brume, et un troisième oiseau

passa. C'était un aigle qui avait une sagette dans le ventre et qui

volait pourtant. Alors Pécopin se souvint de la chasse du pfalzgraf,

où il s'était laissé entraîner, et il frissonna. Mais le galop du

genet était si éperdu, les arbres et les objets vagues du paysage

nocturne fuyaient si promptement, la vitesse de tout était si

prodigieuse autour de Pécopin, que, même en lui, rien ne pouvait

s'arrêter. Les apparences et les visions se succédaient si

confusément, qu'il ne pouvait même fixer sa pensée à ses tristes

souvenirs. Les idées passaient dans sa tête comme le vent. On

entendait toujours au loin le bruit de la chasse, et par instant le

monstrueux cerf de la nuit bramait dans les halliers.

Peu à peu le brouillard s'était levé. Soudain l'air devint tiède, les

arbres changèrent de forme; des chênes-liéges, des pistachiers et des

pins d'Alep apparurent dans les rochers; une large lune blanche

entourée d'un immense halo éclairait lugubrement les bruyères.

Pourtant ce n'était pas jour de lune.

En courant au fond d'un chemin creux, Pécopin se pencha et arracha à

la berge une poignée d'herbes. A la lueur de la lune il examina ces

plantes et reconnut avec angoisse l'anthylle vulnéraire des Cévennes,

la véronique filiforme et la férule commune dont les feuilles hideuses

se terminent par des griffes. Une demi-heure après le vent était

encore plus chaud; je ne sais quels mirages de la mer remplissaient à

de certains moments les intervalles des futaies; il se courba encore

une fois sur la berge du chemin et arracha de nouveau les premières

plantes que sa main rencontra. Cette fois c'était le cytise argenté de

Cette, l'anémone étoilée de Nice, la lavatère maritime de Toulon, le

géranium sanguineum des Basses-Pyrénées, si reconnaissable à sa

feuille cinq fois palmée, et l'astrantia major dont la fleur est un

soleil qui rayonne à travers un anneau comme la planète Saturne.

Pécopin vit qu'il s'éloignait du Rhin avec une effroyable rapidité; il

avait fait plus de cent lieues entre les deux poignées d'herbes. Il

avait traversé les Vosges, il avait traversé les Cévennes, il

traversait en ce moment les Pyrénées.--Plutôt la mort, pensa-t-il, et

il voulut se jeter en bas de son cheval. Au mouvement qu'il fit pour

se désarçonner, il se sentit étreindre les pieds comme par deux mains

de fer. Il regarda. Ses étriers l'avaient saisi et le tenaient.

C'étaient des étriers vivants.

Les cris lointains, les hennissements et les aboiements faisaient

rage; le cor du vieux chasseur, précédant la chasse à une distance

effrayante, sonnait des mélodies sinistres; et à travers de grands

branchages bleuâtres que le vent secouait, Pécopin voyait les chiens

traverser à la nage des étangs pleins de reflets magiques.

Le pauvre chevalier se résigna, ferma les yeux et se laissa emporter.

Une fois il les rouvrit; la chaleur de fournaise d'une nuit tropicale

lui frappait le visage; de vagues rugissements de tigres et de chacals

arrivaient jusqu'à lui: il entrevit des ruines de pagodes sur le faîte

desquelles se tenaient gravement debout, rangés par longues files, des

vautours, des philosophes et des cigognes; des arbres d'une forme

bizarre prenaient dans les vallées mille attitudes étranges; il

reconnut le banyan et le baobab; l'oüé-nonbouyh sifflait,

l'oyra-rameum fredonnait, le petit gonambuch chantait. Pécopin était

dans une forêt de l'Inde.

Il ferma les yeux.

Puis il les rouvrit encore. En un quart d'heure aux souffles de

l'équateur avait succédé un vent de glace. Le froid était terrible. Le

sabot du cheval faisait crier le givre. Les rangifères, les alses et

les satyres couraient comme des ombres à travers la brume. L'âpreté

des bois et des montagnes était affreuse. Il n'y avait à l'horizon que

deux ou trois rochers d'une hauteur immense autour desquels volaient

les mouettes et les stercoraires, et à travers d'horribles verdures

noires on entrevoyait de grandes vagues blanches auxquelles le ciel

jetait des flocons de neige et qui jetaient au ciel des flocons

d'écume. Pécopin traversait les mélèzes de la Biarmie, qui sont au cap

Nord.

Un moment après la nuit s'épaissit. Pécopin ne vit plus rien, mais il

entendit un bruit épouvantable et il reconnut qu'il passait près du

gouffre Maelstron, qui est le Tartare des anciens et le nombril de la

mer.

Qu'était-ce donc que cette effroyable forêt, qui faisait le tour de la

terre?

Le cerf à seize andouillers reparaissait par intervalles, toujours

fuyant et toujours poursuivi. Les ombres et les rumeurs se

précipitaient pêle-mêle sur sa trace, et le cor du vieux chasseur

dominait tout, même le bruit du gouffre Maelstron.

Tout à coup le genet s'arrêta court. Les aboiements cessèrent, tout se

tut autour de Pécopin. Le pauvre chevalier, qui depuis plus d'une

heure avait refermé les yeux, les rouvrit. Il était devant la façade

d'un sombre et colossal édifice dont les fenêtres éclairées semblaient

jeter des regards. Cette façade était noire comme un masque et vivante

comme un visage.

XII

Description d'un mauvais gîte.

Ce qu'était cet édifice, il serait malaisé de le dire. C'était une

maison forte comme une citadelle, une citadelle magnifique comme un

palais, un palais menaçant comme une caverne, une caverne muette comme

un tombeau.

On n'y entendait aucune voix, on n'y voyait aucune ombre.

Autour de ce château, dont l'immensité avait je ne sais quoi de

surnaturel, la forêt s'étendait à perte de vue. Il n'y avait plus de

lune sur l'horizon. On n'apercevait au ciel que quelques étoiles qui

étaient rouges comme du sang.

Le cheval s'était arrêté au pied d'un perron qui aboutissait à une

grande porte fermée. Pécopin regarda à droite et à gauche, et il lui

sembla distinguer tout le long de la façade d'autres perrons au bas

desquels se tenaient immobiles d'autres cavaliers arrêtés comme lui et

qui semblaient attendre en silence.

Pécopin tira son poignard; et il allait heurter du pommeau la

balustrade de marbre du perron, quand le cor du vieux chasseur éclata

subitement près du château, probablement derrière la façade, puissant,

énorme, sonore, assourdissant comme le clairon plein d'orage où

souffle le mauvais ange. Ce cor, dont le bruit courbait visiblement

les arbres, chantait dans les ténèbres un effroyable hallali.

Le cor se tut. A peine eut-il fini, que les portes du château

s'ouvrirent en dehors à deux battants, comme si un vent intérieur les

eût violemment poussées toutes à la fois. Un flot de lumière en

sortit.

Le genet monta les degrés du perron, et Pécopin entra dans une vaste

salle splendidement illuminée.

Les murailles de cette salle étaient couvertes de tapisseries figurant

des sujets tirés de l'histoire romaine. Les entre-deux des lambris

étaient revêtus de cyprès et d'ivoire. En haut régnait une galerie

pleine de fleurs et d'arbres, et dans un angle, sous une rotonde, on

voyait un lieu pour les femmes pavé d'agate. Le reste du pavé était

une mosaïque représentant la guerre de Troie.

Du reste, personne; la salle était déserte. Rien de plus sinistre que

cette grande clarté dans cette grande solitude.

Le cheval, qui allait de lui-même et dont le pas sonnait gravement sur

le pavé, traversa lentement cette première salle et entra dans une

seconde chambre, qui était de même illuminée, immense et déserte.

De larges panneaux de cèdre sculpté se développaient autour de cette

chambre, et dans ces panneaux un mystérieux artiste avait encadré des

tableaux merveilleux incrustés de nacre et d'or. C'étaient des

batailles, des chasses, des fêtes représentant des châteaux pleins

d'artifices à feu assiégés et pris par des faunes et des sauvages, des

joutes et des guerres navales avec toutes sortes de vaisseaux courant

sur un océan de turquoises, d'émeraudes et de saphirs, qui imitait

admirablement la rondeur de l'eau salée et la tumeur de la mer.

Au-dessous de ces tableaux une frise fouillée du ciseau le plus fin

et le plus magistral figurait, dans les innombrables rapports qu'elles

ont entre elles, les trois espèces de créatures terrestres qui

contiennent des esprits: les géants, les hommes et les nains; et

partout, dans cette œuvre, les géants et les nains humiliaient

l'homme, plus petit que les géants et plus bête que les nains.

Le plafond pourtant semblait rendre je ne sais quel malicieux hommage

au génie humain. Il était entièrement composé de médaillons accostés

dans lesquels brillaient, éclairés d'un feu sombre et coiffés de

couronnes de Pluton, les portraits de tous les hommes à qui la terre

doit des découvertes réputées utiles, et qui, pour ce motif, sont

appelés les _bienfaiteurs de l'humanité_. Chacun était là pour

l'invention qu'il a faite. Arabus y était pour la médecine, Dédalus

pour les labyrinthes, Pisistrate pour les livres, Aristote pour les

bibliothèques, Tubalcaïn pour les enclumes, Architas pour les machines

de guerre, Noé pour la navigation, Abraham pour la géométrie, Moïse

pour la trompette, Amphictyon pour la divination des songes, Frédéric

Barberousse pour la chasse au faucon, et le sieur Bachou, Lyonnais,

pour la quadrature du cercle. Dans les angles de la voûte et dans les

pendentifs se groupaient, comme des maîtresses-constellations de ce

ciel d'étoiles humaines, force visages illustres: Flavius, qui a

trouvé la boussole; Christophe Colomb, qui a découvert l'Amérique;

Botargus, qui a imaginé les sauces de cuisine; Mars, qui a inventé la

guerre; Faustus, qui a inventé l'imprimerie; le moine Schwartz, qui a

inventé la poudre; et le pape Pontian, qui a inventé les cardinaux.

Plusieurs de ces fameux personnages étaient inconnus à Pécopin, par la

grande raison qu'ils n'étaient pas encore nés à l'époque où se passe

cette histoire.

Le chevalier pénétra ainsi, marchant où le menait le pas de son

cheval, dans une longue enfilade de salles magnifiques. En l'une

d'elles il remarqua sur le mur oriental cette inscription en lettres

d'or: «Le caoué des Arabes, autrement dit cavé, est une herbe qui

croît en abondance dans l'empire du Turc, et qu'on appelle dans l'Inde

l'herbe miraculeuse, étant préparée comme il s'ensuit: prenez

demi-once de cette herbe que vous mettrez en poudre et ferez infuser

dans une pinte d'eau commune trois ou quatre heures; puis vous la

faites bouillir de sorte qu'il y ait un tiers de consommé. Buvez-la

peu à peu, quasi comme en humant. Les personnes de condition

l'adoucissent avec le sucre et l'aromatisent avec l'ambre gris.»

En face, sur le mur occidental, brillait cette autre légende: «Le feu

grégeois se fait et excite dans l'eau avec du charbon de saule, du

sel, de l'eau-de-vie, du soufre, de la poix, de l'encens et du

camphre, lequel même brûle seul dans l'eau sans autre mixtion et

consume toute matière.»

Dans une autre salle il n'y avait pour tout ornement que le portrait

fort ressemblant de ce laquais qui, au festin de Trimalcion, faisait

le tour de la table en chantant d'une voix délicate les sauces où il

entre du benjoin.

Partout des torchères, des lustres, des chandelles et des girandoles,

reflétés par d'immenses miroirs de cuivre et d'acier, étincelaient

dans ces chambres démesurées et opulentes où Pécopin ne rencontra pas

un être vivant, et à travers lesquelles il s'avançait, l'œil hagard

et l'esprit trouble, seul, inquiet, effaré, plein de ces idées

inexprimables et confuses qui viennent aux rêveurs dans le sombre des

bois.

Enfin il arriva devant une porte de métail rougeâtre au-dessus de

laquelle s'arrondissait, dans un feuillage de pierreries, une grosse

pomme d'or, et sur cette pomme il lut ces deux lignes:

ADAM A INVENTÉ LE REPAS,

ÈVE A INVENTÉ LE DESSERT.

XIII

Telle auberge, telle table d'hôte.

Comme il cherchait à approfondir le sens lugubrement ironique de cette

inscription, la porte s'ouvrit lentement, le cheval entra, et Pécopin

fut comme un homme qui passe brusquement du plein soleil de midi dans

une cave. La porte s'était refermée derrière lui, et le lieu dans

lequel il venait d'entrer était si ténébreux, qu'au premier moment il

se crut aveuglé. Il apercevait seulement à quelque distance une large

lueur blême. Peu à peu ses yeux, éblouis par la lumière surnaturelle

des antichambres qu'ils venaient de traverser, s'accoutumèrent à

l'obscurité, et il commença à distinguer, comme dans une vapeur, les

mille piliers monstrueux d'une prodigieuse salle babylonienne. La

lueur qui était au milieu de cette salle prit des contours, des formes

s'y dessinèrent, et au bout de quelques instants le chevalier vit se

développer dans l'ombre, au centre d'une forêt de colonnes torses, une

grande table lividement éclairée par un chandelier à sept branches, à

la pointe desquelles tremblaient et vacillaient sept flammes bleues.

Au haut bout de cette table, sur un trône d'or vert, était assis un

géant d'airain qui était vivant. Ce géant était Nemrod. A sa droite

et à sa gauche siégeaient sur des fauteuils de fer une foule de

convives pâles et silencieux, les uns coiffés du bonnet à la

mauresque, les autres plus couverts de perles que le roi de Bisnagar.

Pécopin reconnut là tous les fameux chasseurs qui ont laissé trace

dans les histoires: le roi Mithrobuzane, le tyran Machanidas, le

consul romain Æmilius Barbula II; Rollo, roi de la mer; Zuentibold,

l'indigne fils du grand Arnolphe, roi de Lorraine; Haganon, favori de

Charles de France; Herbert, comte de Vermandois; Guillaume

Tête-d'Etoupe, comte de Poitiers, auteur de l'illustre maison de

Rechignevoisin; le pape Vitalianus; Fardulfus, abbé de Saint-Denis;

Athelstan, roi d'Angleterre, et Aigrold, roi de Danemark. A côté de

Nemrod se tenait accoudé le grand Cyrus, qui fonda l'empire persan

deux mille ans avant Jésus-Christ, et qui portait sur sa poitrine ses

armoiries, lesquelles sont, comme on sait, de sinople à un lion

d'argent sans vilenie, couronné de laurier d'or à une bordure crénelée

d'or et de gueules chargée de huit tierces-feuilles à queue d'argent.

Cette table était servie selon l'étiquette impériale, et aux quatre

angles il y avait quatre chasseresses distinguées et illustres: la

reine Emma, la reine Ogive, mère de Louis d'Outre-mer, la reine

Gerberge, et Diane, laquelle, en sa qualité de déesse, avait un dais

et un cadenas comme les trois reines.

Aucun de ces convives ne mangeait, aucun ne parlait, aucun ne

regardait. Une large place vide au milieu de la nappe semblait

attendre qu'on servît le repas, et il n'y avait sur la table que des

flacons où étincelaient mille boissons des pays les plus variés, le

vin de palme de l'Inde, le vin de riz de Bengala, l'eau distillée de

Sumatra, l'arak du Japon, le pamplis des Chinois et le pechmez des

Turcs. Çà et là, dans de vastes cruches de terre richement émaillée,

écumait ce breuvage que les Norwégiens appellent wel, les Goths buska,

les Carinthiens vo, les Sclavons oll, les Dalmates bieu, les Hongrois

ser, les Bohêmes piva, les Polonais pwo, et que nous nommons bière.

Des nègres qui ressemblaient à des démons ou des démons qui

ressemblaient à des nègres entouraient la table, debout, muets, la

serviette au bras et l'aiguière à la main. Chaque convive avait, comme

il convient, son nain à côté de lui. Madame Diane avait son lévrier.

En regardant attentivement dans les profondeurs les plus brumeuses de

ce lieu extraordinaire, Pécopin vit que dans l'immensité peut-être

sans fond de la salle, sous la forêt de colonnes, il y avait une

multitude de spectateurs; tous à cheval comme lui, tous en habit de

chasse: ombres par l'obscurité, statues par l'immobilité, spectres par

le silence. Parmi les plus rapprochés, il crut reconnaître les

cavaliers qui accompagnaient le vieux chasseur dans le bois des

Pas-Perdus. Comme je viens de le dire, convives, valets, assistants,

gardaient un silence effrayant, et plutôt que d'entendre un souffle

sortir de cette foule, on eût entendu chuchoter les pierres d'un

tombeau.

Il faisait très-froid dans ces ténèbres. Pécopin était glacé jusque

dans les os; cependant il sentait la sueur ruisseler sur tous ses

membres.

Le Rhin, Tome II · 第 7 / 10 段