faudrait de terribles chevaux.
Le vieux, sans répondre, porta à sa bouche un sifflet d'argent, qui
était fixé au petit doigt de sa main gauche, précaution d'homme de
goût qui est exposé à voir des tragédies, et il siffla.
Au coup de sifflet, un bruit se fit dans les arbres, les assistants se
rangèrent, et quatre palefreniers en livrée écarlate surgirent, menant
deux chevaux magnifiques. L'un était un beau genet d'Espagne, à
l'allure magistrale, à la corne lisse, noirâtre, haute, arrondie,
bien creusée, aux paturons courts, entre-droits et lunés, aux bras
secs et nerveux, aux genoux décharnés et bien emboîtés. Il avait la
jambe d'un beau cerf, la poitrine large et bien ouverte, l'échine
grasse, double et tremblante. L'autre était un coureur tartare à la
croupe énorme, au corsage long, aux flancs bien unis, au manteau
bayardant. Son cou, d'une moyenne arcade, mais pas trop voûté, était
revêtu d'une vaste perruque flottante et crépelue; sa queue bien
épaisse pendait jusqu'à terre. Il avait la peau du front cousue sur
ses yeux gros et étincelants, la bouche grande, les oreilles
inquiètes, les naseaux ouverts, l'étoile au front, deux balzans aux
jambes, son courage en fleur et l'âge de sept ans. Le premier avait la
tête coiffée d'un chanfrein, le poitrail d'armes et la selle de
guerre. Le second était moins fièrement, mais plus splendidement
harnaché; il portait le mors d'argent, les roses dorées, la bride
brodée d'or, la selle royale, la housse de brocart, les houppes
pendantes et le panache branlant. L'un trépignait, bravait, ronflait,
rongeait son frein, brisait les cailloux et demandait la guerre.
L'autre regardait ça et là, cherchait les applaudissements, hennissait
gaiement, ne touchait la terre que du bout de l'ongle, faisait le
roi et piaffait à merveille. Tous deux étaient noirs comme
l'ébène.--Pécopin, les yeux presque effarés d'admiration, contemplait
ces deux merveilleuses bêtes.
--Eh bien, dit le seigneur clopinant et toussant, et souriant
toujours, lequel prends-tu?
Pécopin n'hésita plus, et sauta sur le genet.
--Es-tu bien en selle? lui cria le vieillard.
--Oui, dit Pécopin.
Alors le vieux éclata de rire, arracha d'une main le harnais, le
panache, la selle et le caparaçon du cheval tartare, le saisit de
l'autre à la crinière, bondit comme un tigre et enfourcha à cru la
superbe bête qui tremblait de tous ses membres; puis, saisissant sa
trompe à sa ceinture, il se mit à sonner une fanfare tellement
formidable, que Pécopin assourdi crut que cet effrayant vieillard
avait le tonnerre dans la poitrine.
XI
A quoi l'on s'expose en montant un cheval qu'on ne connaît pas.
Au bruit de ce cor, la forêt s'éclaira dans ses profondeurs de mille
lueurs extraordinaires, des ombres passèrent dans les futaies, des
voix lointaines crièrent:--En chasse! La meute aboya, les chevaux
reniflèrent et les arbres frissonnèrent comme par un grand vent.
En ce moment-là une cloche fêlée, qui semblait bêler dans les
ténèbres, sonna minuit.
Au douzième coup le vieux seigneur emboucha son cor d'ivoire une
seconde fois, les valets délièrent la meute, les chiens lâchés
partirent comme la poignée de pierres que lance la baliste, les cris
et les hurlements redoublèrent, et tous les chasseurs, et tous les
piqueurs, et tous les veneurs, et le vieillard, et Pécopin,
s'élancèrent au galop.
Galop rude, violent, rapide, étincelant, vertigineux, surnaturel, qui
saisit Pécopin, qui l'entraîna, qui l'emporta, qui faisait résonner
dans son cerveau tous les pas du cheval comme si son crâne eût été le
pavé du chemin, qui l'éblouissait comme un éclair, qui l'enivrait
comme une orgie, qui l'exaspérait comme une bataille; galop qui par
moments devenait tourbillon, tourbillon qui parfois devenait ouragan.
La forêt était immense, les chasseurs étaient innombrables, les
clairières succédaient aux clairières, le vent se lamentait, les
broussailles sifflaient, les chiens aboyaient, la colossale silhouette
noire d'un énorme cerf à seize andouillers apparaissait par instants à
travers les branchages et fuyait dans les pénombres et dans les
clartés, le cheval de Pécopin soufflait d'une façon terrible, les
arbres se penchaient pour voir passer cette chasse et se renversaient
en arrière après l'avoir vue, des fanfares épouvantables éclataient
par intervalles, puis elles se taisaient tout à coup, et l'on
entendait au loin le cor du vieux chasseur.
Pécopin ne savait où il était. En galopant près d'une ruine ombragée
de sapins, parmi lesquels une cascade se précipitait du haut d'un
grand mur de porphyre, il crut retrouver le château de Nideck. Puis il
vit courir rapidement à sa gauche des montagnes qui lui parurent être
les Basses-Vosges; il reconnut successivement à la forme de leurs
quatre sommets le Ban-de-la-Roche, le Champ-du-Feu, le Climont et
l'Ungersberg. Un moment après il était dans les Hautes-Vosges. En
moins d'un quart d'heure son cheval eut traversé le Giromagny, le
Rotabac, le Sultz, le Barenkopf, le Graisson, le Bressoir, le
Haut-de-Honce, le mont de Lure, la Tête-de-l'Ours, le grand Donon et
le grand Ventron. Ces vastes cimes lui apparaissaient pêle-mêle dans
les ténèbres, sans ordre et sans lien; on eût dit qu'un géant avait
bouleversé la grande chaîne d'Alsace. Il lui semblait par moment
distinguer au-dessous de lui les lacs que les Vosges portent sur leurs
sommets, comme si ces montagnes eussent passé sous le ventre de son
cheval. C'est ainsi qu'il vit son ombre se réfléchir dans le
Bain-des-Païens et dans le Saut-des-Cuves, dans le lac Blanc et dans
le lac Noir. Mais il la vit comme les hirondelles voient la leur en
rasant le miroir des étangs, aussitôt disparue qu'apparue. Cependant,
si étrange et si effrénée que fût cette course, il se rassurait en
portant la main à son talisman et en songeant qu'après tout il ne
s'éloignait pas du Rhin.
Tout à coup une brume épaisse l'enveloppa, les arbres s'y effacèrent,
puis s'y perdirent; le bruit de la chasse redoubla dans cette ombre,
et son genet d'Espagne se mit à galoper avec une nouvelle furie. Le
brouillard était si épais, que Pécopin y distinguait à peine les
oreilles de son cheval dressées devant lui. Dans des moments si
terribles, ce doit être un grand effort, et c'est à coup sûr un grand
mérite que de jeter son âme jusqu'à Dieu et son cœur jusqu'à sa
maîtresse. C'est ce que faisait dévotement le brave chevalier. Il
songeait donc au bon Dieu et à Bauldour, plus encore peut-être à
Bauldour qu'au bon Dieu, quand il lui sembla que la lamentation du
vent devenait comme une voix et prononçait distinctement ce mot:
_Heimburg_; en ce moment une grosse torche portée par quelque piqueur
traversa le brouillard, et, à la clarté de cette torche, Pécopin vit
passer au-dessus de sa tête un milan qui était percé d'une flèche et
qui volait pourtant. Il voulut regarder cet oiseau, mais son cheval
fit un bond, le milan donna un coup d'aile, la torche s'enfonça dans
le bois et Pécopin retomba dans la nuit. Quelques instants après le
vent parla encore et dit: _Vaugtsberg_; une nouvelle lueur illumina le
brouillard, et Pécopin aperçut dans l'ombre un vautour dont l'aile
était traversée par un javelot et qui volait pourtant. Il ouvrit les
yeux pour voir, il ouvrit la bouche pour crier; mais avant qu'il eût
lancé son regard, avant qu'il eût jeté son cri, la lueur, le vautour
et le javelot avaient disparu. Son cheval ne s'était pas ralenti une
minute et donnait tête baissée dans tous ces fantômes, comme s'il eût
été le cheval aveugle du démon Paphos ou le cheval sourd du roi
Sisymordachus. Le vent cria une troisième fois, et Pécopin entendit
cette voix lugubre de l'air qui disait: _Rheinstein_; un troisième
éclair empourpra les arbres dans la brume, et un troisième oiseau
passa. C'était un aigle qui avait une sagette dans le ventre et qui
volait pourtant. Alors Pécopin se souvint de la chasse du pfalzgraf,
où il s'était laissé entraîner, et il frissonna. Mais le galop du
genet était si éperdu, les arbres et les objets vagues du paysage
nocturne fuyaient si promptement, la vitesse de tout était si
prodigieuse autour de Pécopin, que, même en lui, rien ne pouvait
s'arrêter. Les apparences et les visions se succédaient si
confusément, qu'il ne pouvait même fixer sa pensée à ses tristes
souvenirs. Les idées passaient dans sa tête comme le vent. On
entendait toujours au loin le bruit de la chasse, et par instant le
monstrueux cerf de la nuit bramait dans les halliers.
Peu à peu le brouillard s'était levé. Soudain l'air devint tiède, les
arbres changèrent de forme; des chênes-liéges, des pistachiers et des
pins d'Alep apparurent dans les rochers; une large lune blanche
entourée d'un immense halo éclairait lugubrement les bruyères.
Pourtant ce n'était pas jour de lune.
En courant au fond d'un chemin creux, Pécopin se pencha et arracha à
la berge une poignée d'herbes. A la lueur de la lune il examina ces
plantes et reconnut avec angoisse l'anthylle vulnéraire des Cévennes,
la véronique filiforme et la férule commune dont les feuilles hideuses
se terminent par des griffes. Une demi-heure après le vent était
encore plus chaud; je ne sais quels mirages de la mer remplissaient à
de certains moments les intervalles des futaies; il se courba encore
une fois sur la berge du chemin et arracha de nouveau les premières
plantes que sa main rencontra. Cette fois c'était le cytise argenté de
Cette, l'anémone étoilée de Nice, la lavatère maritime de Toulon, le
géranium sanguineum des Basses-Pyrénées, si reconnaissable à sa
feuille cinq fois palmée, et l'astrantia major dont la fleur est un
soleil qui rayonne à travers un anneau comme la planète Saturne.
Pécopin vit qu'il s'éloignait du Rhin avec une effroyable rapidité; il
avait fait plus de cent lieues entre les deux poignées d'herbes. Il
avait traversé les Vosges, il avait traversé les Cévennes, il
traversait en ce moment les Pyrénées.--Plutôt la mort, pensa-t-il, et
il voulut se jeter en bas de son cheval. Au mouvement qu'il fit pour
se désarçonner, il se sentit étreindre les pieds comme par deux mains
de fer. Il regarda. Ses étriers l'avaient saisi et le tenaient.
C'étaient des étriers vivants.
Les cris lointains, les hennissements et les aboiements faisaient
rage; le cor du vieux chasseur, précédant la chasse à une distance
effrayante, sonnait des mélodies sinistres; et à travers de grands
branchages bleuâtres que le vent secouait, Pécopin voyait les chiens
traverser à la nage des étangs pleins de reflets magiques.
Le pauvre chevalier se résigna, ferma les yeux et se laissa emporter.
Une fois il les rouvrit; la chaleur de fournaise d'une nuit tropicale
lui frappait le visage; de vagues rugissements de tigres et de chacals
arrivaient jusqu'à lui: il entrevit des ruines de pagodes sur le faîte
desquelles se tenaient gravement debout, rangés par longues files, des
vautours, des philosophes et des cigognes; des arbres d'une forme
bizarre prenaient dans les vallées mille attitudes étranges; il
reconnut le banyan et le baobab; l'oüé-nonbouyh sifflait,
l'oyra-rameum fredonnait, le petit gonambuch chantait. Pécopin était
dans une forêt de l'Inde.
Il ferma les yeux.
Puis il les rouvrit encore. En un quart d'heure aux souffles de
l'équateur avait succédé un vent de glace. Le froid était terrible. Le
sabot du cheval faisait crier le givre. Les rangifères, les alses et
les satyres couraient comme des ombres à travers la brume. L'âpreté
des bois et des montagnes était affreuse. Il n'y avait à l'horizon que
deux ou trois rochers d'une hauteur immense autour desquels volaient
les mouettes et les stercoraires, et à travers d'horribles verdures
noires on entrevoyait de grandes vagues blanches auxquelles le ciel
jetait des flocons de neige et qui jetaient au ciel des flocons
d'écume. Pécopin traversait les mélèzes de la Biarmie, qui sont au cap
Nord.
Un moment après la nuit s'épaissit. Pécopin ne vit plus rien, mais il
entendit un bruit épouvantable et il reconnut qu'il passait près du
gouffre Maelstron, qui est le Tartare des anciens et le nombril de la
mer.
Qu'était-ce donc que cette effroyable forêt, qui faisait le tour de la
terre?
Le cerf à seize andouillers reparaissait par intervalles, toujours
fuyant et toujours poursuivi. Les ombres et les rumeurs se
précipitaient pêle-mêle sur sa trace, et le cor du vieux chasseur
dominait tout, même le bruit du gouffre Maelstron.
Tout à coup le genet s'arrêta court. Les aboiements cessèrent, tout se
tut autour de Pécopin. Le pauvre chevalier, qui depuis plus d'une
heure avait refermé les yeux, les rouvrit. Il était devant la façade
d'un sombre et colossal édifice dont les fenêtres éclairées semblaient
jeter des regards. Cette façade était noire comme un masque et vivante
comme un visage.
XII
Description d'un mauvais gîte.
Ce qu'était cet édifice, il serait malaisé de le dire. C'était une
maison forte comme une citadelle, une citadelle magnifique comme un
palais, un palais menaçant comme une caverne, une caverne muette comme
un tombeau.
On n'y entendait aucune voix, on n'y voyait aucune ombre.
Autour de ce château, dont l'immensité avait je ne sais quoi de
surnaturel, la forêt s'étendait à perte de vue. Il n'y avait plus de
lune sur l'horizon. On n'apercevait au ciel que quelques étoiles qui
étaient rouges comme du sang.
Le cheval s'était arrêté au pied d'un perron qui aboutissait à une
grande porte fermée. Pécopin regarda à droite et à gauche, et il lui
sembla distinguer tout le long de la façade d'autres perrons au bas
desquels se tenaient immobiles d'autres cavaliers arrêtés comme lui et
qui semblaient attendre en silence.
Pécopin tira son poignard; et il allait heurter du pommeau la
balustrade de marbre du perron, quand le cor du vieux chasseur éclata
subitement près du château, probablement derrière la façade, puissant,
énorme, sonore, assourdissant comme le clairon plein d'orage où
souffle le mauvais ange. Ce cor, dont le bruit courbait visiblement
les arbres, chantait dans les ténèbres un effroyable hallali.
Le cor se tut. A peine eut-il fini, que les portes du château
s'ouvrirent en dehors à deux battants, comme si un vent intérieur les
eût violemment poussées toutes à la fois. Un flot de lumière en
sortit.
Le genet monta les degrés du perron, et Pécopin entra dans une vaste
salle splendidement illuminée.
Les murailles de cette salle étaient couvertes de tapisseries figurant
des sujets tirés de l'histoire romaine. Les entre-deux des lambris
étaient revêtus de cyprès et d'ivoire. En haut régnait une galerie
pleine de fleurs et d'arbres, et dans un angle, sous une rotonde, on
voyait un lieu pour les femmes pavé d'agate. Le reste du pavé était
une mosaïque représentant la guerre de Troie.
Du reste, personne; la salle était déserte. Rien de plus sinistre que
cette grande clarté dans cette grande solitude.
Le cheval, qui allait de lui-même et dont le pas sonnait gravement sur
le pavé, traversa lentement cette première salle et entra dans une
seconde chambre, qui était de même illuminée, immense et déserte.
De larges panneaux de cèdre sculpté se développaient autour de cette
chambre, et dans ces panneaux un mystérieux artiste avait encadré des
tableaux merveilleux incrustés de nacre et d'or. C'étaient des
batailles, des chasses, des fêtes représentant des châteaux pleins
d'artifices à feu assiégés et pris par des faunes et des sauvages, des
joutes et des guerres navales avec toutes sortes de vaisseaux courant
sur un océan de turquoises, d'émeraudes et de saphirs, qui imitait
admirablement la rondeur de l'eau salée et la tumeur de la mer.
Au-dessous de ces tableaux une frise fouillée du ciseau le plus fin
et le plus magistral figurait, dans les innombrables rapports qu'elles
ont entre elles, les trois espèces de créatures terrestres qui
contiennent des esprits: les géants, les hommes et les nains; et
partout, dans cette œuvre, les géants et les nains humiliaient
l'homme, plus petit que les géants et plus bête que les nains.
Le plafond pourtant semblait rendre je ne sais quel malicieux hommage
au génie humain. Il était entièrement composé de médaillons accostés
dans lesquels brillaient, éclairés d'un feu sombre et coiffés de
couronnes de Pluton, les portraits de tous les hommes à qui la terre
doit des découvertes réputées utiles, et qui, pour ce motif, sont
appelés les _bienfaiteurs de l'humanité_. Chacun était là pour
l'invention qu'il a faite. Arabus y était pour la médecine, Dédalus
pour les labyrinthes, Pisistrate pour les livres, Aristote pour les
bibliothèques, Tubalcaïn pour les enclumes, Architas pour les machines
de guerre, Noé pour la navigation, Abraham pour la géométrie, Moïse
pour la trompette, Amphictyon pour la divination des songes, Frédéric
Barberousse pour la chasse au faucon, et le sieur Bachou, Lyonnais,
pour la quadrature du cercle. Dans les angles de la voûte et dans les
pendentifs se groupaient, comme des maîtresses-constellations de ce
ciel d'étoiles humaines, force visages illustres: Flavius, qui a
trouvé la boussole; Christophe Colomb, qui a découvert l'Amérique;
Botargus, qui a imaginé les sauces de cuisine; Mars, qui a inventé la
guerre; Faustus, qui a inventé l'imprimerie; le moine Schwartz, qui a
inventé la poudre; et le pape Pontian, qui a inventé les cardinaux.
Plusieurs de ces fameux personnages étaient inconnus à Pécopin, par la
grande raison qu'ils n'étaient pas encore nés à l'époque où se passe
cette histoire.
Le chevalier pénétra ainsi, marchant où le menait le pas de son
cheval, dans une longue enfilade de salles magnifiques. En l'une
d'elles il remarqua sur le mur oriental cette inscription en lettres
d'or: «Le caoué des Arabes, autrement dit cavé, est une herbe qui
croît en abondance dans l'empire du Turc, et qu'on appelle dans l'Inde
l'herbe miraculeuse, étant préparée comme il s'ensuit: prenez
demi-once de cette herbe que vous mettrez en poudre et ferez infuser
dans une pinte d'eau commune trois ou quatre heures; puis vous la
faites bouillir de sorte qu'il y ait un tiers de consommé. Buvez-la
peu à peu, quasi comme en humant. Les personnes de condition
l'adoucissent avec le sucre et l'aromatisent avec l'ambre gris.»
En face, sur le mur occidental, brillait cette autre légende: «Le feu
grégeois se fait et excite dans l'eau avec du charbon de saule, du
sel, de l'eau-de-vie, du soufre, de la poix, de l'encens et du
camphre, lequel même brûle seul dans l'eau sans autre mixtion et
consume toute matière.»
Dans une autre salle il n'y avait pour tout ornement que le portrait
fort ressemblant de ce laquais qui, au festin de Trimalcion, faisait
le tour de la table en chantant d'une voix délicate les sauces où il
entre du benjoin.
Partout des torchères, des lustres, des chandelles et des girandoles,
reflétés par d'immenses miroirs de cuivre et d'acier, étincelaient
dans ces chambres démesurées et opulentes où Pécopin ne rencontra pas
un être vivant, et à travers lesquelles il s'avançait, l'œil hagard
et l'esprit trouble, seul, inquiet, effaré, plein de ces idées
inexprimables et confuses qui viennent aux rêveurs dans le sombre des
bois.
Enfin il arriva devant une porte de métail rougeâtre au-dessus de
laquelle s'arrondissait, dans un feuillage de pierreries, une grosse
pomme d'or, et sur cette pomme il lut ces deux lignes:
ADAM A INVENTÉ LE REPAS,
ÈVE A INVENTÉ LE DESSERT.
XIII
Telle auberge, telle table d'hôte.
Comme il cherchait à approfondir le sens lugubrement ironique de cette
inscription, la porte s'ouvrit lentement, le cheval entra, et Pécopin
fut comme un homme qui passe brusquement du plein soleil de midi dans
une cave. La porte s'était refermée derrière lui, et le lieu dans
lequel il venait d'entrer était si ténébreux, qu'au premier moment il
se crut aveuglé. Il apercevait seulement à quelque distance une large
lueur blême. Peu à peu ses yeux, éblouis par la lumière surnaturelle
des antichambres qu'ils venaient de traverser, s'accoutumèrent à
l'obscurité, et il commença à distinguer, comme dans une vapeur, les
mille piliers monstrueux d'une prodigieuse salle babylonienne. La
lueur qui était au milieu de cette salle prit des contours, des formes
s'y dessinèrent, et au bout de quelques instants le chevalier vit se
développer dans l'ombre, au centre d'une forêt de colonnes torses, une
grande table lividement éclairée par un chandelier à sept branches, à
la pointe desquelles tremblaient et vacillaient sept flammes bleues.
Au haut bout de cette table, sur un trône d'or vert, était assis un
géant d'airain qui était vivant. Ce géant était Nemrod. A sa droite
et à sa gauche siégeaient sur des fauteuils de fer une foule de
convives pâles et silencieux, les uns coiffés du bonnet à la
mauresque, les autres plus couverts de perles que le roi de Bisnagar.
Pécopin reconnut là tous les fameux chasseurs qui ont laissé trace
dans les histoires: le roi Mithrobuzane, le tyran Machanidas, le
consul romain Æmilius Barbula II; Rollo, roi de la mer; Zuentibold,
l'indigne fils du grand Arnolphe, roi de Lorraine; Haganon, favori de
Charles de France; Herbert, comte de Vermandois; Guillaume
Tête-d'Etoupe, comte de Poitiers, auteur de l'illustre maison de
Rechignevoisin; le pape Vitalianus; Fardulfus, abbé de Saint-Denis;
Athelstan, roi d'Angleterre, et Aigrold, roi de Danemark. A côté de
Nemrod se tenait accoudé le grand Cyrus, qui fonda l'empire persan
deux mille ans avant Jésus-Christ, et qui portait sur sa poitrine ses
armoiries, lesquelles sont, comme on sait, de sinople à un lion
d'argent sans vilenie, couronné de laurier d'or à une bordure crénelée
d'or et de gueules chargée de huit tierces-feuilles à queue d'argent.
Cette table était servie selon l'étiquette impériale, et aux quatre
angles il y avait quatre chasseresses distinguées et illustres: la
reine Emma, la reine Ogive, mère de Louis d'Outre-mer, la reine
Gerberge, et Diane, laquelle, en sa qualité de déesse, avait un dais
et un cadenas comme les trois reines.
Aucun de ces convives ne mangeait, aucun ne parlait, aucun ne
regardait. Une large place vide au milieu de la nappe semblait
attendre qu'on servît le repas, et il n'y avait sur la table que des
flacons où étincelaient mille boissons des pays les plus variés, le
vin de palme de l'Inde, le vin de riz de Bengala, l'eau distillée de
Sumatra, l'arak du Japon, le pamplis des Chinois et le pechmez des
Turcs. Çà et là, dans de vastes cruches de terre richement émaillée,
écumait ce breuvage que les Norwégiens appellent wel, les Goths buska,
les Carinthiens vo, les Sclavons oll, les Dalmates bieu, les Hongrois
ser, les Bohêmes piva, les Polonais pwo, et que nous nommons bière.
Des nègres qui ressemblaient à des démons ou des démons qui
ressemblaient à des nègres entouraient la table, debout, muets, la
serviette au bras et l'aiguière à la main. Chaque convive avait, comme
il convient, son nain à côté de lui. Madame Diane avait son lévrier.
En regardant attentivement dans les profondeurs les plus brumeuses de
ce lieu extraordinaire, Pécopin vit que dans l'immensité peut-être
sans fond de la salle, sous la forêt de colonnes, il y avait une
multitude de spectateurs; tous à cheval comme lui, tous en habit de
chasse: ombres par l'obscurité, statues par l'immobilité, spectres par
le silence. Parmi les plus rapprochés, il crut reconnaître les
cavaliers qui accompagnaient le vieux chasseur dans le bois des
Pas-Perdus. Comme je viens de le dire, convives, valets, assistants,
gardaient un silence effrayant, et plutôt que d'entendre un souffle
sortir de cette foule, on eût entendu chuchoter les pierres d'un
tombeau.
Il faisait très-froid dans ces ténèbres. Pécopin était glacé jusque
dans les os; cependant il sentait la sueur ruisseler sur tous ses
membres.